La vie tragique de Geneviève/Partie 2/Chapitre 04
IV
La machine de Geneviève fit entendre jusqu’à plus de onze heures, ce soir-là, son bourdonnement métallique et lorsque, le dos courbaturé, les jambes lasses, elle vint s’étendre à côté de Nénette, à peine avait-elle terminé son ouvrage. En neuf heures de travail, elle avait gagné vingt-quatre sous. Il est vrai qu’elle avait tâtonné, passé une heure à bâtir le premier corsage : le second lui avait pris trois heures seulement ; après le coucher de Nénette, elle s’était attaquée au troisième et l’avait terminé dans une fièvre de travail qui la laissa brisée, haletante, incapable de goûter un vrai repos dans un sommeil hanté par le cauchemar de finir le lendemain les neuf autres corsages dont la livraison lui avait été imposée dans un délai de deux jours. Oh ! elle arriverait ; sa volonté du moins restait entière.
Si, aux heures où elle pédalait avec frénésie, ses yeux avaient pu percer les cloisons de la vieille demeure, elle eût aperçu d’autres femmes encore qui prolongeaient, malgré la cherté du pétrole, une veille peu fructueuse.
Au-dessous d’elle, madame Renaud qui avait couché ses deux garçons, cousait des agrafes, arrêtait ses points, faisait, en un mot, après le souper, toutes les finitions à la main que comporte un corsage confectionné. Assise à côté d’elle, dans la salle à manger proprette, sa fille aînée, qui n’avait guère plus de douze ans, l’aidait dans ces travaux faciles. Le père Renaud fumait sa pipe après une rude journée. À dix heures chacun s’irait coucher. Certes le gain de la mère n’était pas gros, mais grâce à lui un peu d’aisance entrait dans le ménage, et madame Renaud n’eût jamais pensé qu’elle fît tort à qui que ce fût en acceptant sans murmurer les salaires infimes qu’on lui payait, bien que, comme elle aimait à le dire, « elle n’attendît pas après pour manger ».
Derrière la cloison où la femme du couvreur cousait sans fièvre, Rose, dans la chambre qu’elle partageait avec Marcelle, avait jeté sur la table tout un essaim de pétales d’aurore que ses doigts fuselés assemblaient en fleurs exquises.
De la main droite, elle tenait une pince très fine, de l’autre une tige, sur laquelle elle greffait l’un après l’autre les pétales blancs et orangés. D’une touche légère de sa pince, elle les inclinait, les redressait, recourbait leurs bords, et la rose s’épanouissait dans la grâce artificielle et pourtant durable de sa corolle de gaze.
Marcelle, qui, lentement, tournait et retournait entre ses doigts une carcasse de chapeau, s’écria :
— Il paraît qu’on a supprimé les veillées !
Un sourire effleura les lèvres de Rose. Oui, une dernière loi avait supprimé les veillées à l’atelier. On sortait à huit heures ; les ouvrières veillaient chez elles, et rien n’était changé. Est-ce qu’il ne fallait pas produire tandis que les commandes affluaient ! Les journées de huit ou six heures de travail viendraient assez vite ; assez vite les semaines où l’atelier chômerait trois ou quatre jours par semaine ! L’an dernier, n’avait-elle pas connu des payes de quinzaine, de dix et douze francs ! Il fallait profiter de la saison pendant laquelle on pouvait gagner trente, quarante, voire cinquante francs par semaine. En veillant, durant les quatre ou cinq mois où la fleur allait donner, elle n’arriverait sans doute pas à dépasser un gain moyen de trois francs cinquante par jour pour l’année entière. Marcelle gagnait pour le moment quarante francs par mois ; mais elle non plus ne travaillerait pas les douze mois complets, et il ne fallait pas espérer qu’elle rapportât plus d’un franc par jour à la maison. Viennent les veilles qui seules permettent de payer le terme, de manger à peu près à sa faim et de mettre le dimanche une robe de demoiselle !
— Allons, petite, finis donc de laitonner cette forme ! un peu de courage ! Nous prendrons une tasse de cacao avant d’aller dormir.
— Ah ! flûte, il est bon ton cacao : de l’eau brune où tremper son pain ! « Marie trempe, Marie trempe ton pain… » Ouf ! j’en ai assez de cette vie-là !
— Et laquelle veux-tu donc ?
— Tiens ! si tu crois que je me suis mise modiste pour laitonner des formes toute ma vie ! D’abord j’ai du goût : je passerai bientôt garnisseuse.
— Oui, si tu veux, bientôt les mauvais jours seront passés et oubliés !
— Oubliés ! Ah ! non, par exemple. Et puis, ils reviendront. Tu auras du chômage, j’en aurai aussi. C’est pas gai d’être ouvrière, tu sais, et de se cuire le teint sous les lampes à pétrole…
— Puisque nos parents n’ont pas pu nous donner de l’instruction !
