Lausanne à travers les âges/Monuments

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Collectif
Librairie Rouge (p. 125-135).


Cathédrale. — Partie supérieure du grand portail des Montfalcon.


LES MONUMENTS ET LES PROMENADES


LAUSANNE, dit-on, est avec Edimbourg, Salzbourg et Nuremberg, l’une des villes les plus pittoresques de l’Europe. Quand on l’aperçoit de loin, du bateau à vapeur, en plein lac, ou du haut de l’un de ses édifices publics, elle apparaît étagée sur ses trois collines et comme enchâssée dans la verdure. Son expansion a cependant forcément nui à son pittoresque. Dès la seconde moitié du dix-huitième siècle, les vieux remparts qui l’entouraient commencèrent à disparaître ; les portes de Pépinet, de Chaucrau, de la Madelaine, de Saint-Pierre et du faubourg de Martheray furent démolies. La transformation se continua au dix-neuvième siècle ; la rupture architecturale et archéologique avec le passé s’accentua. En 1805, on démolit la porte de Saint-François (Grand-Chêne), en 1820, celle de Saint-Laurent, en 1829, celle de Rive ou d’Ouchy et en 1854 celle de Couvaloup ; les tours de Pépinet et du Grand-Saint-Jean disparaissaient également. Enfin, en 1890, tomba la porte Saint-Maire.

Cette dernière, placée entre le château et l’ancienne caserne n° 1, appartenait à l’État ; elle n’avait, en elle-même, rien d’esthétique ; elle se recommandait seulement comme témoin du passé et en raison du fait qu’elle contenait une cellule où le major Davel passa la nuit qui précéda son supplice. Sa démolition a été, à bon droit, regrettée. Mieux avisé, l’Etat, en vendant, en 1885, l’ancienne douane d’Ouchy, a stipulé que sa tour serait conservée. Ce donjon est le dernier reste d’un château construit au douzième siècle par l’évêque Landry.Il y a une vingtaine d’années qu’ont disparu les vestiges du mur d’enceinte qu’on voyait encore à la rue Neuve et à la rue Enning. Il n’est pas toujours aisé, pour des autorités communales, de concilier le respect dû aux vieux monuments avec les ressources financières dont elles disposent et le développement normal d’une agglomération urbaine ; souvent elles sont attaquées très vivement par des gens simplistes, et qui, dans une question complexe, ne savent voir qu’une seule face.

Il y a dix ans que les édiles lausannois, appuyés par un groupe d’amis du vieux Lausanne, ont, avec succès, défendu la tour de l’Ale[1], dont la destruction était demandée par les habitants du quartier. Un comité se constitua pour sa restauration ; il y consacra une somme de 8000 francs environ. Sur la proposition de la Municipalité, le Conseil communal a acheté en 1896 l’immeuble Viret-Genton, aux Escaliers-du-Marché, pour sauvegarder la vue dont on jouit de la terrasse de la cathédrale. Plus anciennement, des arrangements ont été pris,lors de la construction de la villa des Magnolias, pour conserver la vue de la terrasse du Faucon. Le souci de l’embellissement de la ville a engagé ses autorités, à conserver, dans la mesure du possible, les vieux arbres et surtout à en planter de nouveaux. Il suffit de se reporter à vingt-cinq ans en arrière pour se rendre compte des progrès accomplis en ce qui concerne l’aménagement des avenues et des promenades publiques. Les fleurs qui décorent le quai d’Ouchy, les promenades de Derrière-Bourg, de Montbenon[2], de la Caroline, du Crêt de Montriond, les fontaines publiques et l’Hôtel de ville sont une innovation, un peu coûteuse, il est vrai, mais fort goûtée.

