La science, ni belle, ni moralisatrice, ne vaut que par le détail

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La science, ni belle, ni moralisatrice, ne vaut que par le détail
Préface de Optique géométrique supérieure

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LA SCIENCE, NI BELLE, NI MORALISATRICE, 

NE VAUT QUE PAR LE DÉTAIL

Prospero. — Tu ne vois donc pas la supériorité de mes moyens ? Mes vapeurs, mes gaz. mes esprits, mes poudres assurent à moi et aux héritiers de mes secrets la domination sur une foule désarmée conduite par une brute.

Gonzalo. — Pas. tant que vous pensez. Vos poudres, ces gens les fabriqueront et s’en serviront. Plusieurs d'entre eux ont été vos soldats et savent le maniement des armes.

Prospero. — J'inventerai dès engins dont ils ne pourront se servir.

Gonzalo. — À la bonne heure ! Mais ces engins, vous ne les avez pas encore.

Prospero. — Où donc puiser le principe d’une force qui puisse soutenir les droits de la raison ?




À la fin du drame Prospero « salil le bord de son manlean » pour avoir vécu sur l’idée que c’est par de belles paroles et du papier noirci qu’on assure l’empire de la Raison. Changeons le dénouement. Prospero moins naïf, réveillé de ses songes creux, s’occupe dare dare de fabriquer des canons à longue portée et des gaz asphyxiants ; par ces procédés « peu fondés en raison », il assure à grand’péirie les droits de la Raison. J'imagine que vainqueur, de Caliban, mais passablement fourbu, Prospero fait de sages réflexions sur la parfaite impuissance de la raison comme moyen d'établir l’empire de la Raison. Pour toujours il a perdu ses illusions. Dorénavant il s’offre la récréation de philosopher une heure par jour, après ses repas; il utilise ses dimanches à disserter tout son saoul sur la meilleure méthode d’assurer le bonheur raLionnel des hommes ; mais il emploie le reste de son temps à prévenir le retour possible des éternels Calibans. Bref il comprend le sens de celte admirable formule : « Primo vivere, deinde philosophait ! » Il n’est plus le benêt que nous montre Renan ; il congédie son guitariste Àricl, ou l’utilise comme ténor pour des concerts spirituels de musique française ! Ses malheurs lui ont appris que l’intelligence spécialisée se rencontre chez les brutes. Il sait maintenant que la bonté, que la beauté.sont un luxe qu’on défend à coups de canon. Au reste Prospero ne doit s’en prendre qu’à lui des malheurs qu’il a

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subis. Ce qu’il a découvert par l’expérience, des Cassandre le lui répétaient sur tous les tons. Mais Prospero était infatué de sa bonté, de la beauté de son âme. Il jouait de la flûte et se délectait au son des mélodies d’Ariel. Il croyait naïvement que jamais on n’oserait rien contre un homme orné de si belles intentions. Or Caliban le détestait parce qu'il habitait un palais, mais surtout parce qu'il n’était pas une brute et qu’il avait des intentions pures. Caliban le méprisait de tout son cœur parce qu’il n'avait que des intentions.

En quoi Caliban avait cent fois raison : l’enfer en est pavé !




Une des plus lourdes erreurs de Prospero était de croire que quiconque fabriquait des gaz, était nécessairement un homme vertueux et parfaitement intelligent. Il y joignait une autre erreur, cousine germaine delà première, à savoir que la fabrication des gaz était belle en soi. Un jour qu'il recueillait un gaz sur la cuve à mercure, voyez le singulier phénomène d’autosuggestion, il entendit une harmonie prove­nant de la vibration des gaz !

Là-dessus Ariel pyndarisa : « O sons célestes, frères des miens ! Qu'on est heureux de servir à des créations si sublimes ! »

On croirait entendre un préparateur de Berthelot recueillant de l'acé­tylène... devant le maître !

A la vérité il se trouvait des grincheux pour déclarer que toute celte beauté, toute cette bonté étaient de la fichaise. Mais on les considérait comme des réacs à mater. L’un d'eux, pour une formule stigmati­sant ces folies (la Faillite de la Science), était l'objet d’une haine particulière.

Ayant fait au collège François 1er l'honneur d’y briguer une place, il se vit préférer un fort honnête écrivain qui avait dûment commenté cette phrase toute bourrée de sens multiples : « Le petit chat est mort ! » et longuement disserté sur le nombre de fois que l'inventeur de ce petit chat avait été trompé par sa femme. Ce que tous les Français d’alors tenaient pour une question fondamentale, encore qu’indécise !

Alors, c’était un dogme intangible que la Science était moralisatrice, qu’il suffisait de préparer les gaz pour avoir infuses toutes les vertus. Il a fallu que Herr Doctor, que Herr Professor volassent, pillassent, mar­tyrisassent les femmes, coupassent les mains des enfants et tuassent cruellement les vieillards, pour que nos philosophes hésitassent enfin à confondre la Science et la Vertu.

Ces erreurs philosophiques eurent des conséquences terribles.

Au lieu de traiter la Science comme un outil, on la mit sur un autel.

De peur de la dégrader, on la rendit inutile, y Puis on posa que les hommes qui réciteraient le théorème de Sturm, étaient aptes à toutes les fonctions ; il leur suffisait de se recommander

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de la Science, avec les yeux blancs et l'air inspiré, pour qu’on leur passât d'ignorer leur métier, pour que, sans les vérifier, on leur accordât une intelligence et une moralité supérieures.

De ces sophismes depuis trois ans nous voyons se développer les douloureux corollaires.

Encore si nous pouvions les considérer comme définitivement abolis ! Mais ils sont tenaces comme la misère s’acharnant sur le pauvre monde !

Ma désinvolture vis-à-vis de la Science paraît un sacrilège. Si l'on n'y prend garde, après la Guerre renaîtra cette idolâtrie, excuse de toutes les ignorances, de toutes les incompétences, de toutes les platitudes.

Il est donc nécessaire de mettre le holà !




Sur la valeur morale de la Science, tout le monde avant la Guerre savait à quoi s'en tenir ; mais on trouvait profitable de feindre l'igno­rance.

Les naïfs (ou soi-disant tels) avec une candeur trop bien jouée pour inspirer confiance, disaient : « Les savants ! des gens si occupés ! dont le cerveau est en perpétuel enfantement de merveilles ! Vous admettez qu'ils aient le temps de préparer des mensonges, de commettre des vilenies ! C'est incroyable, Mossieu ! »

D’abord, ô Candide ! les gens dont le cerveau est en perpétuel enfan­tement de merveilles, ne se rencontrent que dans les livres. De temps en temps ils font relâche. Les hommes les plus occupés ont toujours trouvé le loisir de commettre des sottises, a fortiori des vilenies. Il n'est pas plus long de mentir que de dire la vérité : la vérité est toujours plus dangereuse que le mensonge.

Rengainez donc votre candeur, o oie blanche : elle est bête à moins qu’elle ne soit jouée.

Les malins voyaient une source de profils dans l'optimisme de Can­dide. Ils trouvaient commode de créer la présomption que l'homme dit savant est honnête par définition. Chaque fois qu’ayant subi quelque dommage, vous aviez l’audace de vous plaindre, on posait la question préalable : « Il est membre de la Société des Taupes myopes, président de la Commission des poux artistiques ou des pavés conoïdes, secrétaire perpétuel provisoire de l'Académie des pots fêlés... donc il est honnête. C’est vous qui mentez ! » d’autres ! j'ai souffert .du raisonnement. C’est une prime aux escrocs, un traquenard pour imbéciles.

Donc avant la guerre, les malins, surtout les malins tarés, ne man­quaient pas une occasion de vanter la vertu d'un savant, quel qu'il fût, alors même que personne n’avait d'illusion sur la moralité du de cujus.

Candide insiste : « L'habitude de la loyauté scientifique entraîne l’habitude de la loyauté tout court.... Donc.... »

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Je pourrais écrire un volume avec les titres des mémoires uniquement bâclés pour flatter le puissant du jour, où les nombres sont tor­turés pour coller avec ses formules. L'honnête homme écrit des mémoires honnêtes ; pour vous plaire, j’admets que la fripouille n'en est pas incapable.

