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Langue Internationale Esperanto/Introduction de l’Auteur

La bibliothèque libre.
Traduction par Louis de Beaufront.
L. Zamenhof ; L. de Beaufront (p. 5-20).

INTRODUCTION DE L’AUTEUR.



Ce ne sera peut-être pas sans une certaine méfiance que le lecteur jettera les yeux sur cette petite brochure. Il supposera, de prime-abord, qu’il s’agit d’une utopie qu’on ne peut réaliser. Je le prie donc, avant tout, de vouloir bien dépouiller ce préjugé et d’examiner sérieusement, sans aucune prévention, la question que je me propose de traiter dans cet opuscule.

Je ne veux pas m’étendre longuement sur l’immense importance qu’aurait, pour l’humanité, l’existence d’une langue internationale admise par tous les peuples, d’une langue qui serait la propriété commune de l’univers entier, sans appartenir spécialement à aucune des nations existantes. que de temps et de peine il nous faut pour apprendre une où plusieurs langues étrangères ! Et pourtant, quand nous franchissons les frontières de notre patrie, il ne nous est pas toujours possible de nous faire comprendre de nos semblables. Que de temps, de peine et d’argent l’on sacrifie, pour traduire les œuvres littéraires d’une nation ! Et encore n’arrivons-nous à jouir que d’une partie bien infime des littératures étrangères, au moyen des traductions. Eh bien ! s’il existait une langue internationale, c’est en cette langue, généralement comprise, que se feraient toutes les traductions et que s’écriraient les ouvrages présentant par eux-mêmes un caractère international. Le mur infranchissable qui sépare les littératures tomberait, et les œuvres des autres peuples nous seraient aussi accessibles que celles de notre propre nation. La lecture deviendrait commune à tous, et avec elle l’éducation, la manière de voir, les aspirations, l’idéal : — les peuples ne formeraient plus qu’une famille.

Forcés d’économiser notre temps, pour l’employer à l’étude de plusieurs langues, nous ne sommes en état de le consacrer suffisamment à aucune. Aussi, d’une part, il est rare que l’on possède parfaitement même sa propre langue et, de l’autre, les langues, en général, ne se perfectionnent pas comme elles le devraient. Il en résulte que la pauvreté relative de chaque idiome, pour ceci ou cela, nous oblige souvent à nous approprier des mots, et jusqu’à des expressions entières, de langues étrangères, sous peine de nous exprimer incorrectement et même de raisonner faussement. Le moyen de remédier à ces inconvénients serait de ne posséder que deux langues, ce qui permettrait à tous d’en être plus tôt maître et favoriserait le développement de chaque idiome, en le mettant à même d’atteindre un plus haut degré de perfection et de richesse. Or, c’est la langue qui est le moteur principal de la civilisation. C’est grâce à elle que les hommes se sont élevés si haut au-dessus des animaux. plus sa langue est parfaite, plus un peuple est accessible au progrès.

La différence des langues est une des sources principales de la divergence et de l’hostilité réciproque des nations, puisque c’est la langue qui frappe avant tout les hommes, lorsqu’ils se rencontrent : n’ayant pas le moyen de nous faire comprendre, nous nous évitons les une les autres. En s’abordant, les hommes ne s’informent pas de leurs opinions politiques, de la partie du globe où ont vécu leurs ancêtres pendant plus ou moins de temps, — mais ils parlent — et, aussitôt, chaque son des mots qu’ils prononcent leur rappelle qu’ils sont étrangers l’un à l’autre. Celui à qui il est jamais arrivé d’habiter quelque temps une ville où se heurtent diverses races hostiles ne manquera pas de comprendre et d’apprécier quel immense service rendrait une langue internationale qui, sans se mêler de la vie intérieure des peuples, pourrait être, du moins dans un pays habité par des nations différentes, langue officielle et mondaine.

Enfin, il me semble inutile d’insister sur l’importance énorme qu’elle aurait pour les sciences et le commerce. Quiconque a réfléchi sérieusement à cette question, ne fût-ce qu’une fois en sa vie, a dû nécessairement reconnaître qu’aucun sacrifice ne serait trop grand pour acquérir une langue universelle. Aussi tout essai dans ce but, si faible qu’il soit, devrait attirer notre attention.