Le plus ancien et le plus beau monument public de Lausanne est incontestablement la Cathédrale. A ce superbe édifice se rattachent bien des souvenirs. Au moyen âge, de nombreux pèlerins se pressaient en foule dans ses parvis pour rendre hommage à Notre-Dame de Lausanne. Ce fut sous ses antiques voûtes qu’eut lieu en 1536 la dispute de religion dont il a été question plus haut. Lorsque après la révolution du 24 janvier s’établit le régime helvétique, l’installation de la chambre administrative vaudoise fut précédée, le 30 mars 1798, d’un culte solennel à la cathédrale présidé par le pasteur Frédéric Bugnion-de Saussure ; ce fut là que les nouveaux magistrats prêtèrent serment. Depuis lors, soit depuis plus de cent ans, il a toujours été procédé de même à chaque renouvellement des autorités cantonales. L’inauguration de l’Université de Lausanne, en 1891, fut, pareillement, précédée d’une solennité religieuse à la cathédrale. En 1898 et 1903, lors des fêtes commémoratives de l’indépendance vaudoise, des services d’actions de grâces ont été aussi célébrés à la cathédrale, qui se trouve ainsi liée à toutes les grandes manifestations de notre vie nationale. La cathédrale se voit à plusieurs lieues à la ronde ; son clocher et sa flèche qui se profilent sur le ciel sont chers au cœur des Vaudois, et c’est sans hésitation que le Grand Conseil, mû par un sentiment de piété nationale, fait les sacrifices nécessaires à sa conservation.

Les premiers fondements de l’édifice paraissent devoir remonter aux environs de l’an mille, sous l’épiscopat d’Henri de Lenzbourg, qui, dit le Cartulaire de Lausanne, fut enseveli dans l’église qu’il avait lui-même fondée. Trois incendies, en 1219, 1235 et 1240, détruisirent presque entièrement ce premier édifice. L’évêque Jean de Cossonay organisa des quêtes dans les pays voisins, et, grâce aux indulgences accordées, par le pape Innocent IV, aux fidèles qui participèrent par leurs dons à la reconstruction du sanctuaire, une nouvelle cathédrale put être inaugurée, ainsi qu’il a été dit plus haut, en 1275. Peu avant la Réforme, Aymon de Montfalcon exécuta d’importants travaux dans la partie occidentale de l’église. C’est de cette époque que date le grand portail en style flamboyant qu’on a restauré ces dernières années. Les plus belles parties de la cathédrale sont la rose, le porche des apôtres, la grande nef, le déambulatoire et l’abside. « La lumière qui, de la rose, se répand dans cette partie de l’église (le chœur), dit l’historien Vulliemin[3], s’y brise en mille reflets et en mille arcs-en-ciel, rayonnements divers, brillantes apparitions, messagers d’un monde supérieur. La verrière qui transforme les rayons du jour et leur prête ses vives couleurs est tout un poème ; on y voit retracée l’œuvre du Créateur : le soleil sous la figure d’un jeune homme, conduisant un char ; la lune, sous l’image d’une femme, couronnée d’argent ; les saisons, les douze mois de l’année et les signes du zodiaque ; puis les fleuves du paradis, les vents personnifiés et tous les êtres fantastiques dont l’imagination des âges de l’enfance de l’humanité a peuplé des contrées merveilleuses ; ce sont des cynocéphales, des blemmyes ; c’est un pigmée combattant un géant ; enfin se montre le Sauveur que Jean-Baptiste désigne comme tel à l’assemblée. »

Ce chef-d’œuvre, dont M. le professeur Rahn[4] a fait ressortir la très grande valeur artistique et archéologique, n’est malheureusement pas visible en ce moment : la maçonnerie menaçait ruine ; il a fallu enlever les vitraux, les réparer ; [5] mais nous avons l’espoir de les voir avant longtemps remis en place.

