Latin mérovingien

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Études et glanuresDidier (p. 311-328).


XII

LATIN MÉROVINGIEN

La déclinaison latine en Gaule à l’époque mérovingienne, étude sur les origines de la langue française, par M. H. d’Arbois de Jubainville. Paris, 1872 [1].


Sommaire. — Celui qui a une teinture de la latinité et qui aura lu quelques-uns des textes cités par M. de Jubainville, se sera certainement frotté les yeux, se demandant si c’était vraiment en latin qu’avaient prétendu écrire les auteurs de pareils documents. Cette question, que je me suis faite, m’a longtemps arrêté. Après y avoir beaucoup réfléchi, je suis venu à penser que c’était ainsi qu’on parlait dans les temps mérovingiens, c’est-à-dire qu’on étouffait les finales, et que tout le tort des scribes d’alors est d’avoir, au hasard, mis des terminaisons latines là où le langage populaire les avait remplacées par des terminaisons sourdes ou muettes. À en juger par ces échantillons, il semble que le latin mourut d’abord par ses finales ; c’était en effet la partie la plus délicate de son organisme, et elle succomba la première sous l’influence délétère d’un milieu inclément.
Rien d’aussi barbare en fait de langue n’avait paru avant les Mérovingiens ; rien d’aussi barbare ne parut après. Comme les choses sociales sont connexes, on a là un moyen approximatif d’évaluer jusqu’à quel point les éléments essentiels de la civilisation avaient été lésés par l’invasion germanique dans les Gaules. Je pense donc, d’après le document de la déclinaison latine, que la période où la barbarie pesa le plus lourdement sur les Gaules, où la culture romaine y fut au plus bas, est celle de l’établissement des Francs et de leurs chefs. Ce fond de l’abîme une fois touché, la force inhérente à la civilisation réagit non sans succès ; car elle émanait de deux éléments qui gardaient une grande place dans le monde barbare, l’Église chrétienne et la tradition latine. Ils se soutenaient l’un l’autre.
Le cas anglais, sur une moindre échelle, n’est pas sans analogie avec l’immixtion des Germains dans le monde romain. En Angleterre, les Normands importèrent le français et en firent la langue de la cour, des hautes classes et des principales affaires. Il se créa, en conséquence, entre les vainqueurs et les vaincus, un jargon qu’on nomma anglo-normand, et qui, en son genre, ne vaut pas beaucoup mieux que le latin des Mérovingiens. Pourtant il y eut en Angleterre cette circonstance atténuante que les conquérants étaient, en somme, supérieurs aux conquis, tandis que, chez les Gallo-Romains, les conquis étaient supérieurs aux conquérants. Mais, en définitive, un certain mal dont témoignait la barbarie de l’anglo-normand, s’opérait dans le pays ; plusieurs siècles se passèrent, avant que l’anglais, organe de l’esprit anglais, prît naissance, consistance et fécondité.
Quand les études et la culture se relevèrent un peu sous les Carlovingiens, on écrivit mieux en latin et l’on délaissa le style incorrect et grossier qui avait suffi sous les Mérovingiens. Mais cela ne fit pas que le latin reprît sa place dans l’usage ; il servit aux actes officiels, aux documents législatifs, aux conciles, aux écrits d’histoire et de théologie ; mais Charlemagne et les siens continuèrent à user de leur langue germanique. Pour nous il semblerait que le latin mérovingien eût disparu.
Il n’en était rien pourtant. Non seulement il ne disparut pas, mais encore il se développa énergiquement en un sens déterminé, qui devait aboutir à un nouvel idiome, le français. L’opération fut longue ; une fois complétée, elle permit à l’esprit français de faire son entrée dans le monde. Auparavant, comment aurait-il pu se manifester entre des chefs qui parlaient allemand, et des prêtres et des lettrés qui écrivaient en latin ?
Le langage est une fonction qu’on peut comparer aux fonctions physiologiques, et, en cette qualité, il a ses organes qui sont les gens qui le parlent. Les hommes, même les plus incultes, ont un instinct vague, mais réel, des formes et des règles de leur parler. Cet instinct est plus assuré chez les femmes que chez les hommes, dans les campagnes que dans les villes. C’est par cette vertu intime que le latin, aux temps mérovingiens, étêté par la foudre, ébranlé par l’orage, brûlé par la gelée, donna naissance à un rejeton qui ne lui fit pas déshonneur, et vit, comme l’arbre de Virgile, un nouveau feuillage et des fruits qu’il ne semblait pas destiné à porter.


