La vie et le sport sur la Côte Nord du Bas Saint-Laurent et du Golfe/14

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La vie et le sport sur la Côte Nord du Bas Saint-Laurent et du Golfe (Life and sport on the north shore of the lower St. Lawrence and gulf, 1909)
Traduction par Nazaire LeVasseur (1848-1927).
Garneau (p. 78-99).

Histoires d’Ours



LA plupart des gens au Canada regardent l’ours noir du pays comme un animal dangereux. Les Sauvages même partagent cet état de frayeur, et quand ils parlent des ours, c’est toujours avec une crainte respectueuse. Le fait est que rarement ils le nomment, ils ne le mentionnent que comme « la bête Sauvage » ou simplement « l’animal ».

Quand l’ours est pris au piège ou aperçu à distance, ils lui parlent et le prient de ne pas tirer vengeance de son trépas. Ils traitent même ses os avec respect. Ils ne les jettent jamais aux chiens comme d’autres déchets, mais les mettent au feu pour les réduire en cendres.

Le crâne en est suspendu à un arbre. Ils ne permettent jamais aux femmes et aux enfants d’en manger certaines parties, comme une patte et la tête. S’il leur arrive par accident de manger un morceau de la patte, ils ont l’impression qu’ils seront exposés toute leur vie à souffrir du froid aux pieds.

À certaines époques, ils célébraient la fête de l’ours, fête à laquelle ils ne permettaient pas aux femmes d’assister, et pour laquelle ils dressaient spécialement un wigwam.

À cette fête on ne mangeait pas autre chose que de la viande d’ours accommodée de diverses manières, rôtie à la broche, bouillie ou cuite en ragoût (sagamité). Le boudin, le saucisson de gras, le gras naturel de l’animal, sont d’autres mets que l’on confectionne avec différentes parties de l’animal. On prépare le saucisson comme suit : on coupe trois ou quatre pieds du gros intestin de l’ours avec tout le gras qui y adhère ; on y introduit une baguette de grosseur appropriée et on attache une extrémité à celle de l’intestin. On tourne le boyau à l’envers et on le nettoie. On le remplit avec le gras en y ajoutant quelquefois des petits fruits. On en noue alors les deux bouts, et on fait bouillir le boyau pendant environ une heure, puis on le met refroidir, car ce saucisson est toujours mangé froid. Il est servi dans toute sa longueur sur un grand plateau d’écorce de bouleau ; chaque convive s’en coupe avec son couteau, la longueur qu’il lui est possible d’ingurgiter ; plus le morceau est gros, plus le convive fait honneur à son hôte.

Ayant en un jour bonne chance à la chasse, j’eus l’occasion de fournir pour pareille fête la viande qu’il fallait, sous forme de deux ours, et, tout naturellement, je fus invité. À part les agents de la Compagnie de la Baie d’Hudson, il y avait bien peu de blancs honorés de cette façon. Quelques-uns des chasseurs étaient partis, en sorte que la réunion n’était pas nombreuse, quatorze ou quinze convives tout au plus. Un grand morceau de coton servait de nappe, et était tendu sur un lit de branches de sapin coupées pour la circonstance. Devant chaque convive avaient été placé une serviette, un couteau et quelques feuilles de bouleau, mais il n’y avait ni fourchette, ni cuiller. Quand on avait à se servir d’un morceau dans le grand plateau, il fallait utiliser une brochette de bois. Cette brochette, de même que l’unique cuiller permise, était en bois de cormier, le bois favori de l’ours.

Pour une raison que je n’ai pas encore pu m’expliquer, personne n’avait pris place à ce que l’on appelle la tête ou le pied de la table. Les deux plus anciens étaient assis en face l’un de l’autre à un bout, et les autres, en allant vers le pied, étaient placés suivant leur âge ou leur rang comme chasseurs.

Une fois tout le monde assis, le premier service se fit. Un grand bol de graisse d’ours chaude fut servi en guise de soupe ; une louche de bois y trempait.

Le bol fut placé devant le chef qui, après s’être servi et avoir absorbé à même la louche, la quantité qu’il désirait, passa le bol au plus haut dignitaire après lui ; il en fut ainsi jusqu’à l’autre extrémité de la table. S’il arrivait a quelque grand chasseur, je dirais plutôt grand mangeur, de se distinguer en buvant trois ou quatre louches pleines de graisse, c’était à tout coup une ronde d’applaudissements.

Le premier service terminé, le bol fut placé au milieu de la table et on enleva la cuiller.

Le deuxième plat se composa du cou et de la tête de l’ours rôtis à la broche avec la broche à même, qui servait à le faire passer à tour de rôle à chaque convive. Le tout fut planté en face du chef qui débita à son adresse une sorte de harangue. Il vanta la force et l’habilité de l’ours comme grimpeur d’arbres, ses facultés de résistance en tant que jeûneur, faisant ainsi allusion à ses habitudes d’hibernation, il lui adressa enfin tous les éloges qu’il pût imaginer.

