Labrador et Anticosti/Chapitre XVI

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C. O. Beauchemin & Fils (p. 345-360).


Huard - Labrador et Anticosti, 1897 (page 17 crop).jpg

CHAPITRE SEIZIÈME

De la Pointe-aux-Esquimaux à Natashquan


Sur la Sea Star. — Île Saint-Charles. — Betchewun. — Île Sainte Geneviève. — Rivière-À-La-Corneille. — Piastrebai. — Une école qui n’a pas de chez-soi. — Les peines et les joies de l’érudition. — Watsheshoo. — Passasheboo. — Nabésippi. — La malice des petits zéphyrs. — À la cape. — Cette prétendue tempête. — Goynish. — Embarras étymologiques. — La famille Rochette. — Sombres pronostics du vingtième siècle. — Pêche au saumon. — Hareng, truite et morue. — Un peu d’agriculture. — À l’intérieur du territoire. — Régates improvisées. — Îles À Michon. — Natashquan.


Vendredi, 19 juillet. — Dès l’aube, c’est beau tapage ! Le vent d’ouest est arrivé. Alors, qu’on s’éveille ! Qu’on s’apprête ! Qu’on s’embarque ! Toutefois, comme la brise est encore assez paisible, et que le brouillard n’est pas complètement dissipé, ou nous permet de célébrer la sainte messe, de déjeuner, et de préparer nos malles.

M. le G. V. Gendron s’embarque avec nous pour Natashquan, grâce à l’obligeance de M. l’abbé Lagueux qui a consenti volontiers à rester à la Pointe-aux-Esquimaux, pour y faire les offices de dimanche.

Nous ferons ce trajet, qui est de vingt-cinq lieues environ, sur la jolie goélette Sea Star, que M. de Courval a bien voulu mettre à la disposition de Monseigneur pour ce voyage.

Il y a encore un peu de brume au moment où nous partons. Mais le beau soleil du mois de juillet n’est pas lent à la mettre en fuite.

En sortant des îles, nous courons un peu au large. Cela ne nous empêche pas d’observer les différents points de la côte, et nos bons marins de la Sea Star ont soin de nous désigner les endroits de quelque intérêt.

Vis-à-vis l’Île Saint-Charles (11 milles de la Pointe-aux-Esquimaux), sur la côte, un chasseur nommé Girard, natif de la Malbaie (Gaspé), résida de 1857 à 1891. En cette dernière année, étant âgé de quatre-vingts ans, il prit sa retraite, et s’en retourna dans la Gaspésie. Betchewun[1], à 16 milles de la Pointe-aux-Esquimaux, fut habité dès 1858 par un Français, nommé de Laruelle. En 1864, il retourna en France, d’où il revint l’année suivante pour s’établir définitivement à la Pointe-aux-Esquimaux.[2] En 1871, Betchewun vit arriver toute la population de Kégashka (situé à l’est de Natashquan) qui émigrait en bloc ; en sorte que, vers 1880, il y avait là une trentaine de familles, grâce aussi à l’arrivée d’un certain nombre d’Acadiens des îles de la Madeleine et de Canadiens de la Côte. En 1886, la débandade commença : on s’en allait à Québec, à la Beauce, aux îles de la Madeleine, à la Gaspésie, à Goynish et ailleurs. À l’automne de 1889, il n’y restait plus qu’un habitant, qui lui-même abandonna alors la place et alla s’établir à la Pointe-aux-Esquimaux. Telle est, en résumé, l’histoire de la grandeur et de la décadence de Betchewun.

Il suffit de mentionner simplement l’Île Sainte-Geneviève (21 milles de la Pointe-aux-Esquimaux), où réside depuis 1888 un nommé Nickerson, venu de la Nouvelle-Écosse, et, environ 7 milles plus loin, la Rivière-à-la-Corneille, habitée depuis une vingtaine d’années par un nommé Dufour, de la Baie-Saint-Paul (Charlevoix). Il n’y a encore, que je sache, à l’une ou à l’autre de ces localités, ni tramway électrique, ni journaux à plusieurs éditions par jour.