Cette étude sur la déclinaison latine en Gaule à l’époque mérovingienne est en effet une étude sur les origines de la langue française. L’ancien français présente une particularité remarquable : il a une déclinaison à deux cas, un sujet et un régime. Le cas sujet a exactement le même rôle grammatical que le nominatif dans le latin ; le cas régime représente le génitif, le datif, l’accusatif et l’ablatif. C’est là la règle des textes des douzième et treizième siècles. Mais cette règle est bien autrement ancienne ; car voilà qu’on la rencontre, en germe du moins, non pas dans le français qui n’existait pas encore, mais dans le latin des Gaules tel qu’on l’écrivait sous les Mérovingiens.

Au lieu de : origines de la langue française, je dirais plutôt : origines de la langue gallo-romane. Ce n’est pas seulement le vieux français ou langue d’oïl qui a les deux cas ; le vieux provençal ou langue d’oc les a aussi. Ce phénomène grammatical, chose singulière qu’on n’eût pas soupçonnée avant les études modernes, est étranger à l’italo-roman et à l’hispano-roman. Tandis que les trois groupes de langues se ressemblent en tout, vocabulaire et organisme, ils diffèrent en ceci qu’une déclinaison, qui est la déclinaison latine amoindrie, ne se trouve que dans le pays où l’on s’attendait le moins à la rencontrer, c’est-à-dire dans les Gaules. Les Gaules ne sont pas d’origine latine comme l’Italie ; elles furent romanisées bien longtemps après l’Espagne ; et pourtant leur langage a conservé une marque de latinité qui s’est effacée partout ailleurs.

Notez pour la tradition qu’en ceci le vieux français ni le vieux provençal n’ont été inventeurs, ayant reçu leur déclinaison du bas-latin. Mais, et c’est ici le point de la divergence, le bas-latin ne fut pas identique en Gaule d’une part, d’autre part en Italie et en Espagne. Tandis que l’organisme de la déclinaison classique se défaisait complètement dans ces deux derniers pays, il se modifiait seulement dans la région gauloise ; et le nombre des cas, sinon dans la forme, au moins dans la fonction, y tombait de six à deux. Cette réduction, opérée dans la latinité des septième et huitième siècles, pouvait périr facilement, car elle n’était recommandée ni soutenue par aucune littérature qui parlât aux yeux et aux oreilles. Loin de là, tout ce qui écrivait s’efforçait, pauvrement il est vrai, de ressaisir l’ordre classique. Mais elle était fortement entrée dans la conception des rapports grammaticaux ; les populations gallo-romaines la retinrent depuis le bas-latin mérovingien jusqu’à l’éclosion définitive du vieux français et du vieux provençal ; et c’est ainsi que ces deux langues, jusque dans le quatorzième siècle, déclinèrent à deux cas leurs substantifs, et eurent, seules entre les langues romanes, ce que j’appellerai le moyen âge grammatical.

