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La vie tragique de Geneviève/Partie 2/Chapitre 03

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III

Ce fut par une matinée de fin d’automne ensoleillé que Geneviève s’en alla vers ce quartier de Paris proche de sa demeure, qui est à la fois le grenier du linge et des étoffes et le centre manufacturier où reviennent, convertis en vêtements de toutes sortes (chemises, jupons, robes), les matériaux qui y furent d’abord centralisés de tous les coins de la France.

Ignorante, elle passa devant les magasins où le linge blanc, depuis la cotonnade la plus commune jusqu’à la batiste diaphane, s’entasse sur des hauteurs de plusieurs étages ; où les rubans bleus, mauves et roses, amoncelés en d’innombrables cartons, montent au faîte des maisons ; où les passementeries d’or et d’argent, de perles, de jais brillant, de jais mat, emplissent des mètres cubes de tiroirs. Mais lorsqu’elle quitta les rues où se pressent ces réceptacles immenses des tissus nécessaires qui vêtiront les besogneux, et des étoffes exquises, inventées pour plaire au désir et passa de l’autre côté de la grande artère qui, comme un large fleuve, sépare le magasin de l’usine, son cœur tressaillit d’espérance et d’angoisse ! Ces lieux lui seraient-ils favorables ? Y trouverait-elle sa subsistance puisque la cité populeuse ne laissait pas tomber dans sa main maternelle les miettes oubliées qui nourrissent les petits des oiseaux ?

Elle cherchait, aux façades des maisons où s’alignaient à chaque pas des pancartes salies par le temps, les adresses qu’on lui avait indiquées. À côté de noms français elle en déchiffra avec peine d’autres aux consonances étrangères : Buchmann, cravates en gros ; Grümbach, robes et jupons ; Strohl, confections en gros. Les portes cochères aussi étaient tapissées de plaques noires où s’écrivaient, en lettres d’or, les noms des industriels de moindre envergure, établis en appartements. Ce kaléidoscope de lettres brouillait sa vue, et elle fut obligée de revenir sur ses pas pour reconnaître enfin l’adresse cherchée.

« Au Petit Lyonnais, lingerie en gros, Verdier et Cie. » Elle entra dans la cour et, sur l’indication de la concierge, prit à droite un large escalier aux marches usées où montaient et descendaient des employés en blouses blanches, des femmes chargées de vastes cartons. L’une d’elles lui indiqua le rayon des cache-corsets. Elle poussa une porte, traversa un vestibule rempli de caisses, souleva un rideau et se trouva dans un atelier lumineux où les linons et les percales souples, éparpillés sur les comptoirs, semblaient la floraison d’un perpétuel mois de mai. Une vingtaine de jeunes femmes en noir manipulaient ces choses fragiles et virginales. L’une d’elles, à la demande de Geneviève, lui indiqua la prepremière, une sèche et maigre personne au teint flétri, près de laquelle se tenaient déjà deux ou trois ouvrières du dehors.

— Que désirez-vous, demanda-t-elle à la nouvelle venue ?

— Présenter un modèle de cache-corset, répondit Geneviève avec un battement de cœur.

— Montrez.

Sur le comptoir, de ses mains tremblantes, elle déposa le petit corsage, fait avec tant de soin.

La première le prit à deux doigts, l’examina et demanda :

— Pour qui travaillez-vous ?

— Pour personne, répondit-elle ingénument, je cherche du travail.

— Oui, ça se voit, vous n’avez pas le courant ! Et combien demandez-vous pour répéter ce modèle ?

— Je ne sais pas. Il m’a fallu une journée et demie pour le faire. Si j’en avais plusieurs à exécuter peut-être arriverais-je à le coudre en douze heures !

— Enfin, quel est votre prix ? répéta la voix impatiente.

— Mon Dieu ! quatre francs, au moins, madame.

Un éclat de rire coupa l’air alourdi par les respirations.

— Quatre francs ! vous vous payez ma tête, je crois ! Quatre francs ! Nous ne donnons pas ce prix-là.

— Combien donnez-vous alors ? Trois francs cinquante.

La première haussa les épaules.

— Il est entièrement fait à la main et les points sont petits ; il n’y a pas moins de quatre-vingt-seize petits plis, insista la jeune mère à qui le besoin donnait du courage.

— Du beau travail, j’en ai tant que j’en veux en province ! Pour ce cache-corset, je vous offre un franc cinquante, pas un centime de plus.