Puis il saisit la broche, porta le rôti à ses lèvres, en prit une bouchée ou en détacha un morceau avec ses doigts, car il est entendu que le couteau ne doit pas toucher à cette pièce de résistance ; elle est sacrée. Tout ainsi que le bol de graisse, la pièce fit le tour, chacun en prenant, à sa fantaisie, un petit morceau ou une bouchée, mais pas davantage. Ce qui en resta fut alors jeté dans le feu et brûlé à la mémoire des absents, les chasseurs défunts.

Après ce deuxième service, chaque convive se trouve libre de se servir lui-même et, suivant son appétit, de se régaler de rôti, bouilli, ragoût et saucisson. On causa fort peu durant le banquet. Les dîneurs étaient venus là, non pas pour discourir, mais pour manger, et chaque exploit gastronomique était sûr de rencontrer l’approbation générale.

Une fois chacun bien repu, le bol de graisse fut rapporté devant le chef. Se plongeant les deux mains tout grandes ouvertes dans la graisse, il s’en enduisit sa longue chevelure Tous les convives imitèrent son exemple. Pouvons-nous voir dans ce fait-là l’origine de la graisse d’ours pour les cheveux ?

Voilà comment finit la fête. On apporta des pipes et du tabac en bloquettes (plug), et tous les fumeurs purent se payer une jouissance. Les restes furent vite enlevés par les femmes pour leur repas, et tous les os furent jetés au feu. Aussitôt la nappe disparue, ce fut une sieste sur toute la ligne ; les dineurs allèrent s’étendre ça et là sur l’herbe aux environs.

Si je n’avais pas été déjà au courant de ces sortes de fêtes, je me serais certes attendu d’être invité peu après à quelqu’enterrement, mais tout se passa comme à l’ordinaire

Grâce aux efforts des missionnaires, ces rites et coutumes superstitieuses sont en partie abolis sur la côte, mais ils ressuscitent au moment où les Sauvages s’en vont en excursions de chasse dans l’intérieur.

On célèbre de pareilles fêtes en l’honneur du caribou et du castor, et aussi d’oiseaux comme l’oie sauvage et le huard. Je n’ai jamais entendu parler de fêtes semblables dans cette partie du pays en l’honneur du poisson. À l’intention d’un animal ou d’un oiseau, pour lequel il y a fête, aucune autre variété de viande n’est admise, et les approvisionnements sont toujours accumulés de façon à ce qu’il y en ait plus qu’on en peut consommer. Les Sauvages iront jusqu’à se priver eux-mêmes pendant quelque temps pour rassembler la quantité d’approvisionnement voulue.

Il y a quelques années, je vendais un piège No 5 à ours à un vieil Indien du nom de Ka-mikamust, « celui qui chante ». C’était un piège Newhouse ; il avait un écartement des mâchoires d’environ onze pouces. Il m’avait originairement coûté douze piastres, car les pièges étaient alors fort coûteux. Il m’avait été de bien bon service ; j’y avais pris plusieurs ours superbes. J’avais l’habitude de le tendre près du sentier qui conduisait aux fosses de la rivière Godbout. La dernière fois que je le tendis, un gros ours vint de suite s’y prendre ; comme le piège avait été muni d’une entrave, un gros morceau de bois attaché à la chaîne, l’ours l’avait trainé sur une bonne distance, de haut en bas, le long du bord de la rivière, mais n’avait pu se rendre loin dans le bois, attendu que l’entrave était toujours accrochée dans les arbres. Voyant qu’il ne pouvait se dégager du piège de cette façon, il tenta de traverser la rivière. Ce fut un malheureux mouvement pour nous deux. Le fort courant de la rivière l’emporta en eau profonde où le poids du piège le tint submergé. Il se noya, et je perdis mon piège à ours.

J’avais bien pensé d’après ses agissements, que c’était ça qui était arrivé, mais nous eûmes beau draguer et fouiller, nous ne trouvâmes rien.

Le printemps suivant, lorsque les hautes eaux se mirent à descendre, le piège fut emporté à quelque distance et alla s’échouer près de la pointe d’une île où les pêcheurs débarquaient d’ordinaire le saumon, et l’un des harponneurs l’y trouva ; la patte en décomposition de l’ours y était encore, mais le reste de la carcasse avait été emporté. Je racontai l’incident au vieil Indien.

— Maintenant, lui dis-je, je te vends au prix coûtant le piège le plus chanceux qu’il y ait au monde. Je lui en demandai douze piastres. Le vieux sauvage en était tout joyeux, et lorsqu’il me quitta, je lui renouvelai mes souhaits de bonne chance.

En arrivant à son terrain de chasse sur une branche de la rivière Manicouagan, le Sauvage tendit le piège.

Or, il arriva ceci d’étrange. À la première visite qu’il fit à son piège, il y trouva deux gros ours mâles pris l’un par une patte de devant et l’autre par une patte de derrière. Les deux pattes étaient bien prises de long et de haut dans le piège. Tous deux s’étaient férocement battus, déchirés et mis en sang, mais étaient solidement pris.

