La vie tragique de Geneviève/Partie 2/Chapitre 01
DEUXIÈME PARTIE
I
L’employé du grand bazar venait de partir et, dans la pièce étroite où il avait déposé les meubles indispensables : un lit de fer, une table, un buffet de bois blanc, deux chaises, un fourneau et un petit fauteuil d’osier pour bébé, une jeune femme achevait de ranger ce pauvre ménage, acheté avec ses dernières économies. Elle avait un peu plus de vingt ans et elle était fraîche et jolie, car jusqu’alors elle avait été presque toujours bien nourrie ; mais, un pli sombre entre les sourcils et l’expression effarouchée de ses beaux yeux bruns révélaient que la vie lui avait été dure parfois. Une fillette de deux ans à peine, pendue à sa jupe, gênait tous ses mouvements. Elle l’enleva dans ses bras, l’assit sur un morceau de tapis acheté d’occasion, et lui donna une poupée de caoutchouc que l’enfant se mit à mordiller, comme un petit chien une balle de son. C’était une fillette toute menue, avec des yeux noirs trop grands dans sa figure jaunâtre, un peu vieillotte, comme tirée déjà par le souci. Son aspect souffreteux contrastait avec la fraîcheur de sa mère, et cependant le tapis sur lequel elle jouait, le petit fauteuil d’osier, la poupée, attestaient que celle-ci, malgré sa pauvreté, lui voulait donner un peu de ce bien-être que les petits des riches trouvent dans leur maison. C’était par amour que cette mère s’enfermait ainsi dans cette mansarde, afin que sa fille du moins y fût soignée par elle, au lieu d’être livrée plus longtemps aux mercenaires qui l’avaient laissée dépérir.
Geneviève, pour se donner du cœur, chantonnait maintenant en faisant le lit qu’elle partagerait avec sa fille, en serrant dans l’étroit buffet le peu de linge et les quelques assiettes strictement nécessaires à leurs pauvres besoins.
Pour la première fois d’ailleurs, elle allait être chez elle et, si étroit que fût ce coin d’étage qu’on lui avait loué très cher, elle éprouvait une espèce de joie à s’y sentir libre ! Le souvenir d’une autre chambre où elle avait cru trouver le bonheur traversa sa mémoire. La ride que la peine avait tracée à son front se creusa, et une lueur de colère passa dans son regard timide : « Ah ! le gredin, murmura-t-elle, dire qu’en ce moment, il boit et fume, je ne sais où avec des camarades, et déclame sur les injustices sociales, sans se soucier de nous deux dont il a fait la misère ! » Elle frémit au souvenir des heures et des mois atroces vécus après le lâche abandon : la fuite éperdue à Paris où elle espérait retrouver la trace de son séducteur ; la solitude dans la foule de la grande ville, les horreurs du bureau de placement, la dissimulation de sa grossesse au cours du service qu’elle avait pris chez des bourgeois, la découverte de son état, l’aveu, le départ. Puis après toutes ces angoisses, six mois de calme enfin, passés au Refuge des femmes enceintes, à la Maternité, au Vésinet, et à l’asile où elle put nourrir son enfant ! Durant cette trêve maternelle, traversée pourtant par les souffrances de l’enfantement, elle cessa d’être pourchassée par l’effroi du lendemain ; des paroles d’encouragement réchauffèrent son cœur ; elle se reprit à sourire au sourire inconscient de son bébé dont elle baisait avec amour les petits pieds potelés, et elle oublia quelquefois sa destinée tragique de fille sans père devenue mère d’une enfant abandonnée. Au moment où son âme fatiguée se détendait dans la douceur de ce repos, elle fut durement rejetée dans la lutte, car l’heure de son départ avait sonné à l’horloge de l’administration. La générosité municipale lui avait accordé quatre mois de répit pour assurer la vie de sa petite fille, et maintenant que celle-ci commençait à tendre vers sa mère ses menottes adorées, le règlement les expulsait, les séparait l’une de l’autre. Comment aurait-elle pu travailler avec un bébé qui réclamait des soins incessants ? Elle fit comme les autres : elle confia sa fille à une étrangère et s’en alla elle-même parmi des étrangers. Le hasard permit qu’elle y fût bien traitée et bien payée ; mais elle pleura souvent après avoir donné son lait à l’enfant qui l’achetait. Ce fut seulement lorsqu’il fut sevré qu’elle put courir embrasser sa fille. Elle revint plus triste de ce voyage. Nénette ne profitait pas. La nourrice cependant envoyait régulièrement des nouvelles et comptait à la mère des morceaux de savon à faire croire que la petite changeait de linge chaque jour. Un matin Geneviève reçut une lettre alarmante d’une voisine et, arrivée à l’improviste, cette fois, trouva Nénette sale, rongée de vermine, fiévreuse et gravement malade d’une entérite. Toute au besoin de sauver sa fille, elle ne la quitta plus ; envoya une dépêche à ses patrons et décida de la garder avec elle à Paris. Elle savait coudre, elle coudrait, elle vivrait de rien s’il le fallait, mais elle gagnerait assez pour donner à Nénette le lait et les œufs qui lui étaient nécessaires ; elles ne seraient plus séparées et, si elles ne pouvaient vivre, elles mourraient ensemble du moins.
