Labrador et Anticosti/Chapitre XII

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C. O. Beauchemin & Fils (p. 221-250).


Huard - Labrador et Anticosti, 1897 (page 23 crop).jpg

CHAPITRE DOUZIÈME

Île d’Anticosti (Suite)


Histoire de l’Anticosti. — Une Compagnie malheureuse. — Ce que M. Gregory a dit de la terre d’Anticosti. — L’ère des naufrages. — L’avis de M. Faucher de Saint-Maurice. — Une prétendue mine d’argent. — La Notice de M. Despecher : quelques extraits. — Les explorateurs français de 1895. — Inquiétudes des Anticostiens. — Impressions de voyage de M. Combes. — Température de l’Anticosti. — L’exploration Bureau. — Géographie physique de l’île. — Finie, la légende ! — M. H. Menier, acquéreur de l’Anticosti. — Nouvelle ère. — Promesses d’avenir de l’Anticosti. — Les voies de communication.


Puisque nous voilà arrêtés au moins pour tout ce jour, profitons de la circonstance pour étudier, de façon générale, l’île d’Anticosti : quelle est son histoire ? quelle est sa valeur agricole et industrielle ? qu’en adviendra-t-il ? Jacques Cartier (pour ne pas remonter jusqu’au déluge) prit possession de l’île d’Anticosti en 1535, au nom du roi de France. En 1680, par lettres patentes, Louis XIV en fait la concession à Louis Jolliet « en considération de sa découverte du pays des Illinois et de son voyage dans la baie d’Hudson, pour l’intérêt et l’avantage de la ferme du Roi, pour y faire des établissements de pêche de morue verte et sèche, huiles de loups marins et baleines, et, par ce moyen, commercer en ce pays et dans les Isles de l’Amérique. » Le sieur Jolliet fonda un établissement à la Pointe-aux-Anglais, et s’occupa de la traite des pelleteries et de la pêche. Mais il ne paraît pas qu’il se soit fort enrichi des revenus de sa seigneurie.

Après la mort de Jolliet et de ses enfants, « la propriété s’est perpétuée, pendant plus de 200 ans, en la possession indivise d’héritiers ou ayants droit, résidant en Europe, qui paraissent ne s’être préoccupés de leur Île que pour en interdire l’accès, en vue de la conservation des forêts et de la protection des animaux à fourrure, plutôt que pour la mettre en valeur et en favoriser le peuplement. En 1884, elle fut adjugée, en vente publique, sur licitation, par ordre de la Cour de Québec… L’adjudicataire d’Anticosti en fit l’apport, deux ans plus tard, au prix de £200, 000, payable en actions, à une Compagnie anglaise « The Governor and Company of the Island of Anticosti Limited », au capital de £300, 000, qui s’était constituée pour l’acquérir et en entreprendre l’exploitation ; mais, les souscriptions ayant fait presque complètement défaut, la Compagnie ne tarda pas, faute de fonds, à suspendre ses opérations et a être mise en liquidation[1]. »

Le 8 décembre 1894, le liquidateur de la Compagnie anglaise vendit l’île à un Français, M. Jules Despecher, de Paris, sous bénéfice d’inventaire, comme nous le verrons plus loin.

* * *

« Je ne désire pas fatiguer votre attention par des chiffres ou des statistiques officielles, disait M. J.-U. Gregory, chef de bureau du ministère de la Marine à Québec, dans une conférence[2] qu’il donnait, en mars 1881, devant la Société littéraire et historique de Québec ; aussi, je vais simplement essayer de vous décrire l’île telle que je l’ai vue en différentes circonstances.

« L’île d’Anticosti peut être appelée le cœur du golfe Saint-Laurent. Toutes les variétés de poissons, depuis la baleine monstrueuse jusqu’au caplan minuscule, semblent s’y être donné rendez-vous ; les rivières abondent en saumons et en truites.

« Des centaines de navigateurs du Canada et des États-Unis vont y faire la pêche tous les étés, en goélettes ou en barges, n’y gagnant parfois qu’un maigre salaire.

« L’île d’Anticosti a 135 milles de long sur plus de 30 milles de large[3] et se termine en pointe à ses deux extrémités ; elle embrasse une superficie de deux millions et demi d’acres. Elle est peu élevée, souvent enveloppée de brumes épaisses, et les nombreux récifs qui l’entourent en rendent l’approche difficile et dangereuse. Une couche de tourbe de quelques pieds au-dessus du niveau de la mer, sur une étendue d’environ quatre-vingts milles, forme la surface de la partie sud de l’île, que recouvre presque en entier une forêt de sapins rabougris.

« Ces arbres ont environ douze pieds de hauteur, et leurs branches se tressent et s’entremêlent à tel point, que l’on dit qu’un homme peut marcher sur leurs sommets. On rencontre partout des marais et des lagunes, où séjournent des quantités innombrables d’oiseaux aquatiques, tels que les outardes, les canards, les plongeons, etc.

« Telles sont la nature et les propriétés de cette partie de l’île. En avançant vers le nord, le sol s’élève graduellement à une hauteur de 400 pieds, ne dépassant jamais 700 pieds au-dessus de la ligne de la haute marée.

« Cette partie de l’île fournit d’excellentes forêts de pins, d’épinettes, de frênes, de bouleaux blancs, mais aucun de ces arbres cependant n’atteint une grosseur assez considérable pour être d’une utilité générale ; on ne peut en faire tout au plus que des mâts de goélettes de 50 tonneaux.

« Les seuls animaux que l’on rencontre dans ces parages sont l’ours noir, la loutre, la martre, le renard roux, argenté et noir ; inutile d’y chercher des lièvres et des perdrix[4], si communs pourtant partout ailleurs.

«… Quant aux bêtes à cornes, elles ne peuvent s’acclimater sur la plus grande partie de l’île, pour une raison que l’on ne connaît pas encore parfaitement ; elles y vivent rarement plus de dix-huit mois après leur arrivée. On suppose qu’il y a quelque espèce d’herbe ou arbuste qui leur est fatale.

«… La côte sud de l’île n’est, pour ainsi dire, qu’un rocher. D’ailleurs, l’île d’Anticosti, dit un géologue qui en a fait une étude spéciale, est composée de « calcaires argileux ayant 2300 pieds d’épaisseur, régulièrement stratifiés par couches con- formes et presque horizontales ».

«… L’on ne trouve que trois baies ou havres sur tout le contour de l’Anticosti : la baie au Renard, la baie Ellis[5] et la Pointe-aux-Anglais. Encore ces havres ne sont sûrs que pour des navires d’un faible tirant d’eau, et seulement lorsque le vent sont de certaine direction.

« Ses battures, que l’on pourrait mieux désigner sous le nom de brisants, s’étendent d’un à deux milles du rivage. Impossible d’y trouver nulle part un lieu de refuge ou de mouillage. Les brumes fréquentes, les courants dangereux et l’absence de havres ont fait de cette île la terreur des marins… »

Les marins avaient bien sujet de redouter ces parages dangereux. En effet, d’après une statistique que donne M. Gregory en une autre partie de son travail, 106 navires ont fait naufrage sur l’île d’Anticosti, de 1870 à 1880 : 7 steamers, 67 voiliers et barques, 14 bricks et brigantins, et 18 goélettes. Cela donne la forte moyenne de dix par année. — Aujourd’hui, toutefois, la navigation n’est plus aussi dangereuse le long de l’île terrible et les naufrages n’y sont guère plus fréquents qu’ailleurs. Car les quatre phares que le gouvernement fédéral a placés aux pointes Health, South, South West et West de la côte sud, éclairent parfaitement le détroit, large d’une cinquantaine de milles, qui sépare l’Anticosti de la péninsule gaspésienne, toute bordée, elle aussi, par de nombreuses « lumières ». Sur la côte nord de l’île, au contraire, il n’y a pas un seul phare, et les navires qui s’aventureraient de ce côté pourraient le payer cher ; aussi ils ne prennent jamais cette route. Quant aux paquebots d’Europe, ceux même qui passent par le détroit de Belle-Isle, au nord de Terre-Neuve, viennent doubler le Health Point et passer au sud de l’île.

