La vie tragique de Geneviève/Partie 2/Chapitre 02
II
Nénette dort et Geneviève un crayon à la main, un carnet devant elle, les doigts passés dans les ondes encore dorées de ses beaux cheveux, aligne des chiffres. Gravement, soucieusement, elle essaie de calculer ce qu’il leur faudra dépenser par semaine pour subsister.
Son loyer est de cent quatre-vingts francs. Cela fait trois francs quarante par semaine. Nénette a besoin de boire un litre de lait environ par jour, et de manger deux œufs frais. Geneviève se contentera de légumes et d’un petit morceau de viande ; mais elle est grosse mangeuse de pain : il lui paraît difficile de dépenser pour leur nourriture moins de deux francs par jour, soit quatorze francs par semaine. Elle brûlera du pétrole ; peut-être deux litres par semaine, peut-être plus ; il est à douze sous le litre, ce qui fait un franc vingt. Quant au charbon, elle ne pourra pas l’acheter par sac (un sac coûte bien cher), car elle n’aurait pas la place de le caser ; elle en brûlera trois ou quatre boisseaux par semaine en hiver, au moins : et sous les chiffres déjà posés elle écrit deux francs. Et puis il y a tant d’autres petites dépenses : du savon, des allumettes, du fil, des aiguilles ; elle ajoute un franc à la colonne. Quant aux habits, ils ne lui coûteront pas grand’chose ; elle les fera elle-même. D’ailleurs elle n’aura besoin de rien cet hiver ; mais à Nénette il faudra un manteau douillet et des petits souliers. Ces menues dépenses-là monteront au moins à un franc par semaine ! Et qu’elle n’oublie pas surtout les trois francs que chaque samedi elle devra payer pour sa machine, pendant plus d’une année. Elle additionne maintenant et trouve au total vingt-cinq francs soixante. Elle soupire, car son budget n’a prévu ni un timbre, ni un journal, ni une fleur ; rien de ce qui fait la vie désirable et heureuse : rien de ce qu’elle aime ! Mais n’aime-t-elle pas Nénette plus que tout et, pour voir les couleurs fleurir sur les petites joues pâles, ne donnerait-elle pas le sang de ses veines ? Ainsi donc c’est plus de trois francs cinquante par jour qu’il lui faudra gagner pour vivre strictement ; pour se permettre un tout petit plaisir, prendre le tramway jusqu’au bois de Vincennes une fois par mois, ou pour acheter une boîte de médicaments, il faudrait bien quatre francs. Ah ! oui, quatre francs seraient nécessaires ! Les gagnera-t-elle ? Elle a entendu dire que la lingerie est souvent mal payée. Alors elle regarde le cache-corset qu’elle a terminé et auquel elle vient de passer un ruban bleu pâle qui l’enjolive encore. Elle en avait copié cinq semblables dans sa dernière place, sur un modèle qui sortait d’une grande maison de blanc et qui coûtait dix-huit francs. Il est orné sur le devant d’une barrette empire, formée de quatre-vingt-seize petits plis de deux centimètres de long, qu’encadrent des entre-deux de dentelle. C’est un petit corsage élégant, plein de grâce et de fantaisie. Pour le faire (elle a été vite, car c’est le sixième qu’elle taille et coud), il lui a fallu plus d’une journée : environ quinze heures de travail. Elle espère qu’il plaira et lui sera payé plus de quatre francs. Si, cependant, elle se leurrait d’un vain espoir, elle a encore, enveloppé dans un paquet, un corsage en lainage (elle n’a pu l’établir en soie), qui lui paraît charmant, avec ses rayures entre-croisées, son empiècement entouré d’un joli galon noir qui passe et repasse sous l’étoffe, pour venir se nouer sur le devant en une cravate dont les bouts ont été brodés de soie rouge. Elle a répété la même disposition aux manches. Pour le tailler et le piquer à la machine, huit heures de travail lui ont été nécessaires ; mais elle estime que si elle le coud avec moins de soin, et l’habitude aidant, elle pourra le faire en six ou sept heures seulement.
Oh ! qu’il lui tarde d’être à demain !