La vie tragique de Geneviève/Partie 1/Chapitre 07
VII
Lorsque Geneviève, le lendemain matin, reçut le courrier des mains du facteur, elle reconnut, sur une enveloppe bleu pâle, une écriture qui fit battre son cœur. Vite elle mit la lettre dans sa poche et, dès qu’elle fut libre, monta dans sa chambre pour la lire avidement.
« Vous m’avez rendu bien triste, hier, chère mademoiselle Geneviève, en vous sauvant au moment où je me réjouissais de vous offrir le bouquet que j’avais fait fleurir pour vous toute la semaine. Si vous n’avez pas voulu monter, c’est qu’apparemment vous nourrissez de la méfiance à mon égard. C’est bien cela qui me cause de la peine. Je vous assure que je suis un honnête garçon comme vous êtes une honnête fille, et que vous n’avez rien à craindre de moi. Il est vrai que, jusqu’ici, je ne vous ai guère parlé mariage, car j’estime qu’il faut se bien connaître avant d’en venir à cette décision. Il faudrait donc nous rencontrer plus souvent, pour savoir si nous nous convenons. Il est bien vrai que je n’ai pas encore vu de jeune fille qui me plaise autant que vous, et j’aimerais croire que de votre côté vous pensez de même à mon égard. Ne pourriez-vous demander à vos patrons la permission d’aller aux cours du soir de l’Hôtel de Ville ? On pourrait s’y retrouver dans la semaine, car le dimanche me semble bien lointain.
» Faites-moi réponse le plus tôt possible. Il me tarde tant de revoir vos jolis yeux ! Ne me faites pas trop languir.
» Celui qui vous est tout dévoué. »
Suivait une signature à peu près illisible, mais comment Geneviève se serait-elle arrêtée à ce détail ? Le nom indéchiffrable rayonnait dans son cœur.
Elle sourit au souvenir de Bernard. Elle était aimée, recherchée en mariage, déjà ! Elle sourit à l’image jolie que lui renvoyait le petit miroir posé au-dessus de sa commode. La vie lui sembla belle et douce. Ici, tout le monde était bon pour elle, et là-bas, dans l’atelier, où le beau bois doré s’allongeait sur l’établi, quelqu’un pensait à elle en faisant voler sous son rabot les copeaux blonds légers comme des boucles. Oui, elle était heureuse ! Soudain, ses yeux s’assombrirent. Lui faudrait-il quitter cette petite chambre ? cette demeure où elle avait rencontré mieux qu’une amie : un être à admirer et à servir ? Pour vivre avec Bernard, devrait-elle vivre loin de Marguerite ? D’un élan passionné son cœur répondit non. Marguerite. c’était la bonté, la grâce, la musique, toutes les choses qui font la vie belle. Avec elle, par elle plutôt, Geneviève voyait s’entr’ouvrir un monde où les rêves et les aspirations vagues de son cœur devenaient des réalités. Marguerite, c’était une source intarissable et fraîche de vie nouvelle. Non, Geneviève ne saurait plus la quitter.
Et cependant, elle aimait Bernard. Lui aussi était l’inconnu : un inconnu délicieux et troublant. Oh ! que ne pouvait-elle les garder l’un et l’autre ! Des combinaisons s’ébauchèrent dans sa petite tête, penchée sur la lettre ; son front blanc se fronçait sérieux, tandis que ses joues restaient toutes roses d’émoi. Un timbre électrique la fit sursauter.
« Madame ! »
En hâte elle glissa la lettre dans le tiroir de sa petite table et dégringola l’escalier.
Dans la salle à manger où elle arriva essoufflée, madame Varenne faisait la toilette des plantes vertes. D’un geste brusque elle indiqua à sa bonne le désordre de la table où demeurait encore la vaisselle du premier déjeuner. Geneviève, qui se sentait fautive, obéit en hâte. Dans ses allées et venues, elle rencontra le regard sévère et scrutateur de sa maîtresse. Il n’y avait plus aucune bienveillance dans cet œil bleu qu’une expression inaccoutumée de soupçon et de colère faisait presque noir.
« Mon Dieu ! qu’y a-t-il ? » se demanda Geneviève qui sentit peser sur chacun de ses mouvements, ce regard nouveau, tout chargé d’animosité. « Peut-être madame a-t-elle appris que j’ai vu Bernard. Comme elle a l’air fâché ! » Et souple, rompue à l’obéissance, craintive des reproches, elle s’appliqua aux besognes que chaque matinée ramenait.
« Henri a la berlue, se disait madame Varenne, maintenant assise dans une bergère du salon. Hier le costume pouvait prêter à la confusion, car Marguerite et Geneviève sont presque de même taille et, de loin, leur chevelure et leur teint semblent pareils ; mais aujourd’hui… aujourd’hui ? Oui, il reste peut-être une vague ressemblance. Mais… mais, murmurait une voix plus intime, ton mari a reconnu sa maîtresse dans la mère de sa servante, il a comparé les âges et les dates, et il est évident pour lui que Geneviève est la fille de cette dernière maîtresse, sa fille !