On a dit qu’avec les barbares la barbarie pénétra dans la langue ; mais, malgré la consonance des mots, ceci a besoin d’explications et de restrictions. Barbarie il y eut sans doute, en tant que la latinité classique s’altéra profondément ; et toutes ces altérations furent des barbarismes. Mais on a lieu de croire que les barbares y contribuèrent pour une petite part seulement. Au moment où ils arrivèrent en grandes masses, il y avait longtemps que le latin classique perdait de son empire, et que le latin populaire le modifiait selon les tendances mêmes qui devaient prévaloir dans les langues romanes. Tout ce qu’il est permis de dire, c’est que l’invasion barbare, en obscurcissant la tradition, en diminuant les écoles, en jetant les Germains à la tête des classes supérieures, donna, dans le latin vulgaire, la suprématie aux formes les moins classiques, aux mots les plus rustiques et les moins raffinés. Mais le latin régulier, plus ou moins écorné suivant les circonstances extrinsèques, suivit sa décadence naturelle et inévitable, et la transformation en marcha vers les langues romanes. À ce point de vue, on retirera le terme de barbarie ; et les changements qui survinrent seront considérés comme un cas d’évolution. Le latin classique ne pouvait plus durer ; car ceux-là mêmes qui le parlaient l’abandonnaient progressivement ; et il fallait bien qu’une nouvelle phonétique et une nouvelle grammaire sortissent des modifications spontanées qui s’opéraient. Les langues romanes naquirent directement de cette évolution ; et elles ne sont pas plus barbares que ne fut le latin quand il se sépara de la souche aryenne.

Ce qui fut barbare, ce qui exigea impérieusement l’élaboration romane, c’est ce latin de l’époque mérovingienne, cette déclinaison, telle qu’on l’écrivait alors dans les actes authentiques et dans les documents officiels. On se ferait difficilement une idée de ce qu’elle était devenue, si je n’en prenais quelques exemples dans le livre de M. de Jubainville.

P. 40 : Post obetum virum suum, c’est-à-dire : post obitum viri sui.Anno illo regnum nostrum, c’est-à-dire : anno illo regni nostri. — Ex successione genituri suo, c’est-à-dire : ex successione genitoris sui.

P. 44 : Ad fisco nostro, pour ad fiscum nostrum. — Ipso... viro.... constituit, pour ipsum virum constituit.

P. 49 : Pro remedium animæ nostræ, au lieu de : remedio. — De integre statum, au lieu de : de integro statu.

Ceci n’est qu’un échantillon qu’il est inutile d’ allonger. Ce qui importe, c’est l’exposition de M. de Jubainville, lui qui a recueilli et classé soigneusement les textes. « Trois manières de décliner les noms, les adjectifs et les participes sont usitées dans les documents mérovingiens. La première est identique à la déclinaison classique. La seconde n’en diffère que par un phénomène phonétique, par une modification dans la prononciation des voyelles, quelquefois, mais rarement, dans la prononciation des consonnes ; nous appellerons ce système déclinaison vulgaire du premier degré. La troisième manière de décliner est le résultat de l’introduction d’une syntaxe nouvelle. Les cas sont employés autrement qu’autrefois : une partie d’entre eux remplit concurremment la même fonction, plusieurs deviennent inutiles et le nombre des cas tend à se réduire à quatre ou à deux. A ce troisième système qui a servi de transition entre la langue latine et le français archaïque, nous donnerons le nom de déclinaison vulgaire du second degré. Si, dans ce système, certains cas s’emploient l’un pour l’autre, leurs flexions sont toujours reconnaissables, bien que leur fonction soit la même. Ainsi on distingue l’un de l’autre, par la flexion, l’accusatif de l’ablatif, quoique l’un et l’autre de ces cas jouent dans la phrase un rôle identique. Le français commence du jour où les flexions des cas obliques disparaissent ou se confondent en une seule. On trouve peu de traces de cette forme nouvelle dans les documents mérovingiens. » (Préface.)

Il est impossible de tenir d’une façon plus serrée toute une série de faits grammaticaux. Le latin populaire, n’ayant conservé aucune intuition des éléments qui jadis avaient constitué les cas, perd peu à peu l’intelligence de ces finales. La désuétude en arrive, dans les temps mérovingiens, au point où plusieurs deviennent inutiles, vu que leur ancienne fonction ne fait plus partie de la nouvelle manière de concevoir le rapport des mots. Ces fonctions tendent à se réduire à deux, qui seront nécessairement représentées par deux cas ; mais la tradition conserve encore les anciennes finales. Enfin ces finales devenues parasites sont rejetées ; la langue d’oïl et la langue d’oc montrent le système dans sa netteté, et la nouvelle grammaire à deux cas est constituée. Puis, à son tour, la nouvelle déclinaison subit l’usure que l’ancienne avait subie ; tout cas est aboli, et le français moderne sort de cette transformation.