Dès qu'un homme paraît influent, vous constatez que les mémoires roulent à peu près tous sur les sujets étudiés par cet homme ; on trouve ainsi l'occasion de lui dire qu’il est beau, grand, noble et généreux. Un directeur de Revue eut le toupet de m’écrire qu’il espérait bien qu’un jour il pourrait sans trop d'inconvénients me demander des articles. Au moins ce brave homme n’a pas d'illusions sur la moralité des savants. Il voulait bien m’imprimer, à la condition que je fusse préalablement déclaré pontife.

À l'heure actuelle la thèse que je soutiens, n’a plus que des adver­saires honteux ; Messieurs les boches se sont chargés d’en apporter des preuves irréfutables. Il n’y a pas commune mesure entre la Science et la Vertu qui est précisément ce que Prospero appelle la Raison « et dont la vraie définition est l’Amour ». Écoutcz-le divaguer : « C’est le Dieu éternel qui se réalisera pleinement quand la Science ceindra la cou­ronne monarchique et régnera sans rivale. Alors la raison rendra au monde sa beauté perdue ! »

L’idée est tellement saugrenue que Renan pour une fois écrit mal.

La Science et la Vertu (que je vous permets d’appeler amour) opèrent dans des plans différents ; elles ne risquent pas de se heurter. La Science est, non pas immorale, mais amorale. Il est aussi stupide de baser une morale sur la scienee, que de considérer la science comme destructive d'une morale.

Nous devons donc trouver chez les hommes de science le même tant pour cent d’honnêtes gens et de fripouilles que chez les cardeurs, les plombiers et les employés de la régie. De ce qu’un monsieur traite avec familiarité les fonctions hypogaussiennes et qu’il analyse sans broncher la scorie la plus compliquée, je ne vois aucune raison pour qu’il soit honnête, pas davantage pour qu’il ne le soit pas.




Candide ne se tient pas pour battu. Pleurnichard il s’écrie : « Mais enfin que faites-vous des Bienfaiteurs de l’Humanité ? »

Je lui tamponne les coquillards, j’attends que ses sanglots soient calmés, puis, quand il reprend son sourire niais, je le foudroie de cette déclaration : « Candide ! je nie que jamais savant ait été consciemment et délibérément Bienfaiteur de l’Humanité ! »

Candide tombe en syncope. Sonnez pour qu’on lui donne des soins et continuons.

Un savant produit des mémoires comme un pommier des pommes.

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La pomme est de bonne ou de mauvaise qualité, elle est comestible ou c’est un poison ; le pommier n'en a cure.

Le savant découvre un explosif pour écrabouiller son semblable, ou un remède qui guérit instantanément le cancer et le rhume de cerveau, cela sans le vouloir, parce que ses recherches, dont il n'est pas le maître, amènent l'un ou l'autre produit. Dans le premier cas, on vante son patriotisme : dans le second, la grandeur de son âme : dans les deux, on est stupide.

Comme un remède efficace est une source d'honneurs et de revenus, les chercheurs de remèdes s’appellent légion. Mais ils travaillent pour leur plaisir (ça se voit), pour la joie de la difficulté vaincue (quelquefois), pour l'argent (toujours), pour les honneurs (plus souvent encore). Est bêle à manger du foin qui s'imagine les savants travaillant pour l'Humanité. Si les savants affichent cette prétention désintéressée, c'est qu'ils savent bien que vous êtes des poires !

Au reste le savant aurait-il découvert la panacée, qu'il n’en résulterait rien au sujet de sa valeur morale. Un Bienfaiteur de l'Humanité comme vous dites, Candide, peut être une fripouille.

Vous n’avez donc jamais rencontré le citoyen prêt à mourir pour l’Humanité, à se ronger le flanc pour tous ses frères, mais incapable de sacrifier son cigare afin d'éviter que, sous ses yeux, l'un de ces frères crève littéralement de faim ? Vous êtes jeune, ô Candide !


L’amour des entités, de sa classe par exemple, se concilie fort bien avec l'indifférence, voire la haine, pour tous ceux qui composent celle classe. On peut se dévouera la cause ouvrière et trouver que les ouvriers sont peu intéressants, pris l'un après l’autre.


Au surplus on abuse du titre de Bienfaiteur de l’Humanité.


Un savant avait obtenu du sultan des Laquedives un prix pour ses travaux. On vantait même son désintéressement : il avait habilement fait courir le bruit qu'il destinait la somme à des œuvres scientifiques, alors qu’il n’en avait pas lâché vingt sous. Le chef de l'État tint à le féliciter. On fit une cérémonie grandiose où le savant, modeste, convia lui-même, par lettre imprimée, tous ceux dont il se procura l’adresse. « Monsieur, dit le Chef de l'Etat, vous êtes un Bienfaiteur de l’Huma­nité : vous avez transformé les graissés en huiles ! » Ce discours fini, le Grand Maître local des études se leva et dit : « Monsieur, vous êtes un Bienfaiteur de l’Humanité : vous avez transformé les huiles en graisses !… » Ne confondons pas les genres !

Qu’il existe des savants vertueux, je l’accorde sans difficulté ; de même qu’il existe des fruitiers, des zingueurs et des marchands de peaux de lapin très dignes du prix Montyon. Loin de moi la pensée de trouver que la Science démoralise. J’énonce simplement ce truisme que la Science n’est pas moralisatrice, qu’elle n'a rien de commun avec la Vertu.

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Vous déclarez que j’ouvre une porte ouverte ? Soit ! mais il y a beau­ coup de portes ouvertes que l’on croit fermées : il est bon que de temps à autre quelqu’un rappelle qu’elles sont ouvertes, parce que les portes ouvertes que la convention déclare fermées, sont les plus infranchis­sables barrières que l’homme ail jamais inventées : on n’ose môme plus vérifier l'état de leurs serrures.




Pas davantage la Science n’est belle ! 
Est-il bien nécessaire que j'insiste ? 
Vous trouvez qu'il est beau pour le carbone d’être tétravalent et pour l'azote d’être tri ou pentavalenl ? Vous trouvez qu’il est beau que, parmi les cotons-poudre, les uns soient solubles dans l’éther et que les autres ne le soient pas ? Vous trouvez qu'il est beau que les pierres tombent suivant le mouvement uniformément accéléré et que les astres s’attirent en raison inverse du carré des distances ? Alors la Science ne serait pas belle s’ils se cherchaient en raison inverse du cube ou de la quatrième puissance ! Ou bien êtes-vous prêts à la trouver belle que ses lois soient telles ou leurs contradictoires ? C’est une définition vraiment curieuse de la beauté que de la voir dans un objet quel que soit cet objet, qu’il soit rond ou carré, blanc ou noir, petit ou grand ! Il est aussi stupide de trouver la Science belle que de la déclarer vertueuse !




Autre préjugé : le savant est un être exceptionnel, parfaitement intel­ligent dans tout ce qu'il fait. Alors que vous trouvez naturel qu’un savetier ne soit pas nécessaire­ment un grand politique, vous trouvez non moins naturel qu’un hurlu­berlu, parce qu’il a noirci du papier avec ce que vous voudrez, se mêle de gérer la chose publique, se déclare un grand administrateur, ou ne songe a rien moins qu'à bouleverser l'ordre établi pour le rem­placer par les élucubrations de sa cervelle en travail ! Je vous coupe toute réplique en plaçant sous vos yeux un document historique. Je l'abrège, mais je copie le texte authentique.


MANIFESTE DES 93 INTELLECTUELS ALLEMANDS.


En qualité de représentants de la science et de l’art allemands, nous soussignés protestons solennellement devant le monde civilisé contre les mensonges et les calomnies dont nos ennemis tendent de salir la juste et bonne cause de l’Allemagne dans la terrible lutte qui nous a été imposée… C’est contre ces machinations que nous protestons à haute voix : et cette voix est la voix de la vérité.

1) Il n’est pas vrai que l'Allemagne ait provoqué la guerre. Ni le peuple

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2) Il n’est pas vrai que nous ayons violé criminellement la neutralité de la Belgique. Nous avons la preuve irrécusable que la France et l’Angle­terre, sûres de la connivence de la Belgique, étaient résolues ù violer elles- mêmes cette neutralité. De la part de notre patrie, c'eût été commettre un suicide que de ne pas prendre les devants.

3) Il n'est pas vrai que nos soldats aient porté atteinte à la vie ou aux biens d'un seul citoyen belge sans y avoir été forcés par la dure nécessité d’une défense légitime. Or en dépit de nos avertissements, la population n’a cessé de tirer traîtreusement sur nos troupes, a mutilé les blessés et a égorgé les médecins....