La cathédrale renferme plusieurs tombeaux intéressants, le plus remarquable est le mausolée d’Othon de Grandson. On a longtemps cru que ce monument élégant, qui s’harmonise si bien avec son entourage, renfermait les restes d’Othon III, le premier poète du pays romand. C’était un seigneur riche, puissant et valeureux, considéré comme une sorte de héros national : il joua un rôle important à la cour de Savoie, où ses succès excitaient l’envie. Accusé d’avoir, de concert avec Bonne de Bourbon, fait empoisonner le comte Amédée VII par le médecin Grandville, en 1391, il fut blanchi de cette accusation par une enquête, ordonnée sur sa demande, par le roi de France Charles VI, à laquelle participèrent les ducs de Berry, de Bourgogne, d’Orléans et de Bourbon. Des soupçons n’en continuèrent pas moins à courir. Gérard d’Estavayer, qui était jaloux de la renommée d’Othon, le provoqua en combat judiciaire, et le malheureux sire de Grandson, qui avait déjà plus de soixante ans, succomba, le 7 août 1397, à Bourg en Bresse, dans ce duel inégal avec le jeune champion de la noblesse vaudoise.

Notre regretté collègue de la Société d’histoire de la Suisse romande, le professeur Henri Carrard, a consacré à ce sujet une étude intéressante[6], où il conclut qu’il se pourrait bien qu’Othon III ne fût pas étranger à l’empoisonnement dont fut victime le Comte Rouge. M. Arthur Piaget, professeur à Neuchâtel, dans sa charmante monographie [7] sur les complaintes, les virelais et les ballades du doyen de nos poètes, sans trancher la question, semble plutôt croire à son innocence ; il se rattache à l’idée que l’empoisonnement d’Amédée VII pourrait être le résultat, non d’un crime, mais plutôt de l’ignorance du médecin qui traitait ce prince.

Quoi qu’il en soit, il est prouvé que ce n’est pas à la mémoire d’Othon III que fut élevé le monument de la cathédrale, mais bien à celle d’Othon Ier, le frère de son bisaïeul. Othon Ier était l’un des bienfaiteurs de Notre-Dame de Lausanne, et, par son testament, du 4 avril 1328, il demanda à y être inhumé. Ce fut lui qui fonda la chartreuse de la Lance.

En dépit des réparations[8] partielles, exécutées au cours du dix-huitième siècle par l’architecte de la Grange, sur l’ordre du gouvernement bernois, l’état de l’église laissait beaucoup à désirer, et d’importants travaux s’imposaient. Le contrôleur Rodolphe de Crousaz de Mézery en signala la nécessité en 1766 à LL. EE. Celles-ci déléguèrent le directeur des travaux de la république, de Sinner, à l’effet de voir «s’il ne serait pas plus avantageux pour le Trésor de faire démolir cet antique édifice et de construire à sa place une église plus petite, mais suffisante pour la paroisse de la Cité. » M. de Sinner eut l’esprit de démontrer que les frais de la démolition proposée et de la reconstruction d’un nouveau temple s’élèveraient au moins au double de ceux que comportait la réparation de l’édifice.

En 1825, le feu du ciel détruisit la flèche de la cathédrale. Le gouvernement vaudois la fit reconstruire par l’architecte Perregaux. Mais, cette restauration fut mal comprise : la nouvelle flèche, à base octogonale comme celle du treizième siècle, portait à faux sur la voûte du dôme.

Statue du major Davel, par Maurice Reymond (1898).