— Un franc cinquante, mais cela fait deux sous l’heure. Vous n’y pensez pas, madame.

— Oh ! nous ne comptons pas comme ça. C’est un franc cinquante ou rien du tout.

— Non ! je ne peux pas, fit Geneviève révoltée.

— Comme vous voudrez.

D’un geste dédaigneux elle repoussa le petit corsage et ne s’occupa plus de Geneviève qui, sous les regards ironiques des employées, gagna la porte.

« Un franc cinquante ! se répétait-elle en descendant l’escalier sur ses jambes flageolantes ! Non, je ne devais pas accepter. C’est une mauvaise maison. Il faut chercher ailleurs. »

Elle reprit sa course sur le trottoir affairé, entre les maisons hautes et la chaussée encombrée de camions. Enfin, elle découvrit le second industriel qu’on lui avait indiqué et dont le nom s’inscrivait en lettres d’or sur une devanture vitrée. Elle monta par un escalier bien ciré jusqu’à un guichet qui ouvrait sur une salle où des employés mesuraient du calicot. L’un d’eux vint à elle, s’enquit de sa demande et appela une jeune fille à laquelle elle offrit de nouveau son cache-corset.

La manutentionnaire l’examina, parut le trouver à son goût et pria Geneviève de lui dire combien elle prendrait pour le répéter.

Encouragée par les manières douces et polies de son interlocutrice, mais déjà craintive d’un refus, elle diminua son prix et indiqua celui de trois francs cinquante.

— Oh ! c’est bien cher ! Attendez un instant cependant, et la jeune fille disparut tandis que Geneviève attendait son arrêt. « Aurais-je dû dire trois francs ? » se demandait-elle.

L’employée revint avec le cache-corset, un carnet et une plume.

— Nous n’avons pas besoin de nouveaux modèles pour le moment, dit-elle. Mais peut-être vous écrira-t-on plus tard, si vous voulez me donner votre adresse.

— Oh ! j’aurais bien voulu ne pas attendre. Je pourrais faire un autre modèle si vous préférez. Je sais faire aussi les chemises et les pantalons.

— Plus tard on vous écrira.

— Et quels sont vos prix ? interrogea Geneviève découragée.

— On vous les dira quand vous reviendrez. Où demeurez vous ?

Docile, elle donna son adresse et, les larmes aux yeux, s’en alla.

Devait-elle retourner au « Petit Lyonnais » et accepter pour son travail un salaire misérable ?

— Non, pas encore. Il lui restait un corsage à offrir.

Ses yeux s’enquirent d’une maison de confections pour dames et bientôt l’eurent découverte.

Là, elle grimpa des escaliers dont le dédale l’embarrassa. Par mégarde, elle ouvrit une porte et se trouva dans une petite pièce où toutes les espèces de jupons semblaient s’être donné rendez-vous. Il y en avait de roses à rayures foncées, de bleus, de jaunes à volants de tulle, et de très simples, tout noirs, pendus au même tourniquet qui faisaient des figures de pauvresses fourvoyées dans une société élégante. Enfin un employé lui indiqua qu’au troisième étage elle eût à prendre une porte à gauche et à demander mademoiselle Marthe.

La salle où elle entra n’était pas peuplée de femmes seulement. Au milieu d’ouvrières et d’employées s’élevaient, noirs et raides, des mannequins de diverses tailles sur lesquels des mains rapides passaient et enlevaient des corsages. Flanquée de ces serviteurs muets, mademoiselle Marthe se tenait à quelque distance d’un groupe d’ouvrières qui défaisaient les toilettes noires qu’elles portaient au bras pour en sortir des chemisettes d’aspect commun. La première, au moment où Geneviève pénétra dans l’atelier, venait d’essayer sur le mannequin un corsage de lainage grenat qui sans doute s’adaptait mal aux mesures, car elle s’écria :

— Un quarante-quatre, ça ! un trente-huit plutôt ! En voilà de l’ouvrage cochonné ! Regardez-moi ce col, il lui manque trois centimètres. Et ces manches ! Ah ! elles sont bien montées ! Allons, ouste, remportez-moi ça, et refaites-le proprement.

L’ouvrière, une petite rousse aux yeux vifs, se rebiffa.

— Le col était mal coupé, madame, je vous assure. J’ai bien vu qu’il était trop étroit.

— Alors, fallait pas le coudre. À une autre.

Plus âgée, la seconde ouvrière tendait son corsage et, dans ses mains ridées, s’épanouissait un petit bouquet de violettes offert en propitiation.

