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La vie tragique de Geneviève/Partie 1/Chapitre 04

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IV

La fête du 14 juillet battait son plein. Les tables s’alignaient devant les cabarets des faubourgs sous les drapeaux déployés ; les Normands, hauts en couleur, aux rires épais, prenaient le café aux trois quarts additionné d’alcool en attendant la danse et la beuverie nocturnes. L’infernale musique des chevaux de bois troublait jusqu’aux quartiers neufs, éloignés du centre, où les maisons coquettes n’arboraient que de rares bannières. Presque seule dans l’avenue des Tilleuls, l’habitation des Varenne laissait, sur ses murailles, éclater le chant des trois couleurs. Mais si madame Varenne, respectueuse des nécessités de sa situation officielle, devait permettre à ces enfants, le soir venu, la joie d’une petite illumination aux lanternes vénitiennes, elle avait du moins, en ce jour de liesse populaire, ordonné à sa fille et à sa femme de chambre de garder la maison.

Marguerite, un livre à la main, musait au jardin. Elle était lasse d’étudier et de lire, et soupirait après la liberté de la campagne et de la plage que le mois d’août allait lui rendre. Qu’on serait mieux pour rêver sur la falaise qu’entre ces murs étroits, tout fleuris, c’est vrai, de clématites et de roses, mais qui ne laissaient rien apercevoir de l’immensité du monde ! Soudain elle se leva de son fauteuil d’osier et sourit ; elle venait de songer au grenier ! N’est-il pas l’endroit le plus charmant de la maison ! avec ses poutres qui font des recoins mystérieux, ses caisses remplies de lambeaux d’étoffes anciennes, de robes démodées, de vieux accessoires de cotillons, de jouets hors d’usage. Que d’après-midi heureux elle a vécu, alors qu’elle était petite fille, parmi ces merveilleux débris du passé, dans l’enchevêtrement étrange du toit familier ! Le grenier l’a vue déguisée en reine, en déesse, en chasseresse, suivant que ses premières lectures lui donnaient le goût des grandeurs ou celui de la liberté. Telle vieille caisse lui a servi de trône, ou lui fit une hutte dans la forêt des planches. Puis lorsque le jeu avait épuisé les ressources de son imagination, elle ouvrait la lucarne et se délectait de la vue du monde. Toute la ville était à ses pieds ; les vieilles ruelles coupées de jardinets ; les larges avenues modernes ombragées de platanes aux troncs blancs, que surplombent les clochers ajourés des églises et les tours crénelées de l’antique abbaye. Par delà s’étend la campagne toute rose et blanche au printemps et plus loin, contre le ciel, cette ligne bleue, c’est la mer ! Oh ! le vieux grenier riche de mystère et d’espace, comme il y fait bon ! et la jeune fille, laissant là le livre au sens précis qui tient son imagination captive, s’enfuit vers l’endroit préféré.

Une petite porte basse y donne accès. Marguerite l’ouvre et s’arrête sur le seuil, déçue d’apercevoir qu’une intruse l’a précédée dans son domaine.

Geneviève, tristement accroupie devant une malle ouverte, leva les yeux et montra un visage rougi où des larmes roulaient encore !

— Vous avez du chagrin, Geneviève, aujourd’hui où chacun s’amuse, demanda Marguerite, oublieuse de sa déconvenue. Quelqu’un vous a-t-il fait de la peine ?

— Oh ! non, mademoiselle. C’est moi qui ai de la peine toute seule.

— Dites-moi pourquoi ?

Elle s’approcha de Geneviève et vit entre ses mains une photographie.

— C’est ce portrait qui vous rend triste. De qui est-il ?

— De ma mère. Oh ! je ne me la rappelle guère et je ne pense pas très souvent à elle. Pas autant que je devrais, car si elle est morte jeune, c’est peut-être bien qu’elle avait trop travaillé pour moi. Mais aujourd’hui, je me suis sentie tout d’un coup une très grande envie de l’embrasser, de lui dire que je ne l’ai pas oubliée.

Et les larmes de l’orpheline tombèrent sur le portrait fané d’une jeune femme à la chevelure opulente, qui souriait de toutes ses dents blanches.

— Ma pauvre Geneviève, je comprends ! Aujourd’hui où vous n’avez pas à travailler, vous vous sentez plus seule parmi des étrangers. Cependant, tout le monde vous aime bien ici.

— Mademoiselle est bien bonne, je le sais.

— Non, je ne suis pas bonne ! Je n’aime pas tout le monde, loin de là. Mais j’ai de l’affection pour vous. Vous êtes si complaisante, si douce. Il me semble que vous êtes un peu de la famille.

— Oh ! fit Geneviève en remuant la tête d’un air de doute.

Puis, après un temps :

— J’y pense, mademoiselle, c’est peut-être bien cela qui me fait de la peine : de voir une famille ! À l’orphelinat, on jouait bien à la petite mère, et on disait de madame la Directrice qu’elle était notre mère à toutes. Mais ici, j’ai vu une vraie mère avec sa fille, et c’est bien différent et puis ici, il y a même un père !

— C’est vrai, Geneviève, vous n’avez plus ni père ni mère.

— Et de père j’en ai jamais eu, mademoiselle. Le mien, je ne sais même pas son nom !

Une ombre grave s’étendit sur le joli visage de Marguerite. Ces paroles naïves venaient de lui faire entrevoir des douleurs toutes proches dont le soupçon n’était pas encore venu troubler sa quiétude. Geneviève avait perdu sa mère ; elle n’avait jamais su qui était son père : oh ! pauvre petite Geneviève ! Et, poussée par l’instinct de consolation vivant aux sources profondes de son cœur de jeune fille, elle se pencha vers la servante, mit son bras autour de son cou, sa joue contre sa joue et murmura :

— Vous n’avez point de parents, ma pauvrette, pas d’autre famille que l’orphelinat ; mais, si vous le voulez, je serai un peu votre sœur !

— Oh ! mademoiselle, murmura Geneviève, et elle étreignit avec passion celle qui venait de lui dire le mot le plus tendre qu’elle eût encore entendu.

Puis, ramenée au sentiment de son humble condition, elle se pencha sur les mains de Marguerite, les baisa et dit doucement :

— Je ne sais pas si c’est bien possible, mademoiselle, ce que vous me proposez là, mais je vous aime, oh ! oui ! je vous aime de l’avoir pensé !…