» Sa fille ? Ah ! non, par exemple ! La fille d’une maîtresse n’est pas la fille d’un homme au même titre que celle d’une épouse. Et puis, l’ai-je connue, moi, cette maîtresse ? Henri est un imaginatif, il s’est monté la tête. Ah ! il aurait pu me taire ses doutes. Certes, je savais bien qu’il avait eu des femmes avant notre mariage, mais que, maintenant, il prétende retrouver une fille dans ma domestique, cela je ne saurais l’admettre. Il a perdu la tête, il ne sait ce qu’il dit… »
Et elle continua ainsi, tandis que ses doigts agiles maniaient l’aiguille, à exhaler sa rancune de femme légitime, gardienne du foyer et du bien-être familial ! Car si elle fût descendue tout au fond de sa conscience, elle y aurait trouvé, tapie dans un recoin, la crainte que la soudaine intrusion de la fille naturelle ne vînt diminuer leur part de confort. Pour apaiser ses absurdes remords, Henri ne trouvait qu’un remède : le départ de Geneviève pour un pensionnat à l’étranger. « Elle y recevra l’instruction qui lui a manqué, avait-il dit, et pourra devenir institutrice ou gouvernante ; puis je lui constituerai un petit avoir, et elle s’établira loin de nous. »
La perspective de ces dépenses imprévues révoltait la mère de famille prévoyante, habituée à prélever sur les revenus de la famille une petite épargne qui venait accroître le capital héréditaire, précaution bien nécessaire en un temps où le prix de la vie augmente chaque année ! Encore si on avait été certain d’avoir à réparer une injustice, mais consentir ce sacrifice pour calmer une imagination affolée !
Et la jalousie qu’elle n’avait pas osé montrer à son mari ajoutait : « Faut-il qu’il ait aimé cette femme pour que, vingt ans après, il soit ainsi bouleversé par un souvenir ! »
Henri Varenne rentra de son bureau avec une figure crispée que la gaieté de Marguerite ne parvint pas à éclaircir. Sa femme, durant le déjeuner, rencontra son regard qui cherchait au doigt de Geneviève la bague absente, et qui, alternativement, se posait sur les deux jeunes filles pour un nouvel examen, dont le résultat laissa son front plus préoccupé et plus sombre.
« Il faut que cela prenne fin, le plus tôt possible », décida madame Varenne. Elle ignorait encore comment cette fin viendrait, mais dès lors elle la voulut avec son obstination de femme habituée à gouverner les siens d’autant plus sûrement qu’elle était sans colère et sans doute.
Le hasard allait la servir en lui laissant le champ libre au moment où le prétexte désiré se présenterait.
Le courrier du soir apporta à M. Varenne l’annonce de la maladie soudaine d’une tante qui vivait dans le centre de la France et dont il était l’unique héritier. Il télégraphia pour obtenir un supplément de nouvelles et décida de partir le lendemain si la gravité de l’état de la malade lui était confirmée. Bien que la mort éventuelle d’une parente qu’il voyait rarement ne pût chasser, par un émoi profond, le trouble de ses pensées, cependant la possibilité d’un départ prochain, la nécessité d’avertir son chef, d’assurer le service, modifièrent un peu le cours de ses préoccupations. Surtout il éprouva l’indicible soulagement d’ajourner la solution, de déposer un moment ce fardeau de soucis sur la raison de sa femme : « Tu réfléchiras à tout cela, ma chérie, lui dit-il le soir, et dès mon retour nous prendrons un parti. Combien je te suis reconnaissant de ton indulgence et de ton assistance. Quelle précieuse amie j’ai en toi ! »
La dépêche attendue arriva le lendemain matin et Varenne partit à midi.
Geneviève n’avait pas encore répondu à Bernard. Un moment l’idée lui était venue de montrer sa lettre à Marguerite, mais elle avait vu celle-ci attristée du départ de son père, de la mort probable de sa tante, et s’était fait scrupule de l’ennuyer de ses propres affaires. Ainsi tout absorbée par le premier éveil de l’amour, elle ne soupçonna rien du drame que sa présence soulevait autour d’elle. Peut-être, si son intelligence eût été libre, se fût-elle demandé pourquoi son maître prenait soudain un intérêt étrange à sa petite personne, et pourquoi les regards de madame Varenne se chargeaient de colère à sa vue. Peut-être aussi se fût-elle aperçue que son costume bleu la faisait toute semblable à Marguerite. Mais son imagination qui jadis, si souvent, avait travaillé à vide sur le mystère de sa naissance, semblait endormie aujourd’hui que la réalité se dévoilait lentement ; ou plutôt, absorbée par une autre pensée, elle passait aveugle, devant les faits présents. Romanesque, exaltée, nature inculte et riche, Geneviève ne possédait pas l’esprit d’observation qui seul eût pu lui servir de fil conducteur au milieu des événements qui allaient se dérouler et qu’elle subirait sans les comprendre.
