La vie tragique de Geneviève/Partie 1/Chapitre 03
III
Dans le vestibule aux boiseries claires qui, par une large baie, communiquait avec le jardinet fleuri, Geneviève décousait une jupe de drap rouge pour y mettre un faux ourlet. Penchée sur l’étoffe d’où jaillissait une poussière brune, elle n’apercevait pas le regard malin d’un jeune charpentier occupé à la construction d’un garage à bicyclettes et que la sagesse de la petite bonne, laissée seule à la maison, surprenait.
« Godiche ou sainte-nitouche ? » se demandait-il.
Pour engager la conversation, il questionna :
— Quel est celui de vos singes qui s’attife en cardinal ?
Il dut répéter sa phrase.
Geneviève répondit enfin sans lever les yeux :
— Nous n’avons pas de singe ici, monsieur.
— Non ? Moi j’en ai compté quatre : le papa, la maman et les deux petits.
— Oh ! fit Geneviève scandalisée.
— Oh ! répéta-t-il ! Y a pas de quoi vous trouver mal. D’où sortez-vous, vous qui appelez les camarades « monsieur » gros comme le bras et qui ignorez la langue de vos pareilles ?
— Je sors de l’orphelinat de Villers.
— Ah ! parbleu, je l’aurais juré ! Alors les bonnes sœurs vous ont placée chez le gros Varenne pour nettoyer les chaussures, les vases de nuit, faire toutes sortes de vilaines besognes avec vos jolis petits doigts.
Vexée, elle répondit sèchement :
— Il faut bien gagner sa vie. Il n’y a pas de sot métier et mes maîtres sont très bons pour moi.
— Mes maîtres ! Non, mais ! écoutez-la ! Mes maîtres ! Vous êtes donc esclave ! Mes maîtres ! on ne parle pas comme ça. On dit mes singes, mes patrons à la rigueur si on veut être très poli, ou mon oncle et ma tante si l’on est aimable. Mes maîtres, jamais !
— Les maîtres, c’est ceux qui payent. À la campagne, on ne connaît pas tous vos mots.
— Ni à l’orphelinat. Eh bien ! on fera votre éducation, mam’zelle.
Et il retourna à ses outils qu’il mania avec assurance.
Si choquée qu’elle eût été de ces paroles irrévérencieuses, Geneviève, une fois qu’il eut cessé de lui parler, ne put s’empêcher de jeter un coup d’œil du côté du jeune charpentier et le trouva moins déplaisant que son langage. Le marteau dans sa main droite, il tapait sur un pieu que la gauche, d’une étreinte solide, maintenait droit. L’effort rapprochait ses sourcils et gonflait les veines de son bras robuste, nu jusqu’au coude. Lorsqu’il eut enfoncé son pieu d’un coup qui fit tressaillir les vitres, il se redressa, s’étira et le regard malin de ses yeux vifs rencontra celui de Geneviève, qui, vexée d’être surprise, reprit son aiguille à la hâte. Il sourit alors d’un sourire satisfait qui découvrit sa forte denture sous sa moustache brune.
— Comment vous appelez-vous ? demanda-t-il de sa voix la plus douce.
— Geneviève Duval. Et vous ?
— Maurice Bernard, pour vous servir, charpentier de mon état ; à mes moments perdus, rédacteur au Tocsin du Calvados.
— Le…
— Le Tocsin du Calvados : un nom religieux comme vous voyez, mais un journal que votre patron n’aime guère.
— Vous écrivez sur le journal ?
— Oh ! n’ayez pas l’air si étonné. Ça n’est pas poli. Oui, on sait manier le marteau le jour, et le soir la plume ! Il y a des cours du soir ici, à l’hôtel de ville. Vous devriez demander à votre… tante la permission de les suivre.
— J’ai mon certificat d’études primaires.
— Félicitations ! Si vous étiez plus instruite, vous pourriez avoir un meilleur métier que celui qui consiste à faire toutes les besognes qui répugnent aux bourgeois.
— Leur lit est plus propre que la litière des vaches.
— Ah ! si c’est votre goût, je n’ai plus rien à dire ! Chacun le sien. Moi, j’aime mieux manier mon marteau que cirer les bottes d’un autre… C’est égal, c’est gentil les cours du soir. On apprend, on cause, on se raccompagne à la sortie…
Bernard allait sans doute continuer à vanter les avantages de ces rentrées nocturnes, lorsque la porte d’entrée s’ouvrit pour livrer passage à Marguerite qui rentrait du collège accompagnée de la cuisinière.
