La vie tragique de Geneviève/Partie 1/Chapitre 06
VI
— Suis-je devenu fou ? se demandait Varenne, le lendemain après-midi, à l’heure où, retiré dans son cabinet de travail, il était seul en l’absence de sa femme, sortie pour faire des visites, et des enfants partis à leurs lycées respectifs. La bague que j’ai donnée à Adrienne ne valait pas trente francs ! il y en a donc des milliers d’exemplaires qui courent le monde ! C’est cette petite idéaliste de Marguerite qui m’a troublé avec ses jugements à l’emporte-pièce ; aujourd’hui Geneviève lui ressemblait moins.
Il fit deux ou trois tours dans la chambre, prit un journal et essaya de lire. Mais voilà qu’entre les mots et son cerveau, comme ce matin entre les dossiers des affaires de la préfecture et son attention, comme cette nuit entre sa volonté de dormir et son pouvoir d’oublier, une question se posa : « Serait-elle ma fille, cette orpheline, élevée par la charité publique et dont l’an passé, j’ignorais encore l’existence ? Adrienne avait-elle dit vrai ? Que faire alors ? » Ah ! se taire d’abord évidemment. D’ailleurs, qu’aurait-il pu affirmer ? Où était la preuve ? Mon Dieu ! qu’un drame ne vînt pas s’insinuer dans son existence ouatée, si ingénieusement préservée des périls de la vie. Se taire, ne pas savoir, oublier la question ! Demain peut-être il n’y penserait plus. Mais demain elle serait là, la petite servante, et sa présence seule poserait l’énigme de sa ressemblance avec Marguerite que tout à l’heure il essayait de nier, mais qui, durant le déjeuner servi par Geneviève, le frappait jusqu’à lui couper l’appétit. À la question posée, il eût fallu répondre non, pour trouver le repos.
Ah ! répondre non, se débarrasser de ce cauchemar ! Bon Dieu ! il n’était pas habitué à la persécution des pensées obsédantes ! Il fallait chasser celle-là. Un sursaut d’énergie le secoua. Il interrogerait Geneviève, oui, cet après-midi même. Tout valait mieux que l’incertitude.
Il sonna et, comme il s’y attendait, elle parut.
— Voulez-vous allumer le feu ? demanda-t-il.
— Bien, monsieur.
Et, docile, elle prit trois bûches dans le panier, les disposa sur les fagots et resta un moment agenouillée devant le foyer pour surveiller la flambée.
Alors, d’un ton qu’il s’efforçait de rendre indifférent :
— Voici le premier hiver que vous allez commencer avec nous, Geneviève. Vous plaisez-vous ici ?
Elle leva la tête, surprise.
— Bien sûr, monsieur.
— Vous êtes très attachée à mademoiselle, je crois.
— Oh ! oui, monsieur ! Mademoiselle est si bonne ! C’est elle qui m’a habituée. Oh ! je ne voudrais plus la quitter maintenant ; ni monsieur, ni madame, ajouta-t-elle poliment.
— Alors, vous êtes heureuse ici ?
— Très heureuse, oh ! oui.
— Peut-être ne l’avez-vous pas toujours été, dit-il avec un tremblement léger dans la voix, qu’elle ne perçut pas.
— Oh ! à l’orphelinat, on n’était pas malheureuses.
— Et, avant l’orphelinat, où étiez-vous ?
— Chez nous, monsieur, à Paris ; avec maman.
— Vous vous rappelez votre mère ?
— Oh ! oui, monsieur. Comment pourrais-je oublier ma pauvre maman qui était si bonne, si jolie ! Oh ! je la vois encore avec ses cheveux très blonds, ses yeux bleus. Je l’entends pleurer quand nous avions faim !
— Vous avez eu faim et froid, ma pauvre enfant ! Vous étiez donc seules ?
— Oui, monsieur. Mon père nous avait abandonnées.
Le silence tomba. Il le rompit, essaya de conduire l’entretien jusqu’au point révélateur, sans éveiller le soupçon.
— Vous ignorez son nom.
— Oui, monsieur. J’étais trop petite. Je n’ai de lui qu’une petite bague qu’il avait donnée à ma pauvre maman.
— Et de votre mère, il ne vous reste rien ?
— Rien, monsieur, que son portrait. Il est dans ma chambre, dans un petit cadre que mademoiselle m’a donné ; et puis j’ai le nom de maman, car elle m’a reconnue. Je m’appelle Duval, comme elle.
— Pauvre enfant ! répéta-t-il, très bas !