Saint-François-Régis de Piastrebai[3] (32 milles de la Pointe-aux-Esquimaux) fut établi vers 1862 par Joseph Tanguay, qui habitait auparavant quelques milles plus bas. M. Tanguay est encore à Piastrebai, entouré de ses fils et de ses gendres, qui forment un petit village de sept familles. Un M. Warner, Français résidant à Montréal, a choisi cet endroit comme place de villégiature, et s’y est bâti une villa où, chaque été depuis une dizaine d’années, il vient passer quelques mois. Informé de l’arrivée prochaine de Monseigneur, il avait obligeamment mis sa demeure à la disposition de Sa Grandeur. En effet, Monseigneur s’était proposé d’arrêter un moment à Piastrebai, pour la consolation des braves gens de cette petite colonie ; mais le peu de temps qui reste à sa disposition, et tout l’aléatoire qu’il y a dans la navigation à la voile, l’ont empêché, à son grand regret, de leur accorder ce bonheur.

Ces gens vivent de la pêche à la morue. On s’y occupe aussi de la pêche du homard et, m’a-t-on dit, depuis quelques années on y a fondé un établissement où l’on prépare ce crustacé pour le commerce.

Il n’y a pas encore de chapelle à Piastrebai. Les offices religieux se font dans la maison de M. Sébastien Tanguay. Il n’y a pas non plus de maison d’école, ce qui n’empêche pas l’école d’exister et de compter un nombre satisfaisant d’écoliers. Je regarderais comme extrêmement indiscret que l’on insistât pour apprendre de moi l’origine de cette dénomination de Piastrebai. J’espère que personne non plus ne s’imaginera qu’il n’y a ici qu’à se baisser pour recueillir des piastres en billets de banque ou en bel argent monnayé…

Il me faut bien l’avouer : vainement je me suis enquis de la signification de Piastrebai. Je n’ai rien trouvé, moins heureux que ce chançard de Buies, dont les recherches concernant le nom du lac Édouard aboutirent à la fin. « Dès lors, s’écrie-t-il, je fus heureux. Savoir que le lac Édouard tire son nom d’un chasseur indien de Batiscan, quel bonheur ! Ô beauté des découvertes ! O volupté de l’érudition[4]. » Je le crois bien ! Mais ces jouissances exquises, pour le moment je ne les goûte point. Ô vain labeur des recherches ! Ô tourments de l’incertitude ! — La nuit n’est pourtant pas sans aucune étoile… En effet, M. P. Vigneau me témoigne d’avoir vu, sur une carte de Bayfield portant la date de 1851, le nom de Peashte-Bai pour désigner cette localité de la Côte, et, à son avis, c’est là un mot de langue sauvage plus ou moins défiguré. Eh bien, si Peashte-Bai est déjà défiguré, que dirons-nous donc de Piastrebai, qui est le mot actuellement en usage dans le pays ? Nous dirons que les Canadiens sont des artistes en fait d’étymologie.

WATSHESHOO (à 35 milles à l’ouest de Natashquan), dont on regardait autrefois la rivière qui se trouve là comme un bon endroit pour la pêche au saumon, n’est pas un centre bien considérable de population, et le besoin d’une administration municipale ne s’y est pas encore fait ressentir. Ce fut vers 1863 ou 1864 que deux frères, du nom de Pilote, de la Baie-Saint-Paul, s’établirent auprès de la petite rivière Watsheshoo, l’un était marié, l’autre célibataire. En 1871, ils s’en allèrent à la Pointe-aux-Esquimaux, et y demeurèrent durant quatre ou cinq ans, au bout desquels ils revinrent à Watsheshoo. Après une quinzaine d’années, c’est-à-dire en 1885 ou 1886, celui qui était marié quitta définitivement l’endroit, et alla se fixer en quelque lieu des comtés de Charlevoix ou du Lac-Saint-Jean. Quant à l’autre, le dernier des « Watsheshouans », il tint bon jusqu’à l’automne de 1894, où il partit à son tour, après avoir vendu son domaine, ses agrès de pêche et son attirail de chasse, à un nommé Dion, de Saint-Thomas de Montmagny. Voilà le véridique récit de ce qui s’est passé à Watsheshoo durant les trente premières années de cette colonie. L’histoire n’aura pas à se plaindre, plus tard, de ne rien savoir de ses premiers temps.