Ka-mikamust crut qu’il rêvait ; il en pouvait à peine croire ses yeux. Il y avait quelque chose de mystérieux dans ce piège. Jamais, dans sa vie, pareille chose lui était arrivée. C’était un fait inconnu dans sa tribu. C’était trop de chance à la fois, et il n’y put tenir. Il leva le piège et ne voulut plus le tendre de nouveau. Il s’en retourna à Bersimis avec le piège et le revendit trois piastres au premier homme qu’il rencontra.

Ce qu’il est advenu du piège dans la suite je n’en sais rien, mais j’espère qu’il est resté chanceux. Ayant trappé pendant bien des années moi-même, de vieux chasseurs que j’ai questionnés à ce propos, m’ont déclaré qu’ils n’avaient jamais entendu parler de pareille capture. Si c’eût été une femelle et son petit, on en aurait été moins surpris.

Pour montrer jusqu’à quel point le moindre incident en dehors de l’ordinaire peut réagir sur la mentalité superstitieuse des Sauvages, je vais rapporter ce qui est arrivé à un autre Indien du nom de Kasknian. C’était originairement un Indien du Lac Saint-Jean qui était finalement venu s’établir sur la réserve de Bersimis, où il avait une bonne maison. Il aimait beaucoup l’eau-de-feu, et comme il était bon chasseur il réussissait généralement à s’en procurer plus souvent qu’à son tour ; ce qui affectait sérieusement sa santé. Un hiver se trouvant sur son territoire de chasse, il remarqua des pistes de renards. Il y tendit un piège et un appât. À son retour, il y trouva pris un beau renard noir. Inutile de dire ce qu’il était joyeux de sa capture ; elle suffirait à payer tous ses frais d’équipement d’hiver. Il tendit de nouveau soigneusement le piège. Le lendemain, passant par l’endroit, un autre renard noir s’y était pris. Décidément, la chance le courait ; ce qui cependant le porta à songer. Deux renards successivement capturés, c’était rare bonne fortune, mais ces choses-là peuvent se produire sans intervention surnaturelle.

Une troisième fois, le piège fut remis en position, et, tout étrange que ce puisse paraître, le lendemain, capture d’un autre renard noir. C’était vraiment trop fort pour notre homme. Il leva le piège et s’en retourna à son wigwam. Rencontrant sa femme, il lui annonça qu’un Mauvais Esprit avait ensorcelé son piège.

— Je n’irai plus à la chasse, dit-il. Je vais mourir bientôt.

Rien ne put lui ôter cette idée-là de la tête. Il leva tous ses pièges et ne fit la chasse que pour se procurer à manger.

Au printemps, à la débâcle des glaces sur les rivières, il retourna à Bersimis, où le sort en était jeté, il mourut durant l’été. Cinquante ans de mission ne réussirent pas à déraciner la foi superstitieuse qu’une seule circonstance fortuite peut engendrer chez ces gens-là.

Malgré que j’aie entendu raconter bien des histoires affirmant le contraire, ma propre expérience de l’ours noir est qu’il fuit l’homme, s’il en a la chance. Comme de raison, s’il est blessé ou acculé, il se mettra en défense tout comme n’importe quel autre animal de plus petite taille. Dans ces cas-là, ce peut-être une vilaine bête, car il est très fort. Il y a quelques années, alors que l’huile de marsouin se vendant de 75 cts à 80 cts le gallon, la chasse au marsouin était grosse affaire ici. Deux bons hommes en canot, si le temps était un tant soit peu convenable, pouvaient abattre de cinquante à cent marsouins en une saison, c’est-à-dire depuis août jusqu’à la mi-septembre, soit environ six semaines. Une fois la couche de gras enlevée, on laissait d’habitude les carcasses sur la grève où, si le temps était un peu chaud, elles se gonflaient des gaz des intestins et s’en allaient en dérive avec la marée haute et s’éparpillaient un peu partout. L’odeur pénétrante de ces carcasses pouvait rivaliser comme force et subtilité avec celle de la meilleure des pharmacies, et attirait les renards, les ours et d’autres animaux.

Un jour, en allant à l’extrémité est de la baie ici, je relevai des pistes d’ours sur le sable et les suivis. Je découvris, en effet, qu’un ours était à traîner une de ces carcasses du côté du bois. La dune de sable dans l’endroit était assez escarpée, mesurant environ vingt pieds de hauteur, cependant cet ours, un petit, était en train de traîner en haut de la dune cette carcasse qui pesait beaucoup plus que lui. Mon frère et moi nous lui tendîmes une attrape (dead fall) et nous l’eûmes le lendemain. C’était un ours d’un an.

En une certaine saison, tard en juillet, j’étais à pêcher le saumon dans la rivière de la Trinité. La journée était chaude et très ensoleillée, et nous avions franchi trois ou quatre portages. Juste au-dessus de notre dernier portage, il y avait une petite mare d’eau morte. En tirant le canot à terre, j’aperçus un gros ours. Il était sur son derrière, assis sur le bout d’une grosse épinette qui était tombée en travers la rivière et s’était cassée par le milieu. La tête de l’arbre avait été emporté par l’eau, mais les racines et le poids du tronc avaient retenu celui-ci sur place, en sorte qu’il formait une sorte de demi-pont, avec les racines en haut sur la rive et la tête plongée dans l’eau.