Des fissures se produisirent, et l’on constata, en 1860, qu’une restauration générale de la cathédrale s’imposait. L’inspecteur des bâtiments d’Etat Braillard et l’architecte Maget furent chargés d’indiquer les parties de l’édifice dont la réparation était la plus urgente. Plusieurs experts et architectes furent, dans la suite, appelés à s’en occuper, à savoir Blavignac, Stadler, Chessex, Achille de la Harpe, Boisot, Joël, Gustave Bridel, Assinare, enfin et surtout Viollet-le-Duc, qui s’était signalé en France par d’importants travaux du même genre. C’est à lui que revient l’honneur, et aussi la responsabilité, des transformations que la cathédrale a subies depuis 1873. Après sa mort, survenue en 1879, les travaux furent suivis par Henri Assinare, qui eut pour successeur M. Jules Simon, avec la collaboration du sculpteur David Lugeon et de son fils M. Raphaël Lugeon, de M. Paul Nicati, architecte, et de M. Næf, archéologue cantonal. L’ensemble des travaux de restauration de la cathédrale, depuis 1869 jusqu’en 1904, a absorbé une somme de 1 045 000 francs dont 825 000 ont été supportés par l’Etat de Vaud et 220 000 par l’association qui s’est créée en 1869 pour seconder l’Etat dans sa tâche. L’initiative privée et l’amour du peuple vaudois pour la cathédrale se sont encore manifestés, en 1866, par la pose des vitraux, qu’un comité, ayant à sa tête Rodolphe Blanchet, fit placer aux cinq fenêtres du bas-côté méridional, et plus récemment, par l’établissement d’un orgue, inauguré en 1903. Ce bel instrument construit par la maison Kuhn, de Mænnedorf près Zurich, a coûté soixante mille francs.

En face de la cathédrale était, autrefois, le palais épiscopal, il n’en resté plus que le donjon, construit par Jean de Cossonay après le grand incendie de 1235, et le corps de logis attenant au donjon, construit au commencement du quinzième siècle, sous l’épiscopat de Guillaume de Challant, où se trouvait la cuisine des évêques. Il est question de restaurer ces parties de l’édifice pour y mettre le musée, en voie de formation, du Vieux-Lausanne. Le reste du bâtiment, connu sous le nom d’Évêché, est moderne, et a été construit partie au dix-huitième siècle, partie au dix-neuvième siècle, pour divers usages et principalement pour servir de prison préventive. La prison de district vient d’être transférée dans un bâtiment construit sur le plateau de la Pontaise.

A côté de l'évêché est une terrasse, ombragée de vieux marronniers, créée en 1707. C’est là que le major Davel fit stationner sa troupe, en arrivant à Lausanne le 31 mars 1723.

Il faut croire que l’ancien Évêché, que flanquaient naguère deux tours massives[9], était, déjà au quatorzième siècle, une résidence peu enviable, car l’évêque Guillaume de Menthonay entreprit, en 1397, la construction d’une habitation plus confortable sur le point culminant de la cité. Ce nouveau palais ne fut achevé qu’en 1425, sous l’épiscopat de Guillaume de Challant ; implanté sur un terrain dépendant du prieuré de Saint-Maire, il fut longtemps appelé Château Saint-Maire. C’est une vaste tour carrée, ou donjon, bâtie en pierres de taille ; les murs ont jusqu’à trois mètres d’épaisseur à la base, la partie supérieure est construite en briques rouges et garnie de mâchicoulis. Après avoir, pendant un siècle, servi aux évêques, il devint, en 1536, la demeure des baillis, puis, après la chute du régime bernois, il fut aménagé pour y recevoir le gouvernement vaudois. Le Conseil d’Etat y tient ses séances ; les Départements dé justice et police et des finances, ainsi que la Chancellerie, y ont leurs bureaux. Une seule pièce a conservé son caractère primitif ; c’est la chambre de l’évêque, salle carrée avec un plafond à caissons et une cheminée ancienne portant la devise des Montfalcon : Si qua fata sinant.

A côté du château est une esplanade, aménagée au dix-neuvième siècle, d’où l’on peut contempler la moitié du canton de Vaud. A l’extrémité de cette terrasse a été construite, en 1803, la salle du Grand Conseil, et un bâtiment fort simple, où siège le Tribunal cantonal ; c’était là qu’étaient, jadis, la maison du chapitre et les écuries de l’évêque.