Achevons pourtant d’entendre le témoignage de M. Gregory sur l’île d’Anticosti.

« À part la chasse et la pêche, dit-il, les ressources de l’île d’Anticosti sont fort restreintes. La culture y est presque nulle, le sol d’abord s’y prêtant difficilement, et sa position isolée la privant de communications faciles… Le sol est bon ; et, lorsqu’il est épuisé, le varech, que l’on a sous la main, fournit le meilleur engrais du monde… Le climat de l’île d’Anticosti n’est pas plus rigoureux que celui d’aucune des provinces maritimes. Le sol est bon, et peut produire, à peu d’exceptions près, les mêmes légumes et probablement les mêmes fruits que l’on récolte dans les provinces inférieures. Il est vrai qu’elle ne possède pas de havres ou endroits de mouillage naturels pour les gros vaisseaux ; cependant quelques-unes de ses baies pourraient certainement servir de ports de refuge en y construisant des jetées, et l’on trouverait à portée tout le bois et la pierre nécessaires pour faire ces travaux. »

* * *

M. Faucher de Saint-Maurice, l’aimable conteur que l’on connaît, a plus d’une fois visité l’île d’Anticosti, et son témoignage vaut qu’on s’y arrête. Lisons ce qu’il en écrivait en 1877 : « Privée de ports et entourée d’une redoutable ceinture de récifs, j’ai bien peur que tous les efforts faits pour la coloniser ou la défricher restent infructueux. Depuis le jour où elle fut découverte et baptisée par Jacques Cartier du nom de l’Assomption, l’Anticosti n’a guère changé d’aspect. C’est toujours cette terre que Champlain trouvait « blanchâtre comme les falaises de la côte de Dieppe », et que le routier de Jean Alphonse de Saintonge nous présente dans son langage poétique, comme étant « assise sur des rochers blancs et d’albâtre, couverte d’arbres jusques au bord de la mer ». Seulement ces représentants du règne végétal sont en certains endroits tellement rabougris et tellement enchevêtrés les uns dans les autres, qu’on peut marcher des arpents sur leurs cimes métamorphosées en ressorts élastiques.

« Quelques-uns ont prétendu que l’île renfermait des richesses minérales, mais je ne sache pas qu’il se soit fait quelques travaux en ce sens, depuis le jour où Charlevoix crut devoir livrer à la postérité la désopilante histoire de la première tentative.

« Il courut un bruit il y a quelques années, assure cet écrivain, qu’on avait découvert à Anticosti une mine d’argent, et faute de mineurs on fit partir de Québec, où j’étais alors, un orfèvre pour en faire l’épreuve ; mais il n’alla pas bien loin. Il s’aperçut bientôt au discours de celui qui avait donné l’avis, que la mine n’existait que dans le cerveau blessé de cet homme, lequel lui recommandait sans cesse d’avoir confiance en Dieu. Il jugea que si la confiance en Dieu pouvait par miracle faire trouver une mine, il n’était pas nécessaire d’aller jusqu’à l’Anticosti, et il revint sur ses pas. »

« Pendant l’été, l’île d’Anticosti est parcourue par des bandes nomades de pêcheurs qui exploitent le saumon, la morue, le maquereau, le homard et le hareng. Au printemps, les chasseurs de loups marins arrivent à leur tour, et avec ces poissons et cet amphibie, la chaux, la tourbe, la pierre de taille et les collections de fossiles, demeurent, à tout prendre, les seules et véritables richesses de l’île. » [6]

Le Canadien, de Québec, publiait le 12 août 1886 une correspondance de M. Faucher de Saint-Maurice sur l’île d’Anticosti. « On fait en ce moment[7], disait l’écrivain, une grande réclame en Europe à cette île inhospitalière. Les journaux de Londres la représentent comme un paradis terrestre. Je ne veux pas nuire aux propriétaires d’Anticosti ; mais puisqu’on a mêlé mon nom à cette affaire, je rappellerai en peu de mots ce que j’ai dit à propos de cette île, il y a quelques années. » L’auteur reproduit ensuite l’extrait de son livre De tribord à bâbord que l’on vient de lire ; puis il ajoute :

« Voilà ce que j’écrivais il y a déjà plus de dix ans. Depuis, je suis retourné à l’île d’Anticosti deux fois.

« À mon grand regret, je n’ai pas changé d’avis. »[8]

On voit que MM. Gregory et Faucher de Saint-Maurice s’accordaient assez à trouver que l’Anticosti offre peu de ressources à la colonisation.

* * *

Il parut à Paris, en mai 1S05, une brochure intitulée : Notice sur l’île d’Anticosti. J’ai pu m’en procurer un exemplaire, bien qu’elle n’ait pas été mise dans le commerce. Cette [Jaquette de 23 pages est signée par M. Jules Despecher, de Paris, l’acquéreur de l’île d’Anticosti. Car la fameuse île a, une fois encore, changé de propriétaire, ainsi que je l’ai déjà dit incidemment, et cette fois elle est revenue en mains françaises. C’est du liquidateur de la « Governor and Company of the Island of Anticosti » que M. Despecher a fait cet achat, suivant acte du 8 décembre 1894, au prix de $160, 000 d’après les journaux canadiens. La Compagnie anglaise ayant payé ce domaine près d’un million de piastres, l’acquéreur français a raison de dire qu’il « s’en est assuré la possession à un prix très modéré ». Il faut d’ailleurs, pour ne pas s’extasier trop de cette différence qu’il y a entre le prix de 1886 et celui de 1895, tenir compte du fait que le million dont il s’agissait était payable en actions de la Compagnie, actions dont la valeur n’a jamais, je crois, égalé celles de la Compagnie du canal de Suez ; il s’en fallut même à tel point que la Compagnie anglaise ne tarda pas longtemps à tomber en liquidation.

L’achat de l’île, bien qu’opéré le 8 décembre 1894, ne devait être définitif qu’au bout de dix mois. L’acheteur, en effet, se réservait ce laps de temps « pour faire l’étude approfondie de l’affaire, pour contrôler les renseignements et informations relatifs aux avantages et aux ressources de l’île et pour procéder, pendant l’été de 1895, à la reconnaissance du littoral et des ports qui s’y trouvent, ainsi qu’à l’inspection aussi complète que possible de l’intérieur des terres, afin qu’il puisse, en pleine connaissance de cause, à l’expiration de ce délai, exiger l’exécution du dit transfert ou y renoncer ».