L’œuvre que je présente au public, aujourd’hui, est le fruit d’un travail mûri par de longues années de labeur ; j’ose donc espérer, qu’en considération de sa grande importance, le lecteur voudra bien lui accorder un peu de son temps, et lire attentivement cette brochure jusqu’à la fin.

Je ne me propose pas d’analyser ici tous les essais qui se sont produits pour créer une langue internationale. Je me contenterai de faire remarquer que tous se sont bornés à imaginer un système de signes pour exprimer brièvement la pensée, ou se sont exclusivement attachés à soumettre la grammaire à une simplification naturelle et à remplacer les mots des langues actuelles par d’autres mots inventés au hasard.

Les essais de la première catégorie étaient si compliqués et si peu pratiques, qu’ils périssaient au fur et à mesure de leur naissances. Ceux de la seconde présentaient, à la vérité, quelque chose qui ressemblait à une langue, mais ne renfermaient rien d’international. Aussi ne sait-on pourquoi leurs auteurs les ont baptisés « langues universelles ». À moins que ce ne soit parce que, dans l’univers entier, il ne se trouverait pas une seule personne dont on puisse se faire comprendre à l’aide de ces systèmes. Si, pour rendre une langue universelle, il suffisait de lui en donner le nom, toutes celles qui existent pourraient le devenir au gré de chaque particulier.

Tous ces divers essais comptaient naïvement sur le plaisir que leur apparition causerait au monde, et sur l’approbation unanime qu’on leur accorderait indubitablement. Or, cette adhésion générale est précisément ce qu’il y a de plus difficile à obtenir, vu l’indifférence du monde pour tous les essais de plume, essais qui, ne lui rapportant pas un profit immédiat et palpable, ne doivent compter que sur sa bonne volonté à sacrifier son temps dans l’intérêt public. La masse s’intéresse peu à ces choses, et ceux qui n’y sont pas indifférents estiment que ce n’est pas La peine de perdre son temps à étudier une langue que personne ne comprend, hormis son auteur. Que tout le monde, dit-on, ou au moins quelques millions d’hommes, commencent d’abord par l’apprendre, et je l’apprendrai moi aussi. Voilà pourquoi tout système qui ne présentait d’utilité pour chaque adepte isolément, qu’à partir du jour où il aurait acquis un nombre suffisant d’adhérents, n’a pu trouver de partisans et est mort dès sa naissance. Si, malgré cela, l’un des derniers essais de ce genre, le Volapük, a réuni dit-on, un certain nombre d’adhérents, c’est que l’idée d’une langue universelle est si attrayante et si élevée qu’elle trouve des enthousiastes prêts à sacrifier leur temps pour coopérer à sa réalisation, sur la simple probabilité du succès. Mais, une fois la première poussée faite, le chiffre des enthousiastes ralliés au Volapük a cessé de grandir. Le monde froid et indifférent ne se soucie pas, en effet, de consacrer ses loisirs à un système, pour n’arriver à se faire comprendre que d’un petit nombre d’individus. De manière que ce dernier essai, comme tous ceux qui l’ont précédé, se meurt, sans avoir porté de fruits.

La question d’une langue internationale m’occupe depuis longtemps ; mais, ne me regardant pas comme plus capable où plus énergique que les auteurs des essais précédemment stériles, je me suis contenté, pendant de longues années, d’en faire le sujet de mes réflexions constantes. Cependant, quelques pensées heureuses, fruit de ces réflexions, m’ont encouragé à continuer mon travail et m’ont poussé à voir si je n’arriverais pas à surmonter systématiquement tous les obstacles qui s’opposent à la création et à la mise en usage d’une langue universelle rationnelle. Je crois y avoir plus ou moins réussi, et c’est le fruit de ce travail persévérant que je soumets, maintenant, au jugement bienveillant des lecteurs.

Les principaux problèmes à résoudre sont les suivants :

1) La langue doit être extrêmement facile, de manière à ce qu’on puisse l’apprendre, pour ainsi dire, en passant.

2) Il faut que ceux qui l’apprennent puissent en profiter aussitôt pour se faire comprendre des gens de nationalité différente, que la langue obtienne où non l’approbation universelle. En d’autres termes, il faut que, d’emblée, elle puisse servir de véritable intermédiaire pour les relations internationales.

En dehors de ces deux problèmes principaux, il y en avait naturellement beaucoup d’autres à résoudre ; mais, ne les regardant pas comme essentiels, je ne m’y arrêterai pas.

