La ville sans femmes/14

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Société des éditions Pascal (p. 279-287).


XIV

LE MIRACLE DE LA FOI










Par ce frais matin dominical du premier automne que je passe dans cette petite ville, les rayons du soleil naissant mettent de bonne heure le feu aux jaunes, aux blonds et aux fauves de la chevelure de la forêt. Le lac offre à cet incendie le miroir de sa surface immobile, lisse et polie comme du cristal.

Je traîne malgré moi dans la chambre, et m’attarde à ma toilette. Le « Gillette » reste maintes et maintes fois arrêté sur ma joue savonnée. Je suis attiré, malgré moi, par ce paysage que j’ai pourtant vu à satiété, que j’aime et déteste tout à la fois.

Je l’aime parce qu’il donne une sensation de grandeur et de solitude et, par la variété et la vivacité de sa coloration, il est typiquement canadien. Je le hais parce qu’il ne bouge pas, s’obstine à rester là, hermétiquement clos, n’ouvre point passage à la vue sur les prairies, les plaines, les collines, les rivières, la mer… tout ce que Dieu, en somme, a créé afin que ces créatures se repaissent des beautés dont Il a parsemé le monde.

Mon ami Tory entr’ouvre la porte :

— Comment ? Pas encore prêt ? s’inquiète-t-il, muant le bon sourire épanoui qu’il avait sur les lèvres en une légère grimace de désappointement.

— Suis-je en retard ?

Je me dépêche. C’est qu’aujourd’hui, comme chaque dimanche, nous avons le plus grand réconfort que nos âmes de croyants puissent désirer, l’office de la messe.

— J’en ai l’impression. Il est huit heures cinq, et tous les autres sont déjà là depuis huit heures.

Comme il s’aperçoit que j’en aurai encore pour quelques minutes :

— Viens vite ! me dit-il. Tu nous retrouveras facilement !

Et il s’en va en courant.

Je m’empresse d’ajouter que si nous, catholiques, avons nos cérémonies religieuses, les protestants ont également les leurs. Cela est très juste et très humain.

La prière est, au fond, le seul salut de ceux qui souffrent. Je dirai même que c’est au moment où ils souffrent que pas mal de gens se souviennent de prier. Le reste du temps, ils se comportent et agissent avec Dieu comme avec le dentiste ou le médecin. Dès que le bobo devient grave, ils se précipitent chez le praticien, les lèvres pleines de promesses. Mais, une fois le mal guéri, ils oublient même de payer les honoraires. Et si on les leur réclame, ils envoient promener le requérant !

Par contre, ceux pour qui prier est un moyen de prolonger l’âme éprouveront toujours une joie très pure de se rapprocher de Dieu, auprès de qui ils trouveront un peu d’apaisement. C’est pour cela qu’en arrivant ici, lorsque nous apprîmes que nous pourrions assister à la messe tous les dimanches, nous avons ressenti une grande consolation. D’abord ce fut un Père irlandais qui officia. Maigre, long, simple, brave homme, il arrivait à notre petite ville chaque samedi soir, et, entre cinq et huit, installé dans un coin de la bibliothèque, il écoutait d’une oreille distraite et indulgente les récits que les prisonniers de races diverses lui faisaient.

Le lendemain matin devant un autel au grand air installé sur une petite estrade à l’abri du vent, autour d’une niche rudimentaire agrémentée d’un magnifique panneau exécuté par un des artistes internés, après avoir disposé les objets nécessaires à l’office, apportés dans une petite valise, le prêtre disait la messe et ajoutait à la fin quelques mots en guise de sermon. Ces courtes allocutions se rapportaient bien entendu à la Foi. Mais elles étaient écoutées attentivement par certains fidèles comme si elles devaient contenir je ne sais quel double sens caché. Ce ne fut qu’à la longue qu’ils comprirent que le bon père ne pouvait se départir de son rôle spirituel et que, d’aucune manière et sous aucun prétexte, il pouvait s’ingérer dans le séculier.

Cette attitude fut strictement et rigoureusement observée par tous les autres aumôniers militaires qui vinrent par la suite au camp.

Un matin, grand bouleversement parmi les Italiens. On apprend que dans une nouvelle « fournée » d’internés arrivée de Montréal, outre le maire de la métropole, il y avait un prêtre italien. De taille forte, râblé, la figure souriante et épanouie, ce prélat qui possède une âme d’ascète et dont l’esprit de sacrifice ne connait pas de bornes, est profondément aimé par tous ses compatriotes. Aussi imagine-t-on le remue-ménage que la nouvelle de son arrivée produit. Dès qu’il apparaît, revêtu de notre uniforme, il est littéralement assailli de questions.

Sa réponse est invariable :

— Je suis ici par la volonté de Dieu et suis heureux de l’occasion qui m’est offerte de venir en aide à ceux qui souffrent.