Geneviève saisit l’intonation apitoyée.
— Monsieur est aussi bon que mademoiselle, dit-elle en levant vers son maître des yeux reconnaissants.
Il sut soutenir leur regard.
Mais elle, reprise par ses préoccupations de servante, balayait maintenant le marbre du foyer et demanda :
— Monsieur n’a plus besoin de rien ?
— Non, merci. Puis, d’un ton qu’il voulait rendre dégagé :
— Je vous ai fait de la peine peut-être, Geneviève, en vous interrogeant sur votre enfance qui fut douloureuse. Ne voyez dans mon indiscrétion qu’une preuve de l’intérêt que vous avez su nous inspirer, et de l’estime que vous avez su gagner. Nous désirons que vous vous sentiez (il allait dire de la famille), il se reprit et ajouta : de la maison.
— Monsieur est bien bon, dit-elle avec élan. Vraiment, monsieur n’a plus besoin de rien, avant que j’aille chercher mademoiselle au collège ?
— Non, mon enfant.
Et ce mot de bienveillance banale lui parut soudain empreint d’une ironie si cruelle qu’il s’arrêta, comme incapable de soutenir davantage son rôle de bon maître. Heureusement la porte s’était refermée, et Geneviève, le cœur ensoleillé par la sympathie qu’elle venait de rencontrer, vaquait maintenant aux devoirs de sa charge.
Il se leva, s’appuya à la cheminée, passa la main sur son front :
— Voyons, c’est impossible ! ces choses-là n’arrivent pas.
Un bruit de porte qu’on referme le tira de ses réflexions. Il s’approcha de la fenêtre, souleva le rideau. C’était Geneviève qui s’en allait attendre Marguerite.
Alors, à pas de loup, il sortit de la pièce. Nul bruit dans le vestibule. Armandine seule était dans la maison, occupée à la cuisine sans doute. Personne ne le verrait. À grandes enjambées, mais sur la pointe du pied, il enfila les escaliers jusqu’au second étage. Un instant, il s’arrêta devant une petite porte, tourna la poignée avec une délicatesse de cambrioleur et se trouva dans la mansarde claire et proprette, dont le petit lit de Geneviève occupait la moitié. Là, sur la cheminée, il y avait deux cadres. À pas feutrés, il s’approcha. Oui, il connaissait ces deux photographies.
De l’une jaunie et fanée par le temps, il avait aussi possédé un exemplaire, jeté au feu dans un jour de colère : c’était celle de sa maîtresse ; l’autre, toute neuve, c’était celle que Marguerite avait fait faire l’an dernier dans sa première toilette de bal. Mais était-ce bien Marguerite, n’était-ce pas Geneviève déguisée ? Dans un éclair de rage, il saisit le portrait ; il l’allait déchirer, quand une voix l’avertit que la moindre imprudence le perdrait. Alors, honteux, il s’en alla, redescendit son propre escalier avec la crainte d’y être aperçu par sa cuisinière, et, en proie à l’accablement profond qui suit les certitudes douloureuses, il rentra dans la pièce calfeutrée de tentures lourdes qui saurait garder le secret de ses délibérations.
Oui ! il n’en pouvait plus douter aujourd’hui. Geneviève était l’enfant dont Adrienne lui avait annoncé la naissance. Geneviève était son enfant. Car il savait à cette heure qu’il n’avait jamais soupçonné la fidélité temporaire d’Adrienne. Elle l’avait aimé, il en était sûr. Ce n’était plus la fatuité du jeune homme qui parlait en lui, c’était la raison profonde des souvenirs et du sentiment. D’ailleurs, s’il lui fallait une preuve, il l’avait. C’était la sœur de sa fille qu’il rencontrerait chaque matin dans sa maison. Plus qu’une ressemblance physique, pourtant si éclatante, il y avait entre elles l’attrait profond des natures semblables. Et si lui-même en cet instant où l’intruse faisait irruption dans le jardin bien clos, où il avait installé sa vie à l’abri des bourrasques, ne se sentait pas au cœur une colère durable, c’est qu’un étrange instinct de protection et de pitié pour sa propre chair, parlait plus haut que ses révoltes de bourgeois amoureux de bien-être et de tranquillité. Oui, c’était, il n’en pouvait douter davantage, sa propre fille qui le servirait ce soir à table, qui demain cirerait ses chaussures, nettoierait sa table de toilette, laverait son linge, et à laquelle il remettrait, en échange de ses services, deux petites pièces d’or !
— Mais c’est abominable ! s’écria-t-il.