— Posez ça, la mère. Allons, ça va à peu près. Mais vos agrafes fichent le camp.

Et les mains dures de mademoiselle Marthe firent sauter les crochets hâtivement cousus dans le métro.

Heureuse d’en être quitte à si bon compte, la vieille s’en alla près d’une table, tira de sa poche du fil et des aiguilles et se mit en devoir de recoudre ce que les doigts de la première avaient fait sauter.

Celle-ci aperçut Geneviève qui n’osait approcher.

— Et vous, qu’est-ce que vous voulez ?

— Présenter un modèle, madame.

— Faites voir.

Les sourcils froncés, la grande femme dévisageait la nouvelle arrivée ; d’un mouvement brusque elle saisit le corsage, l’examina, tira sur les coutures et, finalement, dit :

— Combien ?

— Madame, j’ai passé huit heures à le faire. Il me semble que cinquante sous…

— Cinquante sous ! cinquante sous pour huit heures de travail, faut pas vous moucher du pied, ma fille ! Mais on ne passe pas huit heures sur un corsage. Vous n’avez pas l’habitude de la maison. Si vous voulez me répéter celui-ci à vingt sous, je ne dis pas non ; mais c’est tout ce que je puis vous offrir. Vous refusez ? alors remballez.

Une désolation terrible parut sur le visage de Geneviève. Mademoiselle Marthe, qui s’y connaissait en désespoirs fut-elle touchée, ou bien ne voulut-elle pas décourager complètement une ouvrière habile ? Elle bougonna : « Il n’est pas avantageux votre corsage. C’est pas du travail de confection. Vous n’y êtes pas. Enfin, comme nous avons besoin de monde en ce moment, je veux bien vous confier un modèle de la maison a exécuter. Même je vais vous gâter pour votre étrenne. »

À une jeune fille qui se tenait derrière elle, elle commanda :

— Montez à la manutention et demandez une douzaine de « huit sous ».

Un murmure courut parmi les ouvrières.

— J’ai commencé par du « deux sous », moi.

— Du « huit sous », c’est pas souvent qu’on m’en donne !

— Y en a que pour les jeunes ici.

Et Geneviève, aux abois, connut sa faveur par les paroles d’envie, par les regards haineux qui se posèrent sur ses joues fraîches encore, sur ses doigts habiles aux jolis travaux.

Quelques minutes plus tard, la petite manutentionnaire revint avec un paquet enveloppé de papier gris.

Elle conduisit Geneviève à une table où, contre la présentation de son certificat de domicile, on lui remit une fiche et les douze corsages qu’elle devait rapporter le surlendemain.

— Ils sont coupés et on vous a mis un modèle dans le paquet parce que vous ne le connaissez pas encore. Vous ferez aisément vos six corsages par jour ; remerciez mademoiselle Marthe, elle vous gâte.

La « gâtée » sortit le cœur troublé. Elle n’avait pas osé refuser. Peut-être ces travaux vulgaires lui rapporteraient-ils davantage que la jolie lingerie qu’elle aimait. Elle essaierait. Mais avec quarante-huit sous par jour, comment bouclerait-elle son pauvre budget ?

— Enfin, j’aurai plus de chance une autre fois, se dit-elle pour se donner du cœur.

Et d’un pas alourdi par les déceptions de cette matinée elle sortit de la maison.

Le quartier grouillait : des femmes chargées de paquets s’entre-croisaient à la sortie des magasins. Il y en avait de bien mises qui emportaient des provisions de travail pour d’autres dont le gain serait diminué de leurs bénéfices ; il y en avait de misérables, en cheveux, vêtues de jupes noires étriquées et de corsages minces, un fichu jeté sur leurs épaules amaigries et courbées par l’abus de la machine à coudre. Toutes se hâtaient, car leurs instants représentaient, non pas des dollars, mais des centimes ou des parcelles de centimes qui additionnés devaient leur permettre d’atteindre un lendemain aussi précaire que le jour écoulé. À cette heure de midi, les ouvrières qui sortent des ateliers se rencontrent avec les ouvrières qui viennent de livrer leur ouvrage, et c’était dans la rue un pullulement de travailleuses. Elles étaient là, celles qui font le linge ouvragé de dentelles et de jours dont la perfection étonne l’Étranger ; celles qui, de morceaux de satin et de gaze, composent des fleurs semblables aux fleurs du printemps ; celles qui assemblent les plumes des oiseaux en des fantaisies éblouissantes, émerveillement des coquettes ; celles qui font les grands chapeaux et les petits béguins dont les deux mondes copient la grâce. Ouvrières aux doigts de fée dont le goût porte si haut et si loin le renom de Paris, elles passaient, souriantes ou soucieuses, avec des teints trop blancs ou rougis d’une tache suspecte, avec des yeux où brillaient non seulement le désir de plaire, mais la fatigue des longues heures de travail sous la lumière cuisante ; les unes rentraient chez elles, les autres se dirigeaient vers le restaurant à bon marché où le plat garni à soixante centimes leur rendrait à peine la force suffisante aux longues heures de travail qui leur restaient à fournir.

