Aller au contenu

La vie tragique de Geneviève/Partie 1/Chapitre 01

La bibliothèque libre.

LA VIE TRAGIQUE
DE
GENEVIÈVE

PREMIÈRE PARTIE

I

Dans la grande pièce tranquille et vide qui servait parfois de salle de récréation aux orphelines, la splendeur du printemps rayonnait par les fenêtres claires. Les prairies semées de fleurs roses et blanches s’étendaient au loin sous l’ombre légère des pommiers.

La salle était d’une nudité monacale. Cependant sur une petite table, recouverte d’une nappe blanche, une statuette de la Vierge se dressait dans les plis bleus et blancs de sa robe, entourée de vases sans beauté où l’eau fraîche attendait les fleurs.

Petite, vêtue d’un grand sarreau bleu, avec un teint rose où brillaient des yeux bruns très doux, une jeune fille de seize à dix-huit ans entra, les bras chargés d’aubépines, de marguerites, de troènes, de toute la moisson embaumée et blanche que mai fait lever sur la terre. Avec des gestes soigneux et vifs, elle déposa les branches fleuries sur l’autel improvisé, tandis qu’une lumière plus gaie éclairait le velours de ses yeux.

L’orphelinat était laïque et ne contenait point de chapelle, mais la directrice avait autorisé les enfants à célébrer le mois de Marie et, à tour de rôle, une des grandes recevait la permission d’orner la salle où, le soir venu, retentissaient les chants pieux qui trompaient l’exaltation des jeunes cœurs.

Geneviève souriait à la petite Vierge, aux fleurs qui maintenant l’entouraient de leurs effluves parfumés. Cette heure de grâce et de solitude, c’était la récompense de sa longue journée de travail à l’atelier, l’heure de rêve qui revenait chaque année avec le printemps. Ce soir elle en savourait la douceur avec une émotion nouvelle, car c’était la dernière fois qu’elle la vivait. Demain, elle quitterait la maison où elle avait vécu d’une existence monotone et factice, pour « entrer dans le monde ». Oh ! ce serait un début bien humble que le sien ! Demain elle serait femme de chambre chez M. Henri Varenne, conseiller de préfecture à Caen ; mais le cœur lui battait aussi fort, de crainte et surtout d’espérance, que si elle avait été une jeune fille riche à la veille de son premier bal. Ce n’est pas qu’elle eût été malheureuse dans l’établissement ceint de vergers et de prairies où elle avait grandi depuis l’âge de quatre ans. Ses joues fraîches, un peu hâlées, ses lèvres roses, prouvaient qu’elle n’y avait point pâti ; et son cœur aussi y avait aimé ses compagnes et ses maîtresses ; mais, malgré tout, on y vivait enfermée, avec pour seules distractions la messe et les vêpres, et les petites comédies que l’on jouait au mardi gras ou pour la fête de « madame ».

Demain elle serait libre ; elle gagnerait de l’argent ; elle serait une personne !

Ainsi elle songeait, à demi agenouillée devant l’autel, les yeux brillants, les doigts perdus dans les fleurs… Demain, elle s’en irait seule avec son petit trousseau composé d’un peu de linge, de trois robes, d’un manteau et d’une boîte dont elle portait la clef sur elle et qui renfermait ses trésors : quelques lettres, la photographie d’une amie partie l’an dernier, une autre de madame la Directrice, des cartes postales illustrées, puis, soigneusement enveloppé d’un papier de soie, un portrait de sa mère, et dans un minuscule carton blanc, une petite bague de turquoises !

Sa mère ! Elle se la rappelait mal. Elle revoyait des cheveux blonds plus dorés que les siens, des yeux noirs qui parfois devenaient durs et brillants. Elle n’avait guère de souvenirs précis ; elle se rappelait des baisers et des coups ; elle gardait une impression lointaine de froid ; elle entendait une toux saccadée. Puis un jour elle s’était trouvée mêlée à une bande d’enfants et séparée de sa mère. Cependant elle l’avait revue une fois encore dans une grande salle où des lits blancs s’alignaient sans fin, sans fin. Dans un de ces lits, sa mère était couchée ; ses yeux brillaient comme du feu ; sa figure était toute blanche avec deux taches de sang sur les joues et le front de l’enfant sentit la brûlure d’une main décharnée qui lui faisait une caresse suprême. Puis la mère se mit à pleurer et l’infirmière emmena Geneviève…

Et ç’avait été ensuite un long voyage en chemin de fer, l’arrivée à la campagne dans la maison ensoleillée, où elle avait mené une existence monotone entre l’école, les travaux de couture et les travaux des champs.