Devant le château a été érigé, en 1898, au moyen d’une souscription nationale, la statue en bronze du major Davel, par Maurice Reymond. Le héros national est représenté écoutant les voix qui l’appellent à délivrer son pays du joug qui pèse sur lui. Dans un bas-relief de marbre apparaît la gracieuse figure de la belle inconnue qui, dans sa jeunesse, lui avait révélé qu’il aurait un jour une grande mission à accomplir.

Sur le socle du monument ont été gravées ces inscriptions :

Au major Davel, le peuple Vaudois.
« Ce que je fais n’est pas l’œuvre d’un jour. »
« Ma mort sera utile à mon pays. »

Statue d’Alexandre Vinet (1900), professeur de théologie et de littérature française à l’Académie de Lausanne, né à Ouchy le 17 juin 1797, mort à Clarens le 4 mai 1847.

Sur la rue conduisant du château à la cathédrale, se trouve l’ancienne Académie ; c’est un édifice d’un style sévère, un peu monacal, que surmonte un élégant beffroi ; il fut construit par les Bernois et inauguré en 1587.

Pour se rendre de la Cité dans la ville basse, on peut passer par les Escaliers-du-Marché, qui sont l’un des coins les plus caractéristiques de Lausanne. On peut aussi descendre la rue Saint-Etienne, qui aboutit à la rue de la Mercerie en face de l’ancien hôpital cantonal, aujourd’hui transformé en École industrielle. Cet édifice, d’un style imposant, fut construit par la ville en 1766, sur les plans du contrôleur Rodolphe de Crousaz de Mézery ; il occupe l’emplacement d’un hôpital plus ancien, dont l’origine remonte au treizième siècle.

A côté de l’École industrielle est l’église allemande, élevée sur la terrasse où se trouvait jadis un arsenal, et plus anciennement l’église Saint-Etienne. En descendant la Mercerie, on arrive à la place de la Palud, l’ancien Forum lausannois, que décore la jolie fontaine de la Justice, construite en 1585, et l’Hôtel de ville, siège des autorités communales. Les parties les plus anciennes de cet édifice remontent au milieu du quinzième siècle. Les comptes de la ville nous apprennent qu’en 1458 l’un des syndics, le sieur Arthaud Loys passe Un marché à forfait avec le maître maçon Jacques, de Bressonnaz, qui s’engage à en construire les murs à raison de 4 livres 4 sols la toise, y compris les carrons pour les voûtes et la pierre de taille pour les portes et les fenêtres. Au-dessous de la maison de ville étaient les halles pour la vente du blé. En 1674, notre petit palais municipal subit de grandes transformations : on l’exhaussa d’un étage[10], et c’est de ce temps que date la belle façade renaissance qui donne sur la place de la Palud, avec son joli beffroi qui paraît inspiré par celui de l’Académie. Ces deux clochers ont ceci de particulier que leurs échauguettes, au lieu d’être placées aux angles, comme cela se fait généralement, sont implantées sur le milieu des faces du beffroi. La transformation de l’hôtel de ville fut dirigée par Abraham de Crousaz, major et maisonneur de la ville. Sur la porte de la salle des pas-perdus, se trouve un tableau allégorique de forme ovale, portant la date de 1684, dont le sujet et la sentence « Nihil silentio utilius » étaient un garde-à-vous destiné à rappeler aux membres trop loquaces du Conseil des Deux-Cents et de celui des Soixante, le serment qu’ils avaient prêté à leur entrée en charge de ne rien divulguer de leurs délibérations.

Tout près de la Palud est le quartier de Saint-Laurent. Il existait déjà, en l’an mille, sur cette place, une église. Elle fut démolie après la Réformation et ne fut remplacée par un temple moderne qu’en 1715 ; la dédicace en fut faite en 1719 par le doyen Bergier. Les maîtres d’état qui avaient construit cet édifice avaient montré peu de conscience dans l’exécution de leurs travaux, et, à teneur d’une décision du Conseil, les constructeurs Pierre Barraud et Pierre Bibelot « vu leur mauvaise foi, et pour engager les maîtres à mieux remplir leurs devoirs, furent condamnés à huit jours de prison à pain et à eau, et à toutes les réparations qu’on a été obligé de faire pour mettre le temple en sûreté. »

La façade de ce temple fut reconstruite en 1763 dans le goût de l’époque, sur les plans du contrôleur Rodolphe de Crousaz de Mézery. Remarquons, à ce propos, que le nom de la famille de Crousaz, comme ceux des familles de Loys et de Polier, se trouve intimement lié à l’histoire de la ville de Lausanne.

