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La vie tragique de Geneviève/Partie 1/Chapitre 05

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V

Août arriva avec son ciel implacablement bleu et l’accablante chaleur de ses midis ; les citadins s’empressèrent vers les plages, burent le soleil sur le sable ; s’imprégnèrent des senteurs des algues et redemandèrent aux flots salés un regain de vigueur. Puis vint la bise de septembre qui les chassa des grèves où les galets mornes et gris s’entrechoquent sous les vagues irritées, et Geneviève, que la mer avait émerveillée, revint à la ville avec ses maîtres.

En ce dimanche d’octobre où, vêtue d’un joli costume tailleur bleu marine que lui avait cédé Marguerite, coiffée d’un grand canotier de même nuance, elle se rendait aux vêpres, elle ne ressemblait guère à l’orpheline en robe grise et en bonnet blanc, venue de la campagne six mois auparavant.

Que de choses elle avait apprises et que de spectacles nouveaux elle avait vus ! Elle avait d’abord appris, il est vrai, qu’elle n’était elle-même qu’une petite chose très insignifiante, une sorte d’outil que des mains plus fines et plus blanches avaient loué pour faire des besognes qui les auraient gâtées ! Ce monde vers lequel son cœur bondissait ne lui avait offert qu’une toute petite place, parmi les dernières, et elle avait un peu souffert de constater qu’elle y était tenue en si pauvre estime. Cependant une affection, précieuse, entre toutes, lui était venue, une sœur, oui, une sœur (elle aimait à se répéter tout bas ce mot prononcé une fois), s’était penchée vers l’humble fille et avait reçu en échange de sa pitié le don passionné de son cœur. Pour Marguerite, Geneviève était prête à tous les services ; ces services étaient faciles, mais elle les eût souhaités durs et rebutants. Il y avait maintenant de l’amour dans la blancheur du linge que portait la jeune fille, dans la propreté de sa chambre et jusque dans les reprises de ses bas. Cette bonne volonté s’étendait à tous les autres travaux dont la petite femme de chambre était chargée ; aussi, madame Varenne qui déplorait cependant la familiarité des rapports établis entre sa fille et Geneviève, appréciait-elle aujourd’hui une activité que ses ordres précis et froids eussent été impuissants à susciter.

Cependant, la lueur gaie qui illuminait les yeux de Geneviève, alors qu’en ce bel après-midi d’automne elle s’en allait vers l’église abbatiale, aux tours crénelées, son livre de piété à la main, n’était pas causée par le seul plaisir d’être joliment vêtue. Même la pensée de la donatrice était en ce moment absente de son cœur. Elle songeait à d’autres yeux noirs ; elle écoutait une autre voix ! N’était-elle pas sur la route de son premier rendez-vous ! Oh ! elle allait bien à l’église ; elle entendrait chanter Vêpres ; mais, à la sortie, elle espérait trouver quelqu’un, quelqu’un dont elle n’avait encore dit le nom à personne et dont elle ignorait elle-même, il y a peu de jours, qu’elle désirât la présence ! Elle avait rencontré Bernard deux ou trois fois depuis qu’il ne travaillait plus chez les Varenne. Il était venu la trouver à la sortie de l’église et ils avaient causé. Bernard était amusant ; il tenait des propos qui faisaient hausser les épaules, mais qui n’étaient point sots. Bernard avait raison de dire que la vie était injuste et dure aux pauvres. Si Marguerite n’avait pas été là, Geneviève eût détesté sa vie de servitude. Marguerite était bonne et, quant à Bernard, Geneviève n’eût su dire s’il était bon ou méchant, mais ses yeux et ses paroles lui avaient appris qu’elle était jolie. Pour lui elle n’était pas une petite chose insignifiante ou pitoyable, elle avait sa valeur, elle était un objet de désir et d’admiration. À la fin de septembre Bernard lui avait écrit deux fois. Il disait qu’il s’ennuyait de sa petite amie. N’allait-elle pas revenir bientôt ? À partir du premier dimanche d’octobre, il irait l’attendre devant l’église Saint-Paul, car il espérait qu’elle n’avait pas encore perdu la bonne habitude d’assister aux services religieux. Geneviève cacha la lettre et craignit d’y répondre ; mais elle s’en allait à l’office d’un pas joyeux, et son sourire faisait retourner les passants.

Les chants lui parurent longs. Cependant, elle osa à peine, à la sortie de l’office, jeter un coup d’œil sur la foule et, lente s’en allait, le cœur attristé, lorsqu’elle entendit un pas alerte résonner derrière le sien.

— On se sauve ? On n’est donc plus des amis ?

Elle tressaillit de plaisir à cette voix, leva les yeux et balbutia :

— … Mais je vous attendais.