La chronique de Passasheboo (20 milles de Natashquan) n’offre guère plus de ressources à l’imagination des romanciers, j’allais dire des historiens, ce qui serait d’une irrévérence consommée. — Une fois, il y avait deux frères, nommés Boulanger, vivant dans les environs de Saint-Thomas de Montmagny. Quand ils furent arrivés à un certain âge, ils émigrèrent à la Côte Nord, je ne sais en quel endroit, et ils y pêchèrent la morue. En même temps, dans leurs filets adroitement tendus, ils prenaient le cœur de jeunes Acadiennes de la Pointe-aux-Esquimaux, contractaient mariage avec elles, et s’en allaient établir la colonie de Passasheboo. C’était vers l’année 1876. Deux ou trois ans plus tard, suivant l’ordinaire vicissitude des choses de ce monde, la colonie fut abandonnée. L’un de ses habitants alla résider à Québec, l’autre à Goynish. Et la solitude reprit, à Passasheboo, son empire un moment interrompu.

Nabésippi est encore l’un de ces endroits qui n’ont pas su garder leurs habitants. Ce fut vers 1855 que les familles Rochette, dont je parlerai bientôt, s’y établirent, après que la Compagnie de la baie d’Hudson eut abandonné le poste de pêche au saumon qu’elle avait dans la petite rivière Nabésippi, qui se jette dans le Saint-Laurent à seize milles en amont de Natashquan. Les « pousses de la vieille souche », comme dit M. P. Vigneau, y formèrent à la fin presque un village, un village sans histoire, c’est-à-dire où l’on vivait paisiblement et heureusement. Mais la prospérité matérielle laissait évidemment beaucoup à désirer puisque, dans ces dernières années, tout le peuple des Nabésippiens s’embarqua pour aller chercher fortune sous un ciel plus favorable. Ce ciel propice, on n’eut que six milles à faire, vers l’orient, pour l’atteindre : on se fixa donc à Goynish, dont la population se trouva tout à coup notablement accrue par cette heureuse immigration. Quant à Nabésippi, on n’y vient plus que pour la pêche au saumon, le gouvernement ayant accordé une licence pour y tendre des rets. La pêche à la ligne n’y serait guère praticable.

Nabésippi est à une vingtaine de lieues de la Pointe-aux-Esquimaux ; et le bonhomme Éole, qui avait fortement soufflé dans les voiles de la Sea Star, toute la journée, nous joua le vilain tour, vers les six heures du soir, de se dégonfler les joues, et de nous laisser là, à contempler de loin les horizons de Nabésippi ! Les petits zéphyrs qui, de-ci, de-là, folâtraient d’une vague à l’autre sous les yeux bienveillants, quoique à demi fermés déjà, du vieux Phébus fatigué de sa longue course, nous donnaient de temps en temps un léger coup d’aile. Mais, allez donc vous fier à des zéphyrs ! Ça consent bien à soutenir un joli papillon, à se charger du parfum d’une violette, et même à porter au loin la chanson du rossignol… Si vous croyez que ça va mettre du zèle à pousser une goélette !

Aussi, la position devint bientôt embarrassante. Le courant du fleuve nous descendait bien peu à peu, en vue de Goynish (10 milles de Natashquan), où nous devions faire escale ; mais il fallut renoncer à l’espoir d’y arriver avant la nuit profonde. Bientôt la marée montante allait venir nous pousser en sens contraire, et nous empêcher d’atterrir. D’ailleurs on n’entre dans ce port, avec un vaisseau comme le nôtre, qu’à marée haute ou à peu près. Le capitaine décida, en conséquence, que nous allions passer la nuit au large, et à la cape. Cela signifie qu’on abaisse toutes les voiles ou presque toutes, et qu’on laisse dériver le navire maintenu pourtant en certaine direction par le gouvernail. Cette façon de naviguer est fort désagréable, parce qu’elle ne pousse guère en route. Elle n’est pas moins douloureuse pour les cœurs sensibles. En effet le vaisseau, qui n’est plus fixé par la tension des voiles, est la proie de toutes les agitations de la mer ; tangage et roulis prennent alors des proportions incroyables. Et si l’on n’est pas bien endurci dans la carrière de marin, il se produit, dans les régions stomachiques des révolutions, des perturbations, des éruptions qui nuisent considérablement à la tranquillité de l’âme et rendent pour le quart d’heure la vie fort amère.