4) Il n’est pas vrai que nos troupes aient brutalement détruit Louvain. Perfidement assaillies dans leurs cantonnements par une population en fureur, elles ont dû, bien à- contre-cœur, user de représailles.... Le célèbre hôtel de ville est entièrement conservé : au péril de leur vie, nos soldats l’ont protégé contre les flammes....

5) il n'est pas vrai que nous fassions la guerre au mépris du droit des gens. Nos soldats ne commettent ni actes d’indiscipline ni cruautés. Ceux qui s’allient aux Russes et aux Serbes, qui ne craignent pas d’exciter les Mongols et les nègres contre la race blanche, offrant ainsi au monde civilisé le spectacle le plus honteux qu’on puisse imaginer, sont certaine­ment les derniers qui aient le droit de prétendre au rôle de défenseurs de la civilisation européenne.

6) Il n’est pas vrai que la lutte contre ce qu'on appelle notre militarisme, ne soit pas dirigée contre notre culture, comme le prétendent nos hypo­crites ennemis. Sans notre militarisme, notre civilisation serait anéantie depuis longtemps....

Le mensonge est l’arme empoisonnée que nous ne pouvons arracher des mains de nos ennemis. Nous ne pouvons que déclarer à haute voix devant le monde entier qu’ils rendent faux témoignage contre nous....




Je me garde bien de dire que ces 93 savants sont de malhonnêtes per­sonnages ; il est probable qu’ils sont honnêtes, moyennement. 
Mais je dis que ce sont des imbéciles ; ce qui n’est pas contradictoire avec leur valeur, incontestée, dans le petit truc qui les fit célèbres. Inventer une lampe ne prouve pas qu’on soit intelligent. Les Revues françaises ont publié des articles par douzaines où le mot stupeur revient comme un refrain. Leurs auteurs restent stupides devant la mentalité dés savants boches ! Comme si d’avoir découvert des tom­beaux égyptiens ou disserté sur l’emplacement d’Olympie prouvait autre chose que l’habileté à faire des trous, ou la connaissance parfaite des textes grecs ! 
Je vous supplie de croire que je n’ai pas de grief particulier contre les savants boches : par leur manifeste ils nous furent plus secourables que nuisibles. Les savants français nous présentent de semblables exemplaires de mentalité inférieure. Bien avant la Guerre je soutenais

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la thèse de l’inintelligence des savants : personne ne voulait me croire, plus exactement tout le monde avait intérêt à nier que j'eusse raison. La Science était l'idole, chambrée par les politiciens qui en faisaient une plate-forme. Puis vint la Guerre : on fut bien obligé de déchanter. Mais il fut entendu que seule l'intelligence des savants allemands lais­sait à désirer !

A qui compte-l-on faire avaler cette évidente bourde ? La Science est la même de ce côté-ci du Rhin et sur l’autre rive : si à Berlin elle n'est moralisatrice, si l'on peut y être simultanément savant et idiot, pour quelle raison en serait-il autrement à Paris, Londres ou Rome ? Au reste personne n’attaquera ma thèse : je ne puis avoir pour adversaire que les internationalistes antipatriotes, et logiquement ces messieurs ne peuvent que me donner raison. Leur thèse est que les boches sont des hommes comme les autres ; par conséquent les phénomènes intel­lectuels y sont les mêmes que chez nous. Quant aux gens qui n’onL pas de préjugés, ma thèse est d'une évidence telle qu’il suffit d’avoir le courage de l’énoncer pour qu’on soit obligé de l’admettre.

En général plus un savant est connu dans sa partie, plus il est spécia­lisé ; conséquemment plus il y a de chances pour que sorti de son coin, il se conduise comme un chat-huant en plein midi. La chronique raconte qu'en un jour d'expansion Cousin (Victor) lâcha devant témoins la boutade suivante : « Et surtout, mon cher Labitte, n’oublions pas que nous sommes des cuistres ! » Le mot est déplaisant : Cousin, l'amant des belles disparues, n’était certes pas un valet de collège ; il mangeait proprement, ses habits n'étaient pas tachés de graisse. Je remplacerai donc le mot cuistre par fort en thème qui, avec la même signification intellectuelle, n’a pas la vilaine odeur que le mot cuistre évoque nécessairement.





Un fort en thème c’est le professeur qui se claquemure dans sa spé­cialité préalablement rabougrie à sa mesure. Rien ne l’intéresse de la science en général et de ses applications. Il récite son cours, mais son horizon se limite au programme d'un examen. Il enseigne l’électricité, mais serait incapable de décrire sommairement le tramway qu’il prend tous les matins. Il enseigne la zoologie, mais, habitant Paris, sa curio­sité ne va pas jusqu'aux espèces pêchées dans la Seine. Il enseigne la géographie ; mais, habitant Toulouse, ne connait pas les Pyrénées. Il enseigne l’histoire grecque : le désir ne l'a jamais effleuré de prendre le bateau et pour 125 francs d’aller voir Athènes. Il enseigne l’histoire romaine, mais connaît Rome en cartes postales. Le fort en thème est une huître pour l’immobilité, un ver de terre pour l'étroitesse de son horizon. Sorti de ses espoirs d'avancement, de ses racontars profession­nels, c’est une taupe au soleil ; dans le monde moderne, c’est un escargot au milieu de la place de l’Obélisque.

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Il semble difficile qu'on obtienne une si étrange caricature ; pour la réussir, il faut de l'application et de la méthode.

Voici le curriculum vitæ du fort en thème primé. Je le suppose français ; mutaltis mutandis le phénomène est de tous les pays.

Théodore est né dans un village. Tout jeune, il courut les champs, chipa des pommes et dénicha des oiseaux. Mais son père, instituteur ou gendarme, fondait sur lui des espérances : il travailla ferme pour obtenir une bourse dans un lycée. Adolescent courageux et pensif, oubliant les pommes et les oiseaux, il rêvait de l'École Normale.

Il s'étiola et s’abêtit comme il convient ; fort en toutes sortes de thèmes, il réussit au concours. Ce fut une grande joie dans la famille du gendarme.


À l'École, on continua de l'abêtir scientifiquement, lui plaçant des œillères perfectionnées, cachant à ses yeux le monde et sa vie écono­mique. A la vérité « pour lui apprendre à vivre » on lui octroya géné­reusement tous les soirs la permission de minuit. Il en profita pour connaître Bullier et le boulevard Saint-Michel jusqu'au pont exclusive­ment ; on prétend toutefois qu’il visita les Folies-Bergères. Il travaillait avec ce courage spécial qui résulte d'un but longuement convoité ; il passa son agrégation, ni bien, ni mal, et fut. nommé dans la ville proche de son pays natal.

Ce fut un grand orgueil dans la famille du gendarme.

Voilà donc Théodore agrégé dans sa petite ville, ayant maintenant tous les jours la permission de la nuit entière et serinant à de pauvres petits diables, les formules dont on l’a gavé....

Mais Théodore avait des ambitions plus hautes. Un jour il mit de l’extrait de perlimpinpin dans un matras et obtint du perlimpinpinate de quelque chose : ce fut une illumination, il deviendrait pontife ! Alors commença l'escalade de ce qui serait un calvaire pour une âme bien née. Par une méthode qui du reste ne lui appartenait pas, il fallait obtenir successivement tous les perlimpinpinates et persuader au monde que c'était génial. Infatigable, Théodore suivit les Congrès interna­tionaux, nationaux, régionaux et de quartier. II annonçait avoir échoué sept fois dans la synthèse du perlimpinpinate de bluff pour qu'on admirât sa ténacité et la beauté du huitième essai qui réussit miracu­leusement. II racontait son émoi et persuada que l'avenir du monde dépendait de sa découverte.

Lcs journalistes écrivirent des articles dont il fournissait la copie.

Comme un fou discutait la science française : « Est-ce possible quand j’existe ? », déclara-t-il modestement. Il ajouta qu'il donnerait une con­férence à Karbine en mai, une autre à Tombouctou, en septembre, et qu’il parlerait français ; on admira qu'il ne connût que cette langue et son patriotisme fut exalté.

