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La vie tragique de Geneviève/Partie 1/Chapitre 08

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VIII

L’avenue montait déserte et blanche sous les arbres dont les fines ramures noires, bordées d’hermine, semblaient toucher presque un ciel bas, ouaté de gris, d’où s’échappaient les lents flocons annonciateurs des rafales.

Une forme brune, encapuchonnée jusqu’aux pieds se hâtait vers une des maisons silencieuses, et laissait sur la neige molle le sillage de ses petits pieds. Dans l’antichambre tiède, le manteau sombre tomba, et Marguerite parut, les joues roses, un peu de poussière blanche mêlée à ses boucles d’un beau châtain doré.

— Tu n’as pas pris mal ? demanda le père affectueux qui ouvrait la porte de son cabinet de travail.

— Point du tout ! Mais je vais me réchauffer chez toi, si tu veux bien, papa.

Et, devant le foyer brûlant, elle s’allongea à demi sur une chaise basse, les mains croisées derrière la tête, les pieds au feu, toute au bien-être de la chaleur qui s’insinuait dans ses membres. Varenne la regarda avec tendresse : qu’elle était jolie ainsi, dans cette pose enfantine qui révélait sa naissante grâce de femme ! Mais il vit soudain le sourire des lèvres roses s’effacer ; Marguerite dénoua ses bras, se ramassa sur elle-même, posa son coude sur ses genoux et, le menton dans sa main gauche, parut réfléchir.

— À quoi penses-tu maintenant ? demanda-t-il.

D’une voix très basse, elle répondit :

— À Geneviève.

— À Geneviève, répéta-t-il, surpris.

— Oui, voilà plus de quinze jours que je ne l’ai aperçue.

— Tu la vois donc ?

L’interrogation devenait presque sévère.

— Oh ! non, papa ! deux ou trois fois seulement sur le chemin du collège nous nous sommes rencontrées, et nous avons échangé quelques mots. La première fois, elle osait à peine venir à moi ; mais elle avait un sourire heureux. La dernière fois, je lui trouvai l’air triste, et comme je lui demandais pourquoi, elle eut des larmes plein les yeux et ne répondit pas. Depuis, j’ai eu du souci pour elle et ce matin, je me suis réveillée en rêvant qu’elle m’appelait à son aide. Est-ce la mélancolie de ce grand linceul blanc, tombé sur nous aujourd’hui, je ne sais, mais j’ai le cœur encore oppressé de ce cauchemar. Il me semble qu’elle est seule, qu’elle est malade peut-être, qu’elle a besoin de moi… et je ne sais où aller la trouver.

— Petite tête qui travaille ! fit le père en caressant les cheveux où brillaient encore quelques gouttes d’eau.

Puis, plus grave :

— Tu n’avais pas encore parlé de ces rencontres, mon enfant ?

— À qui les aurais-je racontées, papa ? Pas à maman qui l’a chassée si cruellement. À toi ? Oh ! je sais bien que tu as été fâché de son renvoi ; mais je ne voulais pas te dire une chose que je n’avouais pas à maman. Aujourd’hui, c’est plus fort que moi, sa pensée m’obsède. Père, crois-tu qu’elle soit malheureuse ? Où pourrai-je la voir ?

— Malheureuse ? c’est bien possible : mais elle t’intéresse donc beaucoup cette Geneviève ? ajouta-t-il sans répondre à la deuxième question de sa fille.

— Papa, comment t’expliquer cela qui m’étonne moi-même ? J’ose à peine te le dire, la maison me semble vide depuis qu’elle n’est plus là. Je croyais que j’avais pour elle seulement de la bienveillance et un peu de reconnaissance pour le soin de ses services ; depuis son départ, je sais que je l’aimais comme une amie. Oui, c’est pour cela que je n’ai pas voulu que la nouvelle femme de chambre m’accompagnât dans mes sorties. Tu sais bien quelle discussion nous avons eue avec maman, à ce sujet. Je n’ai pas cédé, pas obéi pour la première fois de ma vie ; je ne voulais pas qu’une autre prît à mes côtés la place de Geneviève. Ainsi, c’est surtout depuis qu’elle n’est plus ici, qu’elle a cessé d’être une servante à mes yeux. Je ne vois plus en elle que la petite compagne qui accomplissait pour moi volontiers toutes les besognes fatigantes ou ennuyeuses, et je l’aime davantage. C’est comme un lien mystérieux qui se serait noué depuis son absence entre elle et moi. Et, cependant, nous avons échangé très peu de paroles lorsque nous nous sommes rencontrées, mais…

— Mais ? interrogea-t-il avec une anxiété dont il n’était pas maître, et qui lui faisait prolonger un entretien qu’il eût voulu rompre, tandis qu’assis à son bureau, le dos tourné, il feignait de tailler son crayon au faible jour de la fenêtre.

— Papa, ne trouves-tu pas qu’un mystère entoure Geneviève ?

— Moi ? Pas du tout.

— Oh ! si. Elle ne ressemble pas aux autres filles du peuple. Il y a chez elle une délicatesse de manières, une grâce de sentiments qui doivent lui venir d’ailleurs. Ah ! je sais bien qu’elle a mal fait en se sauvant, en partant avec un… garçon ! Seulement, rien ne m’ôtera de l’idée qu’elle a agi poussée par un grand désespoir !

— Ma chérie, tu te montes l’imagination, et je n’aime pas à te voir penser ainsi à une fille qui a mal tourné en somme, et à qui tu as commis la faute de t’attacher trop profondément.

