La vie tragique de Geneviève/Partie 1/Chapitre 02
II
— Allez mettre le beurre sur la table, Geneviève. Avez-vous déjà porté l’eau chaude à monsieur et à madame ? Non. Eh bien ! grouillez-vous. Et n’oubliez pas d’aller vous recoiffer un brin pour accompagner ensuite mademoiselle au collège. Faut pas la faire attendre, vous savez !
— Craignez rien, Armandine, répondit Geneviève, tandis qu’elle versait d’une main attentive l’eau bouillante dans le broc de nickel poli. Un coup de torchon pour essuyer une goutte tombée ; et la voilà dans l’escalier.
— Ch’tite, mais pas feignante, ronchonna Armandine en suivant d’un œil attendri la petite robe grise maintenant arrêtée au premier étage.
Le cœur de Geneviève battait. De toutes ses nouvelles fonctions, dont la multiplicité ne laissait pas que de l’ahurir, nulle ne lui paraissait plus périlleuse que celle du service matinal dans la chambre de ses maîtres. Elle entrait à pas feutrés, craintifs ; n’allait-elle pas se heurter aux meubles enveloppés d’obscurité, renverser l’eau sur le tapis, casser un bibelot ? Ce n’était pas sans gêne qu’elle allait ensuite ouvrir les rideaux, projeter la lumière sur le grand lit où monsieur et madame Varenne s’éveillaient côte à côte. Elle faisait vite, avec des gestes épeurés, presque froissée, dans ses pudeurs d’orpheline, d’être initiée à cette intimité, comme un petit animal familier.
Ce service accompli à la hâte, elle monta dans sa chambre au second étage, mit son bonnet blanc et fut en bas, prête à accompagner mademoiselle, avant que celle-ci eût achevé de déjeuner.
Une serviette bourrée de livres était posée sur un bahut ; Geneviève la considéra, non sans inquiétude. Armandine lui avait enjoint hier de porter la serviette de mademoiselle, mais mademoiselle avait pris délibérément le fardeau. À qui fallait-il obéir ?
Cependant Marguerite parut, alerte dans son trotteur de cheviote brune. « Laissez ma serviette, Geneviève. Pardon ! » et légère elle franchit la porte que Geneviève avait ouverte. Celle-ci suivit, les mains vides, attestant par sa présence seule et suffisante que Marguerite Varenne était une fille de bonne famille, puisque ses parents lui octroyaient contre les dangers de la rue la protection d’une enfant à peine plus âgée qu’elle-même, et qui voyait la ville pour la première fois.
Geneviève regardait avec admiration les cheveux châtains de Marguerite dont elle apercevait la lourde torsade sous le chapeau cloche. Elle ne songeait pas que les siens, dont les boucles plus dorées transparaissaient sous la mousseline du bonnet, étaient jolis aussi, car personne ne le lui avait dit.
Marguerite ralentit le pas. Il lui était désagréable d’être suivie et, d’autre part, elle n’aimait pas à causer avec les femmes de chambre qui se succédaient pour l’accompagner au collège. Ah ! si sa mère l’eût permis, elle n’aurait eu besoin de personne pour faire seule ce chemin qu’elle connaissait depuis six ans. Cependant cette petite orpheline, avec ses yeux timides, ses manières douces et la fraîcheur de son teint, ressemblait peu aux autres domestiques !
« Comme elle doit s’ennuyer » ! pensait la jeune fille, mais, timide elle aussi, elle ne savait guère témoigner à Geneviève un peu de sympathie et lui apparaissait, au contraire, fière et distante.
Elle chercha un prétexte pour adresser à sa bonne des paroles superflues, et l’église Saint-Pierre devant laquelle passaient les jeunes filles lui fournit l’occasion cherchée. Elle demanda à Geneviève si elle la trouvait belle.
— Oh ! oui ! répondit-on avec élan.
— Plus jolie que l’église de Villers ?
— Oh ! oui ! et Geneviève s’enhardit.
— Y joue-t-on de la belle musique, mademoiselle ?
— Quelquefois. Vous pourrez aller l’entendre à vêpres. Vous aimez donc la musique, Geneviève ?
— Oh ! oui.
Puis après un temps :
— J’aime beaucoup celle que fait mademoiselle. Hier, tandis que vous jouiez du piano, il me semblait revoir les prairies de Villers qui sont fleuries si joliment en cette saison.
Cette remarque ingénue toucha la collégienne. Elle rougit un peu et tourna ses yeux d’or brun vers la petite servante qui lui répondit par un sourire, le premier qu’elle eût ébauché depuis trois jours.
— Croyez-vous que vous vous plairez avec nous ? demanda encore Marguerite.