* * *

L’auteur de la brochure fait une longue énumération des sources où il a puisé ses renseignements sur l’Anticosti, et mentionne le fait que personne n’avait encore parcouru l’intérieur de l’île lorsque, « au mois de février 1888, M. J.-B. Saint-Cyr, arpenteur de la province de Québec, qui avait été envoyé par la Compagnie pour établir le plan d’une ville, entreprit l’exploration de l’intérieur de l’Île ». Il a donc utilisé les informations données par cet arpenteur, et celles fournies par M. E.-G. Robinson, le directeur de l’île, et qui a pénétré fréquemment dans l’intérieur des terres, pour tracer le tableau des ressources de cette grande terre. Je vais reproduire ici quelques pages de la Notice sur l’île d’Anticosti, bien propres à inspirer de grandes espérances pour l’avenir du territoire anticostien.

« Le sol arable est un mélange de calcaire, d’argile, de grès, de tourbe, et détritus de matières organiques, très favorable à la végétation… Les trois quarts de l’île sont occupés par les forêts qui couvrent la partie montagneuse et se prolongent, par endroits, jusqu’à la mer. Les surfaces non boisées consistent, sur les plateaux, en terrains de diverses natures, recouverts d’une végétation variée, et, dans les vallées, en herbages ou prairies d’apparence fertile… Peu de pays sont arrosés par un aussi grand nombre de cours d’eau… Le climat d’Anticosti est extrêmement salubre ; l’atmosphère y est pure, le temps généralement clair ; les brouillards y sont peu fréquents, les pluies et les neiges peu abondantes… La température y est plus uniforme que dans les provinces continentales du Canada ; moins froide en hiver[9] et moins chaude en été qu’à Québec et Montréal… La pêche est la principale ressource des habitants, et la plus profitable…

« Les ressources d’Anticosti, sous le rapport de l’agriculture, ont une importance réelle ; tous les rapports en font foi. Le sol consiste en une terre végétale, sur un sous-sol de gravier et parfois de tourbe, d’un travail facile et d’une fertilité remarquable. La végétation, sur le versant sud, est grandement favorisée par l’exposition des pentes du terrain en plein soleil du midi, et par la protection des montagnes couvertes de bois, qui l’abritent contre les effets des vents du nord. Les masses de goémon que la mer rejette incessamment sur la côte, fournissent une quantité inépuisable d’excellent engrais, à portée de toutes les cultures, indépendamment des dépôts de marne et de phosphate, constatés sur plusieurs points du littoral.

« La surface arable, susceptible d’être convertie en terres cultivables et en prairies, n’est pas moindre de 200,000 hectares, en tenant compte des parties stériles qui se trouvent sur différents points comme dans tout autre pays.

« Tous les produits dont la culture prospère au Canada, réussissent également bien à Anticosti, à l’exception du blé et de l’avoine, qui y croissent vigoureusement jusqu’à 4 et 5 pieds de hauteur, mais dont la maturité ne paraît pas assez régulièrement assurée pour en encourager la culture, autrement que comme fourrage à couper en vert. L’orge, le seigle et le blé noir y viennent à maturité.

« La pomme de terre y est extrêmement productive, excellente et absolument indemne de toute espèce de maladie. Elle pourvoit largement à la consommation de la population et donne même lieu à un certain commerce d’exportation, notamment pour l’approvisionnement des pêcheurs de la côte nord du golfe, où elle vient mal.[10]

« Les navets et betteraves y poussent à merveille et en dimension remarquable, ainsi que toutes les racines : carottes, salsifis, raves, radis, etc.

« Tous les légumes cultivés au Canada avec succès, y réussissent également bien : les choux de toute espèce, le chou-fleur, la laitue, les haricots, les pois, le céleri, la rhubarbe, etc.

« Le fraisier, le framboisier, le groseillier, etc., poussent à l’état sauvage et donnent du fruit en abondance.

« Le cerisier et le poirier ne se trouvent qu’à l’état sauvage. Il n’y a pas de raison pour que les arbres fruitiers du Canada, et notamment le pommier, n’y soient cultivés, si ce n’est que les habitants ne se sont jamais considérés assez sûrs du lendemain pour se déterminer à en planter.[11] « Le bétail, le cheval, l’âne, le mouton, le porc prospèrent dans l’île, de même que tous les oiseaux de basse-cour.

« Les conditions pour l’élevage du bétail et du mouton sont au moins aussi favorables à Anticosti que dans les provinces continentales du Canada. Il y a, dans la plaine, des herbages et des prairies naturelles de cent jusqu’à cinq cents hectares et plus, où le foin d’excellente qualité croît à une hauteur de quatre et cinq pieds, et où l’eau douce se trouve en abondance,


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ANTICOSTI — PHARE DE LA POINTE-SUD.

(Album Gregory.)


soit dans les rivières et leurs affluents, soit dans les lacs et étangs. Ailleurs, les plateaux sont couverts d’une végétation prolifique d’un pois indigène dont les habitants fauchent la tige pour servir de fourrage en hiver. Les plantes fourragères,

dans les terrains cultivés, poussent à merveille à une hauteur peu ordinaire...

« Les forêts occupent la plus grande partie de la surface de l’île ; la croissance des arbres y est rapide et témoigne de la fertilité du sol. Sur de grandes étendues, cependant, les arbres ne sont bons que comme bois à brûler, notamment sur les points de la côte les plus exposés, et dans la région sud-est de la plaine. Mais, dans les montagnes et sur les collines, une puissante végétation d’arbres de haute futaie couvre les deux versants, depuis la base jusqu’au sommet, ainsi que les dépressions donnant passage aux cours d’eau, sur une superficie qui est évaluée à plus de 200,000 hectares.

« Les principales essences sont : le pin blanc, noir et rouge ; le sapin, le frêne, l’aune, le tremble, le hêtre, le charme, l’érable[12], le peuplier et le bouleau jaune et blanc (betula papyracea), souvent de grande dimension...

« Les matériaux de construction : pierre à bâtir, calcaire ou grès, pierre à chaux, pierre à plâtre, terre de brique et sable, s’y trouvent en abondance...»

Lisons maintenant un extrait de la conclusion de l’étude de M. Despecher :

« Il ressort de la notice qui précède, que l’île d’Anticosti, en outre de sa valeur indiscutable au point de vue des pêcheries, possède sur son sol toutes les ressources naturelles pour fournir de l’occupation à une population nombreuse et pour subvenir à ses besoins. Le fait qu’elle est pour ainsi dire inhabitée, et que ses ressources sont restées inexploitées, est la conséquence du système d’administration et de prohibition qui l’a régie depuis plus de deux siècles. Pour se faire une idée de ce qu’elle aurait pu être sous d’autres institutions, il suffira de considérer l’état si différent de l’île voisine du Prince-Édouard, dans des conditions identiques[13] et de grandeur moitié moindre, mais sous le régime de la liberté et de la division de la propriété individuelle, qui est devenue une province florissante du Canada, ayant son gouverneur et sa propre administration, avec une population de plus de 120,000 âmes, et où il y a plus de 400 kilomètres de chemins de fer.

« Le fait que le capitaine Setter, le seul habitant qui ait jamais prétendu à un droit de propriété, avait créé une ferme de plus de 200 hectares, près d’Ellis Bay[14], comparable sous tous les rapports à celles des autres pays, indique que, dans des conditions pareilles, il s’en serait créé d’autres, en outre de celles laborieusement exploitées sous le régime des fermages de courte durée. »

* * *

Le nouvel acquéreur de l’Anticosti s’était réservé le temps de faire une reconnaissance complète de l’île, durant l’été de 1895, avant de conclure définitivement la transaction. Pendant que nous étions encore sur l’île, on nous apprit qu’un groupe de Français, conduit par M. Despecher lui-même, était arrivé à Québec, puis s’était embarqué sur un petit steamer pour l’Anticosti. Ils n’y arrivèrent que le lendemain de notre départ. J’ai su depuis que ces messieurs exprimèrent le regret de n’avoir pu rencontrer Monseigneur Labrecque.