Sa réputation grandit ; il parvint aux honneurs. La coterie dont il était le plus bel ornement, lui fit obtenir le Grand prix, récompense

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internationale, décernée sur les recommandations des académies locales, par une douzaine de médiocres. Quand Théodore fut cravaté de rouge comme bienfaiteur de l'humanité, il avait à son actif 118 perlimpinpinates, tous obtenus par le même procédé, ce dont il était fier. A la vérité, personne en France ne connaissait mieux que lui les vertus de l’extrait de perlimpinpin, excepté son collaborateur qu'il oubliait de nommer.

Aujourd'hui, il est pontife. On lui demande son opinion sur toutes les choses qu’il ignore. II décide de la valeur et des avancements. Quand les jeunes s’empressent autour de lui et pieusement boivent ses paroles, il rappelle orgueilleusement son passé et modestement se donne comme exemple.

Théodore n’a qu’un ennui, mais qui le ronge. Il connaît l’existence de quelques esprits chagrins qui l’estiment à sa réelle importance et qui, sans médire des perlimpinpinates, soutiennent que le vrai classement des hommes repose sur des qualités qui lui manquent.

Je serais désolé que Théodore lût ces lignes : à quoi bon con­trister son âme de fort en thèmeφ ? D’abord il ne comprendrait pas : pour lui les idées sont l'ennemi, il est celui qui met en fuite les idées ! Quoi de plus grand dans ce monde si prosaïque que de former des perlimpin­pinates ; ou encore, appliquant une méthode qui ne vous appartient pas, d’user quinze ans de sa vie à compter des franges, reprenant pour la raie φ de l’Étoile η, de la Constellation ζ, ce qu’on a fait dix mille fois déjà pour toutes les raies de tous les spectres ; ou de vieillir dans l’étude d’un thermomètre qui n’a jamais mesuré que sa propre tempé­rature et qui, après vingt ans de soins, casse brusquement par mala­dresse à l’instant précis où il allait servir à quelque chose.




Loin de moi la pensée de nier l’utilité de ces manoeuvres spécialisés qui travaillent consciencieusement leur petit jardin. Ils sont néces­saires. C’est précisément ma thèse qu’il faut d’abord et avant tout savoir son métier : par suite les savants spécialisés méritent toute notre considération.


À une condition du moins.

J'aurais à leur égard une bienveillance respectueuse, s'ils ajoutaient à leurs qualités spéciales un peu de bon sens. Pour être habile de ses mains, il n’est pas nécessaire d’être un imbécile ou un pleutre. Et la première condition pour ne pas mériter ces épithètes, est de ne pas vouloir éternuer plus haut que son nez.

Les savants spécialisés que je prends à partie, sont les forts en thème qui n’ont pas conscience de leur médiocrité. Encore une fois je leur prodiguerais mes compliments sincères, s’ils se doutaient de l’exis­tence du monde extérieur, surtout, et c’est ici qu’ils deviennent gro-

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tesques, s'ils 1ne se croyaient pas créés pour diriger l'histoire cl devenir les arbitres des peuples. Bons travailleurs, ils sont précieux comme directeurs de laboratoires d'essais. Comme philosophes, ils extravaguent ; comme justiciers, ils sont ridicules et néfastes. Ils ont les idées générales d'un cloporte dans un puits de mine : leur ciel a juste la section droite de ce puits.

Quand il leur plaît de faire de l'histoire, ils accouchent de cet extraor­dinaire manifeste où tout est faux, ou l'on ne sait quoi le plus admirer de leur candeur à croire des sottises, de leur platitude à les admettre sans contrôle, de leur suffisance à parler au monde, de leur bêtise énorme, colossale, inconcevable, devant laquelle on demeure stupide !

On ne liait pas ces gens-là : ils font pitié !




Je résume encore une fois ma thèse parce qu'on serait trop heureux d’y trouver des contradictions.

Les hommes spécialisés sont indispensables. La masse des savants ne peut espérer que ce rôle utile et profitable. Les hommes spécialisés méritent notre respect et notre admiration dans les limites de leur spécialité. Mais il est manifestement stupide de les sortir de là. et, sans autre raison que leur réussite spéciale, d'admettre chez eux des qualités intellectuelles et morales qui n'ont aucun rapport nécessaire avec leur spécialité. Un géomètre peut être un grand moraliste, Pascal l'a prouvé : mais il est grand moraliste malgré qu'il soit géomètre et non parce que : c’était l'opinion de Pascal. Un naturaliste peut être un grand politique ; mais il aurait pu se dispenser d’apprendre l'histoire naturelle sans risquer de perdre ses qualités latentes d’homme d’état.

Nous sommes à ce point aveuglés que nous posons sans tiquer que Berthelot, grand chimiste, sera merveilleux comme... ministre des Affaires étrangères. Ai-je besoin de rappeler le four colossal qu’il fit au quai d’Orsay, four qui faillit amener la guerre avant l'heure marquée par le destin ? Pour passer un bon quart d’heure, feuilletez dans les œuvres de Lagrange son cours de Mathématiques à l’École Normale ; vous y verrez la preuve qu’on peut être… Lagrange et professeur de mathématiques parfaitement idiot.

Un homme spécialisé est cent millions de fois plus utile qu'un phraseur qui jongle avec les idées générales. Pour être vraiment intel­ligent, il faut posséder un métier à fond, afin de savoir ce que c'est précisément que de savoir. Mais c’est une énorme bêtise de croire que celle condition, peut-être nécessaire, soit suffisante : il existe des spécialistes stupides, à preuve les 93 Intellectuels Boches.

Il est à désirer que les spécialistes lâchent de se cultiver ; et, sans cesser d’être merveilleux dans leur partie, sans mépriser le moins du monde leur tâche qui est indispensable, qu’ils prennent conscience de

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ce qui leur manque. L’idéal serait que les spécialistes fussent intelli­gents, au sens magnifique de ce mot. Si la chose est impossible, du point de vue social je ne la déplore que médiocrement..., mais à la condition que les spécialistes se mêlent uniquement de ce qui les regarde !




DANS LA SCIENCE NOUS ADMIRONS NOS EFFORTS.


Sur l’autel de la Science, ce n’est pas la Nature que nous plaçons,, c’est l’Intelligence humaine.

L’idole, c’est nous-mêmes. (Un chic à Comte, Auguste !)

POUR LA FORMATION DU CERVEAU, LES RÉSULTATS N’ONT PAS D'INTÉRÊT : SEULE IMPORTE LA MANIÈRE DE LES ÉTABLIR.

Et c’est pourquoi la Science si rudimentaire d'un Galilée ou d’un Pascal, est plus éducative dans son détail, que le code des énoncés de toutes les lois actuellement connues. Vous formerez un meilleur physi­cien, un ingénieur plus avisé par l’étude attentive du Traité de l’équi­libre des liqueurs que par la lecture des compilations modernes.

Et c’est pourquoi sont grotesques ces pauvres esprits qui hantent les Congrès, les Académies, les Sociétés savantes, à la recherche du dernier tuyau, de l’élucubration la plus récente, de l’invention de la veille,… mais qui sont incapables de repenser une portion de la Science, d’en omprendre l’agencement, en quelque sorte d’en démonter les pièces. Pauvres gens, très fiers de connaître le mémoire nouvellement paru, mais incapables d’éprouver la joie intense de voir se dérouler devant soi trois siècles d’efforts de l'Humanité pensante.

Ah ! je ne les envie pas ! J’ai la meilleure part, moi qui considère les savants passés, présents et futurs comme expressément nés pour mon seul plaisir intellectuel.




Pasteur est célèbre pour avoir démontré que les animaux naissent de germes spéciaux et ne se développent pas spontanément. La gangrène vient dans une plaie parce que l’air ambiant sert de véhicule aux poussières parmi lesquelles se trouvent les semences des infections futures.

La génération n’est donc pas spontanée.

Répondez franchement à ma question. Dans cette proposition, voyez- vous une beauté particulière ? ne serait-il pas tout aussi beau, voire plus beau, que la génération fût spontanée ? Rappelez-vous la façon dont Virgile obtient les abeilles : n'est-ce pas charmant ?

Vous objectez qu’il est utile en chirurgie de savoir que la génération n’est pas spontanée ; on flambe les outils, on protège les plaies en conséquence de cette proposition. Personne ne dit le contraire. Seuls les journalistes, les députés et les hommes de mauvaise foi ont feint de

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croire que Brunetière soutenait la Science en faillite dans ses appli­cations, juste au moment où l'électricité faisait merveille. Il s'agit non pas des applications de la Science que personne ne conteste, mais de sa beauté propre, de sa valeur esthétique et morale. Sous cet aspect parfaitement défini, il est clair que des propositions contradictoires, des lois opposées se valent.