Rien de plus incontestable que cette filiation. Pourtant je doute que, si l’on n’avait pas eu sous les yeux la claire démonstration fournie par la langue d’oïl et la langue d’oc, on eût cherché et trouvé, dans les textes mérovingiens qui semblaient défier toute coordination grammaticale, une certaine tendance organique. Mais, à la vive lumière des deux langues gallo-romanes, on aperçut qu’au sein de ce chaos la latinité se décomposait et se recomposait suivant des directions qui, n’ayant rien d’arbitraire, n’avaient rien de barbare.

Maintenant comment se fait-il que la déclinaison à deux cas, transition entre le latin classique et les langues romanes modernes, ne se trouve que dans le vieux français et le vieux provençal, et que ni l’italien ni l’espagnol ne la possèdent ? Ce ne sont pas les barbares qui ont empêché ici et favorisé là ce fait de langue. Les trois grandes contrées occidentales étaient occupées et gouvernées semblablement par des Germains. Les Ostrogoths, puis les Lombards tenaient l’Italie ; aux Visigoths appartenaient l’Espagne et la Gaule méridionale ; le reste de la Gaule était entre les mains des Burgundes et des Francs. Tout cela, étant équivalent, n’a aucune relation apparente avec l’évolution du latin. On ne dira pas non plus que des Gaulois aient été plus disposés que des Italiens ou des Ibères à saisir, dans la décomposition du latin, une transition qui se présentait, il est vrai, d’elle-même, mais qu’il était très facile de laisser échapper, témoin l’Italie et l’Espagne. Ni les variétés de Germains répandus sur le sol occidental, ni les différences ethniques entre les Italiens, les Ibères et les Gaulois ne rendent compte du fait. Suivant moi, la cause déterminante en est dans les circonstances géographiques et politiques.

Un fait isolé, à moins qu’il ne porte en soi sa lumière, est d’explication difficile. Mais, à mesure qu’on l’associe avec des faits qui ont même tendance, l’esprit devient plus capable de l’interpréter.

Nous venons de voir que c’est dans le latin vulgaire sous les Mérovingiens et dans les Gaules que se montrent les éléments de la déclinaison à deux cas, qui s’établit régulièrement dans la langue d’oïl et la langue d’oc, sans s’établir en autre part du domaine roman. L’érudition de ces derniers temps nous a simultanément appris que la grande création de poésie qui donne tout son caractère à la littérature du haut moyen âge est due aux gens de langue d’oïl et de langue d’oc. Les Français montrèrent, à ce moment, une singulière faculté de production épique en un genre sans précédent et sans modèle ; ils l’eurent alors et ne l’eurent pas depuis. On n’imputera donc pas à la race, à la nationalité, ni la possession médiévale ni le manque moderne de l’épopée ; mais on l’imputera aux circonstances politiques et sociales. En tout cas, cette antécédence de la langue d’oïl et de la langue d’oc dans le domaine littéraire n’est point sans rapport avec leur antécédence dans le domaine grammatical, où elles organisèrent, dès les premiers temps, l’intermédiaire de la déclinaison à deux cas, intermédiaire moderne par rapport au latin classique, mais intermédiaire archaïque par rapport aux langues romanes de nos jours.

Avec ce caractère des événements grammaticaux et littéraires, le caractère des événements politiques ne fut point en contradiction. A peine les Mérovingiens furent-ils solidement établis dans les Gaules, qu’ils se retournèrent avec fureur contre les Germains trans-rhénans qui les suivaient par torrents, les combattirent sans relâche et portèrent plus d’une fois l’invasion au delà du Rhin. C’était un nouveau duel entre la Germanie et l’Occident. Cette fois-ci, la Gaule, conduite par des chefs germains, fit sous les Carlovingiens ce qui avait dépassé les forces de l’empire romain : elle subjugua la Germanie et la christianisa. Dès lors, la source des grandes invasions fut tarie, et l’Occident put s’organiser sous la forme féodale. Ainsi, la Gaule était devenue, par le fait de la conquête barbare, le chef de la résistance aux barbares, non plus sur le pied de la défensive, mais sur le pied d’une offensive victorieuse. Dans ces circonstances politiques, elle put avoir et elle eut, en effet, une précellence en grammaire et en littérature.