Ses anciens maîtres, apparentés à de riches industriels du Sentier, lui donnèrent quelques adresses pour des magasins. Geneviève espère aujourd’hui que ces travaux, ajoutés à ceux qu’elle pourra exécuter pour la clientèle particulière, lui permettront de remplir le double devoir qui, par l’absence du père, lui incombe aujourd’hui, de gagner la vie de sa fille et de l’entourer de soins. Elle attend d’un instant à l’autre la machine à coudre qu’elle paiera à la semaine, car, maintenant qu’elle a acheté les meubles et donné son premier terme de loyer, comme les pauvres gens qui n’ont point de crédit, il lui reste à peine une cinquantaine de francs pour parer aux dépenses de ces premiers jours. Demain, elle ira au commissariat de police pour se procurer un certificat de domicile, et durant les deux jours qu’un employé prendra pour rédiger les quelques lignes qui le composent, elle fera un cache-corset et un corsage de lainage qu’elle ira présenter comme modèles. La saison bat son plein ; elle est assurée d’avoir du travail.
Cette pensée la remplit de courage, et comme au jour tombant elle finissait d’arranger sa pauvre chambre, elle se retourna vers sa fille, la serra contre elle, et de la sentir si faible et si chétive, une force lui monta au cœur, capable, lui sembla-t-il, de les maintenir, toutes les deux, à la surface de la terre, au-dessus de l’abîme de misère où s’engloutissent les énergies et les fiertés. Ses yeux se portèrent vers une petite étagère en bois blanc où, parmi quelques livres, souriaient deux images de femme ; l’une toute fanée par la poussière des années, l’autre fraîche encore : sa mère et Marguerite. Son regard se voila : qu’était devenue la petite maîtresse aimée, celle qui rendait la vie douce et facile, et la servitude même agréable ? Depuis son malheur, jamais Geneviève n’avait osé lui envoyer un souvenir. Elle avait senti peser sur elle l’opprobre d’être une mère illégitime ; elle avait reculé devant l’aveu, et les mois qui s’écoulaient le rendaient plus difficile chaque jour. Mais une nostalgie de l’affection mystérieuse la hantait et, parfois, en s’endormant, elle pleurait au souvenir de celle qui lui avait été bonne et qui lui avait révélé le jardin défendu où fleurissent les choses qui font la vie belle et heureuse.
Elle soupira : si Marguerite les voyait ainsi toutes les deux, que dirait-elle ? Elle pensa qu’un jour, elle aimerait à lui montrer Nénette, Nénette jolie et bien élevée. Marguerite l’embrasserait ; elle embrasserait aussi Geneviève et tout serait oublié. Qui sait ? peut-être Marguerite serait-elle heureuse de les revoir. Oui, Geneviève écrirait ; mais plus tard, quand tout irait bien, quand son souvenir serait une marque d’amour, et ne pourrait plus être soupçonné d’être vilement intéressé. Peut-être ce plus tard était-il proche !
— Allons, chérie, viens, nous allons descendre acheter notre lolo !