Tout près de l’eau, l’ours accroupi comme il était, donnait des coups de gueule aux mouches ou, de temps à autre, les balayait d’un coup de patte. J’aurais pu facilement le tuer de l’endroit où j’étais, mais sa fourrure ne valait pas grand’chose, hors saison qu’elle était, et, d’ailleurs, nous n’avions pas besoin de viande, de sorte que {{corr|c'eut|c’eût été un coup de fusil inutile si nous l’eussions abattu.

Cependant, la fantaisie me prit de lui faire peur et de l’envoyer se plonger dans la rivière. Je fis part à mon frère de mon plan, à savoir, nous glisser tranquillement le long de la rivière jusqu’à ce que nous fussions à quelques verges de lui, tirer un coup de fusil et l’envoyer faire un plongeon. Nous halâmes avec précaution notre canot à l’eau. Ayant mis mon fusil tout prêt de la pince d’avant, nous nous blottîmes tous deux au fond du canot, et, tout en tenant nos avirons sous l’eau nous nous approchâmes bien lentement. Il y avait à peine une légère brise, et le peu qu’il y en avait s’en allait vers le bas de la rivière, ce qui nous était favorable. Nous nous avancions, mais sans faire le moindre mouvement quand il lui arrivait de regarder dans notre direction, et chaque fois qu’il s’occupait des mouches, nous poussions de l’avant. Lorsque nous fûmes à une trentaine de pieds de lui, sans bruit, je retirai mon aviron hors de l’eau, et le déposai à l’arrière du canot. Je saisis alors mon fusil, et, comme je m’apprêtais à tirer un coup en l’air mon aviron tomba au fond du canot. L’ours fit un saut et se dressa sur ses quatre pattes en nous regardant. Juste à ce moment-là je tirai, et comme il se précipitait vers le sommet de la pente, je lâchai le deuxième coup. Ce ne fut pas suffisant pour le faire se jeter en bas du tronc d’arbre, mais la manière dont il s’y prit pour déguerpir dans l’épaisseur du bois, est chose inoubliable. Si nous eussions été à l’époque du kodak, on n’eût pas eu chance de prendre plus piquant négatif.

Je suppose que la plupart de mes lecteurs ont entendu parler des ours qui imitent l’opossum, font le mort, au premier coup de fusil, ou lorsqu’ils ne sont que blessés. Voilà un fait auquel j’ai trouvé bien difficile d’ajouter foi, peut-être parce que je n’ai jamais donné à l’un d’eux la chance de m’en faire accroire. Cependant, il est venu à ma connaissance deux cas où, en apparence, ils agirent de cette façon. Le premier cas se passa près de Mingan : Un métis du nom de Bellefleur, s’était mis à la poursuite d’un gros ours qui avait été vu dans un champ de bluets, du côté de la Longue Pointe. Il était accompagné de son fils, garçon de quatorze ans. Après avoir cherché pendant quelque temps, ils aperçurent l’ours qui mangeait. Allant se poster à l’abri d’un petit bois, ils se trouvèrent à portée facile de l’animal. Bellefleur, père, tira son coup de fusil, et l’ours tomba. Rechargeant avec soin son fusil, il alla vers l’animal et se mit à lui tâter les flancs pour s’assurer s’il était bien mort. L’ours ne bougea pas. Le chasseur déposa son fusil, dégaina son couteau pour le saigner, et l’éventrer. Juste au moment où il lui saisissait une patte de devant, l’ours se redressa de toute sa taille. Il s’ensuivit une lutte à mort. Bellefleur cria à son fils de tirer, mais le pauvre garçon hésita craignant de tuer son père. L’homme et l’animal se prirent à bras-le-corps.

Le vieux chasseur dardait l’animal de son couteau, chaque fois qu’il en avait la chance. Finalement, Bellefleur tomba écrasé sous le poids de la brute : un coup de dent sur la tempe et près de l’œil lui ouvrit le crâne Ce fut alors que le jeune garçon tira une balle dans la tête de l’ours et courut au poste pour avoir de l’aide.

Lorsque les Indiens arrivèrent sur place, ils trouvèrent le chasseur et l’ours tous deux morts, l’ours était encore étendu sur le cadavre du chasseur.

D’après ce que déclarèrent des Indiens, qui écorchèrent l’animal, celui-ci ne portait qu’une balle logée dans le crâne, que le jeune garçon réclamait comme sienne.

Pendant mes années de résidence à la Baie de la Trinité, nous avions coutume de tendre des attrapes (dead falls) aux ours dans un grand brûlé où les bluets poussaient aussi drus qu’il y avait de brûlots, et ça n’est pas peu dire. Un jour, comme j’étais occupé à faire quelque chose de plus pressant, j’envoyai mon frère Firmin, visiter les pièges, en lui recommandant de ne s’approcher d’aucun, s’il y trouvait des ours, mais de venir de suite m’en avertir. C’était un garçon d’environ douze ans, et déjà un assez bon tireur, mais, comme mammifères, il n’avait jamais tiré sur plus gros gibier que des lapins. Il était allé bien souvent seul cependant, visiter ces pièges. Cette fois-là, il eut son jour.