— Oui, je t’entends, ma grande. Perds pas ton temps, va !
Elle renversa au dossier de sa chaise son buste épanoui ; ses mains palpaient l’or abondant et souple de sa chevelure : un sourire erra sur ses lèvres rouges comme un œillet de juin, un sourire qui s’en allait par delà la chambre étroite vers le magasin élégant où la vendeuse pose sur sa coiffure opulente les chapeaux extravagants ; vers le champ de courses et les concerts où les mannequins lancent les modes prochaines, bien loin, bien loin de la chambre où, sous une lumière mauvaise, peine l’ouvrière.
Rose reconnut ce regard. Le sien se fit sévère. Oh ! garderait-elle dans le droit chemin cette créature dont la chair avide de plaisir palpitait à côté d’elle ?
Marcelle s’était levée. Elle se dirigea vers le petit buffet qui s’alignait entre les lits des deux sœurs.
— Alors, on fait du cacao ?
Rose fit signe que oui.
La fillette alluma le réchaud à alcool, et versa dans la casserole une copieuse portion de poudre brune.
— Si qu’on ajouterait un peu de lait ? Hein, ça serait meilleur ! Je vais voir si la fruitière est encore ouverte.
Mais Rose, d’un ton sec :
— Je te défends de sortir. D’ailleurs, la porte est fermée.
— Ah !
Boudeuse, avec des mouvements de chatte craintive, Marcelle regagna sa place et continua sa forme.
Rose reprit la fleur inachevée qui tremblait entre ses doigts, et le silence, lourd de rancunes, enveloppa leur veille.
Au premier étage, Clémence ne travaillait pas. Elle venait de rentrer à neuf heures et demie, après avoir cousu onze heures, dont huit heures de suite, dans un atelier surchauffé. De ces séances qu’autorisent les lois, elle rentrait anéantie, la tête et la poitrine congestionnées. Ce soir, elle avait à peine touché au repas que sa mère lui avait préparé. Elle venait de prendre un peu de bouillon mélangé d’un jaune d’œuf, et elle restait à demi étendue sur un fauteuil d’osier dans la salle à manger où reluisaient les vieilles chaises.
Sa mère cousait à côté d’elle un burnous d’enfant fait d’un tissu épais et doux où son aiguille courait alerte. De temps en temps, elle levait vers sa fille un regard inquiet. Qu’elle était faible à vingt-trois ans ! Et elle-même n’était-elle pas une vieille femme à moins de cinquante ans ? C’était la plume qui avait usé ses poumons ; la plume légère qui volette dans les ateliers où les plumassières composent les fantaisies qui, balancées sur les chapeaux des femmes, font la rue d’hiver plus gaie ! Voici cinq ans qu’après une pneumonie grave elle avait dû cesser d’aller à l’atelier. Heureusement Clémence était devenue habile en son métier. Elle gagnait cinq francs cinquante toute l’année chez un grand couturier. Mais elle avait connu la misère dans sa petite enfance, et le sang que lui avait transmis son père, mort trop tard (car il lui avait laissé l’odieux souvenir d’un fou méchant), la laissait faible et vulnérable. Il lui aurait fallu la campagne ou le grand air marin, tandis qu’elle étouffait tout le jour entre les murs d’un atelier mal aéré.
Clémence lut dans les yeux de sa mère le douloureux travail de sa pensée, elle fit un effort pour secouer son accablement, et demanda :
— Quel ouvrage fais-tu là, ma pauvre maman ? Tu n’as donc plus de boas ?
Madame Mathieu sourit doucement :
— Tranquillise-toi, ce n’est pas pour nous que je travaille ce soir. J’ai achevé les deux mètres de boa qui me restaient à assembler (elle indiquait une longue bande brune et blanche de plumes d’autruche posée plus loin sur une chaise), c’est pour la vieille Hardouin.
— Oh ! la pauvre créature !
— Je suis montée chez elle cet après-midi et l’ai trouvée sans feu. Elle avait une douzaine de burnous à livrer demain. Alors, comme elle ne serait jamais arrivée à les finir, je lui en ai pris deux. Mes yeux sont encore bons pour coudre le blanc à la lumière.
— Et combien auras-tu gagné ce soir pour elle ?
— Six sous !
— Trois sous par burnous !
Clémence avança vers le manteau léger et moelleux sa main transparente, le palpa, l’examina en connaisseur :
— Le capuchon est doublé de soie, le corps du burnous de finette blanche cousue avec la frange. Il y en a pour une grande heure de travail ! pour la pauvre vieille, une heure et demie au moins ! ah ! misère !