Telle fut cette nuit du 19 au 20 juillet. Au dehors, c’était bien beau. L’air était doux ; au firmament, scintillaient des milliers d’étoiles ; la surface des eaux s’élevait et se creusait alternativement en longs et réguliers mouvements. Mais lorsqu’on est étendu dans les couchettes de la cabine, ce n’est plus cela ! La poésie que l’on goûtait tout à l’heure, sur le pont, a fait place à tout ce qu’il y a de plus prosaïque. À chaque instant l’on redoute de se voir projeté en dehors du lit. Les gémissements de la mâture et les claquements des cordages, violemment secoués par les brusques mouvements de l’embarcation ; les coups de mer qui ne cessent de battre le flanc du vaisseau : c’est à faire croire qu’une épouvantable tempête s’est déchaînée, que les flots vont avoir vite raison de ce frêle navire, et que bientôt un triste naufrage, un trépas bien prématuré — hélas ! — va livrer notre dépouille mortelle à la voracité des monstres marins… Que n’est-on resté chez soi, dans son joli appartement, à poursuivre ses chères études !… Adieu, les parents !… Adieu, les amis !… Adieu, le beau rosier de la fenêtre !… Adieu, le barbet favori qui devait à notre retour, de son œil attendri et de sa queue frétillante, nous conter tant de choses !…

Je ne garantis pas que l’on soit encore éveillé quand l’imagination s’est mise en frais à ce point-là. Mais ce dont je me souviens et me souviendrai toujours, c’est du charme exquis que j’éprouvais, lorsque, de fois à autres durant ces longues heures, m’arrivait le chant de l’homme de quart. Tout son répertoire y passa sans doute. Je ne comprenais pas un mot de ses chansons. Mais sa voix était douce, elle avait ces modulations particulières au marin ; et la mélancolie du rythme de ces romances populaires suffit à émouvoir toutes les fibres du cœur. À ce moment, c’était le signe de la sécurité : il y a là quelqu’un qui veille pour nous ! et tout va bien, puisqu’il chante !

Mercredi, 20 juillet. — Enfin, comme il est d’usage depuis la plus haute antiquité, la nuit s’en alla peu à peu, et le jour s’en vint à petits pas. Le bon vent, la marée, rien ne manquait. En quelques heures la Sea Star avait repris tout l’espace perdu, et de bonne heure nous arrivâmes à l’entrée de la rivière …Guanis ? Agwanus ? Goynish ? Je n’ai jamais été si perplexe qu’en cette affaire du nom de ce cours d’eau… Il faut pourtant se décider à quoi que ce soit.

La postérité serait bien injuste si elle m’accusait d’y avoir été à la légère, voulant ignorer les minutieuses recherches auxquelles je me suis livré pour résoudre le problème.

La carte de Bellin, datée de 1744, donne le nom de Goines à cette rivière. En divers documents, beaucoup plus récents, on trouve Aquanus, et Goynish. Les cartes de l’Amirauté disent : Agwanus. Les gens de la Côte prononcent : Gouanis. Dans la jolie brochure Nos rivières et nos lacs (1895), que je soupçonne d’avoir été publiée par le commissariat des Terres de la Couronne, on a adopté la dénomination de Goynish. Comme on le voit, il y a de la filiation entre les mots : Goines, Gouanis ou Goinis, Goynish. Étant donné, en outre, qu’au ministère des Terres de la Couronne, à Québec, on s’est arrêté à l’orthographe « Goynish », je crois qu’il n’y a plus à hésiter, et que personne ne refusera de dire : Goynish quand l’occasion s’en présentera, bien entendu.

Lorsqu’on voyage en goélette, on n’entre pas quand on veut dans la rivière Goynish, comme je l’ai dit précédemment. Il faut attendre pour cela que la marée soit haute. Or, quand nous arrivâmes à son embouchure, la mer n’avait pas encore assez monté pour que notre vaisseau s’engageât sans péril dans cette entrée. Heureusement, les Goynishois nous avaient aperçus de loin, et toute une flottille de barges joyeusement pavoisées était là à nous attendre, pour nous conduire à terre sans retard.