L’énergie se conserve. Mais pour Sadi Carnot, illustre, l'énergie ne se conservait pas. Contre toute évidence, soutenez-vous qu'il est plus beau que l'énergie se conserve. Cela prouve chez vous beaucoup d’igno­rance, puisque si l’énergie se conserve, sa valeur ne se conserve pas. Quelque chose dans le système ne reste pas invariable : donc, si de se conserver est beau, la beauté n’existe dans l’énergie qu'en apparence.

Dans vos admirations entre beaucoup de psittacisme. Vous admirez comme les Boches dans les Musées, le Bædeker à la main. On vous dit d’admirer, vous obéissez comme des oies. Jamais vous ne vous êtes demandé si la Science est admirable, ou ce qu’au vrai nous admirons dans la Science.

Je multiplie mes exemples.

Une des plus merveilleuses découvertes de Fresnel est que l'éther, milieu hypothétique qui transmet la lumière, vibre comme un solide : les ondes sont transversales. Vous ne comprenez pas ; cela n’a pas d’importance, parce que personne ne comprend mieux que vous comment un milieu qui se conduit manifestement comme un solide, n'oppose au mouvement de la Terre qu'un frottement négligeable, si négligeable que les astronomes ne sont pas fichus de le mettre en évidence, à supposer qu’il existe.

En quel sens direz-vous que la proposition de Frcsnel, incompréhen­sible, est belle, et possède une valeur intellectuelle propre ? Serait-ce parce que nous ne comprenons ni les uns ni les autres ? Qu’admirons-nous en définitive dans le mémoire de Fresnel, si ce n'est Fresnel en personne ?

Dans la Science, nous admirons nos efforts, l'ingéniosité dépensée, les trouvailles de dialectique.

Dans la Science, nous nous admirons nous-mêmes.

Que la génération soif ou non spontanée, le mémoire de Pasteur est beau, comme mettant en œuvre exactement les moyens qu’il faut pour démontrer une thèse quelle qu'elle soit. Il n’en resterait pas moins beau, il n’en perdrait pas un atonie de sa valeur intellectuelle parce qu'il aurait abouti à la conclusion inverse. Alors, sachant que la géné­ration est spontanée, la chirurgie aurait suivi d’autres voies ; tout de même on aurait vanté les bienfaits de la Science, les ministres auraient lait des discours et les imbéciles largement ouvert leurs oreilles d’âne.

Le principe de Carnot-Clausius se présente sous celte forme émi­nemment accessible au vulgaire : le quotient dQ : T est une différentielle exacte. J’espère que vous ne soutiendrez pas que cette proposition est

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belle en soi, qu’elle a par elle-même une valeur intellectuelle ! Les appli­cations pratiques en sont rigoureusement nulles. Un ingénieur peut avoir tout sa vie manœuvré, construit, étudié les machines à vapeur, sans jamais s’être douté de l'existence du principe de Carnot.

Si vous tenez à admirer, ce ne peut être que les mémoires de Carnot et de Clausius : comment de fil en aiguille on est arrivé à soutenir celte extraordinaire proposition : dQ : T est une différentielle exacte.

Je pourrais continuer, passer en revue la physique entière.


La conclusion est toujours pareille.


Les résultats de la Science ne possèdent en eux-mêmes aucune valeur intellectuelle ; dans la Science nous n'admirons que nos efforts.

Il importe peu que les phénomènes soient tels que nous les connais­sons ou très différents ; les applications seraient autres, voilà tout. Il y aurait toujours des gaz lacrymogènes et des gaz asphyxiants. Les stupéfiants utiles à l'hôpital, n'en seraient pas moins nuisibles dans un compartiment de chemin de fer où vous sommeillez sans défiance auprès du rasta. Les explosifs utiles pour le percement des tunnels, n’en seraient pas moins désagréables dans les tranchées. La Science serait toujours comme le sabre de M. Prud’homme.

Que le carbone soit tétravalent ou ne le soit pas, vous comprenez à quel point c’est indifférent en soi, indifférent pour l’homme qui n’est pas idiot. Si le carbone était trivalent, le chloroforme s’écrirait autre­ment ; au lieu de s’appeler chloroforme, il aurait peut-être un autre nom. La chimie serait différente elle n’en aurait ni plus ni moins d'applications, utiles et nuisibles.

Toutefois les mémoires bien faits n'en seraient pas moins beaux.

Nous continuerions à admirer dans la Science nos propres efforts.




Au reste ces belles formules générales dont les philosophes et les imbéciles se gargarisent, il est impossible d’en comprendre exactement le sens si l'on ne sait pas sur quelle série de raisonnements ou d’expé­riences elles reposent. 
Prenons comme exemple la plus simple d’entre elles : Il n'y a pas de génération spontanée. Reportons-nous au mémoire de Pasteur (Annales de Physique, 1862) : qu’y démontre-t-il exactement ? Ce n’est pas sensationnel ! c'est même fort loin de l’être. Comme Pasteur limite lui-même ses conclusions, je n’ai pas à craindre de me tromper. Ce que ses recherches ont la prétention de prouver, se résume dans les deux propositions suivantes (p. 70 de son mémoire) : 1" Il y a constamment dans l'air des corpuscules organisés pouvant servir de germes. 2" Certaines liqueurs qui, soumises à l’ébullition, resteraient intactes dans l'air préalablement chauffé, montrent, quand on y sème les pous­sières de l’air, les mêmes êtres qu’elles développent à l’air libre.

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 Le mémoire de Pasteur commence par un historique si honnête qu’on est bien forcé de conclure ceci : Pasteur ne domine ses prédécesseurs que par une technique plus rigoureuse, par un manuel opératoire plus parfait, par un enchaînement plus strict des raisonnements et des expériences.

Remarquez que bien avant Pasteur, Appert fabriquait des conserves de viande en stérilisant à chaud des boîtes closes. Ce faisant il appliquait des résultats antérieurs de Spallanzani. On savait, donc que si l’on lue les germes par l'ébullition, aucun développement d'êtres organisés ne se produit.

Mais, répliquaient les partisans de la génération spontanée, rien d'étonnant à ce résultat. Vous tuez les germes, mais simultanément vous modifiez le milieu. En particulier vous enlevez l'oxygène nécessaire au développement des êtres qui pourraient se produire spontanément. Gay-Lussac, discutant la méthode Appert, concluait que l'absence d'oxygène est la condition nécessaire pour la conservation des sub­stances animales et végétales.

Schwann poussa plus loin la discussion. Il montra que la conservation subsiste même si l'on renouvelle l'air à la surface du liquide putrescible, pourvu que l'air traverse des tubes faisant chicane et portés à une tem­pérature assez élevée.

On savait qu'une gaze fine suffit pour empêcher, tout au moins pour modifier l'altération des infusions. Bref on savait tant de choses qu'il est d’abord difficile de préciser quelle fut exactement la part de Pasteur dans la solution du problème.

Le véritable intérêt du mémoire de Pasteur est donc, non pas dans la conclusion, mais dans la série des raisonnements et la rigueur de la méthode. De tous temps on avait admis que les germes sont disséminés dans l’air : mais on ne s’était pas donné la peine de les recueillir systé­matiquement, de les examiner au microscope, de vérifier directement leur nature. En particulier s'il y a des germes dans l'air, en existe-t-il assez pour expliquer l’apparition des productions organisées dans toutes les infusions préalablement chauffées ?

Est-il exact que la plus petite quantité d’air ordinaire suffise pour faire naître dans une infusion les organismes qui en sont caractéristiques ? Tous les airs, en particulier les airs pris à diverses hauteurs, sont-ils également actifs ? Un ballon contenant la solution putrescible stérilisée et ouvert dans un air non agité (caves de l'Observatoire de Paris) fournit-il nécessairement des organismes ? etc., etc.

Des expériences de Pasteur résulte en définitive la nécessité absolue de germes apportés par l’air ou par tout autre corps, pour que les solu­tions putrescibles développent des organismes.