En arrivant au deuxième piège, il y trouva un ours. En faisant jouer la détente de l’attrape, l’animal était resté pris par une patte de derrière qui s’était cassée, de sorte qu’il pouvait se mouvoir dans un certain espace. Il avait mis en pièces et grippé à lui tout ce qui se trouvait à sa portée, et ainsi n’avait fait qu’augmenter le poids de la tombe.

Mon frère avait emporté son fusil. Se postant à une vingtaine de verges de l’animal, c’est du moins ce qu’il me dit, il fit feu et l’ours tomba. Se rappelant ma recommandation, il ne s’approcha pas davantage de l’animal, mais, faisant aussitôt demi-tour, il vint me trouver. Il me raconta qu’il avait abattu l’ours et qu’il était bien sûr de l’avoir tué, car il était tombé comme une pierre. Au cas où il pourrait arriver quelqu’incident, je crus plus prudent de prendre un fusil et me chargeant d’une corde pour attacher et traîner l’animal, nous partîmes. En arrivant, nous aperçûmes l’ours qui, s’étant levé, nous regardait venir. À environ quinze pieds de lui, je ne pus distinguer aucune apparence de blessure que mon frère avait pu lui faire. Je le mis en joue en le visant à l’oreille et lui envoyai un grain. Il ne fut plus question de feindre cette fois, le coup avait porté et la mort était réelle. Pas la moindre trace dans le corps de l’animal du coup tiré par mon frère.

Il faut parfois une forte quantité de plomb pour abattre un ours, lorsqu’on ne le touche pas au bon endroit. En coup de fusil de côté, dans la tête, le cou ou les épaules était considéré comme très sûr avec les fusils ou carabines ancien modèle, et un coup n’était jamais tiré de front, excepté par quelque novice. On a manqué plus d’un ours de cette façon-là. Aujourd’hui, une balle de carabine pénètre si profondément qu’il importe peu de quel côté l’on tire. Un plomb suivra l’autre, si l’on vise correctement. La tête d’un ours qui vous fait face paraît très grosse à cause de sa forme particulière, mais la masse cérébrale est de sa nature très petite ; celle d’un gros ours ne mesure que trois pouces de largeur et longueur.

L’un des plus beaux ours que j’avais encore rencontrés, je l’abattis d’un coup de fusil ordinaire chargé à plomb A. C’était à bonne heure en mai ; j’étais à la chasse au canard. J’étais descendu à environ quatre milles le long des falaises du côté de la Pointe-des-Monts. Ces falaises sont très escarpées et couvertes ça et là d’épinettes rabougries. Sur le parcours de neuf milles qui sépare Godbout de la Pointe-des-Monts, il n’y a que trois petites anses où l’on trouve de la grève ; partout ailleurs la falaise descend droit jusqu’à l’eau. J’étais justement en face de l’une de ces petites anses, occupé à prodiguer mes attentions à une bande de macreuses. J’en avais tué une femelle et les mâles persistaient à voltiger aux alentours, m’obligeant à changer mon fusil aussi promptement que possible, car c’était alors l’époque des fusils à baguette. J’avais tiré, je suppose, environ une douzaine de coups de suite, lorsqu’en regardant du côté de terre j’aperçus un ours qui s en allait cheminant sur la grève.

J’étais à environ une centaine de verges de là, mais il avait le pas sur moi, mes coups de fusil ne l’avaient pas apparemment effrayé. J’avais quelques plombs A dans un compartiment de mon sac à plombs, que j’emporte toujours avec moi à la chasse au canard, au cas où je rencontrerais un loup-marin. L’un des deux canons de mon fusil avait une charge de plomb No 4 ; je n’avais pas le temps de le vider ; je chargeai donc l’autre canon de plomb A. Empoignant à la hâte mes avirons, je lançai mon canot en avant de toute la vigueur de mes bras. Malgré qu’il n’eût pas paru m’avoir remarqué, avec l’allure indolente qu’il avait prise, il avançait presqu’aussi vite que je pouvais pagayer, et j'avais peu d’avance sur lui. Je jouais en désespéré de l’aviron pour raccourcir la distance, car il approchait du fond de la grève, alors que forcément il devait prendre le bois, incapable qu’il était de contourner l’escarpement de la falaise. Il fit exactement comme je m’y attendais.

J’étais alors à environ soixante-dix verges de lui et, sachant bien que c’était ma seule chance de faire un bon coup de fusil, je tirai juste au moment où il gagnait les broussailles en me présentant le flanc. Au bond qu’il exécuta, je supposai que je l’avais touché, bien que légèrement, je décidai d’aller voir. Tirant mon canot à terre et rechargeant mon fusil à deux coups avec de la chevrotine (Buck shot) je partis. À l’endroit où j’avais tiré je ramassai des touffes de poil que le plomb avait coupées.

Il restait encore ça et là dans le bois des petites étendues de neige qui facilitaient la poursuite. Je n’avais pas fait vingt verges, que je trouvai du sang, bien peu, cependant ; l’animal n’avait pas paru jusque là avoir ralenti le pas. Quelques verges plus loin, je constatai qu’il s’était arrêté, et qu’il devait être quelque peu affaibli ; mais, de sang, nulles autres traces.