— Vraiment ? Mademoiselle veut qu’on lui coure après ! Vous voilà devenue coquette ! et ma foi, vous n’avez pas tort ; la mer vous a réussi.

Les yeux noirs du jeune homme attachèrent sur ceux de Geneviève un regard si satisfait et si convoîteur qu’elle rougit et se troubla.

Mais il ne voulait pas l’effrayer.

— Voyons, continua-t-il gouailleur, racontez-moi votre séjour ; puisque vous avez été aux bains, comme une bourgeoise, alors que je restais à turbiner en ville.

Ils s’en allèrent sous les platanes dont les feuilles dorées jonchaient déjà le sol ; elle, gracieuse et modeste, lui, beau garçon, bien mis dans son complet de drap marron qui ouvrait sur un plastron très blanc, barré d’une cravate couleur cerise. Et c’était, sous la parure automnale des arbres, le printemps éternel qui passait.

Elle se sentait maintenant presque en confiance avec lui, mais elle tenait toujours les yeux baissés, contente d’entendre la voix mâle et caressante du jeune ouvrier, gênée dès qu’elle rencontrait son regard.

Il lui offrit de s’arrêter dans un café. Elle refusa. Elle se savait en retard. Non, il fallait maintenant prendre le plus court chemin pour rentrer.

— Oh ! vous avez bien encore quelques minutes, dit-il. Venez par ici, le détour ne sera pas long et je veux vous montrer quelque chose, quelque chose qui vous attend aussi, avec plus d’impatience que la mère Varenne.

Ils quittèrent l’avenue et prirent par des ruelles qui portaient des noms bizarres. La rue de la Patte-d’Oie les conduisit à celle du Four-à-Pain. Un ruisseau courait au milieu de la chaussée sans trottoirs, et les fenêtres des maisons basses regardaient la rue par des carreaux étroits.

— Voyez-vous ce bégonia sur le rebord de cette croisée ? interrogea Bernard.

— Il est superbe.

— Savez-vous pour qui il fleurit ? Pour une petite demoiselle qui revient des bains de mer. Voilà huit jours que je l’arrose chaque matin, en pensant qu’aujourd’hui vous monterez cueillir cette belle grappe rose qu’il a poussée… exprès pour vous.

Il s’avança vers la porte de la maison dont il avait la clef.

Geneviève demeurait interdite. Comme il était gentil Bernard ! Fallait-il qu’il eût pensé à elle pour avoir une idée pareille ! Elle sentit son cœur qui se gonflait de joie. Et la surprise la clouait sur place. Il interpréta son silence :

— Craignez-rien, personne ne vous verra. À cette heure les locataires sont sortis, et vous redescendrez tout de suite. Ah ! par exemple ! si vous ne montiez pas, vous me feriez de la peine ; je croirais que vous n’avez pas confiance.

Il mit la clef dans la serrure et son regard se fit attirant et doux tandis qu’elle lui souriait attentive, subjuguée déjà. Non il n’y avait aucun danger derrière cette porte, aucun mal à monter cueillir cette fleur achetée, soignée pour elle depuis une longue semaine… Il la vit prête à céder, étendit sa main libre et saisit celle de la jeune fille. Le geste n’était point brutal, tendre plutôt, mais la pression de ces doigts, leur chaleur, leur secrète palpitation éveillèrent soudain l’instinct de défense de la vierge. L’intuition que là-haut il s’agirait vraiment d’autre chose que de cueillir une fleur traversa son cœur si vite ensorcelé. À peine consciente du soupçon qui l’effleurait, elle se dégagea et murmura très vite :

— Non, laissez-moi. Je vous ai dit déjà que je suis en retard. Oh ! je vous remercie beaucoup, beaucoup, mais pas aujourd’hui ; je ne peux pas. Au revoir monsieur Bernard, à dimanche.

Habile, il cacha sa déconvenue et réprima un juron :

— Eh ! bien à dimanche, mam’zelle Geneviève. Peut-être alors serez-vous plus gracieuse, et peut-être le bégonia sera-t-il encore fleuri.

Et, tirant une boîte d’allumettes de sa poche, il alluma une cigarette. Puis il mit les mains dans ses poches.

— Au coin de la rue, tournez à droite, lui cria-t-il, trop vexé pour l’accompagner.

Et lorsqu’elle eut disparu, il s’en alla d’un autre côté, grommelant des mots où s’exhalait sa colère de mâle déjoué.

Geneviève pensait avec raison que son absence prolongée n’avait point passé inaperçue, mais elle était loin d’imaginer que son insignifiante personne eût défrayé la conversation de ses maîtres, en ce dimanche où pour la première fois la flambée des bûches égayait le salon familial des Varenne.

Le conseiller, légèrement grippé, fumait son cigare entre sa femme qui brodait et Marguerite qui lisait, lorsque madame Varenne fit remarquer que l’heure du thé approchait et que Geneviève aurait dû être rentrée.