L’estuaire de la Goynish est long, assez large, et se recourbe à gauche en partant du fleuve. C’est un bon havre pour les petits vaisseaux. Les points de vue qui s’offrent à nous, à mesure que nous pénétrons dans ce petit golfe, sont de toute beauté.

Nous descendons à terre, sur la rive ouest de la rivière. Toute la population est venue là, au-devant de son premier Pasteur, et lui fait cortège jusqu’à la maison qui sert de chapelle pour la circonstance. Monseigneur ne pouvant faire ici qu’un séjour de quelques heures, sur-le-champ Sa Grandeur célèbre la sainte Messe, fait une instruction à cette bonne population, et administre le sacrement de confirmation aux personnes préparées pour le recevoir.

Saint-Félix de Goynish[5] fait partie de la desserte confiée au missionnaire de Natashquan, M. l’abbé J.-F.-R. Gauthier, qui était ici depuis quelques jours, afin de tout préparer pour la visite pastorale. Ce prêtre, qui réside si loin de tout confrère, se montre particulièrement heureux de jouir en ce moment de la présence de son évêque et des prêtres qui l’accompagnent.

Cet établissement commença en même temps que Nabésippi, dont j’ai parlé plus haut, c’est-à-dire en 1854 ou 1855. Deux frères Rochette, de Québec, mariés aux deux sœurs, demeuraient depuis quelques années dans les environs du cap Whittle (situé à près de 80 milles plus bas que Natashquan). Dès que ces deux familles eurent connaissance du fait que la Compagnie de la baie d’Hudson avait abandonné — c’était quelque temps avant l’expiration de son bail — les postes de pêche à saumon qu’elle possédait dans les rivières Nabésippi et Goynish, elles se hâtèrent d’aller s’y fixer. Nous recevons précisément l’hospitalité de celui des deux frères qui s’était alors établi à Goynish, et dont la famille constitua durant dix ou douze ans la seule population du lieu.

M. J.-B. Rochette, durant les premières années de son séjour à Goynish, ne s’occupa que de la pêche au saumon. Il ne venait pas de pêcheurs, à cette époque, pour tenter à Goynish la pêche à la morue. Avec le temps, néanmoins, on s’aperçut qu’ici aussi il y avait de ce poisson. Vers 1875, l’endroit était reconnu pour une assez bonne place de pêche. Quelques familles canadiennes vinrent s’y établir ; mais le gros de l’immigration qui s’y porta, était composé d’Acadiens des îles de la Madeleine. Enfin, il n’y a pas longtemps, comme on l’a vu, tous les Nabésippiens, c’est-à-dire l’autre branche des Rochette et les rameaux qu’elle avait poussés, abandonnèrent l’établissement de Nabésippi et vinrent se fixer à Goynish.

Ici, comme à Piastrebai, il n’y a pas de local spécialement destiné à la population scolaire. Heureusement, malgré une lacune si déplorable, il y a jusqu’à deux écoles à Goynish.

Les missionnaires, dans leurs visites à Goynish, se sont toujours retirés, comme ils font aujourd’hui encore, chez M. J.-B. Rochette. Cependant il a fallu choisir une autre maison pour la célébration des offices religieux, depuis que la population s’est augmentée considérablement. Il ne faudrait pas pourtant de là conclure que l’endroit est fort peuplé. Sur le côté ouest, où nous sommes logés, il y a neuf familles ; et, de l’autre côté de la rivière, cinq familles sont établies. Cette séparation des habitants en deux groupes rend évidemment assez difficile la desserte de la mission, au moins durant l’été ; et, comme vraisemblablement ce ne sera pas de sitôt qu’un pont réunira les deux rives, on n’est pas près de voir les choses s’améliorer de ce chef. Surtout si le village du côté est s’accroît plus vite que l’autre et qu’ainsi la disproportion diminue entre les deux, à quels embarras n’aura-t-on pas à faire face, quand il s’agira de construire une église à Goynish ! Chacun des groupes voudra avoir l’édifice de son côté ! Quelle que soit la décision prise par l’autorité, il y aura peut-être des récalcitrants ; ils ne voudront peut-être prendre aucune part aux frais de construction ; ils refuseront peut-être, le diable s’en mêlant, de faire leur religion dans l’église du village rival ! Et comment cela finira-t-il ? Que de maux en perspective ! Vraiment, l’avenir est sombre… Mais comme à chaque jour suffit son mal et que ce n’est pas la peine de souffrir d’avance des malheurs futurs, je prie mon lecteur de ne pas se laisser ronger par les inquiétudes qu’il pourrait avoir à ce sujet, et d’espérer au contraire que tout s’arrangera fort bien, comme après tout il pourrait bien arriver que cela fût. Étudions plutôt la situation actuelle des braves gens de Goynish.

