La vengeance d’une morte/4

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LE PETIT ROUSSIN




Dans l’ombre du passé lointain, quand je cherche les visages familiers à mes yeux d’enfant, je revois toujours la physionomie constamment émerveillée du père Brunelle, le grand ami des petits, des pauvres, des bêtes, de tout ce qui était faible, de tout ce qui pouvait souffrir. Le vieux garçon était l’un de ces êtres qui, réputés inutiles, s’acquittent de toutes les besognes infimes qui contribuent au confort des autres, et qui, se croyant une charge, s’efforcent d’être serviables à tous.

Dans son enfance, il avait été malingre et pâlot ; à côté de ses frères robustes et au teint fleuri, il paraissait débile, et sa mère l’avait « gâté » en conséquence. Et de toujours entendre parler de maladies, lorsqu’il s’agissait de lui, le brave homme s’était persuadé qu’il les avait toutes. Il en resta convaincu jusqu’à quatre vingt-six ans, après quoi il mourut d’indigestion.

À quarante ans, dans sa famille, il était encore considéré innocent ; sa mère disait : « Mon petit », ses sœurs baissaient la voix, lorsqu’en sa présence elles parlaient de certaines choses ; ses frères y allaient à « mots couverts », quand ils s’avisaient de badiner devant lui. Simple et bon, Brunelle traversa la vie en la regardant à travers l’étonnement candide d’une âme pure.

En mourant, ses parents l’avaient donné au fils aîné avec le bien familial. Mais, quoiqu’il fût de ce fait rentier, le vieil homme n’en devint pas moins, à la ferme, un factotum : c’était lui qui tenait compagnie aux visiteurs, tandis que les maîtres s’occupaient aux besognes pressées, c’était toujours lui qui surveillait les enfants dans leurs jeux, lui qui soignait la basse-cour

La basse-cour, c’était là qu’il passait ses plus belles heures : les générations d’oies grasses, les régiments de dindons étaient son orgueil et son honneur. Mais on eût dit que Brunelle savait être partout à la fois ; quand on ne l’avait pas vu passer, on sentait tout de même qu’il était venu, par l’ordre qui régnait.

Son triomphe, cependant, c’était à Noël. Ce jour-là on comprenait davantage que cet homme mettait tout son bonheur à contenter les autres, son visage placide semblait transfiguré, il était affairé, malgré son allure silencieuse et discrète ; après avoir préparé la table du réveillon, décoré la salle à manger de feston de verdure, de banderoles de papier doré — qu’il conservait économiquement d’une année à l’autre — il s’asseyait, les genoux serrés, les mains jointes sur le ventre, les yeux baissés, écoutant sans y répondre les compliments qu’on lui adressait.

Bien entendu, c’était encore lui qui allait recevoir à la gare, ou au débarcadère, les visiteurs qui avaient annoncé leur venue.

Le vingt-quatre décembre mil huit cent quatre-vingt… certains cousins qu’on attendait, n’étaient pas encore arrivés, quoiqu’il ne restât plus qu’eux à venir, malgré la tempête qui sévissait.

Brunelle avait attelé la carriole de famille et s’en était allé au-devant de ses parents. Mais le train était de trois heures en retard, et ces messieurs, — découragés sans doute par ce contre temps, — ne s’y trouvaient point.

Le vieux garçon avait humainement remisé son cheval dans une écurie du voisinage ! Ayant bien constaté que les visiteurs attendus lui avaient faussé compagnie, il se disposait à reprendre le chemin du logis, lorsqu’il remarqua un grand garçon qui s’engageait résolument dans la route remplie de neige.

— « Mon ami, si vous voulez embarquer avec moi, il n’y a pas de gêne ; j’suis tout seul avec le souvenir de mes cousins ; des passagers comme ça, mon cheval peut en tirer plusieurs, et vous et moi par-dessus le marché. »

— « Ben sûr que j’accepte, c’est pas par fantaisie que je me résignais à partir sur mes pattes, mais, vous savez, autant dire que y a pas moyen de se faire conduire à cette heure icite ; presque tous les habitants sont partis pour la messe de minuit, et ceux qui restent, faut voir s’ils sont pas pressés de sortir du lit pour se mettre dehors, par ce temps de chien. »

— « C’est y possible qu’il y ait du monde capable de refuser un petit service comme ça, » répliqua le vieillard, avec son habituel étonnement de l’égoïsme humain.