Sa tête retomba sur sa main gauche.
— Tiens, maman, ces choses me bouleversent. Là-haut dans son galetas la malheureuse use ce qui lui reste de vue pour manger littéralement un morceau de pain sec. Si j’entrais chez Rose, je la trouverais sûrement en train de veiller sur ses fleurs. Moi, je n’aurais plus la force de faire un point après onze heures de couture. Comment peut-on penser à autre chose qu’à dormir comme une brute après des journées pareilles ? Et Rose et moi, nous sommes des privilégiées ; moi surtout. Nous sommes trois à gagner cinq francs cinquante par jour à l’atelier toute l’année ; sauf la première qui touche trente mille francs par an ! Et cependant nous vivons tout juste toi et moi, et tu gagnes encore ! Alors comment font les autres, les confectionneuses et les lingères ? Madame Renaud est mariée, mais nous avons, paraît-il, une nouvelle voisine que j’ai rencontrée avec un paquet ce matin et qui élève sa petite fille. Bien sûr elle a veillé ce soir ; la concierge veille aussi dans sa loge sur ses myosotis (à elle, du moins, la lumière ne coûte rien) ! Et il y a d’autres femmes qui porteront demain la robe de velours que j’ai faite cet après-midi, le petit manteau neigeux, le jupon, la camisole de pilou, sans se douter des fatigues et des misères qui sont cachées dans leurs points ! J’aime mon métier pourtant ; il est moins malsain que le tien, mais nous n’y faisons guère de vieux os.
Elle se tut par tendresse pour sa mère et ajouta :
— D’ailleurs, je ne me plains pas pour moi ! je pense aux autres dont la vie est pire !
— Tu réfléchis trop, ma fille !
— Trop ? Pas assez, veux-tu dire. Si je n’étais pas abrutie par la fatigue, je ne parlerais pas que pour nous deux, je t’assure.
Après un silence, elle reprit d’une voix dont l’ironie se voilait de pitié :
— Les petites mains sont contentes ! Il y a du travail pour elles à l’atelier aujourd’hui. Après Noël, le chômage viendra. Maman, que peut devenir une jeune femme qui gagne trois francs cinquante, huit mois sur douze ?
— Mon burnous est terminé, dit madame Mathieu en soupirant. Je vais le porter à la vieille Hardouin.
Dans l’escalier sombre, elle s’en alla de son pas menu de petite vieille économe et légère. Elle vit la raie lumineuse sous la porte de Rose et entendit la marche trépidante de la machine de Geneviève. Elle frappa deux coups à la porte qui faisait vis-à-vis à celle des Morin et pénétra dans le réduit misérable où une femme beaucoup plus âgée qu’elle, ratatinée et toute ridée, cousait un burnous de neige à la lumière d’une lampe à réflecteur.
— Allons, voisine, couchez-vous : voici vos deux burnous.
La vieille Hardouin leva ses yeux brûlés par les veilles de soixante années.
— Me coucher ? Ah ! si ça pouvait être pour ne plus me réveiller ! Il est dur le réveil du matin quand les os font mal, qu’il fait froid et qu’il faut encore s’en aller pour essuyer les rebuffades des jeunes ! Et puis je dis ça : « ne plus se réveiller ! », et au fond, voyez-vous… l’hôpital, la bière de bois blanc, la terre humide, j’en ai plus peur encore que de la misère. La misère au moins, ça me connaît !
— Voyons, mère Hardouin, ne vous faites pas de la bile comme ça. Bientôt vous pourrez entrer dans un asile et vous y vivrez comme une princesse, sans rien faire. D’ici là, ne vous gênez pas pour prendre une ouvrière quand vous en aurez besoin ! Bonsoir.
— Bonsoir et merci ! Ah ! vous et le père Morin, vous êtes des bons anges.
D’un pas plus lent l’ancienne plumassière redescendit. Si elle n’avait pas Clémence, elle serait, comme la vieille Hardouin, obligée de faire du boa toute la journée et non pas à ses heures de liberté seulement. Le travail de Clémence seul les maintenait au-dessus de la misère ! Et ce travail semblait chaque jour davantage au-dessus des forces de sa fille ! Elle soupira : « Oh ! que l’existence est dure aux femmes honnêtes ! »
Maintenant, elle se trouvait devant sa porte et, au-dessus d’elle, vibrait encore le bourdonnement de la machine de Geneviève qui, comme un sanglot, s’échappait des huis mal joints de la vieille maison, où tant de femmes s’épuisaient pour ne pas mourir. Et la plainte traversait la cour, se grossissait d’autres sanglots semblables, pour s’en aller mourir plus loin que les villes, plus haut que les montagnes, dans l’espace morne, sans avoir éveillé la Justice !