Voici, d’après les journaux du temps, quels étaient ces messieurs qui avaient traversé l’Atlantique pour venir étudier l’île d’Anticosti : MM. Jules Despecher, J. Desjardins-Beaumetz, ingénieur civil, Paul Combes, journaliste et explorateur, et Geo. Martin, officier de l’armée française. M. Bureau, explorateur employé jusqu’à ces dernières années par le commissariat des Terres de la Couronne, de Québec, les accompagnait. « Leur

voyage a été on ne peut plus délicieux (écrivait le 26 juillet un reporter québecquois qui les avait interviewés à leur retour dans la vieille capitale), signalé par une température des plus favorables, ce qui leur a permis d’explorer l’île autant qu’ils l’ont voulu. Ils ont parcouru les anses, où ils ont pêché avec grand succès. Les rivières, les essences forestières, les minerais surpassent leur attente, et ils feront un rapport absolument favorable. » Oui, ils ont exploré l’île autant qu’ils l’ont voulu, mais en en faisant le tour seulement. Pour ce qui est de l’intérieur, il n’y avait pas à songer même à y pénétrer, à cause des terribles moustiques que l’on sait : citoyens de la République française ou sujets britanniques, c’est tout un pour ces féroces ennemis.

Le 14 juillet, nos explorateurs se trouvaient à la Baie-des-Anglais, et convièrent à un banquet toute la population de l’endroit, à l’occasion de la solennité du jour, que l’on célèbre aujourd’hui comme la fête nationale de la France.

* * *

Les Anticostiens avec qui j’ai causé de la translation prochaine de la propriété de l’île, manifestaient de l’inquiétude en pensant à l’avenir. Ce sentiment était bien naturel chez ces gens, qui n’occupent leurs emplacements qu’à titre de locataires. Je dois ajouter, du reste, que la visite de M. Despecher et de ses compagnons a fait bonne impression chez les habitants de l’Anticosti. Les marques d’intérêt qu’ils ont données pour le soutien des écoles de la Baie-des-Anglais et de l’Anse-aux-Fraises étaient certes de bon augure. Et, à ce propos, j’aime à citer ici cet extrait de la conclusion de la Notice publiée par M. Despecher :

« Le territoire de l’île est assez vaste pour que de nombreux nouveaux venus y trouvent leur place, à la condition que ce soit de véritables travailleurs : pêcheurs, marins, cultivateurs et hommes de métier, que ne rebutent pas la rigueur du climat et le rude labeur que nécessitent partout les débuts d’un établissement dans un pays neuf. Dans ces conditions, ils trouveront de grandes facilités pour se créer une position et un chez-soi, dans des circonstances peu ordinaires d’indépendance et de bien-être, pour eux et leur famille. »

* * *

Un membre de l’importante corporation des reporters nous a fait part, précédemment, des confidences qu’il a pu obtenir des explorateurs français, à leur retour à Québec de l’Anticosti. Il sera encore plus intéressant, me semble-t-il, d’entendre l’un même de ces explorateurs nous dire ses impressions. Aussi vais-je citer ici l’article écrit dans un journal de Paris par M. P. Combes, quand on fut rentré en France, c’est-à-dire en septembre ou octobre 1895.

« L’île d’Anticosti, bien que découverte par Jacques Cartier le 15 août 1535, c’est-à-dire depuis trois cent soixante ans, bien que située à l’embouchure du Saint-Laurent, sur la route des navires, était aussi inconnue, même au Canada dont elle dépend, que les régions polaires les plus inaccessibles, auxquelles on l’assimilait volontiers.

« Fort heureusement, cette île, qui a une superficie d’un million d’hectares, est devenue dernièrement la propriété d’un Français, et j’ai été chargé de l’étudier à tous les points de vue.

« Or, les résultats, de mon exploration détruisent de fond en comble la légende d’Anticosti « l’inhospitalière ».

« C’est un plateau de roches siluriennes légèrement inclinées au sud-ouest. Ce plateau, dénudé et raboté par les phénomènes glaciaires, est recouvert d’un sous-sol de marnes calcaires argilacées, et d’un sol d’humus, d’un mètre d’épaisseur en moyenne, composé de détritus organiques qui s’accumulent à la surface de l’île depuis que la première végétation y est apparue, à la fin des temps quaternaires.

« Sur un million d’hectares de superficie, il y a à Anticosti 900, 000 hectares de forêts. Or, il ne s’agit pas ici, comme à Terre-Neuve, d’arbres rabougris et contournés, ainsi qu’on l’avait prétendu. Ce sont des épicéas, des mélèzes[15], des bouleaux, qui atteignent 30 mètres de hauteur, et qui (au prix des gros bois sur le marché de Québec) représentent une valeur de « cinquante millions de francs. »


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ANTICOSTI — PHARE DE LA POINTE DE L’OUEST.

(Album Gregory).


« D’ailleurs, la flore entière de l’île est remarquable par sa richesse autant que par sa vigueur, et elle est composée d’espèces végétales qui permettent de ranger Anticosti dans la zone tempérée froide » (suivant la classification de Unger), alors que la plus grande partie du Canada appartient à la zone subarctique. L’île d’Anticosti est donc une des régions les moins froides du Canada.[16] « D’autre part, la végétation jaillit de son sol fertile avec une « fougue » qui étonne sous cette latitude. Partout où la forêt n’existe pas ou disparaît par les défrichements, surgissent spontanément des prairies composées de nos meilleures graminées fourragères.

« En conséquence, toutes les cultures de la zone tempérée froide sont possibles à Anticosti.

« La mer environnante est très poissonneuse. Aussi, non seulement les pêcheurs du golfe Saint-Laurent viennent-ils dans ces eaux pêcher la morue, mais encore une cinquantaine de familles se sont établies à demeure sur le littoral même de l’île. La pêche est leur principale occupation. Elles font toutefois un peu de culture, et exportent même des pommes de terre sur des points du golfe moins favorisés.

« Ce qui manque à Anticosti, c’est un bon port, car aucun des nombreux mouillages que présentent ses côtes n’est entièrement abrité contre tous les vents. Un autre inconvénient c’est que les communications avec le continent sont interrompues par les glaces pendant quatre mois, de janvier à avril. Encore Anticosti est-elle favorisée, sous ce rapport, car si la glace y est plus épaisse qu’ailleurs, elle y séjourne, en revanche, beaucoup moins longtemps.

« Mais, en somme, bien loin d’être « infertile et inhabitable », l’île d’Anticosti présente d’immenses ressources, tant au point de vue de l’exploitation forestière, que de l’exploitation agricole et des pêcheries. Les prairies naturelles permettent la pratique de l’élevage en grand. D’autre part, les nombreux cours d’eau, à régime régulier, qui coulent sur tout le littoral, utilisables pour la plupart, comme force motrice, permettraient de donner une grande extension à toutes les industries du bois, matière première qui abonde dans l’île.