Eh bien ! je le demande au lecteur. Pour que le mémoire de Pasteur prenne son intérêt ou, ce qui revient au même, pour que l’étudiant comprenne ce en quoi consiste la génération spontanée, combien

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croyez-vous qu’il faille de minutes d'explication ? plus exactement combien d'heures de cours ? Pensez-vous que le seul énoncé de la formule : Il n’y a pas de génération spontanée, ait par lui-même une valeur éducative, si mince qu’elle soit ? Ne voyez-vous pas que celle valeur éducative réside tout entière, non dans la conclusion qui pour­rait être opposée, mais dans la nature des preuves ? dans la rigueur des déductions ? dans l'originalité des expériences ?

Commencez-vous à comprendre le sens de ma formule : La valeur éducative de la question, ce n'est pas la question même, mais bien le mémoire de Pasteur ?

Maintenant, lecteur, ne prenez pas votre air malin pour me dire qu’ayant lu le mémoire de Pasteur, outre la question des générations spontanées, vous avez appris à raisonner. D'où la conclusion, qu’en apprenant la Chimie, par exemple, on apprend autre chose que la Chimie, ce qui est contraire à ma rubrique.

Je vous concède qu’en apprenant la Chimie d'une manière intelligente, vous apprenez par surcroît à raisonner, c'est-à-dire à lier des syllogismes. Mais pour lire le mémoire de Pasteur d’une manière intelligente, il faut n’y introduire aucune question étrangère à la question très spéciale posée. Il ne s’agit pas de savoir quelles seront éventuellement les consé­quences philosophiques de la démonstration d’une thèse ou de la thèse inverse. Il s’agit de savoir si les propositions très modestes, très restreintes, énoncées par Pasteur sont prouvées ou ne le sont pas.

LA SCIENCE NE VAUT QUE PAR LE DÉTAIL.

La lecture du mémoire de Pasteur sera profitable à votre éducation générale, à la condition que vous lui laissiez son terre à terre. Si vous faites de la philosophie à propos de ballons propres ou sales, de tubes recourbés ou non, si vous transformez la question posée en grrrande question, vous perdrez tout le fruit de votre travail.

Des imbéciles vous diront le contraire, parce que ce sont des imbéciles !

La remarque suivante montre bien la sottise des gens qui transforment toutes les questions en grrrrandes questions.

Avant Pasteur on assimilait déjà la cristallisation des solutions sursa­turées à l’air libre et la putréfaction des solutions organiques. En fait et du point de vue expérimental, les deux questions n’en font qu’une. La preuve est dans le travail de Cernez sur les solutions sursaturées, travail absolument calqué sur le mémoire de Pasteur. Dira-t-on que la question des cristallisations spontanées est une grande question ? Supposons qu'elle ait été traitée, la première, par l’illustre Pasteur au lieu de l'être par son élève ; supposons que l’élève ait ensuite traité la question des générations spontanées ; croyez-vous que le mémoire de Pasteur perdrait un iota de son intérêt ? croyez-vous que celui de Gernez deviendrait capital ?

L'intérêt du mémoire de Pasteur est dans la manière de poser le pro­blème puis de le résoudre, non pas du tout dans la nature de la conclusion.

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Le lecteur comprend maintenant le grotesque des Morceaux choisis tirés des œuvres de savants. Il n'ont aucun intérêt. Ils ne peuvent être que des développements oratoires sur de grrrrandes questions ; tandis que la Science ne vaut que par le détail. Un extrait de mémoire de Pasteur serait dépourvu de toute valeur éducative. C'est un commentaire, surtout un commentaire verbal, discursif, digressif, explicatif, dont son mémoire a besoin.

Oh ! que nous voilà loin du Bachotage cher à nos administrateurs !




À la réflexion, ma thèse est d’une suprême évidence ; on est forcé de l’admettre malgré qu'on en ail. Puis on s’aperçoit que ses conséquences les plus immédiates vont à l'encontre de toutes les inventions pédago­giques de ces trente dernières années. Il va de soi que je ne prétends pas à sa découverte ; posons qu'elle appartient au domaine public.

Il me suffit de vous montrer clair comme le jour que nos pédagogues officiels sont absurdes, pour que je me déclare pleinement satisfait.

Je vous laisse le plaisir et la consolation de dire que je n’ai rien inventé.

Si la Science n'a d’intérêt que par nos efforts pour la construire, elle ne vaut que par le détail. Si elle ne vaut que par le détail, l'enseigne­ment supérieur a déraillé, le jour où des incapables lui ont. donné comme base le P. C. N. et le P. G. N. supérieur. Vous pouvez vous secouer dans mon filet ; vous n’en sortirez pas, je vous tiens !

Vous êtes incapables, mes bons amis ; et je ne prends pas des gants pour vous l’écrire. Seulement je vous connais… beaucoup trop. Comme on connaît son saint, on l’honore. Pour vous rendre toute échappatoire impossible, c'est avec vos propres textes que je vais vous battre. J’ai sous les yeux l'Arrêté de 1907 modifiant les programmes pour l’obtention du P. C. N. et son annexe. Dans cette annexe se trouvent, toutes les inepties que des ignorants bouffis pouvaient seuls cataloguer.

Ces inepties, je vais les sortir à votre honte !




« Comme le disait, avec beaucoup de sens, le regretté Bichat dans le rapport qu’il présentait à ce sujet, on ne saurait avoir la prétention d’établir des programmes qui soient à l’abri de toute critique. »

C'est ainsi que dans son préambule l’Annexe se prépare une tranchée de repli. Cette phrase caractéristique me rappelle la célèbre boutade : « Ah ! comme on dit en japonais ».

Mais, pauvres gens, si l'on vous accorde que les programmes sont perfectibles, par quel moyen perfectionner ce qui est absurde dans son essence ? Si le P. C. N. et les enseignements similaires (ma thèse est

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absolument générale) sont stupides par nature, vous aurez beau changer les programmes, vous n’aboutirez pas au sens commun.

Ce qui est bêle, est bête, et cela définitivement.

Donc, vous avez la prétention en un an de faire le tour de la physique, de la chimie, de la botanique, de la zoologie, avec des élèves qui ne savent rien ou quasi rien. Ne regimbez pas ! Je vous cite. « Les jeunes gens qui abordent ces études, viennent en grand nombre de la section A de l’enseignement secondaire. Leur bagage scientifique est donc fort incomplet. Si l'on veut, en huit mois, parcourir avec eux la physique, la chimie, la botanique, la zoologie, la physio­logie, il faut savoir se bornera des notions très précises, mais très simples. A vouloir trop leur enseigner, on courrait le risque qu’ils n’emportent [il faut n’emportassent] que des connaissances confuses et qui se dissiperaient rapidement [quel style, bou Diou !]. On ne s’est donc attaché à ne garder que l'essentiel. »

Mon lecteur désire être renseigné d’une façon plus précise sur ce que savent ces malheureux qui doivent faire le tour de la Science humaine en huit mois. Je peux le satisfaire en copiant mon texte officiel.

« La leçon devenue libre sera remplacée de deux manières.

« 1o Au début de l'année par une série de conférences rendues obliga­toires pour les élèves dont la préparation a été reconnue insuffisante et dans lesquelles on les exercera aux calculs essentiels d’arithmétique, aux propriétés des proportions, aux éléments d'algèbre et de géomé­trie, en choisissant des exemples de préférence dans les applications de la physique.

« 2o Ensuite par d'autres conférences, celles-ci facultatives, où le pro­fesseur pourra développer davantage les théories physiques, telles que la thermodynamique, l’optique et surtout l’électricité, en employant des méthodes de démonstration plus rigoureuses. »

Ce texte effarant n'est malheureusement pas signé. En notre beau pays personne ne prend la responsabilité de ses actes. On est trop incompétent pour écrire quoi que ce soit d’intelligent ; on a tout de même trop d’esprit (étant Français) pour ne pas soupçonner qu'on est un imbécile : tout reste donc anonyme.

Dans ce texte nous avons l’aveu, non pas implicite mais formel, qu’on peut être bachelier sans connaître les quatre règles (calculs essentiels d’arithmétique), la règle de trois (proportions), l’équation du premier degré (éléments d'algèbre). On a la prétention en huit mois de combler les vides laissés par dix ans d'enseignement secondaire ; en plus de quoi on apprendra la physique, la chimie, la botanique, la zoologie et la physiologie, chacune de ces sciences en une ou deux heures par semaine.

Mais que font donc les élèves du lycée ?

Le texte répond officiellement qu’ils ne font rien !