Tout cela fut secondé par la situation géographique. L’île de Bretagne, occupée par les Germains et les Scandinaves, fractionnée en principautés indépendantes, ne pouvait avoir aucun rôle dans le démêlé entre la Germanie païenne et l’Occident chrétien. L’Espagne était beaucoup trop loin ; et, d’ailleurs, avant que les deux adversaires se fussent serrés de près, la conquête arabe l’avait rayée temporairement du nombre des nations chrétiennes. L’Italie, qui, au reste, n’atteignait la Germanie que par un petit côté, venait de tomber des mains des Ostrogoths aux mains des Lombards, était détenue en partie par les Grecs, et n’avait ni puissance ni volonté d’aller combattre sur le Rhin des envahisseurs toujours renouvelés. Ce rôle fut assigné par la géographie à la Gaule ; et, grâce aux Dagobert, aux Charles Martel, aux Pépin et aux Charlemagne, les barbares d’au delà du Rhin furent transformés en chrétiens, se fixèrent au sol et devinrent propres à entrer dans le grand système féodal du moyen âge.

Dans quelqu’une des métamorphoses de la déclinaison classique, M. de Jubainville a cru reconnaître une influence du langage gaulois. Tous ceux qui ont manié des manuscrits latins ont rencontré, dans des souscriptions de copistes, Parisius, pour dire « à Paris » ; et les chartes des rois capétiens antérieurs au treizième siècle portent la formule actum Parisius, data Parisius. D’où vient cette formule étrange ? Dans les derniers temps de l’empire romain, en 365, Valentinien, passant l’hiver à Paris, y data trois constitutions, écrivant, comme voulait la grammaire, Parisiis. Mais à peine l’empire est-il tombé, que Parisius apparaît dans les textes mérovingiens : ad Parisius civetate pour ad Parisiorum civitatem ; apud Parisius pour apud Parisios ; Parisius sedem habens pour Parisiis. Dans ces exemples, Parisius invariable joue le rôle de génitif pluriel, d’accusatif et d’ablatif. Mais ce n’est pas le seul nom de lieu qui soit traité de même ; M. de Jubainville cite Turonus, Remus et quelques autres. Or il se trouve que l’accusatif pluriel de la deuxième déclinaison gauloise est en us. De là naît la conjecture que plusieurs noms de lieux seraient restés dans le parler populaire à cet accusatif pluriel devenu invariable ; et, quand la latinité classique faiblit, ils prirent, aux temps mérovingiens, sous cette forme, droit d’usage. Mais la probabilité de cette ingénieuse explication est diminuée par beaucoup de noms, autres que des noms de lieux, où la finale us est employée pour l’accusatif et pour l’ablatif pluriels : tres colpus pour tres colaphos, caballus tantus pour caballos tantos, cum porcus pour cum porcis, etc. La déclinaison mérovingienne tendait, nous l’avons vu, vers l’état qui fut celui de la langue d’oïl et de la langue d’oc : un sujet et un régime pour lequel toutes les finales classiques de régimes étaient indifférentes. La finale us, comme signe de régime, appartient à la quatrième déclinaison latine : manus, magistratus, à l’accusatif pluriel. C’est là sans doute que la déclinaison mérovingienne est allée la chercher, aidée peut-être par des habitudes gauloises qui avaient conservé des préférences pour cette finale en réminiscence de leur accusatif pluriel.