Avant d’exposer au lecteur la manière dont j’ai résolu les problèmes ci-dessus, je le prierai de vouloir bien considérer leur importance, et de ne pas juger trop légèrement de ma méthode, par cela seul que, peut-être, il la trouvera trop simple. Si je fais cette remarque, c’est que je sais la plupart des hommes enclins à n’estimer certaines choses qu’en proportion de ce qu’elles leur paraissent compliquées, de longue haleine, et difficiles à comprendre. En voyant un manuel tout petit, renfermant des règles d’une simplicité extrême et accessibles à tous, ils pourraient être portés à le traiter avec dédain. Cependant, c’est justement pour atteindre cette simplicité et cette concision, pour rendre naturelles et faciles les formes originellement compliquées, qu’il a fallu surmonter les difficultés les plus grandes.

I. Problème.

J’ai résolu le premier problème de la manière suivante :

a) J’ai transformé la grammaire au point de lui faire atteindre une simplicité inouïe, sans la priver, pour cela, de clarté, de précision et de souplesse. En même temps, je lui ai gardé le caractère qu’elle a dans les langues actuelles, pour en faciliter l’étude.

La grammaire de ma langue peut parfaitement être apprise tout entière en une ½ heure. L’on comprend combien une grammaire semblable facilite l’étude de la langue.

b) J’ai créé des règles pour la formation des mots et réduit énormément, grâce à cela, la quantité de ceux qu’il faut apprendre, sans priver toutefois la langue de ses richesses. Bien au contraire, je l’ai rendus plus riche qu’aucun des idiomes vivants, par la faculté qu’on y a de former, d’un mot, une quantité d’autres vocables, et d’exprimer ainsi toutes les muances de la pensée. J’y suis parvenu, en introduisant dans la langue des préfixes et des suffixes, à l’aide desquels on peut tirer une foule de mots d’un seul, ce qui dispense de les apprendre séparément. Pour plus de commodité, j’ai donné à ces affixes la signification de mots indépendants qui sont insérés, comme tels, dans le dictionnaire. Exemples :

1) Le préfixe mal marque le contraire du vocable énoncé. Il en résulte que, connaissant l’adjectif bon’a « bon », nous pouvons en former son contraire mal’bon’a « mauvais ». Nous n’avons donc plus besoin d’un mot à part pour rendre cette dernière idée. Alt’a haut — mal’alt’a bas ; estim’i estimer — mal’estim’i mépriser ; et ainsi de suite. Par conséquent, si nous savons le mot mal, nous sommes dispensés d’en apprendre une foule d’autres, tels que « dur » (« mou » étant connu), « froid », « vieux », « sale », « éloigné », « pauvre », « obscurité », « honte, « haïr », « maudire » etc.

2) Le suffixe « in » marque le féminin. Du mot frat’o « frère » nous pouvons donc former nous-mêmes le mot frat’in’o « sœur ». Père — patr’o, mère — patr’in’o. D’où il suit que des mots comme « grand’mère », « fille, « femme », « poule », « vache » etc. sont devenus superflus.

3) Le suffixe « il » marque l’instrument de l’action. Par exemple : tranĉ’i trancher — tranĉ’il’o le couteau. De la sorte, les mots « peigne », « hache », « sonnette », « charrue », « patins », etc. ne sont plus nécessaires. Il en va de même pour une cinquantaine d’autres préfixes et suffixes, environ.

J’ai établi en outre, comme règle générale, que les mots déjà devenus internationaux (c. à. d. ceux que j’appelle « étrangers ») ne changent pas dans la langue internationale, ils en prennent seulement l’orthographe. Par là même, on est dispensé d’apprendre une grande quantité de mots, comme par exemple : atome, botanique, comédie, désinfecter, docteur, émanciper, forme, figure, locomotive, monopole, nerf, platine public, rédaction, télégraphe, température, théâtre, wagon, etc.