Je repris ma route. À quatre-vingts verges de l’endroit où il était entré dans le bois, je le découvris étendu sur le côté. Il parut mort. Je cassai une branche d’un arbre desséché, et lui tâtai les côtes, en tenant bien mon fusil d’une main, mais il n’y avait pas de stratagème de sa part, il était bien mort. Deux projectiles l’avaient atteint, l’un à la hanche, simple égratignure, l’autre lui avait passé entre les côtes en arrière de l’épaule et lui avait pénétré le cœur. Le trou du plomb était si petit qu’il ne s’était produit qu’une effusion de quelques gouttes de sang. L’hémorragie fut interne, ce qui, je pense précipita la mort.

Nos Sauvages montagnais prétendent que l’ours noir, avant de se retirer dans son gîte pour l’hiver avalera un cône de pin, ou une petite pierre lisse. Ils affirment que l’ours en agit ainsi pour se tenir les intestins en ordre, que lorsqu’ils les évacuent, ils les avalent de nouveau, ainsi de suite pendant tout l’hiver. J’ai entendu raconter ce fait-là pour la première fois par le vieux chef Godbout, qui assura qu’il avait lui-même retrouvé le cône de pin dans les intestins d’ours qu’il avait tués dans leurs repaires. Par après, plusieurs autres personnes m’ont répété la même chose.

Personnellement, je n’ai jamais eu l’occasion de vérifier le fait, attendu que je n’ai tué qu’un seul ours l’hiver dans sa retraite, bien avant d’avoir entendu raconter cette histoire-là.

C’est aussi la croyance chez les Indiens que si un ours n’est pas tué dans son repaire, mais abattu à quelque distance de là, l’hiver suivant un autre ours viendra occuper sa retraite. C’est tout-à-fait probable, je crois. L’ours abattu par mon frère et moi pendant que nous trappions, le fut dans sa retraite après que j’eus entendu raconter le fait ci-dessus. J’ai dans la suite revisité plusieurs fois l’endroit, mais aucun autre ours ne s’y réfugia, cependant qu’il y avait des indices qu’il en était passé tout près.

L’ours que j’avais tué était une femelle et quoique ce fût à bonne heure en mars, vers le 10, elle avait un petit, tout petit, d’à peu près la taille d’un chaton. Le repaire de l’ourse était sur le flanc d’une colline, avec vue du côté sud. Il était bien tapissé de branches de sapins et de gazon, en partie apportés, vraisemblablement, de deux ou trois cents verges plus loin, là où nous rencontrâmes les premiers indices de la présence d’un ours dans le voisinage. C’est ce qui nous avait fait chercher dans les alentours, pour découvrir l’orifice que pratique la chaleur de l’animal à travers la neige recouvrant son repaire.

MON PREMIER « GRIZZLY » COMMENT JE L’AI ABATTU.

— Je termine ces quelques notes sur les ours en racontant comment il m’est arrivé de faire passer de vie à trépas mon premier « grizzly ».[1]

C’était en 1882, au cours d’une expédition de chasse avec le baron de la Grange. Nous nous étions équipés au Fort Washakie, dans le territoire de Wyoming. En cet endroit nous fûmes rejoints par quelques militaires américains du poste qui s’en allaient aussi faire une course se rattachant à la fois à une mission officielle et une excursion de chasse. Deux semaines durant, notre parti se composa des personnes suivantes : le Colonel V. K. Hart, du 5e cavalerie ; Le Dr Woods, de lTndiana, beau-père du colonel ; le lieutenant R.-E. Thompson, du 6e d’infanterie ; le lieutenant H. de H. Waite, du 5ede cavalerie ; le baron Ernest de la Grange et moi-même.

Nous avions pour notre parti un guide, trois hommes et huit soldats réguliers sous le commandement du sergent Steele servaient d’escorte aux officiers.

Quand nous nous séparâmes deux semaines plus tard, le baron et moi nous continuâmes notre expédition de chasse deux semaines de plus. Le Dr Woods voulait abattre un buffle, c’était le seul but de son voyage et ce fut le point culminant de tous les soucis de l’escorte. Je suis heureux de pouvoir dire que le cinquième jour de l’expédition, le Docteur obtint le trophée tant convoité. Après cela, il prit l’existence à son aise.

Quelques jours plus tard, nous campions sur les bords de Grass Creek, et, dans l’après-midi nous rendions visite à M. George Baxter, propriétaire d’un ranch dans l’endroit et dont la ferme était à deux milles de notre camp. Nous apprîmes de lui que, quelques jours avant notre arrivée, quelques-uns de ses hommes lui avaient rapporté avoir vu deux ours gris, pendant qu’ils étaient à couper du bois dans le haut de la crique. Comme pas un d’eux n’avait perdu d’ours, ils n’avaient pas couru après. Nous en vînmes à la conclusion que l’endroit valait bien la peine de s’y arrêter deux jours pour y faire la chasse, et qu’on y rencontrerait aussi de l’antilope, du daim et de l’élan.