La pêche est leur unique occupation et leur seul moyen de subsistance, comme c’est à peu près le cas pour tous les habitants de la Côte Nord. Mais ici, l’endroit est bon pour le saumon, et cette heureuse circonstance ne se rencontre pas partout, il s’en faut.

À deux milles, à l’est, il y a encore un poste de pêche au saumon, autorisé par une licence obtenue du ministère des Pêcheries ; toutefois la rivière Goynish est bien préférable pour cette pêche.

Elle vient de loin dans les terres, cette rivière ; autrefois, c’était l’un des cours d’eau que suivaient quelquefois les sauvages pour se rendre dans les pays de chasse. Elle n’est cependant navigable pour les barges que jusqu’à un mille de son embouchure ; là des rapides empêchent tout à fait de passer outre. La marée ne se fait pas sentir plus loin non plus, et cela montre combien le lit de cette rivière s’élève fortement dans une distance si peu considérable, ce que prouve d’ailleurs cet autre fait : le courant de l’eau, dans ce parcours d’un mille, continue toujours à descendre, même lorsque la mer monte. Notons, en passant, que la hauteur des marées ordinaires n’est ici que de cinq pieds ; dans les grandes marées, les eaux atteignent une élévation de six pieds ou un peu plus.

Le saumon s’avance si loin dans cette rivière, que la pêche à la ligne n’y est pas praticable. On capture ce beau poisson seulement au moyen de filets tendus dans la rivière, et il y a sept de ces tentures, depuis la mer jusqu’au rapide où cesse la navigation. Il n’y a qu’une seule licence de pêche accordée par le gouvernement, et tous ces rets appartiennent au seul possesseur du permis. La durée de cette pêche est de six ou sept semaines, à partir du commencement du mois de juin. Les communications sont si peu faciles entre Goynish et les centres commerciaux, qu’il ne peut être question de vendre le saumon à l’état frais. Il faut le saler, et l’expédier comme l’on peut sur les marchés.

Vers le 15 juillet, la saison de pêche du saumon est finie, et c’est alors le tour du hareng, qui se trouve ici en assez grande quantité, jusqu’à la moitié ou à la fin du mois d’août. On le sale et on l’envoie à Québec pour la vente.

On prend aussi de la truite à Goynish. Mais on se contente de se régaler de ce que l’on en capture, en attendant la construction du chemin de fer du Labrador, qui permettra d’expédier de cet excellent poisson, entouré de glace, à Londres, à Paris, à Vienne, à Constantinople. Ô nos arrière-neveux, que vous verrez de choses !

Comme dans les autres localités de la Côte Nord, c’est la pêche à la morue, qui est la pièce de résistance à Goynish. Et l’endroit est certainement l’une des bonnes places de pêche. On trouve les bancs de morue à des distances variant d’un mille et demi à trois milles. Cet éloignement n’est point trop considérable, et en bien d’autres postes on s’en accommoderait volontiers. C’est du commencement de juin à la fin de septembre que dure la saison favorable pour cette industrie.

Le capelan et le lançon sont la bouette que l’on emploie. Malheureusement on ne les trouve qu’à un mille à l’est, de Goynish, et c’est là un désavantage de quelque importance.

Les gens de Goynish ont une flottille de quatorze barges pour la pêche à la morue. Chacun travaille ici pour son compte, fait sécher le poisson et le vend à son profit. Généralement, la maison Robin, Collas à Co. achète tout ce que l’on a préparé de morue sèche.