Grâce à ces règles et à quelques propriétés, sur lesquelles je trouve inutile de m’étendre ici, la langue devient extrêmement facile. Vous n’avez à apprendre qu’environ 900 mots, pour être au bout de l’étude. Et dans ce nombre sont compris tous les préfixes et les suffixes, aussi bien que toutes les terminaisons grammaticales. Avec cette petite provision de 900 mots, on peut sans capacités particulières ou extraordinaires, sans aucun effort de l’esprit, former, d’après les règles données, tous les autres mots, expressions et tournures nécessaires dans la vie quotidienne. D’ailleurs ces 900 mots, qui se trouvent ci-après, sont choisis de telle sorte que tout homme tant soit peu lettré les apprend avec une facilité extrême. Ainsi l’étude de cette langue riche, harmonieuse, que tout le monde peut comprendre (la raison en est expliquée plus bas), n’exige pas un certain nombre d’années, comme celle des autres langues. Pour posséder l’Esperanto, il suffit d’un travail de quelques jours.[1]

II. Problème.

Quant au deuxième problème, je l’ai résolu de la manière suivante :

a) J’ai introduit, dans mon système, une complète désarticulation des idées en mots indépendants. De la sorte, au lieu de vocables soumis à diverses formes grammaticales, la langue ne comprend que des mots invariables. Si vous lisez un ouvrage écrit en Esperanto, vous y trouverez chaque mot revenant toujours sous une seule et unique forme, qui est précisément celle avec laquelle il figure dans le dictionnaire. Toutes les flexions et désinences grammaticales, tous les rapports réciproques des vocables entre eux, s’expriment ici par la réunion de mots invariables. Mais, comme une telle structure de langue est tout à fait étrangère aux peuples européens et qu’il leur serait difficile de s’y habituer, j’ai complétement approprié cette désarticulation à l’esprit de leurs idiomes. De la sorte, celui qui apprend l’Esperanto à l’aide du manuel, sans avoir lu préalablement l’introduction (ce qui n’est, du reste, aucunement nécessaire pour l’étude même du système), ne se doute pas que sa constitution diffère en quoi que ce soit de celle qu’a sa propre langue. Ainsi, le mot frat’in’o est, en réalité, composé des trois mots : frat (frère), in (femme, femelle), o (ce qui est), dont la traduction littérale donne : « ce qui est frère femme ». Le manuel en explique la formation de la manière suivante. Frat = frère. Mais, tout substantif, au nominatif, devant finir par o, nous avons frat’o. Et, comme on se sert du suffixe in pour marquer le féminin, il en résulte que « sœur » = frat’in’o. Quant aux petits traits séparatifs, on les emploie parce que la grammaire exige qu’on les mette entre les parties composantes du mot. En opérant ainsi, la désarticulation de la langue ne gêne en rien celui qui l’apprend. Il ne soupçonne même pas que, ce qu’il appelle préfixes ou suffixes, n’est au fond qu’une collection de mots indépendants dont la signification reste toujours la même, soit qu’on les mette au commencement où à la fin des vocables, soit qu’on les prenne même isolément. Il ne se doute pas, non plus, que chacun d’eux peut être employé comme racine ou comme élément grammatical. Tel est, cependant, le résultat de cette structure que tout ce qui est écrit en Esperanto sera, sur le champ, compris au plus juste (avec ou sans l’aide du dictionnaire), non seulement de tous ceux qui n’en ont pas appris la grammaire au préalable, mais encore de ceux qui en ignorent l’existence.[2] En voici un exemple.

Mettons que je me trouves en France, sans connaître un mot de français, et que j’aie besoin de m’adresser à quelqu’un. Je lui écris sur un papier, dans la langue internationale, les mots suivants, je suppose :

Mi ne sci’as kie mi las’is la baston’o’n ; ĉu vi ĝi’n ne vid’is ?

Puis, je lui présente le dictionnaire Esperanto-Français, en lui montrant la première page, où se trouve imprimée, en gros caractères, la phrase que voici : Tout ce qui est écrit en langue internationale peut être compris à l’aide de ce dictionnaire. Les mots qui forment ensemble une seule idée s’écrivent ensemble, mais se séparent les uns des autres par de petits traits. Ainsi, par exemple, le mot « frat’in’o », qui n’exprime qu’une idée, est formé de trois mots, et chacun d’eux se cherche à part.