Le lendemain matin, les chasseurs se divisèrent en deux partis : le baron, le lieutenant Thompson et le guide métis devaient prendre le côté ouest de la crique, tandis que le lieutenant Waite et moi, nous devions suivre le côté est ; le colonel Hart et le Dr Woods devaient passer la journée au camp, attendu que le Docteur, étant un peu sur l’âge, se sentait fatigué.

Notre plan était de remonter à cheval le long de la crique jusqu’aux contreforts des montagnes, distance d’environ cinq milles, d’attacher nos chevaux dans l’endroit et de partir en chasse à travers le bois.

Le lieutenant Waite, quoique tout jeune homme alors, avait déjà fait beaucoup de service et s’était particulièrement distingué durant un soulèvement des Araphoes. Il connaissait aussi assez bien la forêt pour pouvoir y chasser tout seul.

En arrivant au pied des montagnes, nous attachâmes nos chevaux à des piquets ; le lieutenant montait un grand cheval de cavalerie et moi un mustang ou poney sauvage. Précisément dans l’endroit il y avait une grande étendue de grosses épinettes dont la taille allait graduellement en décroissance à mesure que nous gravissions les hauteurs, jusqu’à ce qu’enfin nous eûmes franchi la limite du bois. Le bois d’épinettes était de la forme d’un triangle dont le sommet était près de la crique.

Nous avions laissé notre lunch et tous les autres effets embarrassants avec nos chevaux, attendu la raide ascension que nous avions à faire. Nous décidâmes de nous diriger du côté d’un espace libre à l’est du bois, puis ensuite de descendre, chacun de nous prenant un côté du bois pour nous rencontrer au pied, si nous ne rencontrions pas de gibier. De cette façon nous comptions que si l’un de nous deux faisait lever quelque gros gibier, il aurait la chance d’un bon coup de fusil, ou pourrait le faire détaler dans la direction de l’autre.

En arrivant au-dessus de la ligne du bois, nous aperçûmes trois élans, mais ils étaient trop loin et nous décidâmes de ne pas nous en occuper pour le moment. Nous continuâmes à suivre nos directions respectives, tel que convenu, mon compagnon prenant la pente de gauche, et moi faisant le tour par la droite. Le lieut. Waite avait une carabine militaire réglementaire, calibre 45-70, et un revolver de service. Je m’étais armé d’une carabine Winchester Express, calibre 50,et d’un revolver Colt, calibre 45.

Après nous être séparés, nous fîmes sans relâche la chasse, avec l’idée de nous rencontrer deux heures plus tard. Je longeai le bois pendant quelque temps ; je relevai quelques pistes d’ours, mais elle n’étaient pas assez fraîches. Un peu plus tard, j’atteignis le lit d’un petit ruisseau asséché, chose très fréquente à cette saison (septembre) dans le Wyoming. Là, sur le sable sec et la boue, j’aperçus les plus larges pistes d’ours que j’avais jamais vues de ma vie, mais, sur ce sol desséché, je ne pouvais juger si elles étaient récentes. Comme elles se suivaient dans le lit du ruisseau, je résolus de m’engager pendant quelque temps sur ces traces, d’autant plus forcément que les bords du ruisseau étaient escarpés.

Il y avait bien une vingtaine de minutes que je cheminais en scrutant soigneusement chaque côté de l’escarpement, lorsque j’aperçus mon ours.

Je pensai qu’il avait pu m’entendre venir, et qu’il avait lâché le ruisseau pour en escalader le coteau. Quoi qu’il en fût, il n’avait pas l’air pressé de déguerpir. Il était à une trentaine de verges de distance et droit au-dessus de moi. Comme il gravissait le coteau, la croupe était la seule partie du corps qu’il exposait, à l’exception d’un côté de la tête que je pouvais entrevoir un instant, quand il se tournait pour me regarder ça ne durait pas assez longtemps pour me permettre de le tirer avec chance de succès, et la surface qu’il présentait était trop de biais ; en sorte que je me décidai à lui envoyer un coup de fusil dans les reins, ce qui, je le savais, l’estropierait, s’il était bien touché, et alors d’un autre coup je pouvais le finir. Le mettant bien en joue, je tirai.

En poussant des hurlements comparables à ceux d’une douzaine de porcs que l’on aurait égorgés, il s’abattit, et se releva aussitôt en se tournant vers moi. De suite je le visai à l’épaule et je tirai. L’espace d’un instant, je vis une masse de poils et de branchages s’élancer dans ma direction. J’avais, toute prête, une troisième cartouche dans ma carabine, mais il m’était impossible de le viser sûrement à l’allure qu’il y allait, sur moi. En sorte que j’attendis qu’il fût rendu au fond du ruisseau, qui avait environ dix pieds de traverse. Tout près du pied et partiellement en travers du ruisseau, se trouvait une épinette desséchée, mais trop au ras du sol pour lui permettre de passer en-dessous. Je savais qu’une fois là, il se dresserait sur ses pattes de derrière. C’est là où je l’attendais. Et au moment où il se levait, je lui tirai une troisième balle en pleine poitrine. Il s'affaissa comme une masse, le sang jaillissant à flots de sa dernière blessure.