M. de Jubainville indique encore un point où il croit reconnaître une influence gauloise ; c’est dans l’s finale que la langue d’oïl et la langue d’oc attribuent au cas sujet singulier des noms provenant de la deuxième déclinaison latine. Il fait remarquer que le latin archaïque supprimait, comme on le voit dans Ennius et dans Plaute, l’s des noms en us : horridu miles pour horridus miles, natu’st pour natus est, etc., et que le latin classique l’avait depuis longtemps perdue à la fin des noms qui ont un r à la dernière syllabe du thème : ager, puer, socer. Dès lors, d’où vient l’s du sujet singulier en vieux français et en vieux provençal, si ce n’est de l’influence du gaulois, qui avait gardé cette s finale, comme le prouvent de nombreux exemples ? « On nous accusera peut-être, dit M. de Jubainville, page 33, d’exagérer ici l’influence celtique. Ce qu’il y a de certain, c’est que les documents latins de la Gaule mérovingienne, comme les plus anciens monuments néolatins du même pays, gardent l’s finale du nominatif singulier masculin de la deuxième déclinaison dans les mots où le latin classique la conserve, et que cet attachement à l’s finale est à la fois conforme à une loi de la grammaire gauloise et contraire à une tendance latine qui a prévalu définitivement en italien. »

Malgré les curieuses raisons réunies par M. de Jubainville, je ne crois pas que sa conjecture puisse être admise. Un point de vue différent me force à écarter et le latin archaïque, et la deuxième déclinaison gauloise, et l’autorité de l’italien. En effet, sortant de la deuxième déclinaison latine et étendant la vue plus loin, nous trouvons : rois de rex, seus de salix, cors de curtis, pels de pellis, niés de nepos, teus de talis, queus de qualis, griés de gravis, soués de suavis, pois de pondus, cors de corpus, cons de comes. Ces exemples témoignent que l’s apparaît au cas sujet quand le nominatif latin a une s, quelle que soit la déclinaison ; et c’est pour cela que caballus donne chevals ou chevaus, palus, pals ou paus, etc., comme pondus donne poids. Il n’y a donc pas lieu d’invoquer une influence gauloise ; c’est l’influence latine qui a tout déterminé.

On se représente mal la déclinaison de la langue d’oïl, quand on la subordonne à la règle de l’s. Elle est subordonnée à une seule règle, celle des deux cas, un sujet et un régime, le sujet formé du nominatif latin (sauf des exceptions dont je vais parler), le régime formé de l’accusatif ordinairement, tout cela gouverné par l’accentuation latine : mieudre de melior et mellor de meliorem, graindre de grandior et greignor de grandiorem, pire de pejor et pior de pejorem, pere de pater, gendre de gener, etc. Mais la langue ne fut pas partout conséquente avec elle-même ; elle faillit en quatre catégories considérables, les noms féminins en io, ionis, les noms féminins en as, atis, les noms féminins en us, utis et les noms masculins abstraits en or, oris. Dans ces quatre catégories, la dérivation se fit, non du nominatif et de l’accusatif latins, mais de l’accusatif latin seulement. Dès lors, en ces noms, il n’y eut pas de distinction entre le cas sujet et le cas régime. D’où vient cette anomalie et comment se fait-il que la formation qui avait d’abord prévalu ne se soit pas continuée régulièrement et ait laissé s’introduire, malgré l’analogie, une formation d’un caractère différent?