Et, vaillante, prenant sa fille dans ses bras, elle s’en fut dans l’escalier sordide où la nuit était venue. Sous la lumière du gaz, il apparaissait d’une indéfinissable couleur, faite de toute la poussière, de toute la boue que des souliers mauvais y avaient apportée depuis deux cents ans et plus ; l’usure des marches le rendait peu sûr et le long des murs, jamais lavés, des hiéroglyphes offraient des rébus obscènes aux méditations des locataires. Plusieurs petites portes entouraient les paliers étroits ; mais, au troisième, une bouffée d’air frais arriva. Une passerelle, qui prenait à mi-étage, conduisait à une autre porte, après avoir longé une cour étroite et profonde comme un puits sur laquelle donnaient les fenêtres d’une maison mitoyenne. On y avait tendu des cordes chargées de hardes ; derrière les vitres salies on distinguait des mobiliers boiteux ; et, de-ci de-là, une figure de femme occupée à éplucher des légumes ou penchée sur son aiguille. À mesure qu’elle approchait de la rue, Geneviève percevait une discordante rumeur. Elle entendit un bruit de gifles, des pleurs d’enfants, et son cœur se serra, car elle avait connu les maisons des riches où les tapis étouffent le bruit des pas et des querelles, où la lumière inonde les murs tapissés d’étoffes claires…
Elle eut bientôt trouvé le boulanger et le fruitier et remonta vite, désireuse de retrouver la tranquillité de sa chambrette. Elle s’arrêta cependant chez la concierge pour lui demander l’adresse du commissariat de police, et s’étonna de la trouver assise devant une table où gisaient des pétales de myosotis étalés sur un journal ouvert. La petite femme brune, sans âge, qui veillait aux destinées de la vieille demeure, roulait prestement autour d’un fil de laiton une fine bandelette de papier vert ; puis elle déposait à côté d’elle cette tige qui allait attendre avec d’autres l’heure d’être parée de sa corolle d’azur.
Nénette se souvenait-elle d’avoir vu croître dans l’herbe les fleurettes au doux regard ? Elle étendit des menottes avides et fit entendre un petit cri d’amour !
— Prenez garde à votre mioche ; touche pas ça, faut pas me perdre un pétale ; les mille sont comptés.
— C’est un joli métier que vous faites là, hasarda Geneviève.
— Joli, oui, et propre ; mais faut que je veille jusqu’à minuit pour livrer la commande demain. Et c’est pas payé, vous savez. Avec le cordon à tirer, l’escalier à balayer, le gaz à allumer, je ne me fais pas plus de quinze sous par jour et, encore, grâce à mademoiselle Rose qui m’apporte et me livre le travail. Ah ! la voilà. — Tiens, elle a un paquet. Bonsoir mademoiselle Rose. Vous allez veiller vous aussi ?
— Oui, j’ai deux douzaines de roses à rapporter demain.
Et mince, trop mince dans une robe noire usée, Rose se hâta vers l’escalier. Elle redescendit quelques marches pour demander :
— Marcelle est-elle rentrée ?
— Non, pas encore. Allons ne vous tourmentez pas ; elle va arriver. Vous êtes en avance !
La jeune fille ne répondit rien, mais son pas alerte se ralentit, elle monta, la tête baissée, comme si un fardeau fût retombé sur ses épaules étroites !
Geneviève la suivit à distance, curieuse déjà des existences inconnues qui se déroulaient derrière ces portes fermées ! Quels étaient leurs buts, leurs espoirs, leurs moyens de vivre ? De sentir qu’en cette ruche noire aux multiples alvéoles, nul ne la connaissait, ne savait ses rêves, ses désespérances, ses luttes, il lui sembla que la solitude retombait d’un pli lourd sur leurs deux vies chétives et ignorées !
Ce même soir, Marguerite, vêtue de noir, légataire d’une volonté trop faible qui venait, dans un vœu suprême, de lui confier une mission réparatrice, arrivait à Paris avec sa mère et son frère. Marcel y devait commencer son droit et elle comptait y poursuivre ses études de médecine, déjà commencées en dépit de l’opposition maternelle.