« En résumé, l’île d’Anticosti, étant données son étendue, la douceur de son climat, la fertilité de son sol, la richesse de ses forêts et de ses pêcheries, sa situation sur une des grandes routes du globe, pourrait, avec quelques améliorations pratiques de la navigabilité de ses côtes, nourrir une population au moins égale à l’île du Prince-Édouard. »

Les explorateurs français n’ayant pu que faire par eau le tour de l’île, le rapport de M. Combes s’appuyait sur ce que l’on avait précédemment écrit au sujet de l’Anticosti. Ce n’est donc pas encore le document qui s’impose et qui dise enfin, de façon irréfutable, quelle opinion il faut avoir de l’ancien domaine de Jolliet.

* * *

Dans les derniers jours du mois de juillet (1895), les journaux canadiens annoncèrent que le groupe d’explorateurs français qui venaient de visiter l’île d’Anticosti, y avaient été envoyés par M. Henri Menier, de Paris, le millionnaire fabricant du célèbre chocolat que l’on connaît dans les cinq parties du monde ; et que c’était lui, M. Menier, qui était l’acquéreur véritable de la grande île.

Quoi qu’il en soit, au commencement du mois de septembre, on apprit qu’une nouvelle exploration, et très sérieuse cette fois, allait être faite de l’Anticosti. En effet, avant de retourner en Europe, M. Despecher avait donné mission à M. Jos.

Bureau, l’explorateur bien connu de Saint-Raymond, de parcourir l’île dans toute son étendue, et de faire un rapport complet sur la valeur de ce territoire.

Cette exploration se fit durant les mois de septembre et d’octobre. À cette époque de l’année, il n’est plus question des redoutables moustiques qui, durant l’été, ne permettent à personne de parcourir l’intérieur de l’île.

Enfin, nous allons savoir à quoi nous en tenir sur la terre d’Anticosti ! Avait-on sujet, dès les premiers temps de la colonie et jusqu’à nos jours, de la traiter comme un pays sans avenir et toujours inutilisable ? N’avaient-ils pas plutôt raison, ceux qui, en ces dernières années, n’ont pas hésité à poursuivre jusqu’au lyrisme l’éloge qu’ils ont fait de la « perle du golfe Saint-Laurent » ?

Le rapport de l’explorateur va répondre à ces questions. Voici l’analyse de ce mémoire, dont le public reçoit ici communication pour la première fois.[17]

Le personnel d’exploration se composait de huit hommes. Un bateau de pêcheur suivait avec les provisions tout autour de l’île, que l’on commença à visiter par le côté nord. Chaque fois que l’on rencontrait une rivière, on la remontait par terre jusqu’à sa source, en étudiant la qualité du sol et ses productions. En partant de l’ouest, on reconnut la rivière à l’Huile, puis la rivière MacDonald, qui renferment toutes deux du saumon, de la truite et de l’anguille ; toutes deux coulent dans une forêt d’épinettes, blanches et rouges, de sapins, de bouleaux, de peupliers, de frênes et de pins.

Vient ensuite la rivière, autrefois appelée Mozreld, que M. Menier a voulu nommer définitivement Vauréal, arrosant, comme les précédentes, un sol excellent et portant les bois déjà énumérés. Son cours est interrompu par une chute de 200 pieds, jusqu’à laquelle monte le saumon ; on y a pris, assure-t-on, jusqu’à trente et quarante barils de ce poisson en une seule année. Vis-à-vis l’embouchure de cette rivière, l’endroit est très favorable pour la pêche à la morue ; les explorateurs ont vu revenir de la pêche des barques chargées de dix à douze quintaux de morue prise en un jour par deux hommes.

Plus loin est la rivière au Saumon, où l’on rencontre encore le même bon terrain, et les mêmes bois. Ici on voit de beaux essais de culture ; des pommes de terre magnifiques, du mil et du trèfle de grande taille, des oignons aussi beaux que ceux des alentours de Québec. L’entrée de cette rivière peut recevoir des embarcations d’assez fort tonnage ; les goélettes peuvent même pénétrer dans la rivière.

La baie de l’Ours serait profonde de neuf à dix brasses sur toute son étendue, d’après M. Ellisson, un Anticostien. La rivière de la Chute, en arrivant à la mer, fait un saut de 75 pieds de hauteur.

Les explorateurs revinrent par le côté sud de l’île, en partant de l’est.

Sur ce versant de l’île, du côté de l’est, il y a des parties non boisées, occupées par des tourbières qui, si elles étaient égouttées, formeraient des terrains propres à la culture. Ce qui le prouve, dit M. Bureau, c’est que, à certains endroits desséchés artificiellement ou naturellement, on voit croître en abondance les plantes fourragères. Il y a aussi quelques tourbières sur le versant nord, dans la partie occidentale de l’île.

À l’entrée de plusieurs rivières de la côte sud, il y a des lacs dont quelques-uns seraient de bons endroits pour l’ostréiculture, à cause de leur peu de profondeur (lacs de la Loutre, de la Croix) ; d’autres pourraient servir de ports de refuge pour les vaisseaux, moyennant quelques travaux de creusage pour en faciliter l’accès.

Les explorateurs ont visité, en se dirigeant de l’est à l’ouest, les rivières du Canot, Mackain, Dauphine, de la Chaloupe, aux Cailloux, du Fer, Pavillon, Jupiter, au Fusil, Sainte-Anne, Sainte-Marie, aux Graines, Gamache, etc. Toutes ces rivières contiennent de la truite ; dans plusieurs, il y a du saumon ; le sol et la forêt sont de même genre que sur le côté nord de l’île.

Entre le lac Salé et la Pointe-Sud-Ouest, on rencontre une grande tourbière.

À la Pointe-Sud-Ouest, le gardien du phare, M. Pope, cultive les légumes et les plantes fourragères avec grand succès : ce qu’il en récolte égale en qualité les produits de même genre des alentours de Québec.

La rivière Jupiter, située à peu de distance à l’ouest de la Pointe-Sud-Ouest, est d’un cours rapide, mais sans aucun obstacle qui empêche le saumon de la remonter jusqu’à sa source. Cette rivière et la rivière au Becscie, dont l’embouchure est assez près de la baie de Gamache (ou Ellis), arrosent des vallées d’une grande richesse forestière et d’un sol généralement propre à la culture.

Disons à présent un mot de l’histoire naturelle de l’île d’Anticosti, toujours d’après le rapport de l’exploration.

On a vu déjà la liste des bois que l’on a rencontrés sur l’île, savoir : le pin, l’épinette blanche, l’épinette rouge, le sapin, le bouleau, le peuplier, le frêne.

Voici quels sont les fruits qui croissent sur toute l’étendue de la terre anticostienne : fraise, framboise, gadelle (groseillier) rouge, gadelle noire, pembina (sorbier), cerise à grappe, atocas, poire sauvage (amélanchier), pain de corneille, grenade, quatre-temps, bluet, raisin de savane, petit thé, masquabina, cenelle (aubépine).

Plantes de jardin : pommes de terre, navets, betteraves, carottes, choux, laitues, concombre, céleri, ciboulette, cresson, persil, sarriette, citrouille, rhubarbe, fève, blé d’Inde, menthe, tabac, rosier.

La faune de l’île n’est pas moins riche, comme on va pouvoir en juger par l’énumération suivante :

Bêtes fauves : ours noir, loutre, martre, renards rouge, gris et argenté.

Poissons : saumon, truite, anguille, morue, hareng, homard (il y a une homarderie à la Pointe-du-Cormoran, au sud-est de l’île).

