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La vie tragique de Geneviève/Partie 2/Chapitre 05

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V

Un après-midi de janvier que la neige tombée la veille faisait humide et froid, Geneviève s’en alla par la route habituelle vers la maison Strohl pour laquelle elle travaillait régulièrement depuis le jour où elle y avait reçu des corsages à huit sous. Elle s’était faite à ce mauvais travail, et réussissait maintenant à gagner à peu près trois francs par jour, trois francs cinquante même, avec des journées de douze heures. Ses semaines ne se chiffraient pas par un gain supérieur à vingt-deux ou vingt-trois francs, et bien qu’elle eût rogné sur sa nourriture, elle avait dû, pour payer son terme, entamer sa petite réserve. Il ne lui restait plus que dix francs sur son livret de caisse d’épargne, et elle prévoyait que bientôt. elle irait les retirer car, hélas ! la morte-saison avait commencé et, depuis deux semaines, elle n’avait touché que dix et douze francs chaque samedi. Hier elle avait quitté, les mains vides, la maison où elle ne rapportait que cinq corsages. En serait-il de même aujourd’hui ? Le souci d’une telle épreuve creusait sur son front blanc, au-dessus du sourcil droit, une ride verticale pénible à voir dans son jeune visage pâli et maigri depuis trois mois ! Cependant, elle avisa au coin d’une rue une petite marchande qui vendait du mimosa, et choisit une branche épanouie, avec une rose thé fleurie là-bas au bord du golfe bleu. Sans regret elle tira de son porte-monnaie qui contenait encore un franc vingt-cinq les huit sous qu’on lui demandait. Peut-être les jolies fleurs dorées lui concilieraient-elles la bienveillance de mademoiselle Marthe si capricieuse. On ne sait jamais quel accueil vous fera la première ? A-t-elle des favorites ? Geneviève ne le saurait dire ; la faveur de mademoiselle Marthe est chose variable ; cela, Geneviève le sait, et aujourd’hui elle éprouve un si cruel désir que cette dispensatrice d’un travail dur veuille bien exploiter sa jeunesse et son dévouement maternel ! Nénette encore n’a manqué de rien ; mais les bottines de sa mère auraient grand besoin d’un ressemelage. Elle marche mal sur des talons éculés et elle sent le froid de la boue imbiber les semelles trouées, et mouiller ses bas ! Ce n’est pas convenable d’avoir des chaussures qui pompent ainsi l’eau de la rue et laissent des traces sur les parquets. À plusieurs reprises, elle frotte ses pieds boueux au paillasson d’entrée et, le cœur angoissé, sa gerbe d’or à la main, telle une suppliante, elle pénètre dans la grande pièce où les mannequins noirs se dressent comme les gardes sinistres d’une mystérieuse puissance.

La salle est presque déserte. Deux ou trois employées assises derrière des tables de bois, noires aussi, sont désœuvrées et mademoiselle Marthe cause avec ses subordonnées.

Enfin, elle se décide à apercevoir Geneviève.

— Qu’est-ce que vous voulez encore ? De l’ouvrage ? il n’y en a pas ; non, pas même avec le bouquet, petite sotte ! J’peux t’y en fabriquer des demandes de corsages, moi ? Ah ! ça vous contrarie donc bien ? Attendez. Oh ! pas de larmes, n’est-ce pas ; les larmes m’agacent. Voyons Adèle, montez à la manutention. Il y reste encore deux ou trois paquets, vous en descendrez un. On verra si madame veut le prendre, car vous êtes des fois diablement difficile, ma petite. En « morte » vous savez, faut savoir se contenter. Tiens la mère Renaud aussi. Oh ! inutile d’insister, il n’y a plus rien.

Madame Renaud ne bouge pas. Elle a son idée. Son dernier petit tousse depuis trois jours ; il a besoin de sirop, c’est sûr ; elle passera chez le pharmacien au retour.

Adèle revient avec un paquet.

— C’est des « cinq sous » dit-elle.

Geneviève a pâli ! Elle connaît les « cinq-sous » : déjà une fois, elle en a fait. Ils demandent presque autant de travail que les « huit-sous ». Ce n’est pas avec cela qu’elle paiera cette semaine, les trois francs de sa machine.

La terreur d’entamer ses derniers dix francs lui donne du courage. Elle implore :

— Cinq sous ? vous savez bien que je n’en ferai pas plus de sept par jour, madame. Ça vaut six sous, au moins, même en morte.

— C’est cinq sous ou rien, répète mademoiselle Marthe irritée.

— Moi, je les fais pour quatre sous ; j’ai pas peur de l’ouvrage.

Et madame Renaud tend sa main sèche et avide.

— Je les prends s’écrie Geneviève.

— Trop tard, madame la mijaurée ! Adjugé, et mademoiselle Marthe lance le paquet à la femme du couvreur.

— Oh ! s’écrie Geneviève qui se retourne comme une lionne vers sa voisine, c’est abominable. Votre mari gagne dix francs par jour, et ma fille n’a que moi !

— Dans ce cas-là, on ne fait pas la dégoûtée, répond mademoiselle Marthe. Et pas de scène ici, s’il vous plaît.

— Donnez-moi un autre paquet, mademoiselle, je vous en supplie.

— Non, pour aujourd’hui c’est fini : c’était le dernier dont je disposais. Vous pouvez vider le plancher.

Geneviève, matée, des pleurs de douleur et de rage dans les yeux, passa, méprisante, devant madame Renaud.

Celle-ci la suivit de loin, sans oser la rejoindre.

— C’est pour mon gosse à moi aussi, marronnait-elle entre ses dents. Chacun pour soi !

Geneviève courut chez elle. Elle avait fait un modèle de chemise dans un morceau de cotonnade durant ces jours de chômage, elle irait le présenter au Petit Lyonnais.

Le modèle était joli avec une bande de petits plis encadrée d’entre-deux de dentelle du Puy que Marguerite autrefois lui avait donnés.

Elle embrassa en hâte Nénette qui jouait auprès du père Morin auquel, en deux mots, elle dit sa douloureuse aventure. Il lui fallait faire vite, afin de pouvoir travailler durant la soirée, si elle obtenait une commande avec son modèle.

Essoufflée, les jambes flageolantes, elle pénétra pour la seconde fois dans l’atelier où, trois mois auparavant, elle avait subi le contact redoutable de l’ouvrière avec l’industriel. Était-elle exigeante, alors ? Elle ne le croyait point, puisque ses prétentions n’avaient jamais dépassé le gain nécessaire à la plus simple subsistance. Cependant de combien elles avaient été rabaissées par les coups reçus, elle en eut l’intuition lorsqu’elle accepta sans réclamer, le prix de trente sous pour un travail qui allait lui prendre au moins dix heures ! On lui remit du nansouk et de la dentelle pour six chemises, et elle sortit presque contente ! En cousant quinze heures par jour, elle pourrait gagner neuf francs en quatre jours. En « morte », il ne fallait pas être difficile !

Si au moins les semelles de ses souliers pouvaient durer jusqu’à la reprise du travail !