Si mon interlocuteur n’a jamais entendu parler de la langue internationale, il commencera par ouvrir de grands yeux, puis il prendra mon papier, cherchera dans le dictionnaire et y trouvera ce qui suit :

Mi mi moi, je je
ne ne ne, non ne
sci’as sci savoir sais
as marque le présent
kie kie
mi mi moi, je je
las’is las laisser ai laissé
is marque le passé
la la le, la (article) la
baston’o’n baston canne, bâton canne
o marque le substantif
n indique que le mot est complément direct
ĉu ĉu est-ce que est-ce que
vi vi tu, vous vous
ĝi’n ĝi il, elle, cela elle
n indique que le mot est complément direct
ne ne ne, non ne
vid’is ? vid voir avez-vue ?
is marque le passé

De cette manière, le Français comprendra clairement ce que je lui veux. S’il désire me répondre, je lui montrerai le dictionnaire français — international, au commencement duquel est écrit ceci : Si vous voulez exprimer quelque chose en Esperanto, cherchez dans ce petit dictionnaire les mots qui vous sont nécessaires, et comportez-vous à leur égard de la manière suivante. Employez, tels que vous les trouverez, ceux qui sont marqués d’un astérisque, et ajoutez aux autres les terminaisons grammaticales voulues. Quant à ces terminaisons, vous les trouverez aussi dans le dictionnaire, à l’ordre alphabétique que leur nature comporte.[3]

J’attire l’attention du lecteur sur le point que nous venons d’exposer et qui est d’une extrême importance pratique, quoiqu’il paraisse tout simple, à première vue. En effet, dans aucune autre langue, vous ne parviendrez à vous faire comprendre d’une personne qui ne la pratique pas, à l’aide même du meilleur dictionnaire, par la raison fort simple que, pour savoir se servir du dictionnaire d’une langue, il faut d’abord plus ou moins la connaître. Pour arriver à trouver le mot voulu dans un lexique, il faut en avoir la racine. Or, dans la contexture de la phrase, la plupart des mots sont employés avec des transformations grammaticales qui, souvent, ne rappellent en rien la forme primitive. Puis il s’y joint divers préfixes et suffixes qui en changent l’aspect en même temps que le sens. Si bien que, sans la connaissance préalable de la langue, vous ne trouverez, dans le dictionnaire, presqu’aucun des mots que vous chercherez, et ceux que vous y découvrirez ne vous donneront aucune idée exacte du sens de la phrase. Ainsi, si j’écrivais en allemand la question posée plus haut, c’est-à-dire : « Ich weiss nicht, wo ich den Stock gelassen habe, haben Sie ihn nicht gesehen ? » celui qui ne connaît pas cette langue trouverait ce qui suit, dans le dictionnaire : Moi — blanc — non, pas — où — je, moi — ? — étage, canne — de sang froid — la fortune — avoir — elle, ils, vous — ? — non — ? — (les points d’interrogation indiquent que les mots dont ils tiennent la place ne figurent pas du tout dans le dictionnaire, parce qu’ils sont des formes grammaticales d’autres mots). Je passe sous silence ce fait, que les dictionnaires de toutes les langues connues, même ceux qu’on nomme « de poche », sont passablement volumineux et qu’après y avoir cherché deux ou trois mots de suite, on se trouve fatigué. Celui de la langue internationale, au contraire, grâce à la désarticulation des idées, est extrêmement petit et facile à manier. Il faut encore remarquer que, dans les langues actuelles, chaque mot se présente, dans le dictionnaire, avec plusieurs significations parmi lesquelles on doit choisir su hasard. Et quand bien même vous imagineriez une langue possédant une grammaire des plus simples et des plus idéales, avec des acceptions bien définies pour chaque mot, il faudrait encore, pour que vous pussiez vous faire comprendre de votre interlocuteur ou de votre correspondant, au moyen d’un dictionnaire, que celui-ci eût non seulement appris auparavant la grammaire de la langue employée, mais encore qu’il y fût suffisamment versé. Sans cela, il serait incapable de s’orienter avec facilité, et de pouvoir distinguer les mots primitifs des mots altérés par les formes grammaticales, dérivés où composés. Tout cela revient à dire que l’avantage à retirer d’une telle langue serait subordonné au nombre de ses adeptes, et nul en leur absence. Cependant, si vous êtes en wagon et que vous désiriez poser à votre voisin la question suivante : « Combien de temps nous arrêterons-nous à… ? » vous n’exigerez certainement pas qu’il apprenne la grammaire de votre langue. En Esperanto, vous pouvez être compris de tout étranger, non seulement si la langue ne lui est pas familière, mais même s’il en ignore l’existence. Un livre écrit dans cette langue peut être lu par chacun, sans la moindre préparation, et sans qu’il ait besoin de parcourir une préface quelconque expliquant la manière de se servir du dictionnaire. Un lettré ne sera même pas obligé de recourir souvent au lexique, comme on le verra plus bas.[4]