Elle se demandait ce qu’elle devrait répondre à Bernard et, comme lui, trouvait le dimanche lointain. Ah ! si elle avait pu aller aux cours du soir ainsi qu’il le lui proposait ! Cette idée chemina si bien dans sa petite tête qu’en revenant du collège où elle avait accompagné Marguerite après le départ de M. Varenne, elle fit un détour pour passer devant l’Hôtel de Ville. Elle trouva sans peine les affiches de l’Association Philotechnique et vit que le même soir elle pourrait assister à un cours de français. « Comme ce sera bien ! se dit-elle. En même temps, je perfectionnerai mon orthographe ! »
Elle entra dans un bureau de tabac, acheta une carte postale et avertit son ami.
Elle eut un petit frémissement de crainte en jetant sa carte dans la boîte. Bernard l’attirait et l’effrayait à la fois, comme un chemin périlleux, qui conduit à un paradis défendu. Aujourd’hui, le désir de s’aventurer un peu plus près du jardin fermé faisait commettre à Geneviève une action qui n’était pas tout à fait droite, et elle se préparait à la conclure par un mensonge. Une rougeur légère colora ses joues, mais la carte était dans la boîte où nul n’avait le pouvoir de la prendre, sauf celui qui la porterait à son destinataire. Le premier pas vers l’irréparable malheur était accompli.
Elle se hâta pour rattraper le temps perdu et fut confuse en arrivant à la maison d’entendre Armandine lui dire que madame l’avait appelée et l’attendait en haut.
Froide et blonde dans le peignoir clair qu’elle n’avait pas encore échangé pour la robe d’après-midi, madame Varenne était assise sur un fauteuil bas. Sa main droite ouverte s’appuyait sur une table et Geneviève n’aperçut pas le feuillet bleu pâle caché sous les doigts blancs.
— D’où venez-vous ? interrogea madame Varenne.
— J’ai passé devant la Mairie, avoua Geneviève, pour y lire les annonces des cours du soir.
Elle hésita devant l’attitude sévère de sa maîtresse, puis bravement :
— J’espérais que madame voudrait bien me permettre d’assister quelquefois au cours pour que je puisse m’instruire un peu.
— Et parce que ces cours vous fourniraient un bon prétexte pour vos rendez-vous de nuit.
La voix méchante détacha les derniers mots.
— Oh ! madame, s’écria Geneviève consternée.
Lentement madame Varenne souleva sa main tandis que ses yeux fixaient la servante avec une étrange expression de triomphe.
— Vous reconnaissez cette lettre ? dit-elle enfin.
Geneviève baissa la tête.
— Vous ne fermez pas assez bien vos tiroirs, ma petite, continua madame Varenne. Je n’ai eu qu’à ouvrir celui de votre table pour apprendre que vous étiez une hypocrite. Vous nous avez tous trompés ici, où vous étiez traitée avec un excès de faveur. Ma fille faisait de vous une amie, je vous ai témoigné une grande confiance. Aujourd’hui, je dois reconnaître que vous êtes indigne des bontés que nous avions pour vous ; oh ! vous n’avez pas été longue à vous déniaiser ! À peine sortie de l’orphelinat, vous avez déjà un amoureux, un amant peut-être.
— Non ! non ! cria Geneviève, même je n’ai plus envie de l’épouser.
— Comment, vous en avez déjà assez ! Marcheriez-vous sur les traces de votre mère ?
— Oh ! fit Geneviève dans un sursaut.
Et, la figure enfouie dans son tablier, elle sanglota éperdument.
— Bref, je ne peux plus laisser ma fille en contact avec vous ! vous allez partir.
Geneviève releva la tête, montra un visage rouge et bouffi, des yeux noyés de pleurs que la stupeur sécha soudain.
— Partir !
Sa voix s’étrangla.
— Oh ! Madame, non, non, ne me renvoyez pas. Vous ne savez pas. Je voulais justement lui dire que je ne voulais pas quitter mademoiselle. Madame, je vous promets de ne pas aller aux cours du soir. Oui, c’était un vilain mensonge que je faisais là. J’aime le voir aussi lui. Mais ça m’est égal, je ne le verrai plus. Ne me renvoyez pas. Laissez-moi auprès de mademoiselle. Oh ! je l’aime comme si elle était ma sœur !