— « Ah ! ben, oui, tout le monde n’a pas bon cœur comme vous, Monsieur Brunelle. Y en a pas seulement un qui m’a refusé, mais deux. Après ça, je me suis dit : « C’est toujours pas la mer à boire que de marcher un mille et demi, plutôt que d’aller ouvrir le chemin devant toutes les maisons, pour éveiller des gens qui ne veulent pas se lever ; mieux vaut filer tout droit.»

— « Vous m’appelez par mon nom, vous me connaissez donc ; seriez-vous de la paroisse, par hasard ? »

— Ben sûr que j’en suis et c’est pas par hasard que j’y suis revenu. Il y a dix ans que je suis parti, mais c’est plus fort que moi, quand revient le temps des fêtes, je m’ennuie à mourir. Les grandes villes, voyez-vous, c’est beau, mais c’est pas bon comme chez nous ; tenez, vous me croirez si vous voulez, mais chaque fois que j’assistais à la messe de minuit dans de belles cathédrales, toutes remplies de dorures, et de fleurs qui sentaient bon comme en plein été, et ous que j’entendais de la musique assez belle pour me faire croire que j’étais en paradis, moi qui n’étais pas habitué à ces magnificences, eh ! bien, je regrettais la petite église de la Rivière-Ouelle, ous qui faisait assez sombre pour ne pas reconnaître ceux qui ronflaient. Le bonhomme Simoneau chantait du nez et Binel faussait de façon comique, mais on connaissait leur voix, et ça faisait encore plaisir de les entendre ».

— « Ah ! vous êtes de la paroisse, j’aurais dû m’en douter ; vous aviez pas l’air écarté, malgré la poudrerie. »

— « Vous me reconnaissez pas, monsieur Brunelle ! j’suis le petit Roussin, du bas de la côte, le fils de Scholastique à Léon… Théodore, vous vous rappelez le petit Théodore qui vous aidait à chasser les belettes de vos poulaillers.

— Ah ! oui, je m’en rappelle, mais vous avez changé ; de vous revoir avec une moustache, ça me fait vieillir.

— Oh ! j’ai pas changé de partout, vous savez que j’étais un assez bon garçon, eh ! ben, je suis resté à peu près le même ; je veux pas dire que j’ai toujours été un ange, mais j’ai jamais fait de grands mauvais coups. C’est ben assez me vanter. Comment sont mon père et ma mère… ? »

— « Assez ben, pour leur âge, ils ont pas trop vieilli. »

Le jeune homme demanda encore, en hésitant et l’air un peu gêné : « Fait-il remplir sa cruche de rhum, encore, de temps en temps ? — »

Le père Roussin était très connu pour les formidables « cuites » qu’il s’administrait trois ou quatre fois l’an. Personne n’en jasait ; on considérait charitablement cela comme une maladie ; mais le malade n’était pas tendre, pendant ses crises : sa pauvre femme en avait fait une longue et triste expérience. Brunelle, répondit du ton le plus naturel : « Malheureusement, Roussin n’est pas guéri ; c’est pas à son âge qu’on se débarrasse d’une incommodité comme ça ; le pauvre homme mérite pas de reproche, pourtant, il a fait ce qu’il a pu. L’année dernière il a pris la tempérance, mais y a pas apparence que ça lui a fait du bien ; je mentirais, si je disais le contraire. —

— « Chacun a ses défauts sur la terre, n’est-ce pas, monsieur Brunelle ? »… conclut le fils indulgent ; « je crois ben qui n’y a que vous, Monsieur Brunelle, qui a été oublié dans la distribution de ces présents-là ».

Le vent soufflait en soulevant des tourbillons de grésil qui fouettait le visage des voyageurs ; de temps à autre, le cheval s’arrêtait devant un banc de neige qui formait barrière en travers de la route ; le jeune homme sautait hors de la voiture et courageusement de ses pieds et de ses mains, enlevait l’épaisse couche ouateuse et blanche. Enfin, ils arrivèrent à la maison du père Roussin. Ou n’y voyait aucune lumière ; seul un panache de fumée sortant de la cheminée donnait une apparence de vie à cette demeure hermétiquement fermée.

— « Les vieux dorment », dit le fils ; « vont-ils en avoir une surprise. »

— « La mère, surtout, qui va être contente de revoir son gars, elle qui en parle tant, » ajouta Brunelle, en étendant une couverture sur le dos du cheval ; « j’entre avec vous, pour voir la mine qu’elle va faire. »

Les deux hommes s’avancèrent, Théodore frappa à la porte du tambour. Personne ne répondit ; il frappa plus fort, mais sans plus de succès, ils essayèrent à la fenêtre, mais rien ne bougea.