À son étonnement l’exclamation coutumière ne répondit pas à cette question. Geneviève prit soudain un air grave, la lueur gaie s’effaça de ses yeux et elle murmura :
— Je ne sais pas. Le service est bien difficile.
— Mais non, Geneviève. Nous ne sommes pas exigeants. C’est très simple chez nous !
— Peut-être que mademoiselle a raison ; mais la vie chez vous ne ressemble pas à celle de l’orphelinat.
Marguerite se prit à rire.
— Je vous crois aussi, Geneviève, mais je pense que vous vous mettrez vite à votre nouveau travail. Armandine a dit hier à maman qu’elle était contente de vous.
— Ah ! fit Geneviève satisfaite.
Elle leva les yeux vers sa jeune maîtresse qui la regardait gentiment, et au moment de se séparer, elles échangèrent encore un sourire qui fit passer une même lueur dorée dans leurs prunelles d’agate.
Comme Geneviève remontait le cours Julien, elle croisa son maître Henri Varenne qui le descendait en sifflotant pour se rendre à la Préfecture. C’était encore, malgré la quarantaine sonnée, un beau garçon aux traits nobles, à la lèvre sensuelle, ombragée d’une moustache brune et bien fournie, au regard bleu, mobile et changeant. Son allure révélait la belle santé d’un organisme que les soucis ni les chagrins n’avaient affaibli. Henri Varenne était un homme heureux. Depuis dix-huit ans qu’il s’était marié dans sa ville natale, la vie lui avait souri. Il ne lui avait point d’ailleurs demandé de réaliser de grands rêves. Depuis douze ans qu’après un stage en Bretagne, il était revenu à Caen, en qualité de conseiller de préfecture, il avait su borner ses ambitions à ce poste modeste. La petite fortune que ses parents lui avaient amassée dans la quincaillerie suffisait à ses besoins et lui permettait même quelques économies. L’amour de sa femme ne l’avait point déçu, et deux enfants lui étaient nés qui ne lui avaient jamais causé d’autres soucis que ceux de leurs petites maladies ou d’une mauvaise note en classe ; bref il ne souhaitait point à son fils une existence plus douce que n’avait été la sienne.
Peut-être n’avait-il pas toujours été aussi modéré dans ses goûts. Il se souvenait encore d’élans juvéniles vers le mystérieux avenir qui troublèrent sa jeunesse. En ce temps-là il faisait des vers et regardait la vie comme un champ où il tracerait sans doute un sillon fécond. Mais le labeur qu’engendrent les rêves le rebuta vite. De Paris, où il termina ses études de droit, il ne voulut point connaître la vie d’intense travail, mais l’existence facile des étudiants qui s’amusent et échouent deux ou trois fois à leurs examens. Il finit cependant par les passer honorablement et sa bonne étoile permit que ces années d’insouciance prissent fin au moment précis, où des complications imprévues, vinrent altérer leur joyeux caractère. Varenne n’aimait point à se remémorer son départ de Paris. Peu à peu, il était arrivé à oublier l’incident désagréable qui faillit troubler sa quiétude. Il se maria quelques mois plus tard et dès lors son existence ne connut que le bien-être où s’endort la pensée.
Arrivé à la Préfecture, il gravit lestement l’escalier qui monte aux bureaux, répondit à l’huissier par un cordial bonjour et passa aussitôt dans le cabinet du préfet qu’il avait à entretenir d’une affaire de voirie assez épineuse. La solution proposée par Varenne qui renvoyait les parties dos à dos et ajournait la réponse ennuyeuse plut au chef. Satisfait, le conseiller s’en alla alors flâner dans les bureaux où potinaient ses collègues ; mais, en père tendre, il n’oublia pas, à onze heures, de se trouver devant le collège où Marguerite l’attendait.
— Qu’as-tu donc ? demanda-t-il, surpris par la rougeur inaccoutumée de son teint et l’éclat de ses yeux.
— Oh ! je vais te raconter !
Et hâtant le pas elle se mit à parler avec volubilité :
— Il vient de se commettre une injustice !
— Envers toi, ma chérie ?
— Oh ! non, pas du tout.
— Ah ! bon. Eh ! bien, conte-moi cette petite histoire sans t’exciter.
— Cela je ne puis le promettre. Tu connais Berthe Latour, n’est-ce pas ?
— La fille du pâtissier ?
— Oui, la fille du pâtissier. Tu sais comme elle est intelligente et travailleuse, n’est-ce pas ?
— Je le sais, fit-il d’un ton pénétré, dont l’ironie échappa à la collégienne.
— Elle est, avec Germaine Vautier, la fille du premier président, la plus forte en histoire.
— Et toi ?