On ne sale pas de morue, l’automne, comme il se pratique à d’autres postes. Cela est dû, sans doute, à ce que l’on est trop éloigné des principaux marchés où l’on pourrait vendre la morue verte, pour entreprendre, à la fin du temps de la navigation, les longs voyages qu’il faudrait faire pour les atteindre.

Mais il n’y a pas que des Goynishois à faire ici la pêche à la morue. Chaque année viennent se joindre à eux des pêcheurs d’autres endroits, surtout de la Pointe-aux-Esquimaux.

Du reste, les conditions dans lesquelles se pratique à Goynish l’industrie de la pêche sont probablement à la veille de changer. Cette année même (1895), M. de Courval, qui possède un grand établissement à la Pointe-aux-Esquimaux, en a fondé une succursale à Goynish. Tout ce qu’il y a de fait encore, c’est un chauffaut. Mais c’est l’essentiel qu’une construction de cette sorte, où l’on emmagasine la morue sèche. Quant au séchage du poisson, il se fait en plein air, comme on l’a vu, et le bon soleil — qui luit pour tout le monde, mais particulièrement pour les pêcheurs, les cultivateurs et les papillons — fait une grosse partie de la besogne. À part ledit chauffaut et à part le soleil, le « bourgeois » emploie, dès cette année, dix ou douze barges, dont les équipages viennent de la Pointe-aux-Esquimaux, pour la pêche de la morue. Avec le temps, sans doute, cet établissement prendra de l’importance. Et, comme il est placé du côté est de la rivière, le petit hameau qui est là en profitera pour s’accroître et pour égaler bientôt son rival de l’autre rive… Je n’en dis pas davantage, pour ne pas replonger mon lecteur dans les fâcheuses appréhensions dont précédemment il a été quelque peu question.

Il reste à parler de la question agricole à Goynish. Mais ce n’est pas là une tâche à faire blanchir prématurément les cheveux d’un historien. On ne cultive guère autre chose, en ce pays, que les patates et la Brassica napus hybrida. — Vous dites… ? — Je dis le navet de Suède, appelé aussi « Siam » par nos bons Canadiens. On récolte bien, encore, des choux, mais ils sont de petite taille.

L’avoine, dit-on, ne demanderait pas mieux que d’y venir ; mais on n’en sème pas, même dans le but d’en faire du fourrage. Du fourrage, en effet, il en pousse tout seul à Goynish. Il n’en faut pas d’ailleurs beaucoup pour la nourriture des quelques vaches que l’on possède. Il n’y a pas un seul cheval en cette localité ; et le touriste qui débarque en ces lieux n’a pas du moins à redouter les assauts de féroces cochers, dont il n’y a jamais qu’un seul sur cent dont l’on puisse faire le bonheur. Il est vrai que si le voyageur veut circuler dans la place, il ne le pourra faire qu’à pied ; mais on n’ignore pas, je suppose, à quel point ce mode de locomotion est favorable à la santé.

Autrefois, l’endroit était bon pour la chasse des animaux à fourrures. Maintenant il n’y a plus beaucoup de profits à tirer de là.

Cette partie de la Côte est boisée. Il s’y trouve du bois de construction de grosseur moyenne : par exemple, il n’est pas facile de le sortir de la forêt, puisqu’il n’y a pas de chemins et que l’on ne possède pas de chevaux.

Cette forêt de petits arbres règne jusqu’à quelques milles en arrière de Goynish. Ensuite commencent ces plaines marécageuses de l’intérieur, qui s’étendent à perte de vue, parsemées de lacs sans nombre. Seuls les sauvages parcourent ces vastes solitudes ; et je crois vraiment que la plupart de mes lecteurs et moi pouvons dire que s’il n’y a que nous pour mettre en péril leur paisible et exclusive possession de ce domaine, ils peuvent bannir absolument toute inquiétude. Il ne nous en coûtera sans doute pas beaucoup de renoncer solennellement au privilège que, à titre de citoyens du Canada, nous avons d’aller en ces territoires tendre des pièges à l’industrieux castor ou poursuivre l’agile caribou…

* * *

Quelque intéressant que fût le séjour de Goynish, quelque cordiale que fût l’hospitalité dont nous y jouissions, le programme du voyage indiquait Natashquan comme le terme à atteindre ce jour même. Il est bien permis, par une heureuse exception, d’exécuter quelquefois un programme ! Aussi, après avoir passé cinq ou six heures seulement à Goynish, nous montâmes, vers 1½ heure de l’après-midi, sur une grande barge qui devait nous conduire à destination. Tous les habitants de Goynish vinrent assister au départ de leur évêque et recevoir encore une fois sa bénédiction. Plusieurs salves de mousqueterie exprimèrent, dans un langage de forte concision, la reconnaissance et les bons souhaits de ces braves gens.