Vous voulez écrire, je suppose, à un Espagnol de Madrid, et vous ignorez sa langue, comme lui, de son côté, ne connaît pas la vôtre. Vous doutez, de plus, qu’il sache l’Esperanto, et même qu’il en ait entendu parler. Eh bien ! n’empêche, vous pouvez lui écrire hardiment, avec la certitude absolue d’être compris !

En effet, comme on le voit par le spécimen attenant à cette brochure, le dictionnaire entier des mots nécessaires pour la vie quotidienne peut n’occuper, grâce à la structure de la langue, qu’une demi-feuille. Or, il existe traduit, sous cette forme, dans toutes les langues de l’Europe, ce qui permet de l’introduire dans la moindre enveloppe. Vous n’avez donc qu’à écrire votre lettre en Esperanto et à y ajouter le dictionnaire International-Espagnol que vous pouvez vous procurer pour quelques centimes ; et le destinataire de votre missive la comprendra, parce que cette petite feuille dictionnaire ne se borne pas à en donner la clef, mais qu’elle indique, en outre, sa propre destination et la manière dont on doit l’employer. Comme les mots de la langue Esperanto se prêtent à d’innombrables liaisons réciproques, on peut exprimer, à l’aide de ce petit lexique, tout ce qu’on a besoin de dire dans le cours ordinaire de la vie. Naturellement, on n’y trouve pas les mots qui se rencontrent rarement, les termes techniques, ainsi que les vocables dits « étrangers » que l’on peut présumer être connus de tous, comme « tabac », « théâtre », « fabrique » et autres semblables. Si l’on était obligé d’employer ces mots et qu’on ne pût les remplacer par d’autres ou par des périphrases, il faudrait alors se servir du dictionnaire Complet. Cependant, il ne serait pas nécessaire de l’expédier en même temps que la lettre en question. Il suffirait de placer entre parenthèses la traduction de ces mots, dans la langue du destinataire.

b) Ainsi, grâce à la structure de l’Esperanto, on peut s’en servir pour s’entretenir avec n’importe qui. Le seul côté gênant qui s’y rencontre, c’est la nécessité où l’on se trouve d’attendre que l’interlocuteur ait analysé la phrase proposée. Mais cet inconvénient cessera avec l’adoption universelle de la langue. Pour l’écarter autant que possible, j’ai procédé de la manière suivante. Je n’ai pas pris au hasard les mots de mon dictionnaire, mais je les ai choisis, dans la mesure praticable, parmi ceux qui sont connus de tout le monde lettré. Ainsi, les mots qu’emploient uniformément toutes les langues des peuples civilisés passent en Esperanto sans aucun changement. Quant à ceux pour lesquels il y a divergence dans certains idiomes, je les prends de telle sorte qu’ils soient communs à deux ou trois des principales langues de l’Europe, ou au moins populaires parmi les autres nations, s’ils n’appartiennent qu’à une seule. Enfin, quand les mots diffèrent absolument dans toutes les langues, je tâche d’en trouver qui se rapprochent le plus possible, pour le sens et la forme, de ceux qu’on y emploie, et qui soient connus de tous les peuples principaux, Le mot « proche », par exemple, a dans chaque langue un équivalent différent ; mais il suffit d’emprunter au latin le terme « proximus » (le plus proche), pour tourner la difficulté. En effet, ce vocable étant employé, avec certaines altérations, dans toutes les principales langues, il en résulte que je serai plus ou moins compris de n’importe quel lettré, si je rends « proche » par « proksim ». En dehors des cas susmentionnés, je prends mes mots dans le latin qui est déjà, par le fait, langue à demi internationale. Je n’enfreins cette règle que dans quelques occasions isolées, par exemple, pour éviter des homonymes, pour simplifier l’orthographe, et dans un petit nombre de cas analogues. De la sorte, en correspondant avec un Européen, qui possède une instruction moyenne, sans cependant avoir jamais appris l’Esperanto, je puis non seulement être sûr qu’il me comprendra, mais encore que la recherche des mots ne lui donnera pas beaucoup de peine. Il ne se servira du dictionnaire que pour ceux dont le sens lui inspirera des doutes.