— Mais n’est-ce pas cet attachement lui-même qui est étrange et mystérieux, père ? N’est-ce pas étrange que moi, qui blâme sa conduite, je n’aie pu détacher d’elle ni ma pensée, ni mon affection ?

— Tu es romanesque, ma petite, et l’acuité de ta sensibilité ne m’inquiète pas pour la première fois.

— Ah, père !

Ces mots furent dits avec une telle intonation de reproche et de douleur que Varenne, oubliant sa prudence, se retourna soudain.

Marguerite le regardait et, dans ses yeux bruns, brillait une angoisse.

— Qu’as-tu, mon enfant ? À quoi penses-tu ? s’écria-t-il bouleversé.

— Oh ! papa, il faut que je te dise cela… et je n’ose pas. C’est fou, c’est coupable, peut-être, mais cela m’étouffe, vois-tu !

— Mon enfant !

— Tiens, tu ne le diras à personne. Eh ! bien, la première fois que j’ai revu Geneviève, je pensais à elle, et je m’étonnais de ne l’avoir pas encore rencontrée, lorsque je tourne les yeux de l’autre côté de la rue et, dans une glace, en face de moi, j’aperçois…

— Geneviève ?

— Non, père, et c’est cela qui est affreux ; pas Geneviève, moi-même dans mon costume bleu de l’an dernier ! Oh ! j’ai eu un coup là !… et depuis, depuis,… j’ai pensé… non, je ne peux pas te dire, père.

Elle pleurait maintenant, la tête dans ses mains, puis, ayant attendu peut-être une parole qui n’était pas venue, elle reprit :

— J’ai réfléchi à ce départ inexplicable, à la conduite de maman, à la peine que tu as éprouvée toi, papa, je l’ai vu… Je me suis souvenue du trouble où t’avait plongé l’histoire de la bague qu’elle porte au doigt, et des regards que depuis ce jour tu jetais sur elle et sur moi, alternativement ; par elle, j’avais su que tu l’avais interrogée sur sa petite enfance, et je me suis demandé…

Ses yeux rougis se levèrent et rencontrèrent le visage pâle et contracté de Varenne. Leur interrogation fut insupportable au père. Il se leva, posa doucement les mains sur les yeux angoissés qui fouillaient sa conscience et, appuyant contre lui la tête de sa fille, il murmura :

— Tais-toi, Marguerite, tais-toi, ma pauvre petite !

Elle se dressa d’un bond :

— C’est donc vrai !

Il l’étreignit sans répondre et, tandis qu’elle pleurait contre son cœur, il étouffa le sanglot. qui lui montait à la gorge.

— Eh ! le sais-je moi-même, ma petite fille ! Ces choses ne sont pas de ton âge ! Pardonne-moi. Je suis bien malheureux aussi, va, depuis ce départ.

Un long moment il la garda dans ses bras. Oh ! qu’elle ne levât pas encore ses yeux vers lui, des yeux nouveaux de reproche et de peine qu’il ne connaissait pas !

Triste, elle se détacha et lentement revint s’asseoir devant le feu.

Après un silence, elle demanda :

— Père, l’as-tu cherchée ? Sais-tu où elle demeure ?

Il ne songeait plus à mentir. Oui, il l’avait fait rechercher sous prétexte de lui payer ses gages. Il les lui avait envoyés avec une petite somme supplémentaire ; il essaierait de la marier avec Bernard ; mais il n’était pas encore intervenu de crainte d’éveiller des soupçons.

— Père, il faut aller la retrouver maintenant, et lui dire pourquoi. Puis elle reviendra ici, si elle veut, ou bien elle épousera son ami.

Alors, lui si habile aux solutions dilatoires, il s’entendit répondre :

— Tu as raison, j’y vais.

Et il sortit.


La nuit tombait ; les becs de gaz voilés par un essaim de papillons blancs projetaient une lueur blafarde sur le tapis de neige étendu sur la terre. Dans la rue étroite aux petites maisons basses, M. Varenne frappait à une porte close. Une lumière brillait à une fenêtre. Était-ce celle-là ? Il répéta son appel.

La fenêtre enfin s’ouvrit, et une figure de femme âgée parut.

— Monsieur Maurice Bernard ? Ah ! ben, vlà quinze jours qu’il est parti à Paris. On a vendu ses meubles ce matin.

— Et sa compagne ? articula le conseiller.

— Elle est partie aussi. C’est-y que vous vous intéressez à elle ? Alors, vous venez trop tard ! Elle a langui, elle a attendu, et puis ce matin elle s’en est allée aussi, sans rien dire à personne. C’est bien malheureux que vous ne soyez pas venu plus tôt !

Et la croisée se referma.

Lentement, dans la neige qui alourdissait sa marche, sous les flocons qui tourbillonnaient maintenant autour de lui, Henri Varenne revint sur ses pas.

« C’est bien malheureux que vous ne soyez pas venu plus tôt ! » Ces mots tombés sur son cœur comme une pierre l’oppressaient d’un poids qu’il ne pourrait plus soulever. Jamais plus, à l’avenir, il ne plongerait ses yeux dans le clair regard de sa fille, obscurci d’une peine causée par lui. Que n’eût-il pas donné pour retrouver l’autre fille, pour qu’elle lui rendît la confiance candide et sans tache de celle qui l’attendait ! Oh ! si son pas découragé avait pu s’arrêter ! Jamais, jamais la neige des années ne tomberait assez épaisse pour ensevelir son regret amer…