Elle joignit les mains et tomba à genoux ; mais ses yeux implorants se baissèrent épouvantés devant l’expression implacable du visage de madame Varenne.
— Ma fille, votre sœur ? Vous vous oubliez. Oui, il est vrai que mademoiselle avait pour vous presque de l’amitié.
— Oh ! oui, sanglota l’enfant.
— Mais, et les mots tombèrent espacés et durs, elle ne vous connaissait pas. Quand elle vous connaîtra, elle ne vous aimera plus.
— Oh ! fit Geneviève d’une voix étouffée, comme si un poids écrasant fût tombé sur sa poitrine.
— Vous allez partir, répéta madame Varenne qui tenait sa victoire. Montez dans votre chambre et faites vos paquets. Je vous conduirai moi-même au refuge des sœurs Saint-Charles. La directrice vous renverra à l’orphelinat ou vous placera ailleurs.
Geneviève se tordit les mains.
— Oh ! pardon, madame, implora-t-elle encore dans un gémissement.
— Armandine vous aidera à faire votre malle. Nous allons quitter la maison immédiatement.
Et madame Varenne appela la vieille cuisinière qui, d’en bas, avait entendu toute la scène.
Armandine était une grosse normande illettrée, habile aux sauces, un peu ronchonne, dont l’ample corsage cachait un cœur tendre. Elle aussi avait pris Geneviève en amitié, et les rides de sa large figure tremblaient lorsqu’elle arriva dans la chambre d’exécution.
Elle eut un coup d’œil pitoyable pour Geneviève à terre, mais raffermit sa voix pour lancer : « Oh ! c’est laid de tromper son monde comme ça, la gamine » ; puis, croyant entrer dans les desseins de sa maîtresse, elle commença son plaidoyer.
— Pour sûr que c’est vilain de courir après les garçons ; mais si madame voulait lui pardonner, j’crois ben qu’elle ne recommencerait pas. C’est léger, madame, c’est un peu roué, mais c’est pas mauvais, mauvais pour dire. C’est jeune, quoi ! On a tous été jeunes. Non, elle ne voudrait plus recommencer. Et puis je m’en charge moi de l’empêcher. J’veillerai sur elle. Je la tiendrai, et serré encore ! Peut-être bien que madame réfléchira.
Mais la vieille femme perdit toute contenance quand la voix de sa maîtresse lui coupa la parole :
— Je vous ai priée de monter, Armandine, pour aider Geneviève à faire sa malle et non pour me donner des conseils dont je n’ai que faire. Je ne veux plus revoir cette fille chez moi. Mademoiselle ne la trouvera pas à son retour. Est-ce compris ? Vous avez une demi-heure pour ranger ses affaires et aller chercher une voiture.
— Allons, ma pauvre petite, dit doucement Armandine, levez-vous et venez avec moi.
Mais Geneviève se dressa soudain sans s’appuyer sur la main secourable. Ses yeux luisaient sous la brume rouge des larmes.
— Vous ne voulez pas me pardonner, madame. Vous me chassez ; pourtant je vous aurais juré de ne plus revoir Bernard.
Madame Varenne haussa les épaules.
— C’est bien, madame, fit l’enfant d’un ton résolu. Venez, Armandine.
Et, précédant la vieille femme, elle monta dans sa chambre.
Fiévreusement, elle vida les tiroirs dans sa malle. Armandine doucement l’encourageait. « Pour sûr qu’on ira vous reprendre, ma petite. Mademoiselle intercédera pour vous et monsieur est meilleur que madame. Ne vous découragez pas. » Geneviève ne répondait pas. Entendait-elle ?
— Je vais chercher mes souliers dans la cuisine pendant que vous arrangez ma robe, dit-elle très vite.
Puis, d’un geste furtif, elle saisit sur la cheminée le portrait de sa mère et descendit l’escalier.
Elle pénétra dans la cuisine, passa dans le jardin et à pas de loup s’avança vers une petite porte qui donnait sur le faubourg. Doucement elle tira le verrou, puis sans regarder derrière elle s’enfuit dans la direction de la ruelle du Four-à-Pain. Elle était sûre de reconnaître la fenêtre où fleurissait un bégonia…
Lorsque Armandine inquiète descendit, elle poussa un cri perçant et, aux reproches de sa maîtresse, elle répondit cette fois, perdant tout sentiment d’obéissance :
— Ah ! bon Dieu ! madame ; une petite si gentille, qu’en aurez-vous fait ? Elle est bien perdue maintenant, la pauvre !
— Eh ! bien tant pis, murmura madame Varenne. Elle ne reviendra pas !
Lorsque Marguerite rentra une heure plus tard, elle fut atterrée d’apprendre la fuite de Geneviève. L’attitude de sa mère lui fit soupçonner un mystère et son esprit travailla sur les événements inattendus et suspects qui venaient de se passer.