Au milieu de cette fourmilière agitée, Geneviève reconnut soudain l’ouvrière fleuriste aperçue, deux soirs auparavant, dans la loge de la concierge. Rose, debout à un coin de rue, promenait sur la foule un regard inquiet. Il s’arrêta par hasard sur Geneviève.

— N’avez-vous pas rencontré ma sœur ? demanda-t-elle.

Geneviève ne la connaissait pas et le dit.

— C’est vrai, j’oubliais que vous êtes une voisine toute nouvelle.

Et le regard bleu trop brillant se fit aigu pour découvrir dans ce flot de têtes celle qu’il cherchait. Par politesse, ou pour faire diversion à son inquiétude, Rose ajouta cependant :

— Vous venez de prendre de l’ouvrage. Êtes-vous contente ?

— Non !

— Vous faites de la confection. C’est mauvais.

— La fleur est-elle meilleure ?

— Oh ! oui ! surtout si on travaille en atelier, à domicile c’est très mauvais. Mais il faut un long apprentissage pour devenir habile et la saison est courte. Ah ! voici madame Renaud. Elle revient aussi de livrer et rapporte du travail. Vous ne connaissez pas madame Renaud ? Elle habite la même maison que nous, au troisième. Elle a quatre enfants ; son mari est couvreur et elle ajoute son gain au sien.

Avec un sourire triste, la jeune fille reprit :

— C’est elle qui sans le vouloir fait baisser votre salaire : elle n’a pas besoin de gagner autant que vous. Bonjour, madame Renaud.

Madame Renaud portait un paquet semblable à celui de Geneviève. Elle était grande, forte, un peu colorée et semblait de bonne humeur.

— Je vous remets, dit-elle. Vous étiez chez Strohl.

Et, toisant la nouvelle ouvrière, elle ajouta avec un petit rire qui découvrit une bouche où manquaient trois dents :

— J’ai du « six sous » aujourd’hui.

Geneviève, gênée, espérait que Rose allait changer la conversation, lorsqu’elle la vit fendre la foule et se diriger d’un pas rapide vers une gamine de quatorze à quinze ans qui s’avançait nonchalante, l’œil noir déjà provocant, sous un turban minuscule d’où s’échappaient les ondes magnifiques de sa chevelure rousse. Un homme de quarante ans se retourna pour la voir passer, tandis qu’elle envoyait un sourire à un saute-ruisseau qui la reluquait. À la vue de Rose sa jolie figure se renfrogna et Geneviève devina le désaccord des deux sœurs.

Madame Renaud qui avait suivi cette petite scène dit en haussant les épaules :

— Allons-nous-en, elles vont encore se disputer. Ah ! elle n’est pas commode la mâtine, et Rose n’arrive pas à la faire obéir.

— Elles n’ont plus de parents ?

— Non. Le père est mort voici deux ans ; un brave homme, ma foi ! La mère on ne sait où elle est. Elles habitent seules. Rose est une excellente ouvrière et une fille sérieuse. Quant à Marcelle, elle a voulu apprendre la mode ! et autre chose avec ! Ah ! la pauvre Rose a du souci !

Puis changeant de sujet :

Une drôle de maison que la nôtre, allez ; pleine de femmes, et qui triment dur ! Il y a bien quelques hommes tout de même. Moi, je suis mariée, mais avec trois mioches il faut que je fasse aussi ma petite journée. Trente sous par jour, c’est pas beaucoup, bien sûr ! mais ça paie encore des choses qu’on est content d’avoir.

— Vous ne gagnez pas plus de trente sous ?

— Oh ! je ne travaille pas toute la journée, non plus ! Faut faire le ménage, laver le linge, faire à manger pour cinq. Vous pourrez gagner plus, quoique la confection, ça ne soit jamais bien nourrissant ! Mais puisque vous êtes habile, pourquoi n’allez-vous pas en atelier ?