Si nous continuons notre promenade à travers la ville, nous passons le Grand-Pont, et nous arrivons sur la place de Saint-François. Là se trouve un temple qui, avec son clocher élancé, sa gracieuse abside, ses modernes arcades et ses jolis porches est bien digne de fixer notre attention. Et dire qu’un membre du Conseil, un Confédéré, à tendances très modernes il est vrai, a émis l’idée qu’il fallait le démolir ! Mais le Conseil communal a compris ce que la place de Saint-François, aujourd’hui si animée, eût perdu, une fois dépouillée de son motif central, et il a voté sans broncher des crédits considérables[11] pour la restauration de notre vieux temple. Ces travaux ont été dirigés successivement par MM. les architectes G. Rouge, Ch. Melley, Th. van Muyden, Mauerhofer et van Dorseer. La décoration intérieure sera prochainement complétée par des vitraux qui ont été commandés à M. Clément Heaton, peintre-verrier anglais, établi à Neuchâtel. »

En face de l’église de Saint-François se sont élevés, récemment, deux imposants édifices, d’une architecture élégante, mais dont malheureusement la masse écrase les maisons avoisinantes ; c’est, d’une part, le bâtiment des postes, douanes, télégraphes et téléphones de l’arrondissement de Lausanne, construit par MM. les architectes Jost, Bezencenet et Girardet, et inauguré en 1902 ; c’est, d’autre part, la Banque cantonale vaudoise, construite par M. l’architecte Francis Isoz, et inaugurée en 1903.

Statue de Guillaume Tell, par Mercié.

A trois cents mètres de la Banque est le théâtre, construit en 1871 par feu l’architecte Jules Verrey, pour le compte d’une société par actions, dont M. Ferdinand de Loys fut le promoteur. En revenant sur nos pas et en prenant la rue du Grand-Chêne, nous arrivons sur la belle promenade de Montbenon. Là, entouré d’arbres séculaires, au milieu de corbeilles de fleurs, en face du panorama du Léman, s’élève le Palais de justice fédéral, où siège la cour suprême de la Confédération suisse. Il a été construit de 1882 à 1886 par M. l’architecte Recordon. Devant la porte principale est une statue de Guillaume Tell par Mercié, destinée dans la pensée du généreux donateur, M. Osiris, à rappeler le souvenir de l’accueil que les Français ont reçu en Suisse en février 1871.

A l’extrémité orientale de la place de Montbenon se remarque une statue de marbre, due au ciseau de M. Maurice Reymond, élevée en 1900 par la société d’étudiants de Belles-Lettres, à l’un de ses premiers membres, le littérateur et moraliste Alexandre Vinet, le défenseur de la liberté religieuse, l’une des gloires les plus pures de notre patrie vaudoise. Sur le socle ont été gravées ces deux inscriptions empruntées à ses œuvres et qui caractérisent les tendances d’esprit de cet éminent penseur :

« Le christianisme est dans le monde l’immortelle semence de la liberté. »
« Je veux l’homme maître de lui, afin qu’il soit mieux le serviteur de tous. »