Là-dessus, du reste, tout le monde est d'accord.

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Voyons comment l'Annexe caractérise renseignement de la physique au P. C. N.

« Ce n’est pas la simple répétition des matières déjà vues dans l’enseignement secondaire, mais une révision et un complément de caractère plus élevé. »

Hélas ! une révision est une répétition : jamais personne n'a pu revoir sans répéter.

Mais, nous dit-on, c’est un complément de caractère plus élevé. Nous sommes ici au cœur du sujet. A la Faculte des Sciences, va-t-on décou­vrir ce qu'est l’enseignement supérieur ? Va-t-on prendre conscience de cette vérité que tout à l'heure vous jugiez banale : la Science ne valant que par son détail ? Va-t-on choisir un très petit nombre de questions, montrer comment elles s'enchaînent, comment elles s'établissent, nous donner enfin l'occasion d'admirer ?

La preuve que nos pédagogues sont à mille lieues d'une telle concep­tion de l’enseignement supérieur, la preuve qu'ils soutiennent encore le soi-disant intérêt des vues générales et des ensembles philosophiques, est cette petite phrase par laquelle débute le paragraphe Chimie : « L’enseignement de la Chimie du P. C. N. doit en une année partir de la Minéralogie et aboutir à la Biologie ! »

Que cette proposition soit inepte, j'aime à croire que vous n'avez pas besoin que je le démontre en forme. Qu’elle soit caractéristique d'un état d’âme, que cet état d’âme soit contradictoire avec le bon sens, voilà ce qu’il fallait établir.

Vous croyez qu’on s'efforcera d’ouvrir ces jeunes intelligences par l’explication d'un mémoire de Dumas, voire de Lavoisier ? Vous n'y êtes pas. « On débutera par l’élude des produits naturels : varechs, lami­naires (j’ignore ce que c'est) et nitrate du Chili pour l’iode, bromure de magnésium pour le brome, cinabre pour le mercure. »

Oyez celte phrase, tâchez de comprendre : « Il est indispensable pour le médecin de connaître les moyens de stériliser l’eau et de s’assurer de cette stérilisation — après avoir appris toutefois le procédé analytique employé pour établir la composition de cette eau. »

Voilà leur science : des recettes (procédés de stérilisation de l’eau), après le vague énoncé d’une méthode pour établir la composition de l'eau !

Je vous comprendrais fort bien disant : « Nous ne tenons pas à faire de la Science ; nous voulons seulement donner à nos étudiants des recettes immédiatement utilisables. C'est un enseignement bassement utilitaire que nous rêvons. Dites leur donc d’où sortent l'iode, le brome et le mercure : le reste importe peu ! ». Soit ; mais ne parlez plus d'édu­cation scientifique ! Pour stériliser l’eau, avouez qu'il est fort inutile de savoir qu’elle se compose de 16 grammes d’oxygène et de 2 grammes d’hydrogène.


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Mais ce n’est pas là votre ambition. Vous désirez former des esprits, leur faire goûter le fruit de l’arbre sacré !…

Dans ce cas. vous êtes ineptes !

Pour Dieu, ayez des principes et tenez vous-y ! Professez la doctrine pédagogique qu’il vous plaira, mais choisissez qme doctrine. N’allez pas comme une girouette au gré du vent. Vous n’avez rien du papillon ; on l’excuse, parce qu’il est joli, d’aller de fleur en fleur. Vous êtes laids, vous êtes bêtes. Taisez-vous, méfiez-vous : des oreilles peu charitables vous écoutent ! Croyez-moi : puisque vous êtes incapable d’écrire trois phrases sans énoncer des bourdes, choisissez un guide. Vous me refusez, je le comprends : je suis trop intelligent pour vous. Prenez le contre-pied de mes thèses ; tout vaudra mieux que d’aller à hue, puis à dia, puis encore à hue. puis encore à dia, comme si vous aviez la bou­geotte intellectuelle !




Malheureusement la grande difficulté d'intéresser les élèves avec un coin de la science fouillé dans son détail, est d'exiger un professeur excellent, sachant admirablement son métier et la Science qu’il pro­fesse. Il est facile de faire un cours superficiel, d’énoncer successive­ ment les propriétés de tous les corps, de débiter les lois et d’indiquer en quelques mots l’expérience qui les étaie. Il est infiniment difficile de prendre un mémoire, d’en montrer la beauté, de le situer dans son ambiance, d’expliquer comment et pourquoi il a réalisé un progrès.

Pour ce métier, il faut plus qu’un spécialiste : il faut un homme intel­ligent. C’est l'objection qu’on m’oppose toujours : où trouverez-vous le personnel capable d’appliquer vos méthodes ?

Mais qu’au moins ces méthodes soient appliquées aux futurs pro­fesseurs, dans l'École chargée de former le personnel enseignant ! Ils en tireront le profit qu’ils pourront, au prorata de leur valeur intel­lectuelle ; au moins sortirons-nous de l’ornière. Si nous jetons le manche après la cognée, assurément l'outil ne se retrouvera pas tout entier dans notre main !

Au surplus posons qu'il est très difficile de montrer la voie. Mais une fois le chemin tracé, il me semble à la portée des médiocres eux-mêmes de le suivre. Ces commentaires ils ne les trouveront pas tout seuls : qui vous empêche de les fournir, au lieu des ordures que vous imprimez pour l’enseignement secondaire ?




« Mais, dit l’adversaire, vous êtes injuste. On applique vos thèses dans le diplôme d’études supérieures. »

Pas le moins du monde. A des jeunes gens qui n’ont jamais lu un mémoire, dont l’éducation scientifique est à faire par l’étude des maîtres, vous conseillez de découvrir quelque chose par leurs propres


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moyens. Vous passez précisément par-dessus l’apprentissage que je recommande. Au lieu de faire à fond l’élude d’une question particulière comme exercice intellectuel, vous avez la prétention que des apprentis produisent une œuvre originale.

Votre diplôme aurait un sens s'il consistait à étudier quelques mémoires particulièrement importants, et non pas à jouer les inven­teurs. à un âge et dans des matières où c’est beaucoup que d’exiger la compréhension des œuvres magistrales.

Que la Science ne vaille que par le détail ne signifie pas qu'il faut brûler les étapes et passer maître avant que d'être bon écolier.

Au reste voulez-vous savoir comme nos dirigeants procèdent dans leurs réformes ? J’extrais les passages suivants d’une circulaire sur l’établissement du diplôme d’études supérieures (1906).

« Ce diplôme avait été créé en 1894 en vue de l’histoire et de la géo­graphie. ...Les résultats en ont été excellents... la valeur de l’agrégation d’histoire et de géographie s'est accrue.

« Ce sont ces considérations qui m'ont décidé à généraliser la mesure qui avait été restreinte d'abord à l’histoire et à la géographie. Je suis convaincu que les conséquences en seront également heureuses pour les divers ordres d'études. »

Pour assimiler l'histoire et la physique, faut-il être assez crétin ?

« Le temps que consacreront les étudiants à la préparation du diplôme d’études supérieures, sera véritablement celui de leur appren­tissage scientifique. ... C’est surtout dans l'ordre des sciences expéri­mentales que l'institution des nouveaux diplômes rendra des services. Elle a pour but d’obliger les candidats à vivre de la vie de laboratoire, au contact des maîtres de la science, pour s’initier aux méthodes de recherche et de mesure, pour apprendre à se tirer d'affaire avec les res­sources même modestes d'un laboratoire et à monter eux-mêmes les appareils dont ils auront besoin. »


Vous désirez que vos professeurs soient aptes à monter les expé­riences de cours. Un homme intelligent leur ferait une série de leçons sur l’art de monter les expériences de cours. Vous, Génies, vous les initiez aux méthodes de recherches et de mesures ! Mes bons amis, il n’est qu’une méthode pour réussir quoi que ce soit : savoir ce qu'on veut et borner rigoureusement ses ambitions à ce qu'on veut. Vous désirez des professeurs intelligents : ne cherchez donc pas à faire des inven­teurs et des savants. C’est déjà bien assez difficile d’obtenir des pro­fesseurs intelligents !

Quand un pauvre diable aura pendant six mois mesuré les résis­tances des solutions d’iode dans le sulfure de carbone, croyez-vous qu’il saura monter une expérience d’optique, malgré les contacts multipliés avec les maîtres de la Science ?