— Je vais mettre l’eau sur le gaz en attendant qu’elle vienne, dit Marguerite en posant son livre.

— Je te remercie de ta complaisance, ma fille. Ta bienveillance pour Geneviève opère le miracle de te faire cesser une lecture de bonne grâce.

Marguerite ne répondit point. Elle ne s’expliquait pas l’espèce d’antipathie que sa mère nourrissait à l’égard de Geneviève, mais elle savait qu’il valait mieux ne pas la contredire.

— Tu as donné ton costume bleu à cette petite ? demanda encore madame Varenne lorsque Marguerite fut rentrée au salon.

— Oui, maman, tu me l’avais permis.

— Sans doute. Oh ! il lui va bien. N’avait-elle pas un chapeau en sortant ?

— Oui, maman.

— Elle prend des allures qui sortent de sa condition ; je ne crois pas, mon enfant, que tu lui rendes un véritable service en favorisant ses goûts de coquetterie.

— Toutes les filles d’Ève ont commis, commettent ou commettront le péché de coquetterie, fit Henri Varenne en secouant la cendre de son cigare.

— Mais il est plus blâmable encore chez une fille qui aura peu de moyens de satisfaire ce penchant. Un costume tailleur, un chapeau, des gants peut-être !

— Oh ! non ! ils cacheraient sa bague, interrompit Marcel, qui, dans la salle à manger, achevait un pensum.

— Geneviève a une bague ! s’écria madame Varenne. Qui la lui a donnée ? Oh ! je me doutais bien de quelque histoire louche.

— Rassure-toi, maman, je connais l’histoire de la bague de Geneviève. Elle n’est pas louche, elle est triste.

— Eh ! bien, dis-nous cette histoire triste, mon enfant, dit le père, observateur avisé de la lutte des deux générations qui se déroulait sous ses yeux et secrètement fier de l’esprit de sa fille, où il reconnaissait les tendances avortées de sa propre conscience.

Marguerite, naïvement, conta ce que Geneviève lui avait appris sur les derniers moments de sa mère et sur le legs de la mourante.

— Cette bague, vois-tu papa, Geneviève l’aime comme un talisman. Elle se prend à espérer, j’en suis sûre, qu’un jour, grâce à elle, le père qui l’a abandonnée sera retrouvé, le mystère qui entoure sa naissance éclairci. Qui était l’amant de sa mère ? Elle se le représente tantôt comme un homme riche et bon, tantôt comme un misérable. Elle souffre d’être une enfant naturelle et elle aime ce pauvre bijou comme s’il était le gage d’un avenir meilleur.

— Elle est bien romanesque, observa madame Varenne, et de plus elle te fait de jolies confidences !

— Oh ! maman, ne prends pas l’air offusqué. Tu penses bien qu’à mon âge, je me doute qu’il y a des enfants naturels et des enfants légitimes ; et il y a longtemps que je pense que l’homme qui abandonne l’enfant de sa maîtresse est un misérable.

— Mon Dieu ! quel langage !

— Ma pauvre femme, prends donc une bonne fois ton parti d’avoir couvé un petit canard qui s’est muni au collège d’idées humanitaires, égalitaires, féministes peut-être, qu’on ignorait au couvent. Laisse ta fille parler avec sérénité de l’amant de la mère de sa bonne, et de sa lâcheté. À dix-sept ans il n’est aucun problème moral ou social qu’on ne résolve avec assurance.

Marguerite rougit un peu. Le persiflage de son père l’intimidait plus que les indignations maternelles.

— Papa, hasarda-t-elle doucement, il ne me semble pas qu’il puisse y avoir de doute…

— Non mon enfant, il ne peut y avoir de doute, à ton âge. Attends quelques années de plus pour douter.

— Enfin, Geneviève devrait bien être rentrée, s’écria madame Varenne impatientée.

— La voilà justement, je l’entends.

En effet une clef avait tourné dans la serrure de la porte d’entrée et Geneviève, sans prendre le temps d’enlever son chapeau, entra pour demander les ordres de sa maîtresse.

Varenne, qui était retombé dans la lecture de son journal, leva les yeux vers elle quand elle parut, mince et rose dans la robe que Marguerite avait portée l’an dernier.

La figure du bel homme exprima soudain la plus profonde stupéfaction. Avait-il la berlue ? Était-ce une autre Marguerite qui se tenait devant madame Varenne dans une attitude respectueuse ? Son regard étonné se porta sur sa fille, puis sur l’autre ; il se sentit pâlir. Un souvenir venait de le mordre au cœur. Il se leva, fit deux tours dans la pièce et s’en vint tambouriner sur les vitres que la brume d’automne mouillait déjà. Ainsi il resta un moment jusqu’à ce qu’un léger bruit de porte l’eût averti que Geneviève était sortie. Alors il haussa imperceptiblement les épaules et murmura en lui-même : « Se peut-il que j’y songe encore ! »

À quoi donc avait songé M. Varenne ? Quel était ce souvenir, terni par les années, recouvert de faits innombrables, jeté jadis aux oubliettes de sa mémoire, dont l’apparition de Geneviève en Marguerite venait de révéler l’indestructible longévité ?