— J’ai ma fillette à élever et elle est encore trop petite pour aller à l’école.

— À la Maternelle, on peut mettre les mioches à deux ans ! Mais ils attrapent bien des maladies et, quant à la crèche, ils y meurent tous. Pour les petiots bien sûr, rien ne vaut la maman ! Enfin ! si vous plaisez à la première, vous gagnerez peut-être de l’argent. Je vous le désire !

À cet instant, un jeune homme qui les dépassait toucha sa casquette.

— Bonjour, monsieur Morin, fit madame Renaud très aimable.

Et, s’adressant à Geneviève :

— C’est votre voisin d’étage. Le connaissez-vous ?

— Non pas encore !

— Il est livreur au Petit Lyonnais, et il rentre dîner chez lui avec son grand-père. C’est un bon jeune homme, toujours poli et travailleur ! Tiens, mademoiselle Clémence rentre aussi. Ça va toujours ? et votre mère ? Pas forte. Allons, je ne vous retiens pas. Vous n’avez que le temps d’aller manger.

Geneviève qui avait hâte de retrouver Nénette, suivit mademoiselle Clémence sous le porche de la vieille maison. Vêtue de noir, un petit col de fourrure commune jeté sur ses épaules, Clémence marchait un peu courbée, mais son pas semblait à peine effleurer les durs pavés de la cour. On eût dit un oiseau qui passait. Arrivée au premier étage, elle frappa deux coups légers et Geneviève entendit une voix frêle qui disait : « Bonjour, ma chérie. » Clémence se baissa pour embrasser une femme qui n’était point âgée, mais dont le teint blafard, le front ridé et les mains amaigries disaient la défaite d’un organisme usé trop vite dans la grande lutte pour le pain quotidien.

La porte se referma sur la mère et la fille, mais pas si vite que Geneviève n’eût entrevu la douceur du regard échangé entre des yeux qui avaient beaucoup veillé et peut-être beaucoup pleuré et d’autres yeux bruns plus jeunes qui exprimaient déjà une lassitude infinie.

— Elles ne sont pas pauvres cependant, se dit Geneviève, puisqu’elles habitent au premier un petit appartement.

Elle monta plus vite. N’entendait-elle pas des pleurs d’enfant ? Nénette, là-haut, se désolait.

Essoufflée, Geneviève atteignit le cinquième et se précipita dans la chambrette où Nénette, de son lit, lui tendait les deux bras. Elle la cajola, la berça contre son cœur !

— Fallait jouer avec la poupée ; maman n’oubliait pas son trésor ! Pauvre mignonne, depuis combien de temps pleurais-tu là, seulette ?

— Pardon, ma petite dame ! Une autre fois…

Surprise d’entendre cette voix cassée, Geneviève se retourna et, dans l’entre-bâillement de la porte, elle aperçut un petit vieillard voûté, tout blanc, vêtu proprement d’habits sans couleur, qui se tenait appuyé sur sa canne.

— Je suis votre voisin : le père Morin, et voilà bien un grand quart d’heure que j’entends miauler ce petit chat-là. Même, il avait déjà miaulé pas bien longtemps après que sa maman était partie, et puis, sans doute qu’il s’était rendormi. Alors je venais vous dire comme ça : si c’est que vous êtes obligée de sortir pour aller livrer, faudra pas fermer votre porte. Le père Morin est là. Il n’est plus bon à grand’chose. Il fait la cuisine pour son petit-fils et pour lui, et si ça pouvait vous obliger, il donnerait un coup d’œil à la gamine. Les bébés, ça le connaît : il a été ordonnance dans son temps ! Les mains sont vieilles, mais elles savent encore caresser les marmots.

— Oh ! comme je vous remercie, dit Geneviève tout émue.

— Entre voisins, faut s’obliger, n’est-ce pas ? Allons, c’est entendu. Je me sauve maintenant parce que le fils n’a pas beaucoup de temps pour manger. Au revoir, la petite mère.

Et, de son pas menu que scandait le bruit sec de sa canne sur le pavé, le père Morin disparut après avoir poussé la porte.

« Il y a encore du bon monde », se disait Geneviève, en préparant l’œuf de Nénette, le lait de Nénette, et un reste de haricots cuits la veille pour elle-même.

Vite, Nénette, mange le bel œuf au cœur d’or. Ta petite mère est pressée. Il faut qu’elle couse et qu’elle pédale pour avoir ce soir achevé cinq corsages au moins !