Maintenant que j’ai exposé au lecteur les caractères essentiels de la langue internationale, je vais lui en donner quelques spécimens, dans les fragments de traduction suivants, pour qu’il puisse vérifier par lui-même l’exactitude des considérations que je viens de lui présenter.[5]

I. Patr’o ni’a.

Patr’o ni’a kiu est’as en la ĉiel’o, sankt’a est’u Vi’a nom’o, ven’u reĝ’ec’o Vi’a, est’u vol’o Vi’a, kiel en la ĉiel’o, tiel ankaŭ sur la ter’o. Pan’o’n ni’a’n ĉiu’tag’a’n don’u al ni hodiaŭ kaj pardon’u al ni ŝuld’o’j’n ni’a’j’n, kiel ni ankaŭ pardon’as al ni’a’j ŝuld’ant’o’j ; kaj ne konduk’u ni’n en tent’o’n, sed liber’ig’u ni’n de la mal’bon’o. Amen !

II. El la Biblio.

En la komenc’o Di’o kre’is la ĉiel’o’n kaj la ter’o’n. Kaj la ter’o est’is sen’form’a kaj dezert’a, kaj mal’lum’o est’is super la profund’aĵ’o, kaj la anim’o de Di’o si’n port’is super la akv’o. Kaj Di’o dir’is ; est’u lum’o, kaj far’iĝ’is lum’o, Kaj Di’o vid’is la lum’o’n, ke ĝi est’as bon’a, kaj nom’is Di’o la lum’o’n tag’o, kaj la mal’lum’o’n Li nom’is nokt’o. Kaj est’is vesper’o, kaj est’is maten’o — unu tag’o. Kaj Di’o dir’is : est’u firm’aĵ’o inter la akv’o, kaj ĝi apart’ig’u akv’o’n de akv’o. Kaj Di’o kre’is la firm’aĵ’o’n kaj apart’ig’is la akv’o’n, kiu est’as sub la Firm’aĵ’o, de la akv’o, kiu est’as super la firm’aĵ’o ; kaj far’iĝ’is tiel. Kaj Di’o nom’is la firm’aĵ’o’n ĉiel’o. Kaj est’is vesper’o, kaj est’is maten’o — la du’a tag’o. Kaj Di’o dir’is : kolekt’u si’n la akv’o de sub la ciel’o unu lok’o’n kaj montr’u si’n sek’aĵ’o ; kaj far’iĝ’is tiel. Kaj Di’o nom’is la sek’aĵ’o’n ter’o, kaj la kolekt’o’j’n de la akv’o Li nom’is mar’o’j.

III. Leter’o.
Kar’a amik’o !

Mi prezent’as al mi kia’n vizaĝ’o’n vi far’os post la ricev’o de mi’a leter’o. Vi rigard’os la sub’skrib’o’n kaj ek’kri’os : « ĉu li perd’is la saĝ’o’n ?! En kia lingv’o li skrib’is ? Kio’n signif’as la foli’et’o, kiu’n li al’don’is al si’a leter’o ? » Trankvil’iĝ’u mi’a kar’a ! Mi’a saĝ’o, kiel mi almenaŭ kred’as, est’as tut’e en ord’o.

Mi leg’is antaŭ kelk’a’j taglo’j libr’et’o’n sub la nom’o « Lingv’o inter’naci’a. » La aŭtor’o kred’ig’as, ke per tiu lingv’o oni pov’as est’i kompren’at’a de la tut’a mond’o, se eĉ la adres’it’o ne sol’e ne sci’as la lingv’o’n, sed eĉ ankaŭ ne aŭd’is pri ĝi ; oni dev’as sol’e al’don’i al la leter’o mal’grand’a’n foli’et’o’n nom’at’a’n « vort’ar’o. » Dezir’ant’e vid’i, ĉu tio est’as ver’a, mi skrib’as al vi en tiu lingv’o, kaj mi eĉ unu vort’o’n ne al’met’as en ali’a lingv’o, tiel kiel se ni tut’e ne kompren’us unu la lingv’o’n de la ali’a. Respond’u al mi, ĉu vi efektiv’e kompren’is, kio’n mi skrib’is. Se la afer’o propon’it’a de la aŭtor’o est’as efektiv’e bon’a, oni dev’as per ĉiu’j fort’o’j li’n help’i.