Un jour, (elle ne l’oublierait jamais ce jour-là !), madame la Directrice l’avait fait appeler dans le bureau où les orphelines ne pénétraient guère que pour être morigénées. Elle n’avait point l’air fâché, un peu ému plutôt. D’une voix douce elle dit à Geneviève effarée :

— Vous avez quinze ans aujourd’hui, mon enfant. C’est le jour où je dois, selon la volonté qu’exprima votre mère mourante, vous remettre un souvenir qui lui était cher. Le voici ; et elle tendit à Geneviève une toute petite boîte blanche. Celle-ci, au comble de la surprise, ouvrit le couvercle et, dans un papier, aperçut soigneusement enveloppée une petite bague bleue.

— Oh ! la bague de maman !

Et elle se mit à pleurer.

Sur le papier elle lut ces mots d’une écriture tremblée : « Je lègue cette bague à ma fille, pour qu’elle lui soit remise le jour de ses quinze ans ! Je ne l’ai pas vendue, même quand j’avais faim. Elle m’a été donnée par le père de mon enfant. C’est le seul souvenir qui me reste de lui. »

— Vous rappelez-vous votre père, ma petite ?

— Non, madame !

— Vous garderez cette bague, Geneviève, mais vous ne la porterez pas ici. Conservez-la plutôt en souvenir de votre mère qui vous fut bonne, qu’en souvenir d’un père qui vous abandonna.

Ce conseil sage ne fut pas suivi. Dès ce moment, l’imagination de Geneviève s’attacha à la mystérieuse personne de ce père inconnu : qui était-il ? où vivait-il ? pourquoi l’avait-il lâchement abandonnée ? Il était riche sans doute, car la bague, cadeau d’un étudiant un peu gêné, semblait un bijou précieux à l’orpheline ; riche et beau puisque sa mère l’avait aimé ! Mais il était méchant aussi puisqu’il avait laissé mourir de privations la mère de son enfant, et si elle-même était restée chétive si longtemps, n’était-ce pas pour avoir manqué de bonne nourriture quand elle était petite ! Mais qui sait ? peut-être n’avait-il pas su leur détresse ? Peut-être recherchait-il sa fille, peut-être se retrouveraient-ils un jour ? Elle l’attendit, en brodant avec soin du linge fin pour les dames de la ville. Ah ! que d’heures elle avait passées où les rêveries s’enroulaient en arabesques légères dans son cerveau d’ignorante, tandis que l’aiguille agile courait dans le linon, ou, tandis qu’aux champs, elle demeurait assise auprès des vaches qui paissent lentement !

Combien de fois avait-elle imaginé la figure de ce père enfin retrouvé ! combien de moments où elle avait frissonné d’une attente anxieuse, où elle avait espéré, toujours en vain, la venue miraculeuse de celui qui l’avait oubliée, qui peut-être ignorait qu’elle fût…

Et aujourd’hui qu’elle n’espérait plus que pour se tromper elle-même, pour se conter une belle histoire de fées, elle savait que son bien le plus cher c’était la petite bague couleur du ciel, dont elle ornait son doigt en cachette, le soir, avant de s’endormir d’un bon sommeil où ses rêves ne la suivaient pas.

Soudain la cloche du dîner appela les orphelines et, pour la dernière fois, Geneviève s’en alla vers le réfectoire par les grands couloirs dallés, inondés de lumière rose.

Moins d’une heure après, c’était dans la chapelle improvisée une irruption de petites filles en tabliers bleus qui, après quelques bousculades, s’alignèrent sagement contre les murs, tandis que les grandes allumaient parmi les aubépines, les cierges minces qui mêlèrent leur lueur falote à la clarté du jour finissant. Puis, à un signal, cinquante voix très fraîches entonnèrent les cantiques du mois de Marie.

De tout leur cœur elles chantaient, les petites orphelines, les yeux fixés sur la statuette blanche et bleue entourée des bouquets de mai. Elles redisaient les paroles d’amour enflammé que la Vierge et le Christ inspirent à leurs dévots. D’une seule voix vibrante, elles lançaient :

Ah ! qui me donnera
Des paroles ardentes,
Des paroles du Ciel,
Une angélique voix
Et des lèvres brûlantes
Pour vous bénir, mon Dieu !

À la gloire de Jésus et de sa mère elles croyaient chanter, et c’était simplement l’ardent désir d’une vie heureuse qui s’exhalait de leurs poitrines. Des paroles amoureuses exaltaient leur soif de joie, leur attente d’un bonheur immense. Plus chaudes, plus vibrantes encore les notes ailées s’échappaient des lèvres de Geneviève, de celle qui demain serait libre et s’en irait, par delà les murs du jardin, dans la vie !…