La température était vraiment délicieuse, et ce trajet d’environ quatre lieues fut charmant. Plusieurs barges, remplies de graves passagers, ainsi que de passagères au babil et au rire faciles, naviguaient avec nous. Tantôt d’une embarcation, tantôt de l’autre, on entonnait un pieux cantique ou quelque gaie chanson que l’on poursuivait en chœur. Puis, tout ce qu’il y avait de fusils sur la flottille mettaient les échos de la partie. Les habiles nautoniers scrutaient l’horizon ; et dès que l’on apercevait un endroit de la mer où la brise semblait un peu plus forte, c’était à qui s’en emparerait le plus tôt pour en profiter et dépasser les autres barques. Ces régates improvisées durèrent tout le cours du voyage. La gloire se montra capricieuse, suivant son habitude ; elle finit pourtant par couronner successivement tous les lutteurs, pour ne faire de peine à personne.

À trois ou quatre milles de Goynish, on rencontre les îles à Michon, où il y eut un établissement qui ne s’est pas maintenu. Il n’y réside plus personne. Même, il y a quelques années, on a démoli la petite chapelle que l’on y avait autrefois érigée, et l’on s’est servi de ses matériaux pour agrandir l’église de Natashquan.

Six milles avant d’arriver à Natashquan, on rencontre le poste de Washtawoka, qui fut établi en 1874 par six familles acadiennes, qui étaient des premiers habitants de la Pointe-aux-Esquimaux. L’une de ces familles s’en revint à la Pointe, « cependant que » les autres quittaient aussi l’endroit pour aller se fixer à la Beauce avec leurs voisins de Natashquan, ainsi que nous le verrons plus loin. Et c’est ainsi que, s’il y a toujours un Washtawoka, il n’y a plus un seul Washtawokien pour déplorer sur sa lyre les malheurs de sa patrie. — M. P. Vigneau témoigne qu’il a souvent entendu nommer cet endroit Pointe-à-la-Croix par les anciens. « C’est probablement dans ce havre, ajoute-t-il, que mouilla Jacques Cartier après avoir doublé le cap Tiennot qu’il nomma Saint-Nicolas et où il planta une croix. »

Sur les cinq heures du soir, nous arrivions à Natashquan, où l’on fit à Monseigneur une réception non moins solennelle et chaleureuse que dans les autres postes de la Côte.

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Natashquan, vu de l’ouest, présente un aspect fort original. L’établissement est bâti sur une longue pointe qui s’avance perpendiculairement à la côte et forme une baie d’assez large étendue. De nombreuses îles, les unes toutes petites, les autres plus grandes, occupent une bonne partie de la baie, et varient le paysage à mesure que l’on approche de terre. Malheureusement, la mer y est très peu profonde, et les goélettes mêmes sont à la merci de la marée pour y pénétrer. La marée, ici, cela ne signifie qu’une élévation de quatre à cinq pieds ; une montée de six pieds, c’est une forte marée. Quant au petit Str Otter, qui fait quelques voyages à Natashquan au milieu de l’été, il reste fidèle à sa réputation de prudence, il sait s’arrêter à temps — loin du rivage.



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  1. Sur la Côte, on prononce : Betchouane. Il parait que ce nom vient du montagnais Wapitsouan.
  2. M. de Laruelle mourut subitement, en juin 1867, dans les Îles de Mingan.
  3. Statistiques. — 7 familles, 17 personnes, dont 22 communiants. Une école fréquentée par 17 élèves.
  4. Le bassin du Saguenay et du lue Saint-Jean.
  5. Statistiques. — 17 familles ; 105 âmes, dont 59 communiants. 8 confirmés. Deux écoles, l’une de 17 élèves, l’autre de 15.