Et une voix en lui-même murmura que cette rencontre imprévue avec son enfant, eût pu être plus abominable encore. Geneviève était pauvre, elle n’était qu’une servante ; mais elle était pure, mieux que pure : délicate et fière. C’était une fleur des champs, une églantine à qui la culture seule avait manqué pour atteindre sa grâce parfaite.
— C’est cela, pensa-t-il, je lui ferai donner de l’éducation, mais comment ? pourquoi ? sous quel prétexte ? Et puis elle ne peut rester ici, entre nos enfants et moi à sa vraie place, ni à sa place d’aujourd’hui. De place, elle n’en a point ici. Pauvre enfant ! Comment ai-je pu l’ignorer jusqu’à ce jour ? Comme on est dur à vingt-cinq ans ! Que faire maintenant ?
Jamais encore en sa vie de fonctionnaire habitué à débrouiller des affaires ennuyeuses, il ne s’était trouvé en présence d’un problème aussi rude. La misérable erreur de sa jeunesse, vénielle à ses yeux jusqu’à ce jour, s’imposait à son âge mûr, grosse de remords et de complications ! Qui pouvait prédire toutes les vicissitudes, tous les ennuis qu’allait engendrer la présence de Geneviève et l’affinité, trop explicable, qui l’unissait à Marguerite. À tout prix d’abord, il fallait empêcher que celle-ci connût jamais la raison secrète de cette affection qui la portait vers sa sœur. Rougir devant lui-même suffisait, mais rougir devant sa fille, être jugé par cette conscience droite et trop jeune pour être indulgente, assister au bouleversement de ce petit cœur tendre qui l’admirait, qui lui témoignait une si touchante confiance, cela il ne pourrait le supporter. Cette blessure il ne la méritait pas. Et que son fils non plus ne sût rien ! Mais demain, peut-être, ils sauraient…
Il fallait tout redouter de l’imagination de Geneviève, de cet espoir qui la hantait encore de retrouver son père. Ne s’était-il pas trahi tout à l’heure ? Qui sait si Geneviève n’avait pas déjà aperçu son étrange ressemblance avec Marguerite ? Peut-être son attention était-elle aux aguets de toute preuve capable de corroborer les soupçons qui déjà avaient pu germer dans son esprit tendu par un désir immense et fou, que la réalité, hélas ! venait de démontrer sage et réalisable. Et si la perspicacité de la jeune fille était encore endormie, comme il était possible, elle pouvait s’éveiller au moindre fait. Ah ! il ne s’était que trop livré, déjà ! Oui, le plus tôt possible, il fallait éloigner Geneviève de cette famille qui était presque la sienne, et que sa présence risquait de désunir.
Comment faire ? Il n’avait pas l’habitude de s’occuper des domestiques. Il serait facile assurément d’exploiter l’animosité latente de sa femme (explicable, elle aussi, par les mêmes causes qui produisaient la sympathie de Marguerite), et de l’amener à renvoyer sa femme de chambre. Mais la bassesse de ce procédé le dégoûta.
Non ! ce qu’il fallait, c’était éloigner Geneviève en douceur, en assurant son avenir, sous le prétexte de l’intérêt qu’avait éveillé, chez ses maîtres, la supériorité de sa nature sur sa condition. Oui, c’était là l’unique solution qui lui permettrait à lui de retrouver la quiétude de sa vie, et le repos de sa conscience. Mais, pour atteindre ce résultat, la collaboration de sa femme lui serait nécessaire. Réflexion faite, il ne pouvait douter de trouver en elle un appui fidèle. Sans doute, le moment de la confession serait aussi pénible pour elle que pour lui, mais elle le jugerait du moins avec l’indulgence de sa conscience de bourgeoise et de mondaine, d’épouse élevée dans le respect du droit de l’homme, et le mépris de la femme de plaisir. Si parfois il l’avait jugée prisonnière, trop volontaire, des préjugés de sa classe, il bénit à cet instant l’étroitesse de vues de sa compagne qui ferait d’elle son alliée la plus sûre. La pensée de l’aide qu’il allait trouver en elle dans ce mauvais pas lui fut infiniment douce. D’ailleurs, comment aurait-il pu lui cacher plus longtemps le sujet d’une angoisse que déjà elle avait devinée ? Il avait pris avec elle la confortable habitude des confidences. Se souvenait-il d’un souci dont sa faiblesse n’eût offert aussitôt le partage à sa femme ? Non, il ne lui cacherait rien. Dès ce soir, elle saurait tout.