M. de Jubainville signale des faits de grammaire mérovingienne qui se rapportent à la question soulevée. Ce sont, dans la troisième déclinaison, des emplois du génitif, de l’accusatif, de l’ablatif pour le nominatif ou sujet ; optimatis au lieu de optimas, parentis au lieu de parens, cessionem pour cessio, vendiccione pour venditio, emunitate pour immunitas et bien d’autres. Ces exemples montrent les cas régimes servant de sujet ; de là, dans le français, la forme que beaucoup de noms imparisyllabiques de la déclinaison latine ont prise. Ces faits sont certains et contiennent la plus grande partie de l’explication. Peut-être pas toute, et voici mes remarques : un certain nombre de noms imparisyllabiques échappent à cette formation et suivent la règle de la dérivation par deux cas ; je citerai abe et abé de abbas, abbatem, enfe et enfant de infans, infantem, suer et seror de soror, sororem, cons et conte de comes, comitem, hom et home, de homo, hominem, poverte et povreté, de paupertas, paupertatem , sage et sachant, de sapiens, sapientem, sierp et serpent, de serpens, serpentem. Ainsi, tous les noms imparisyllabiques n’ont pas été traités de la même façon. Notez encore cette singularité : tandis que les noms abstraits en or, oris se forment d’après le cas régime, paor de pavorem, dolor de dolorem, etc., les noms verbaux en or, oris et les comparatifs se forment d’après les deux cas, nominatif et accusatif, donere, doneor de donator, donatorem, salvere, salveor, de salvator, salvatorem, et les comparatifs que j’ai cités plus haut. Il en est de même des noms masculins en o, onis, par rapport aux noms abstraits féminins en io, ionis : lere, laron, de latro, latronem, ber, baron, de baro, baronem, mais ochaison de occasionem, raison de rationem, façon de factionem, etc. J’appellerai, grammaticalement parlant, règle antique celle qui conserve deux cas dans la déclinaison latine, et règle moderne celle qui n’en conserve aucun. Pourquoi la règle moderne a-t-elle prévalu dans un certain nombre de noms imparisyllabiques de la troisième déclinaison ? C’est que, dès les temps mérovingiens, comme en témoignent les exemples rapportés par M. de Jubainville, la réduction à un seul cas avait été opérée dans ces noms. Pourquoi cette anomalie ajoutée à toutes les anomalies qui appartiennent au latin mérovingien ? C’est que la règle moderne , qui détermina tout d’abord la formation des langues italienne et espagnole et n’apparut que plus tard dans la française, commençait dès lors, au sein de la confusion commune, à se faire sentir. Mais pourquoi, derechef et considérant le vieux français, pourquoi cette règle moderne s’y est-elle imprimée de préférence sur une catégorie particulière de mots ? Ceci est plus délicat et plus subtil ; je pense que la cause en est dans le caractère plus ou moins abstrait de cette catégorie. Ils sont moins entrés ou ils sont entrés plus tard dans l’usage général ; et, quand ils y sont arrivés, la règle moderne prenait de plus en plus d’empire. Ils appartiendraient, si je puis ainsi parler, à une formation postérieure ; et cette anomalie dans la langue d’oïl ferait la transition entre la déclinaison à deux cas et la déclinaison sans cas, comme la déclinaison à deux cas fait la transition de la déclinaison classique à six cas.

Si M. de Jubainville reconnaît qu’on l’accusera peut-être d’exagérer l’influence celtique, à mon tour je confesse que je m’expose à être accusé d’une exagération contraire en faveur de l’influence latine. Dans l’universelle invasion qui jeta les Germains sur tout l’occident de l’Europe, ce fut, suivant moi, la langue latine qui empêcha le germanisme de prévaloir. Partout où Germains et Celtes se trouvèrent en face sans intermédiaire, les deux populations ne se mêlèrent pas par la langue, c’est-à-dire que les Germains ne prirent pas le celtique, ni les Celtes la langue germanique, et les Celtes reculèrent continuellement. Ainsi en advint-il dans l’île de Bretagne, où les Celtes, perdant sans cesse du terrain, n’ont conservé qu’une étroite lisière au midi et au nord, sans se confondre avec les envahisseurs, sans recevoir d’eux la loi et sans la leur donner. Il n’en fut pas de même des Celtes de la Gaule ; ceux-là parlaient latin, l’Église et l’administration parlaient latin toutes deux, et, par cette influence combinée de la latinité du peuple et de celle de l’Église et de l’administration, le germanisme fut vaincu là comme en Italie et en Espagne. Mais cela même laisse peu de place au gaulois, pas plus qu’il n’en reste en Espagne à l’ibère, en Italie à l’étrusque ou au grec ; peu de place, dis-je, mais non nulle place absolument.

En définitive, partout où la latinité, même vaincue, se trouva face à face avec le germanisme, elle en triompha et l’absorba. Ce qui prouve que la victoire des Germains sur l’empire fut due à des circonstances extrinsèques, non intrinsèques, de supériorité.