— Moi, je n’aime pas les dates, ça me coule. Mais ne m’interromps pas. Écoute : la semaine dernière nous avions eu une composition d’histoire. À onze heures, mademoiselle relève les compositions. Elle commence par Berthe Latour, qui mettait son point final et n’a pu se relire. Puis elle fait le tour de la classe, et il était visible qu’elle cherchait à s’attarder. Enfin elle arrive à Germaine Vautier, qui écrivait toujours le nez sur sa copie. « Dépêchez-vous », dit mademoiselle, et elle passe à une autre. Elle ramasse les dernières copies, elle revient auprès de Germaine qui s’est relue, je te le promets, et elle attend encore un moment. Nous étions plusieurs à bouillir d’indignation, tu comprends. Mais le plus fort, c’est qu’à une heure, avant la rentrée, mademoiselle, qui avait encore les compositions sur son bureau, a rendu, tu entends bien, a rendu la sienne à Germaine qui a fait une correction. Marie Valette et Renée Bonchamps l’ont vu. Alors, aujourd’hui, Germaine est première et Berthe n’est que troisième. Ça sert à quelque chose d’être la fille du premier président ! Que penses-tu de cette histoire-là ?
— Je pense qu’elle est humaine, dit-il, doucement amusé.
— Ah ! Eh ! bien moi, je dis qu’elle est abominable. Il ne faut pas souffrir ces choses-là. Nous avons envie de faire une manifestation. Nous pourrions toutes refuser de venir au collège. Malheureusement…
— Malheureusement ?
— Il y en a beaucoup qui viendraient… Tu comprends, il ne manquerait pas de parents qui ne voudraient pas faire de l’opposition à mademoiselle Vautier. Je ne suis même pas sûre que nous arrivions à nous entendre pour « sécher » toutes la prochaine composition d’histoire.
— Peste ! Tu vas bien, ma fille ? Où as-tu pris ces idées de coalition, petite révoltée ?
— C’est dans l’air, papa. Moi, je veux la justice.
— La justice, répéta-t-il lentement, et il s’inclina pour mieux voir la petite bouche rose toute frémissante encore du passage de ce mot.
— Oui, papa. Vois-tu, il n’y a rien au monde qui me fasse autant souffrir que l’injustice.
— Tu as un bon petit cœur, ma chérie, mais qui s’enflamme un peu vite. Avant d’engager ma fille et ses camarades à se lancer ainsi dans la voie des manifestations révolutionnaires, je leur donnerais le conseil d’ouvrir une enquête sur le fait de la copie rendue.
— Oh ! une enquête ! Et qui la ferait, papa ? Madame la Directrice ? Tu crois que madame donnera jamais tort à Germaine Vautier contre Berthe Latour ? Je connais la vie, mieux que tu ne crois, vois-tu ! Elle est vilaine souvent.
Elle se tut, soupira, puis d’un ton câlin :
— Papa, cela me ferait bien plaisir d’inviter Berthe Latour à prendre le thé à la maison. Crois-tu que maman me le permettrait ?
— Adresse-lui toi-même ta demande ? répondit Varenne qui ouvrait la porte de leur maison.
— C’est que…
Puis brusquement, après avoir accroché son chapeau à la patère, elle jeta ses bras autour du cou de son père…
— Demande pour moi, tu serais si gentil…
— Oh ! Oh ! mademoiselle ma fille ! Vous croyez donc que votre père ne saurait être que l’instrument de vos volontés ? Tiens, voilà ta mère.
Vêtue d’une robe d’intérieur bleu pâle qui seyait à son teint de blonde que la couperose attaquait déjà, Blanche descendait l’escalier et son bras nu jusqu’au coude paraissait plus blanc au contact de la rampe.
— Qu’y a-t-il ? demanda-t-elle de sa voix calme.
— Il y a qu’une injustice ayant frappé Berthe Latour, ta fille voudrait inviter cette jeune victime à un thé réparateur.
— Quelle plaisanterie !
— Nous sommes très sérieux !
— Maman ! je t’assure que Berthe est parfaitement élevée et nous sommes très bonnes camarades au collège.
— Au collège, soit ; comme fille de fonctionnaire, tu ne peux être instruite ailleurs, c’est entendu. Mais les distinctions sociales n’existent pas moins, et je ne te permettrai pas, ma petite, d’inviter chez nous la fille d’un de nos fournisseurs.
— On pourrait commander les petits gâteaux à son père, insinua Marcel qui arrivait du lycée.
— Oh ! maman, comment peux-tu parler ainsi toi qui es si bonne pour tes pauvres !
— Je ne les invite pas. Je vais les voir. Ces choses n’ont aucun rapport entre elles. Il faut être bon pour les pauvres, et bienveillant pour les inférieurs, mais garder son rang. Inutile d’insister, ma fille. Tu connais mes idées, et j’espère que tu les partageras plus tard. Geneviève, sonnez, je vous prie, pour le déjeuner.