Oiseaux : aigles noir et blanc, cormorans, pigeons, canards de plusieurs espèces, plongeons, mouettes, goélands, huards, sarcelles, rossignols (pinsons), mésanges, geais, pies, perdrix blanche, épervier, hibou, milan, chouette, bécassine, pluvier, alouette, corbijou, corneille, hirondelle, merle, cacatoès.

Voyons maintenant quelles conclusions M. Bureau a tirées de la connaissance qu’il a acquise de l’île d’Anticosti. « L’île est un beau pays, où il y a place pour des milliers de colons et pour des centaines d’artisans. Il est certain que les deux tiers des terrains sont propres à la culture. C’est ce que nous n’avons pas sur les points du Canada où nous faisons aujourd’hui de la colonisation pour le gouvernement. »

L’explorateur ajoute que, au point de vue agricole, il y a ici deux grands avantages qui ne se rencontrent pas dans les endroits cultivés du reste de la Province : le poisson, qui peut aider beaucoup à la subsistance du colon, et les herbes marines accumulées sur les rivages par la mer et qui forment un engrais excellent.

Quant aux bois, on peut en faire une exploitation considérable, soit pour la construction, soit pour la fabrication de la pulpe. Les nombreuses rivières de l’île permettraient d’établir facilement des scieries en bien des endroits. Et l’énorme force motrice fournie par des cascades comme celles de la rivière Vauréal (200 pieds), de la rivière de la Chute (75 pieds), et des quatre sauts successifs (d’une hauteur totale de 99 pieds) de la rivière au Saumon, pourrait être utilisée de bien des manières.

Eh bien, voilà ce qu’est l’île d’Anticosti, d’après les informations les plus récentes et les plus autorisées ! Elle est bien finie, la légende qui la désignait comme une terre inhospitalière et désolée.

* * *

L’exploration dont je viens d’analyser le rapport s’était terminée au commencement du mois de novembre (1895). Dès le 2 décembre, une dépêche de Paris, passant par Londres, annonçait l’achat de l’île par M. Menier, pour le prix de $160, 000. C’est-à-dire qu’il n’avait fallu que le temps de transmettre par la poste les notes de l’explorateur, pour décider le millionnaire parisien à conclure l’importante affaire dans laquelle il hésitait auparavant, et non sans motif, à s’engager.

Dès le mois de janvier, des agents de M. Menier venaient à Québec donner la commande de nombreuses constructions à élever sur l’extrémité occidentale de l’île. Puis on demandait, par la voie des journaux, à acheter à bons prix un certain nombre d’orignaux, de caribous, de castors et de chevreuils vivants, destinés à être transportés à l’Anticosti, où ces animaux n’existaient pas encore.

Au mois d’avril, on voyait arriver à Québec le gouverneur de l’île d’Anticosti, M. Louis Commettant, fils d’un ancien journaliste parisien.

Enfin, le 1er juin, M. Menier lui-même arrivait à la baie des Anglais sur son yacht à vapeur, le Velléda, et consacrait quelques semaines à la visite de sa propriété.

Durant l’été (1896), il s’est fait beaucoup de travaux entre la baie de Gamache et la baie des Anglais, qu’un chemin carrossable relie maintenant. C’est la Baie-des-Anglais qui est le chef-lieu de la nouvelle colonie, où réside le gouverneur. On y construit actuellement une église et un presbytère pour le prêtre chargé d’exercer le saint ministère sur l’île. D’après une sorte de convention arrêtée entre l’évêque de Chicoutimi et M. Menier, ce missionnaire recevra désormais un traitement du propriétaire même de l’île, dont les habitants seront exempts de toute contribution destinée au soutien du prêtre.

Et, à ce propos, le public canadien apprit avec bonheur que M. Menier tient à sa réputation de catholique pratiquant. Il n’a pas manqué d’assister, au mois de juin dernier, avec tous ses gens, à la procession de la Fête-Dieu, la plus belle cérémonie de ce genre qui ait jamais eu lieu à l’île d’Anticosti. Cet acte de foi religieuse a dû réjouir les Anticostiens et les rassurer pour l’avenir.

* * *

Une longue jetée, tout en augmentant la valeur du port de refuge qu’il y a là, facilite le débarquement des gens et des choses à la baie des Anglais ; un chemin de fer Decauville y est aussi en opération. Un grand nombre de constructions diverses ont augmenté de beaucoup la valeur du hameau qui se trouvait déjà au fond de cette baie.

Un règlement très détaillé, qui porte la date du 1er mai 1896, a été promulgué dans l’île ; tous les habitants doivent en observer les prescriptions, sous peine d’exclusion. M. Menier, en effet, possède ce domaine au même titre que n’importe quel propriétaire du Canada ; et il a parfaitement le droit de déterminer les conditions auxquelles les gens peuvent y résider et y travailler.

L’un des articles les plus intéressants de ce règlement est celui-ci : « L’usage de l’alcool, des spiritueux et boissons fermentées est prohibé. » Ce détail indique assez combien le propriétaire désire le maintien de l’ordre dans ses « États ».

La chasse et la pêche sont interdites sur toute l’étendue de l’île. Cette interdiction générale, qui va assurer le repeuplement des eaux et des forêts, fera bientôt de l’Anticosti un parc de chasse et de pêche d’une richesse extraordinaire.

Ajoutons que l’administration de l’île possède un petit steamer, le Savoy, qui fait un service régulier entre Québec et l’île d’Anticosti.

Le public canadien, surtout dans la province de Québec, suit avec la plus grande sympathie le progrès de l’entreprise de M.

Menier. On est heureux de voir cette grande terre de l’Anticosti revenue en des mains françaises, comme elle était à l’origine de la colonie. Et le soin que le propriétaire paraît vouloir apporter au choix de ses subordonnés, rappelle les conditions des premiers établissements français en Amérique.


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M. H. MENIER.

Personne, assurément, n’a le droit de demander à M. Menier ce qu’il entend faire de l’île d’Anticosti. Cela rentre tout à fait dans le domaine des affaires privées.

Il est toutefois permis de penser qu’il y cherchera plaisir et profit.

Et pour ce qui est de la question d’amusement, on avouera qu’il n’est pas sans charme d’être le propriétaire d’une sorte de petit royaume, où l’on organise tout à sa guise, et d’y avoir l’un des plus beaux parcs de chasse et de pêche qu’il y ait au monde. Résider à Paris la plus grande partie de l’année, d’où l’on dirige de vastes entreprises industrielles, et, durant l’été, s’en venir, à bord de son beau Velléda, passer deux ou trois mois à chasser et à pêcher sur son Anticosti : ce sont là plaisirs de roi ; et peu de mortels sont à portée de s’assurer de telles satisfactions. De ce chef, il n’y a donc qu’à féliciter M. Menier de la façon intelligente et originale dont il sait jouir de sa fortune.

Mais il y a aussi la question de profit, et il sera facile â l’acquéreur de l’Anticosti, s’il veut seulement s’en donner la peine, non seulement de faire produire un bel intérêt au capital peu considérable qu’il a consacré à l’achat de cette île, mais encore de retrouver le capital lui-même dans les profits qu’il en tirera.