Le latin dans les Gaules à l’époque mérovingienne, tel qu’on l’écrivait, était devenu un jargon ; et quiconque en lira se demandera comment ceux qui écrivaient étaient compris de ceux qui lisaient. J’ai, dans mon édition d’Hippocrate, publié une traduction, en ce latin, du livre perdu des Semaines, et je n’en ai entendu que la moindre partie. Imaginez des textes latins où tous les cas sont confondus et pris les uns pour les autres, et essayez de reconnaître les rapports qui lient les mots et qui déterminent le sens. La difficulté sera grande. Cependant des textes pareils, qui contenaient des lois, des règlements, des diplômes, étaient certainement compris. Pour me rendre compte de ce qui se passait, je suppose qu’il existait alors un latin vulgaire plus près de la langue d’oïl que nos textes mérovingiens ne semblent l’indiquer, et que ces textes, grammaticalement anarchiques et où les souvenirs du latin classique jetaient toutes les formes, se lisaient non suivant la lettre écrite, mais suivant le parler vulgaire compris de tout le monde. A l’appui de l’idée d’un parler vulgaire moins latin, j’en citerai quelques apparitions dans nos textes, sa et la, qui sont du français à côté de toutes les formes possibles suus, sua, suum et ille, illa, illum, etc.; per sa perceptionem au lieu de per suam prœceptionem, p. 96, et la terciam pour illam tertiam, p. 96. A l’appui d’une prononciation différente de ce que semble indiquer l’orthographe restée latine, je citerai, dans de très anciens textes purement français, aneme, prononcé certainement anme ou ame, glorie, prononcé certainement glore ou gloire ; le vers exigeant que ces mots soient de deux syllabes et non de trois. Au reste, je recommande aux curieux la question de l’intelligibilité du latin mérovingien. On voit par l’exemple de M. de Jubainville qu’il y a beaucoup à tirer de ces textes si désespérément barbares.

Avec la vue que j’énonce la conclusion de l’ouvrage de M. de Jubainville n’est point en contradiction. Je la rapporte comme un excellent résumé : « A l’époque mérovingienne, dit-il, un principe nouveau régnait dans la déclinaison latine, où, par la puissance de ce principe, une révolution considérable s’était accomplie. Dans le latin classique, une fonction spéciale est attribuée à chacune des formes si variées que l’on désigne par diverses combinaisons des termes de cas, de genre et de nombre. Dans le latin des temps mérovingiens, ces formes si nombreuses subsistent. Bien plus, une partie de ces formes nous apparaît doublée ou même triplée. A côté de la forme classique, on trouve souvent une, quelquefois deux formes secondaires, ordinairement issues de la forme classique. Mais, à l’époque mérovingienne, malgré ce nombre considérable de formes, le nombre des fonctions que la pensée conçoit et demande à la parole est considérablement réduit. Dès l’époque mérovingienne, au lieu des six fonctions casuelles, distinguées par la grammaire classique, la syntaxe ne semble distinguer pour les noms, les pronoms et les adjectifs, que deux fonctions casuelles, sujet et régime ; de là l’emploi si fréquent des cas régimes l’un pour l’autre. En fait de genres, le masculin et le féminin seuls vivent encore comme fonction ; du neutre la forme seule subsiste. Ainsi la cause qui a motivé la création de la plupart des formes de la déclinaison latine a cessé d’exister dès le commencement de la période mérovingienne ; car la seule raison d’être d’un organe, c’est la fonction à laquelle il est destiné. Cependant ces formes grammaticales inutiles subsistèrent pendant les trois siècles que dura la période mérovingienne. Ce fut seulement pendant la période carlovingienne que la simplification des formes mit le matériel grammatical en harmonie avec la simplification des idées. Alors le français naquit... Aux curieux qui demanderont comment il a pu se faire que l’organisme entier de la déclinaison latine ait survécu environ trois siècles à la plupart des fonctions auxquelles il était destiné, nous répondrons que la survivance momentanée des organes aux fonctions est une loi générale de la nature. »

  1. Journal des savants, octobre 1873, p. 615.