Lorsqu’ensuite nous le dépeçâmes, nous trouvâmes que cette dernière balle lui avait enlevé tout la partie supérieure du cœur et que, pénétrant jusqu’aux vertèbres, elle avait rompu l’épine dorsale. La mort avait été instantanée.

Sur la Côte Nord, en grandissant, j’en étais venu à ne plus faire grand cas d’un ours noir, mais en contemplant la masse de chair, et la puissante membrure de l’animal, je réalisai le fait que le grizzly méritait certain respect.

Je savais qu’il me serait pratiquement impossible de bouger et écorcher l’animal, seul, avant la nuit. Mais comme le lieut. Waite avait dû entendre les détonations de ma carabine, et qu’il ne devait pas être très éloigné, je tirai rapidement trois autres coups de suite de mon revolver, comme signal que j’avais besoin d’aide. Il avait, en effet, entendu mes trois premiers coups de carabine et s’était de suite douté que j’avais trouvé l’ours disparu. Il s’était alors immédiatement mis en route, dans ma direction. Mais, en entendant mes trois coups de revolver successifs, il me crut dans une impasse, et il se mit à courir, n’étant alors qu’à environ un quart de mille de moi. Quelques minutes après, je l’entendis venir. Je lui jetai un cri auquel il répondit. Je m’assis sur l’ours, et je sortis un cigare que je réservais pour l’heure du lunch et je l’allumai.

En débouchant du bois, il lança un hourra, et, s’avançant, il me serra la main, en me félicitant de mon heureux coup. Puis, il se mit à examiner les environs, pendant que je lui racontais les détails de mon exploit.

— Eh bien, dit-il, Friend Labradorian (mon ami du Labrador), — c’était mon surnom avec eux —, c’est bien bon de fumer un cigare à présent, mais ça me paraît manquer un peu de naturel. Je voudrais bien pouvoir vous passer un miroir de poche pour juger vous-même. Ceci provoqua un éclat de rire, suivi d’une nouvelle poignée de main.

Pendant que j’étais à enlever la peau d’un côté, le lieutenant voulut bien aller chercher nos chevaux pour transporter la peau et un peu de la viande de l’animal à notre camp, vu que le ravin était assez dégagé pour permettre aux chevaux d’y passer. À son retour, il attacha les bêtes à une certaine distance, parce que l’odeur de l’ours les aurait fait s’emballer. Ce fut pour nous deux, une tâche bien difficile que de tourner l’animal sur l’autre côté pour finir de lui enlever la peau ; nous estimions son poids à au moins neuf cents livres, mais il en pesait tout probablement davantage. Sur le dos et la croupe, il avait une couche de gras de quatre pouces d’épaisseur. Cette énorme couche de gras et le long pelage de l’animal, voilà ce qui m’avait trompé lors de mon premier coup ; la balle avait labouré le gras et mis à nu l’épine dorsale : le choc avait été suffisant, cependant, pour le faire tomber. Ma deuxième balle l’avait frappé en arrière de l’épaule, lui cassant une côte, et déchirant une partie du poumon ; mais comme, à ce moment-là, il se retournait, la balle avait passé trop loin en arrière du flanc opposé pour léser ses parties vitales.

Quand tout fut prêt, viande et peau, le lieutenant Waite alla chercher mon cheval. Il le tenait par la longe et lui avait jeté sa tunique par-dessus la tête pour l’empêcher de voir la charge qu’on allait lui mettre sur le dos. Le cheval était très agité, se cabrant, bondissant, mais je réussis finalement à accomplir mon travail.

Toutefois, à peine le lieutenant lui eut-il découvert la tête, que le cheval, renâclant bruyamment, s’échappa et se précipita dans la pente du ravin. Heureusement, sa grande longe traînait derrière lui. Sautant sur son cheval, le lieutenant Waite manœuvra de façon à le rejoindre et à faire que son cheval mit la patte sur la longe afin d’arrêter le fuyard.

Après quelques cajoleries, le mustang se tranquillisa, et ne nous causa plus de trouble. Nous arrivâmes au camp sur les cinq heures de l’après-midi.

L’autre parti de chasse était de retour, mais n’avait pas eu de chance. On avait bien vu un bon troupeau d’antilopes, mais on n’avait pas pu s’en approcher suffisamment pour y loger une balle. Le lendemain matin, nous transportions une autre charge de viande à dos de cheval et nous laissions le reste aux coyotes. À notre retour à Québec en décembre, j’avais emporté la peau de l’ours avec moi. À la demande de la maison Renfrew, je l’exposai dans une vitrine de leur magnifique magasin de fourrures. Monsieur C. Farquharson Smith, alors de la banque « British North America, » s’éprit de fantaisie pour cette peau ; malgré que je ne me souciasse guère de m’en défaire, finalement je la lui cédai. Je présume qu’elle est encore dans la possession de quelque membre de sa famille. S’il en est ainsi, on y trouvera l’inscription suivante :

Tué par Nap. A. Comeau, à Grass Creek,
territoire du Wyoming, le 20 septembre,
1882



  1. Ours gris d’Amérique.