Il n’y a rien, pour bénéficier de la situation la plus avantageuse par elle-même, comme d’avoir les ressources nécessaires pour la mettre en valeur. Il ne suffit pas de posséder le plus beau domaine du monde : pour en tirer des trésors, il faut y mettre des trésors. On ne récolte pas, si l’on n’a d’abord semé. Cette question des dépenses nécessaires pour faire une affaire de l’Anticosti n’embarrasse pas M. Menier, comme on l’a vu déjà depuis qu’il est devenu le propriétaire de cette île. Rien donc ne s’oppose, à ce point de vue, à ce qu’il organise là une exploitation d’excellent rapport.

Il semble que l’industrie sera la principale richesse de l’Anticosti. Et d’abord, la grande pêche (hareng et morue)[18] est une ressource inépuisable, sur l’immense circuit des côtes de l’île. La culture des huîtres, la préparation du homard, et surtout celle du saumon, peuvent aussi donner lieu à un commerce important.

Les bois de commerce, dont il y a beaucoup sur l’île, seront une autre source de revenus. La fabrication de la pulpe est aussi tout indiquée. Les nombreux pouvoirs d’eau qu’il y a sur toute l’étendue de l’île, et surtout l’énorme force hydraulique que peuvent fournir les grandes cascades dont il a été parlé ci-dessus, rendent facile l’installation d’usines de toute sorte.

Le marché français, moins éloigné de l’Anticosti de cinq à six cents milles que des autres centres industriels de la Province, est aussi plus à la disposition de M. Menier qu’il ne le serait pour un industriel étranger.

Le point de vue agricole de l’exploitation de l’Anticosti mérite très probablement considération. Il n’y a plus à se demander si le sol de la grande île est cultivable : il l’est pour les deux tiers, et en d’excellentes conditions quant à la qualité du terrain. Le climat seul pourrait être un obstacle sérieux à l’agriculture ; et ici il n’y a pas autre chose à faire qu’à attendre les résultats de l’expérience. Il ne faut pas oublier que l’Anticosti est tout entière comprise entre les 49° et 50° lat., tandis que le territoire — déjà bien au nord — du Saguenay et du lac Saint-Jean tient entre les 48° et 49° lat. Mais, d’autre part, la moitié de l’île est sous la même latitude que la partie septentrionale de la Gaspésie.

Un autre fait dont il faut tenir compte, aussi, c’est que l’Anticosti est plus rapprochée de l’Atlantique que la Gaspésie et surtout que le Saguenay ; or, on sait combien le climat s’améliore à mesure que l’on s’éloigne de ce froid océan. — Il est en tout cas bien certain que la fraîcheur des étés anticostiens ne permettra pas toutes les cultures.

Et puis, après tout, qu’entend-on par l’exploitation agricole de l’Anticosti ?

Il n’est pas indispensable que l’on y récolte du blé. Les plaines de l’Ouest canadien et américain en produisent tant et à si bon compte, qu’il n’est plus guère profitable d’en cultiver dans la province de Québec.

On m’a dit, à la Baie-des-Anglais, que l’avoine n’y mûrit pas. Mais durant combien d’années en a-t-on poursuivi l’expérience ? Est-il certain que l’on avait fait choix des variétés les plus hâtives ? D’ailleurs la Baie-des Anglais est l’endroit le plus septentrional de l’île, et le versant sud-est offrirait probablement de bien meilleures conditions de succès.

Du reste, la culture des céréales est loin d’être toute l’agriculture. Il est certain, par exemple, que la plupart des légumes viennent parfaitement dans l’île d’Anticosti, et c’est là un appoint considérable pour l’alimentation du peuple qui l’habitera. Ensuite, l’élevage des animaux et l’industrie laitière y sont très possibles ; et, de nos jours, ce sont les formes les plus profitables de l’exploitation agricole.

Pour toutes ces considérations, il semble donc qu’un bel avenir attend cette terre de l’Anticosti, qui fut longtemps méconnue. Il est presque certain que l’intelligente initiative de M. Menier sera couronnée du plus beau succès.

En tout cas, la province de Québec est loin d’être indifférente à la mise en valeur de cette colossale corbeille de verdure qui, jetée en travers de l’entrée de son beau fleuve, ne lui semblait pas destinée à devenir jamais l’un des joyaux de sa couronne. De savoir, surtout, que cet éclat nouveau lui vient d’une main française, cela met le comble à sa joie.

* * *

Les habitants de l’Anticosti, depuis qu’ils ont changé de suzerain, doivent être satisfaits de l’amélioration qui s’est faite dans leurs moyens de communiquer avec la terre ferme. En effet, comme je l’ai dit un peu plus haut, un bateau à vapeur fait à présent un service régulier entre l’île et Québec.

Il sera sans doute intéressant de savoir de quelle façon on pouvait auparavant communiquer avec le continent.

Quand donc nos insulaires voulaient se rendre à la terre ferme, ils n’avaient pour tout paquebot qu’une goélette qui, tous les quinze jours, partait de Gaspé pour l’Anticosti et la Côte Nord. Cela s’appelait le Packet. Ce Packet de la Malle royale faisait d’abord escale à la Pointe-Sud-Ouest, Anticosti, après un trajet de 52 milles ; puis il venait toucher à la Baie-des-Anglais, et de là traversait à la Côte Nord, où il s’arrêtait à Mingan, à la Pointe-aux-Esquimaux et à Natashquan. Une fois par mois, il se rendait aussi à Fox Bay et à Macdonald’s Cove, postes situés sur le nord de l’île. Il est bien entendu que lorsqu’il ventait trop fort ou qu’il ne ventait pas du tout, et quand il y avait du brouillard, le petit vaisseau interrompait sa marche, et c’était fort prudent. Mais il n’en résultait pas moins que le service du Packet de Gaspé n’était pas ce qu’il y avait de plus régulier au monde.

Le Savoy fera bientôt oublier le Packet de Gaspé ; et durant l’époque de la navigation le sort des Anticostiens ne laissera pas trop à désirer.

Durant l’hiver, il est vrai, on reste privé de toute communication postale avec le reste du monde ; durant cinq ou six mois de l’année, on ne peut se rendre à l’Anticosti, ni même en sortir. Il est à croire, surtout si la colonie se développe notablement, que l’administration Menier trouvera moyen de faire cesser un pareil isolement.

Depuis 1875 ou à peu près, il est vrai, l’île d’Anticosti est reliée télégraphiquement avec le continent. Et même cette communication par le télégraphe se fait au moyen de deux câbles sous-marins ; l’un de ces câbles est établi entre Mingan et un point de l’île situé un peu à l’est de la Baie-des-Anglais ; l’autre, long de 44½ milles, s’étend de la Pointe-Sud-Ouest de l’île à la presqu’île de Gaspé. Cette ligne télégraphique court sur toute la côte sud de l’Anticosti, mais elle ne dessert qu’une petite distance de la côte nord, à chaque extrémité de l’île. Une dizaine de bureaux sont établis à différents endroits de ce parcours.

Parlant de cette ligne télégraphique, M. Despecher dit que son « principal service consiste à signaler les navires à destination ou en provenance de Québec et de Montréal, qui passent en vue de l’île, au nombre de près de 2000 par an, à l’entrée et à la sortie du fleuve Saint-Laurent.

« L’installation du service télégraphique a eu, en outre, pour avantage de procurer des facilités peu ordinaires pour les opérations de pêche, en ce que, chaque jour, la présence et les mouvements des bancs de poissons en vue de l’île, sont signalés à tous les bureaux où les pêcheurs vont aux informations, de même que les existences de bouette sur les différents points de l’île où les bateaux de pêche peuvent venir s’approvisionner en toute certitude, sont télégraphiées à tous les ports de la côte du continent jusqu’à Halifax[19]. »

* * *

Après cette longue digression sur le passé, le présent et l’avenir de l’Anticosti, revenons à la suite de notre voyage.