Kun kor’a salut’o mi rest’as Via N. N.

IV. La Espero.[6]

En la mondon venis nova sento,
Tra la mondo iras forta voko ;
Per flugiloj de facila vento
Nun de loko flugu ĝi al loko.
Ne al glavo sangon soifanta
Ĝi la homan tiras familion :
Al la mond’ eterne militanta
Ĝi promesas sanktan harmonion.
Sub la sankta signo de l’ espero
Kolektiĝas pacaj batalantoj,
Kaj rapide kreskas la afero
Per laboro de la esperantoj.
Forte staras muroj de miljaroj
Inter la popoloj dividitaj ;
Sed dissaltos la obstinaj baroj,
Per la sankta amo disbatitaj.
Sur neŭtrala lingva fundamento,
Komprenante unu la alian,
La popoloj faros en konsento
Unu grandan rondon familian.
Nina diligenta kolegaro
En laboro paca ne laciĝos,
Gis la bela sonĝo de l’ homaro
Por eterna ben’ efektiviĝos.

V. El Heine.

En sonĝo princinon mi vidis
Kun vangoj malsekaj de ploro, —
Sub arbo, sub verda ni sidis,
Tenante sin koro ĉe koro.

« De l’patro de l’via la krono
Por mi ĝi ne estas havinda !
For, for lia sceptro kaj trono —
Vin mem mi deziras, aminda ! »

— « Ne eble ! » ŝi al mi rediras :
« En tombo mi estas tenata,
Mi nur en la nokto eliras
Al vi, mia sole amata ! »

VI. Ho, mia kor’.

Ho, mia kor’, ne batu maltrankvile,
El mia brusto nun ne saltu fort
Jam teni min ne povas mi facile,
Ho, mia kor’!


Afin que les lecteurs du « Dua Libro » n’en trouvent pas étrange le premier chapitre, nous faisons remarquer que la précédente édition du manuel contenait, à cette place même, un projet de « Promesses » (promesse conditionnelle d’apprendre la langue). Mais les succès de l’Esperanto ayant été plus grands que ne l’espérait son initiateur, ce projet est abandonné aujourd’hui, comme superflu. Seulement je ne crois pas inutile d’attirer ici, une fois encore, l’attention du lecteur sur l’adhésion préparée soit sur la page détaché du livre soit sur la carte postale incluse. Nous le prions instamment, au nom des intérêts de l’humanité, de vouloir bien la remplir et de l’envoyer à l’auteur de la langue Esperanto.

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  1. Chacun peut aisément s’en convaincre, puisqu’on a adjoint à cette brochure la grammaire complète et le dictionnaire fondamental de la langue.
  2. Outre le fait capital d’une compréhensibilité immédiate à l’aide du dictionnaire, il résulte de cette constitution que l’Esperanto atteint toutes les races et tous les peuples, puisqu’il embrasse la triple division linguistique : 1o les langues à flexions, comme les nôtres, dont il ne paraît pas différer ; 2o les langues agglutinantes (les plus nombreuses de toutes), parmi lesquelles on doit scientifiquement le ranger ; 3o les langues monosyllabiques ou isolantes dont il se approche beaucoup par la brièveté des éléments qui forment ses mots, éléments monosyllabiques en majorité, très courts toujours, et qui tous ont leur sens propre. Chaque race, chaque peuple y retrouve donc du sien, et ne s’y heurte pas à l’obstacle, plus grand qu’on ne pense, d’une dissemblance trop forte.
  3. Langue universelle « Esperanto », Manuel Complet avec double dictionnaire, traduit sur l’ouvrage russe du Dr Zamenhof par L. de Beaufront 50 c, page 63.
  4. Divers morceaux servant d’exemples ayant été jointe à cet opuscule, en même temps qu’un dictionnaire, il est facile su lecteur d’en faire l’épreuve à l’instant.
  5. En correspondant avec des personnes qui possèdent déjà la langue, ou en publiant des ouvrages exclusivement destinés à leur usage, on peut omettre les petits traits séparatifs, entre les éléments des mots.
  6. Monsieur Adelsköld, suédois, membre du parlement et de l’académie des sciences de son pays, a composé une fort belle musique pour cette poésie que les Espérantistes ont adopté comme hymne