Mais les questions redoublent d’intensité :

— Et la guerre, cher Père ? Qu’en pensez-vous ?

Le brave homme se borne à répondre :

— Elle sera longue, très longue…

— Mais combien d’années durera-t-elle encore ?

— Trois ans, au moins, sinon davantage.

Un vieillard, à mes côtés, esquissant une moue de compassion murmure :

— Ce pauvre homme ne comprend rien à la guerre !

Nous étions en octobre 1940 ! Avec la présence d’un prêtre dans le camp, la vie religieuse prit aussitôt une autre allure. Un notaire, un avocat, un sculpteur et un ancien major de l’armée canadienne formèrent le personnel stable de l’église de la petite ville. Une chorale et un petit orchestre donnaient une majesté inaccoutumée à la messe, que le prêtre obtint l’autorisation de célébrer lui-même. Dès les premières journées froides et pluvieuses, la cérémonie qui, durant l’été, se célébrait au grand air, sous deux immenses bouleaux feuillus, et assumait par cela même une allure grandiose et primitive, fut transportée dans un des deux réfectoires qu’en quelques minutes une équipe de décorateurs transformaient en chapelle.

La nuit de Noël nous eûmes la permission de rester debout jusqu’à deux heures du matin. La messe de minuit fut célébrée et suivie d’un souper organisé dans chaque baraque. Entre temps, on se rendait visite, on échangeait des vœux, on riait, on criait. Mais, dehors, dans l’obscurité de la nuit, entre une baraque et l’autre, j’ai rencontré des hommes qui pleuraient…

Les trois messes de la nuit de Noël ainsi qu’un solennel office religieux pour Pâques se renouvelèrent chaque année.

Un jour, le révérend Père fut appelé. Il était libéré. Il demanda en vain de rester avec ses « ouailles ». Il lui fallut partir.

La loi est la loi. De même que personne ne peut empêcher que l’on soit interné si on doit l’être, de même rien ne peut faire rester ceux qui doivent s’en aller.

Mais le brave homme n’oublia pas ses anciens compagnons, et, régulièrement, il écrivit, surtout à ceux qui en avaient le plus besoin.

Après son départ, ce furent des aumôniers canadiens-français qui vinrent tous les dimanches. Il y en avait qui, au plus fort de l’hiver, faisaient jusqu’à cinq milles à pied dans la neige pour venir accomplir leur mission chrétienne dans notre petite ville. Quant aux protestants — bien que les pasteurs internés fussent nombreux — ils attendaient presque toujours l’arrivée d’un aumônier de l’armée pour leur service.

S. E. le Nonce apostolique, monseigneur Antoniutti, vint deux fois par années nous visiter, passant même quelques heures avec les prisonniers et leur apportant, outre le réconfort de la religion, des gâteries.

C’est alors que certains « tièdes » semblaient animés d’une renouveau de foi. Ces « exploiteurs », au fond, ne valent pas mieux que les autres, dont je parlais plus haut, qui pratiquent la religion comme l’usure. Ils sont bien disposés à faire un certain nombre de prières, et à la rigueur, même à faire une offrande, mais c’est à la condition d’obtenir, en revanche, une « grâce », un résultat pratique et matériel. « Sinon, disent-ils avec une naïveté déconcertante, à quoi bon prier ? »

Ils sont comme les anciens romains, pour qui la religion était une sorte de contrat juridique conclu entre les hommes et les dieux. Les hommes accomplissaient certains rites, prononçaient certains mots, et les dieux, en échange devaient accorder les biens qu’ils s’étaient engagés à livrer.

D’autres encore pratiquent la religion d’une manière purement extérieure, avec des gestes mécaniques, des marmottements distraits, qui les font ressembler à des moines tibétains. Certains jeunes gens semblent adorer beaucoup plus la trinité moderne du Calcul, de la Technique et de la Machine, que celle des Saintes Écritures. Je crois que c’est Anatole France qui a affirmé que l’humanité, ayant eu d’abord une religion fétichiste ensuite une religion polythéiste et, enfin, une religion monothéiste, est en train de s’en construire une autre, le culte de la Science ! Hélas ! on oublie que la vie est encore faite de certaines misères morales que la science ne peut empêcher ni guérir. La sagesse est de donner une beauté à la douleur même.

Combien en ai-je vu, des soi-disant sceptiques ou de prétendus mécréants, jeunes ou vieux, venir peu à peu au service du dimanche, s’agenouiller et puis finir par prier avec ferveur ? Combien se sont plongés dans la lecture et l’étude de la Bible, cette source intarissable de toutes les philosophies et de toutes les croyances, pour en sortir avec un besoin intense de croire…

Si Dieu n’existait pas, aurions-nous cette soif intime de Lui, aux heures affreuses de l’existence ?

Pascal a fait dire au Christ ces paroles, qui sont gravées dans l’esprit de tout chrétien : « Tu ne me chercherais pas, si tu ne m’avais déjà trouvé… »