Du reste, où sont-ils, que je les admire, ces maîtres de la Science ? Et ça continue d’être bête !

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« On demande aujourd’hui, avec raison, aux professeurs de déve­lopper le côté expérimental de renseignement, et d'habituer les élèves à faire des manipulations démonstratives avec des moyens simples et improvisés. »


Quesaco ? des moyens improvisés ! Pour étudier les propriétés des lentilles ou des prismes, on n’a trouvé, jusqu’à présent d'autres moyens que d'opérer sur des lentilles ou des prismes. Il faut donc apprendre aux futurs professeurs le prix commercial des lentilles et des prismes ; mais je ne vois pas que la fréquentation d'un laboratoire et le contact des maîtres de la Science enseignent quoi que ce soit à cet égard. Au sur­plus les lentilles et les prismes ne sont des moyens ni simples, ni improvisés. Le moyen improvisé serait d’employer un verre à boire pour faire la théorie des lentilles : pour ma part je le déconseille. Si j'utilise un ballon pour étudier les dioptres, ce n'est un moyen ni simple ni improvisé, puisque je prends un dioptre pour étudier un dioptre.


Mes bons amis, quand on ignore tout d'un sujet, il est prudent de n'en point parler. Taisez-vous donc : vous faites pitié !




Non seulement nos illustres pédagogues (anonymes) sont des crétins, mais ils n'ont même pas l’excuse de continuer une tradition. Ces inep­ties sont proprement leurs inventions et les malheureux s’en font gloire.

Quand j’ai passé mon agrégation en 1888, on commençait la chute dans la mélasse.

On avait antérieurement jugé, conformément aux thèses que je sou­tiens, qu'il fallait obliger les élèves à lire quelques mémoires. Pour ma part je dus, A MON TRÈS GRAND PROFIT, étudier ceux de Stas sur les poids atomiques et celui de Fresnel sur la double réfraction.

Mais comme le gâtisme pointait, nos professeurs de l’École Normale ne trouvaient rien de mieux que de bachoter les mémoires, de nous en dicter le résumé. Ils auraient pu nous faciliter leur lecture par un com­mentaire : c’était au-dessous, plus exactement très au-dessus de leurs pauvres génies. Ils se contentaient d’extraits, naturellement pris dans un livre de seconde main.

Encore n’était-ce que la période de transition. Pour piquer la lèche à Mascart, on remplaça bientôt les mémoires à lire in extenso, par des chapitres de son Traité d’Optique. Enfin l’on supprima le mémoire.

Voilà l’histoire d'une décadence. Je ne sais qui avait eu l’intelligente idée que la Science ne valait que par le détail. On n’eut de cesse qu’après avoir effacé toute trace de cette heureuse initiative.




La thèse que je soutiens dans cette préface, trouve dans l’étude de l’Optique Géométrique une preuve cruciale. C’est qu’en effet l’Optique

[XXVII]

Géométrique est tout entière basée sur des lois extrêmement simples cl quon énonce en quelques lignes. Le rayon réfléchi ou réfracté est dans le plan déterminé par le rayon incident et la normale à la surface réfléchissante ou réfringente, au point où le rayon incident la touche.

Les angles d’incidence et de réflexion sont égaux.


Les angles i d'incidence, r de réfraction sont liés par la relation :

n sin i = n' sin r ;

n et n' sont des paramètres caractéristiques des deux milieux et de la lumière utilisée.

Toute l’Optique géométrique (dans l’espèce ce volume et le précé­dent) n’est que le développement de ces lois.

J’imagine que vous n’allez pas soutenir leur beauté propre. En particulier, s’il fallait poser :

n t g i = n’ t g r,


je crois bien que vous n’en feriez pas une maladie. On aurait une autre Optique géométrique, plus compliquée du reste, et tout serait dit.

Mais on en aurait une plus simple en un sens, si l’on pouvait poser :

ni = n’r.

D’où résulte que le seul intérêt de l’Optique géométrique réside dans le détail. Plus précisément, comment de ces lois une fois posées déduit-on tel phénomène particulier ? Il faut bien que l’intérêt réside là, puisque l’Optique géométrique n’étant qu’une collection de tels problèmes, si son intérêt n’est pas là, il n’est nulle part




Je sais ce qu’une telle préface me vaudra de haines, haines ridicules, haines méprisables, haines muettes et impuissantes. Car la Science, il est impossible de dire que je ne la connais pas ! Il était si commode de se croire tout permis au nom de la Science, entre les rangs des fidèles agenouillés de passer comme un pontife. J’arrache le bandeau sacré : au lieu du grand prêtre d’un nouveau culte, je découvre un faiseur, ignorant et imbécile, incapable de son métier !

Nous l’ont-ils assez fait avec la Science idole ? Se sont-ils assez impudemment payé notre tête ? Et quand on s’avise d’ouvrir leur De Natura Rerum, on y trouve, non pas un Évangile, mais, sous le panache des grands mots, une collection de formules mnémotechni­ques !

La Science n’est que cela : un ensemble de procédés pour se rappeler les phénomènes, une anamorphose ayant l’utilité pour but. Quant à la nature des choses, nous sommes aussi avancés que le voyageur qui

[XXVIII]

gravit une colline, pour en voir une autre devant soi, et ainsi de suite... jusqu'à mourir de fatigue et d'écœurement de cette tâche vaine.

Une théorie, c’est amusant ; deux théories, passe encore. Mille théories toutes construites sur le même modèle, ça donne la nausée. En sommes-nous plus avancés d'avoir répété mille fois la même chose, en ne changeant que les mots ?

La Science n’a qu'une excuse pour son vide et sa désespérante monotonie : SERVIR A QUELQUE CHOSE. C'est précisément ce que nos imbéciles ne veulent pas, parce qu'il est plus facile de pérorer que d’appliquer.

Pourtant c'en est fini du mystère : le voile tombe en poussière, l'idole perd son prestige.

Et voilà pourquoi les pontifes me détestent si fort. Ils le savent bien : si j'avais été plat, je serais devenu légume. Pour n'en pas douter, ils m’ont assez souvent offert une part de l’assiette au beurre si je conseillais à être augure. Ils ne me pardonnent pas de révéler aux gogos l'insigni­fiance de leurs petits trucs, parce qu'il leur est impossible de dire, comme pour Brunetière, que ces trucs je les ignore.

Par leur sottise, ils nous ont conduits au bord de l’abîme.

Ils devraient être trop heureux qu'on ne leur demandât pas des comptes plus sévères. Et quand certains d’entre eux tâchent de nous apitoyer en montrant leur foyer vide, nous devons leur répondre que ces morts,... avec beaucoup d'autres,… c’est leur incapacité et leur sottise qui les ont faits ! Soyons impitoyables !

Écoutez le chœur de mes adversaires : « Nous avions mouillé notre doigt pour savoir d'où le vent venait : nous nous sommes trompés.


Mais nous sommes prêts à changer notre fusil d’épaule pour garder nos places. La Guerre nous a beaucoup appris. Nous sommes décidés à servir la France d'une autre manière. Vous allez voir tout ce que maintenant notre tête contient d’admirable ! »

Maintenant, sortez de notre chemin ! Maintenant, vous nous inspirez du dégoût ! Rentrez dans l’ombre. Faites pénitence pour votre sottise. Ne croyez pas que la France ait besoin de vos lumières. Maintenant, tout le monde vous connaît !

Vous êtes des incapables !… des incapables !

Maintenant nous ne voulons pas aller sous votre conduite à la culbute définitive. Vous êtes trop stupides pour changer vos méthodes ; vous ne comprenez pas qu'un esprit nouveau souffle en France, que nous sommes las de vos grands mots, de votre bouffissure, de votre camara­derie de mauvais aloi, de votre unique désir d’acheter les consciences pour garder vos sinécures.

Maintenant les jeunes qui ont souffert dans les tranchées, et physi­quement, et moralement, vous rejettent comme de mauvais servi­teurs.


[XXIX]

Vous croyez les amadouer en déclarant que ce sont des héros ! Oui, mais des héros conscients, qui ont vu trop de choses horribles pour grossir votre troupeau de flatteurs. Allez-vous-en ! Vous êtes des incapables !… des incapables !




Monsieur Lala, Maître de conférences à la Faculté des Sciences, m'a continué son aimable et utile collaboration. 11 a bien voulu se charger de composer la table des matières qui termine ce volume.