On entendit la jeune fille aller et venir par la maison, puis une voix fraîche modula des vocalises à l’intérieur du salon et Geneviève oublia son compagnon. C’était le meilleur moment de sa journée que celui où, tranquille à coudre, elle écoutait chanter sa jeune maîtresse. Maintenant, Marguerite avait terminé ses exercices ; elle étudiait une berceuse de Schubert, et Geneviève suivait la mélodie caressante et prenante. Un autre monde s’ouvrait à elle. Ignorante elle n’aurait su se répéter les vers célèbres :
La musique apaise, enchante et délie
Des choses d’en bas…
Mais elle se sentait soudain libérée des soucis mesquins et vulgaires dont sa vie était remplie ; elle voguait vers ce mystérieux royaume de l’oubli et du rêve où s’effacent les souvenirs, au seuil duquel expirent les ennuis, d’où l’âme revient rafraîchie et lumineuse. L’aiguille de la petite servante courut plus légère, sans que sa main fût distraite, et un rayon d’amour éclaira ses prunelles. Étonnée, elle vit qu’elle était arrivée au bout de sa tâche. Elle se leva, plia la robe, puis traversa la salle à manger sur la pointe du pied et se tint immobile devant la porte entre-bâillée du salon. Son visage se reflétait dans une glace et Marguerite l’aperçut en face d’elle.
— Entrez donc, Geneviève, puisque vous trouvez ma chanson jolie.
— Oh ! mademoiselle.
— Tenez, je vais vous en dire une autre qui vous plaira mieux encore peut-être. Passez-moi cet album et asseyez-vous sur cette chaise, vous pouvez bien vous y asseoir puisque vous l’avez brossée ce matin. C’est l’histoire d’un petit oiseau qui vola trop loin de son nid. Écoutez :
L’oiselet a quitté sa branche
Et voltige par le monde…
L’oiselet a quitté sa branche
Et regrette le nid désert.
Il pleure, il pleure
Sa belle alpe blanche
Et le sapin vert.
Elle dit les trois strophes et lorsqu’elle eut fini Geneviève demanda :
— Qu’est-ce qu’une alpe, mademoiselle ?
— C’est une grande prairie dans les montagnes de la Suisse, couverte de fleurs plus brillantes que celles de nos pays. On y voit l’arnica avec sa large corolle d’or embaumée, la gentiane bleue comme un ciel très pur avant le coucher du soleil ; les campanules violettes comme des camails d’évêque ; dans le lointain, des pics neigeux se dressent.
Geneviève sourit et fredonna la mélodie simple qu’elle venait d’entendre pour la première fois.
— Comment, Geneviève, vous êtes musicienne aussi ? J’aurais dû m’en douter. Eh ! bien venez près de moi. Cette chanson est écrite en deux parties, nous allons la dire ensemble et ce sera bien plus joli.
― Je ne saurai jamais.
— Si fait ! Je vais vous guider. Avec une élève qui retient les airs aussi aisément que vous, la leçon sera facile.
En effet, après quelques hésitations, les voix des deux jeunes filles s’élevèrent en harmonie pour chanter les malheurs de l’oiselet voyageur.
Elles formaient un tableau charmant ; Geneviève fine et presque blonde, debout à côté de Marguerite, dont le buste plus épanoui, la chevelure plus abondante et un peu plus foncée, attestaient un sang plus riche. Elles semblaient du même âge, quoique Marguerite fût de dix-huit mois plus jeune, et si le petit tablier blanc à bavette n’avait pas été jeté sur la robe de Geneviève pour révéler l’humilité de sa condition, elles eussent paru deux amies très semblables chantant ainsi d’un même cœur.
— Geneviève ! Marguerite !
C’était madame Varenne qui interrompait le duo.
La voix coupée, Geneviève baissa la tête. Avec une allure de petit chien battu elle sortit sans souffler mot. Dans le vestibule, Bernard remettait sa veste. Une rougeur intense empourpra les joues de Geneviève en passant devant lui, lorsqu’elle entendit madame Varenne dire à sa fille :
— On ne fait pas une amie de sa domestique.
Marguerite protesta, mais sa mère lui imposa silence et Geneviève s’enfuit dans la cuisine pour ne pas voir le regard moqueur du charpentier.