Cela était vieux et, pourtant, n’avait pas encore vingt ans. Cette chose s’était passée au retour de l’étudiant à Caen un peu avant ses fiançailles. Henri Varenne se croyait libre, après avoir largement payé, pensait-il, à sa dernière maîtresse, les mois d’agréable liaison qu’ils avaient passés ensemble, quand une lettre éplorée lui fut adressée par cette fille. Ne lui déclarait-elle pas être enceinte ? en lui jurant encore que nul autre ne l’avait eue durant leur courte saison d’amour.

Très ennuyé, il n’avait pas douté qu’il ne fût l’objet d’une tentative de chantage qui le surprenait un peu. Bon prince, il envoya cependant quelques subsides en intimant l’ordre qu’on le laissât tranquille. Les lettres cependant se succédèrent, plus pitoyables et plus pressantes. Brutalement alors, il signifia à Adrienne qu’elle cessât de l’importuner par ses mensonges, et il ne songea plus qu’à hâter son mariage avec celle qui était devenue sa fiancée. Il partit ensuite pour une ville bretonne où les lettres d’Adrienne ne le suivirent pas, et peu à peu le souvenir de cet incident désagréable, qui aurait pu entraver son avenir, si cette fille avait commis un esclandre, s’atténua.

Parfois, cependant, un fait imprévu le lui rappelait encore. Il n’était pas certain qu’Adrienne eût menti ; il avait préféré ne pas savoir. Des enfants lui étaient nés de la paternité desquels il ne pouvait douter et si, à la naissance de Marguerite, un remords lui traversa l’esprit à la pensée qu’une autre petite fille venue au monde, dans une maternité, dix-huit mois auparavant, était peut-être aussi le fruit de ses amours, il le chassa si loin qu’il ne sentit plus sa morsure lors de la naissance de Marcel !

Et voilà que le remords ressuscitait à la vue de Geneviève vêtue d’une vieille robe de Marguerite.

Déjà il se gourmandait de son excessive nervosité et se traitait irrespectueusement d’imbécile, lorsque Geneviève rentra avec le plateau à thé. Le même trouble le saisit. Ah ! la ressemblance n’était que trop réelle entre les deux jeunes filles ! Si Geneviève était un peu plus petite et un peu plus blonde que Marguerite, elles avaient l’une et l’autre les mêmes yeux de velours brun, une petite bouche vermeille qu’on aurait dit sculptée dans le même fruit savoureux, le même nez droit et mince et, chose plus extraordinaire, à cet instant où elles arrangeaient ensemble les tasses, leurs mains avaient des gestes semblables, et le sourire qu’elles échangeaient avait la même douceur affectueuse. Ah ! il fallait que Geneviève fût une bonne pour que cette ressemblance n’eût pas déjà frappé tous les membres de cette famille ! Elle n’était pas produite par la coïncidence d’un vêtement pareil, elle était dans les ondes rebelles de la chevelure, dans la clarté du front, dans la coupe du visage, dans chaque mouvement, et tout étranger non averti de la différence des conditions sociales des deux jeunes filles, eût dit en pénétrant dans cette pièce : « Voici les deux sœurs. »

Marguerite, qui tenait le pot à lait, heurta légèrement la main de Geneviève et quelques gouttes du liquide tombèrent sur sa robe. Geneviève l’essuya promptement avec son mouchoir.

— Ce n’est rien, je vais laver cette tache en haut. En m’attendant, servez le thé, Geneviève, car il est déjà tard.

Geneviève s’acquitta de son mieux de ce devoir qu’elle remplissait pour la première fois.

Varenne la vit venir à lui, une tasse à la main, et il eut la sensation que c’était sa propre fille qui s’avançait. Seulement la main qui tenait la tasse, quoique propre et blanche, était plus large que celle de l’autre enfant, élevée loin des travaux grossiers. Instinctivement, sur ces doigts un peu trop courts il chercha la bague dont l’histoire venait de lui être contée : c’était un cercle d’or mince, où s’enchâssait une petite perle fine entourée de turquoises. Une conviction si rapide s’était emparée de son esprit qu’il fut à peine surpris de la reconnaître.

Sa femme remarqua la gravité inaccoutumée de ses traits. — À quoi penses-tu donc ? demanda-t-elle.

— Moi ? à rien du tout.

— Monsieur ne veut plus de sucre ?

— Non, merci.

Et, discrètement, son service terminé, la femme de chambre se retira.