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  1. Notice sur l’île d’Anticosti, J. Despecher. Mai 1895.
  2. M. Gregory a publié cette conférence, « l’Île d’Anticosti et ses naufrages », dans son volume En racontant, Imprimé à Québec en 1886.
  3. M. Faucher de Saint-Maurice (De tribord à bâbord) donne à l’île « une longueur de 122 milles, une largeur de 30, et une circonférence de 270. » (A.)
  4. J’ajoute qu’il n’y a non plus, sur l’Ile d’Anticosti, ni écureuils, ni rats ; par exemple, la souris s’y trouve. Et quant à la perdrix, s’il est inutile d’y chercher la perdrix grise, il ne l’est pas de chercher la perdrix blanche, qui s’y rencontre fort bien. Je tiens ce renseignement d’un vieil habitant de l’île. (A.)
  5. Nommée aussi la baie de Gamache. (A.)
  6. De tribord à bâbord, pp 153-154.
  7. C’était à cette époque en effet qu’une Compagnie anglaise faisait l’acquisition de l’Anticosti. De là sans doute la réclame que signale M. Faucher de Saint-Maurice. (A.)
  8. Le 4 juillet 1896, la Presse, de Montréal, publiait un article de M. Faucher de Saint-Maurice sur l’Île d’Anticosti. « Les ressources agricoles que peut offrir l’Anticosti sont encore inconnues», dit l’écrivain, qui s’étend longuement sur les richesses forestières et géologiques de l’île. Assurément, on ne peut pas dire qu’il ait «changé d’avis». Toutefois, il ne se montre plus aussi défavorable à l’exploitation de la grande île que dans ses précédents écrits. Les nouvelles qui avaient transpiré de l’exploration Bureau (dont il sera question plus loin), et le fait que l’Anticosti était passée en mains françaises, expliquent assez ce changement d’attitude.

    — Je me faisais une fête d’envoyer l’un des premiers exemplaires de cet ouvrage à M. Faucher de Saint-Maurice, dont j’ai eu le plaisir de faire la connaissance l’année dernière. Il aura du bonheur à me lire, me disais-je, lui qui s’est tant occupé du Labrador, soit dans sa littérature, soit au parlement de Québec. Il est mort lorsqu’à peine les premières pages de mon livre s’imprimaient ! Voici les ouvrages où Faucher de Saint-Maurice a parlé du Labrador : De tribord à bâbord, trois croisières dans le golfe Saint-Laurent, Montréal, 1877 ; Joies et tristesses de la mer, Montréal, 1888 ; Promenades dans le golfe Saint-Laurent, Montréal (sans date ; l’exemplaire que j’ai sous les yeux est de la neuvième édition). Il est juste d’ajouter que ces différents ouvrages ne font que reproduire, plus ou moins complètement, les mêmes récits du Labrador et de l’Anticosti. (A.)

  9. Les journaux ont mentionné, toutefois, qu’au mois de janvier 1807 la température est descendue, à l’Anticosti, jusqu’à —52° Far. Il est bien rare qu’à Québec on ait à enregistrer —40° Far. Du reste, ces températures extrêmes et exceptionnelles ne prouvent rien contre la valeur d’un pays. (A.)
  10. Ce détail est inexact, sauf peut-être pour la partie est du Labrador. (A.)
  11. Si ce n’est, non plus, que le climat ne le permet pas ! Cela est sans doute matière a expérience. Mais il est tout de même difficile d’admettre à priori que l’on puisse cultiver les arbres fruitiers à l’Anticosti, quand l’on sait que cette culture n’est praticable ni dans le vaste territoire du Saguenay et du lac Saint-Jean (situé pourtant un degré plus au sud), ni sur les deux rives du cours inférieur du Saint-Laurent. (A.)
  12. Il n’est guère croyable que le hêtre et le charme existent à l’Anticosti. Quant à l'érable, ce n’est pas davantage admissible. Il serait curieux de savoir d’où ont pu originer de pareilles légendes. (A.)
  13. Il ne faut pas prendre au pied de la lettre ce voisinage ni ces conditions identiques de l’Île du Prince-Édouard, qui est située entre le 40e et le 47e parallèle, tandis que l’Anticosti tient entre les 49e et 50e. C’est une grosse affaire que trois années de plus, pour une personne âgée de quatre-vingts ans ; de même, quand on réside déjà loin de l’équateur, une différence de trois degrés, en plus ou en moins, n’est pas chose indifférente. (A.)
  14. C’est la baie de Gamache. (A.)
  15. L’épicéa désigne sans doute l’épinette blanche. Quant au mélèze, c’est l’épinette rouge. (A.)
  16. Personne ne croira facilement que l’île d’Anticosti « est une des régions les moins froides du Canada. » Par contre, il est certain que l’hiver y est moins rude que dans plusieurs endroits de la province de Québec. Malheureusement, l’été est beaucoup plus frais, à l’Anticosti, que dans le reste de la Province, et c’est bien là ce qui peut inspirer le plus de défiance au point de vue de l’agriculture. Le tableau suivant, construit d’après les statistiques du service météorologique du Canada, permettra de se faire une idée du climat de l’île d’Anticosti.

    Température moyenne à Montréal, Québec, Chicoutimi, Côte Nord et Anticosti.

  17. C’est à l’obligeance de M. Menier que je dois de pouvoir donner des informations certaines sur l’île d’Anticosti. Ce Canadien de France s’est montré heureux de faire ce plaisir aux Français du Canada.
  18. Autrefois, on ne pensait pas à pêcher la morue sur la côte nord de l’Anticosti. Les bateaux de pêche ne dépassaient pas Fox Bay, en venant de l’est, ni la baie des Anglais, en venant de l’ouest. Un M. Vigneau, Acadien de la Pointe-aux-Esquimaux (père de l’annaliste de l’île aux Perroquets, dont il sera question plus loin), vint le premier faire la pêche à la morue au cap à l’Ours. C’était en 1863. La nouvelle qu’il y avait du poisson de ce côté se répandit promptement ; et, dès l’année suivante, des pêcheurs de Gaspé et de Saint-Thomas de Montmagny y exerçaient leur industrie. On a continué jusqu’à ces dernières années de venir y chercher fortune.
  19. Notice sur l’île d’Anticosti.
  20. 1895 1896
    Mars Avril Mai Juin Juillet Août Septembre Octobre Novembre Décembre Janvier Février
    Montréal 22°2 41°2 58°3 69°5 67°2 65°8 60°3 41°2 34°3 22°5 12°4 14°7
    Québec 18°8 38°5 53°6 64°4 64°6 61°3 55°5 37°7 30°2 2??° 9°2 12°9
    Chicoutimi 14°5 36°5 53°6 66°4 65°7 61°2 55°5 39°3 26°5 17°1 2°6 8°3
    Pointe-de-Monts 31°6 60°7 56°7 39°4 29°1 15°7 4°3 17°1
    Anticosti, Pointe-Ouest 19°7 33°0 43°4 52°8 59°3 56°8 49°5 38°9 11°4 15°3
    Pointe-Sud-Ouest 20°6 43°0 42°6 52°6 57°8 57°4 50°0
    Pointe-Est 19°3 29°8 44°0 52°0 54°4 52°0 11°2 13°0