« — C’est pas naturel, » déclara Brunelle, en élevant sa lanterne, qu’il appliqua sur le carreau, afin de voir à l’intérieur de la maison.

— « À moins qu’ils soient à la messe de minuit, » murmura le fils inquiet.

— « Pourtant, par ce temps-là, ça n’a pas de bon sens, » ajouta le vieillard.

— « Dans tous les cas, il faut que j’entre », reprit le jeune homme, et appuyant son genou sur la porte, il expliqua : « Je réparerai les dommages ». Et d’une poussée vigoureuse, il enfonça les planches légères.

À ce moment, on entendit dans la maison le bruit de voix, des invocations entrecoupées et le déplacement d’un meuble lourd auprès de l’entrée.

— « Il se passe des choses curieuses là-dedans, » dit Théodore. « Y n’y a pas à marchander, il faut que j’entre. Aidez-moi, monsieur Brunelle. »

Ils réunirent leurs forces ; la porte craqua. D’un nouvel effort, ils l’entrebâillèrent et le jeune Roussin, son bonnet de fourrure enfoncé jusqu’aux yeux, serré dans son capot de chat sauvage et la barbe blanche de givre, se glissa avec peine dans l’ouverture ; son compagnon, plus mince, passa facilement, tenant son fanal élevé au bout de son bras tendu.

Et le fanal de Brunelle éclaira une scène étrange : le vieux Roussin, la face congestionnée, les yeux sortant de leurs orbites, brandissait sous le nez de son fils la grande croix de tempérance en criant d’une voix haletante : « Va-t-en, satan, va-t’en, satan. »

Le pauvre Théodore, interdit, voulait s’avancer vers son père, mais le bonhomme criait, en le repoussant : « Apporte l’eau bénite, Célanire, apporte l’eau bénite. » Et il se mit à frapper comme un forcené avec la croix, qui vola en éclats.

À la fin, le jeune homme enfla sa poitrine et cria d’une voix de stentor en jetant avec dépit son bonnet sur la table : « J’suis Thodore, vot’garçon. » Et d’un ton apitoyé : « C’est y pas pénible de se mettre dans des états pareils… Voyons, le père, vous reconnaissez pas vot’Thodore. C’est pas des façons de me recevoir comme ça. Ousqu’est Mouman ? »

Les rideaux du grand lit à colonnettes s’écartèrent prestement ; on vit d’abord apparaître la tête à la fois effarée et réjouie de la mère Roussin. Un instant après, elle étreignait son Théodore. « Mon Théodore, comme t’es beau… Et dire qu’on l’a pris pour le yabe, » ajouta-t-elle en regardant son mari avec reproche.

Pour excuser la réception insolite, elle expliqua : Le père était en ribote, et il faisait yenque répéter : « Que le yabe t’emporte. » C’est pas des choses à dire, ça. J’avais beau lui répéter de pas prononcer ces mots-là, ça lui faisait faire pire ; à la fin, il y avait pas cinq minutes qu’il l’avait dit, quand on entendit des grelots près de la maison et des coups à la porte. Pas besoin de vous dire si j’ai commencé à avoir souleur, ça été le reste quand j’ai aperçu une lumière qui se promenait d’une fenêtre à l’autre. Là j’ai plus eu de doutance : c’est bien le yabe que je me suis dit, parce que c’est ben connu que quand on l’appelle il vient. À preuve que, pas plus tard que l’année dernière, la mère Soucy l’a vu, sous la forme d’un gros chien, à côté de son homme, qui tempêtait depuis deux jours en appelant le yabe que ça faisait dresser les cheveux sur la tête. »

— Parlons plus de ça, dit le fils Roussin, puisque nous revoici ensemble, c’est le principal, c’est tout. »

Son compagnon profita de l’accalmie pour s’esquiver mais non sans avoir reçu les remercîments de toute la famille.

Une heure plus tard, quelqu’un lui demanda des nouvelles de l’inutile course qu’il avait faite durant la tempête.

Et le discret vieillard, qui d’ordinaire se contentait d’écouter parler les autres, nous raconta avec de grands gestes tragiques et une mimique parfaite la réception au petit Roussin du bas de la côte.

Brunelle en était bouleversé ; cette aventure comptait dans sa vie et pour une fois que l’émotion le rendit bavard, il obtint un succès d’éloquence et un tonnerre d’applaudissements !

Mais, quoi qu’on l’en priât souvent, plus tard, il ne voulut jamais renouveler son triomphe.