Mentionnons aussi l’église catholique qui remonte à l’année 1835, l’église d’Ouchy édifiée aux frais de M. Haldimand en 1840, restaurée et agrandie en 1901 sous la direction de M. l’architecte Bonjour ; l’église anglaise construite par MM. les architectes Wirz et Ed. van Muyden, en 1878 ; l’église presbytérienne écossaise (avenue de Rumine) dont les plans sont de Viollet-le-Duc, et qui date de 1877 ; l’église libre des Terreaux à laquelle ont collaboré en 1889 MM. les architectes Th. van Muyden et Henri Verrey ; l’église de Chailly bâtie en igo3 par MM. les architectes H. Verrey et Heydel ; l’église évangélique allemande, qui s’achève en ce moment, par les soins de M. Mauerhofer, d’après les plans de M. Laroche de Bâle. Enfin, quoiqu’elle n’ait aucun caractère architectural, l’église de Montherond mérite d’être vue en raison de son site pittoresque. Reste d’une ancienne abbaye de l’Ordre de Citeaux, élevée au bord du Talent, dans un vallon solitaire au milieu des bois, elle est un but de promenade aimé des Lausannois ; c’est pour eux l’occasion de parcourir les vastes et sombres forêts du Jorat. Montherond est situé sur le territoire de Lausanne, mais dépend, au point de vue ecclésiastique, de la paroisse de Morrens.

Notons, en passant, que le major Davel naquit à la cure de Morrens, où son père était pasteur. On lit, sur la chaire de l’église de Montherond, cette inscription : « J. F. Davel, 1669 », qui rappelle le moment où cette chaire fut faite et le nom du pasteur en charge, et à côté les initiales « A. B. D. » suivies de la date « 1718 ». Ce sont les initiales de l’infortuné major. On suppose qu’il les aurait gravées, lui-même, à côté du nom de son père, lors d’une visite qu’il aurait faite à ce temple. Le promeneur qui s’est rendu à Montherond par la route de Berne et les forêts du Chalet-à-Gobet peut redescendre sur Lausanne en passant par la fontaine des Meules, les bois de Penau et la forêt de Sauvabelin. Cette dernière, dit-on, doit son nom au dieu Belin, que les Celtes adoraient en ces hauts-lieux, sous les mystérieuses voûtes des chênes et des hêtres. A l’extrémité de ce bois deux fois sacré, — car il appartint, dans la suite, aux évêques, — est le Signal de Lausanne, d’où le regard s’étend au loin. Le spectateur a, à sa gauche, les Alpes vaudoises et valaisannes, au midi, la dent d’Oche, les montagnes de Savoie et le lac Léman, à droite, le Jura. La dent d’Oche a ceci de particulier qu’elle émerge de la plaine et que sur ses flancs s’étagent toutes les végétations, depuis là vigne et le châtaigner jusqu’aux pâturages que couronnent des rocs dénudés. Le spectateur qui contemple, pour la première fois, le panorama du Signal préférera peut-être la vue des Alpes, mais l’homme, sur le retour de l’âge, affectionnera davantage la vue du Jura, dont la ligne harmonieuse, pleine de poésie, donne l’idée de l’infini. Lausanne abonde, du reste, en promenades variées : à l’est, la routé des monts de Lavaux, dont les aspects variés rappellent ceux du boulevard de la Corniche sur la côte d’Azur ; à l’ouest, les routes de Chavannes et d’Echallens, qui conduisent aux bois d’Ecublens et de Vernand.

Le lac Léman avec ses aspects variés et ses lointains horizons, sera toujours le principal attrait de Lausanne ; pour le mieux savourer les autorités communales ont, avec le concours de l’Etat et des propriétaires bordiers, construit le quai d’Ouchy, et elles ont acheté et transformé en parc la propriété de Montriond-le-Crêt, d’où l’on jouit d’une vue très étendue sur le lac. Les jardins de Montrioud ainsi que les pelouses qui bordent le quai d’Ouchy sont ornés de plantations et de massifs de fleurs entretenus avec soin. Tout récemment les conseils de la ville ont décidé la création d’une nouvelle promenade à l’extrémité de l’avenue de Rumine dans un des plus beaux sites de Lausanne ; elles ont consacré à cet établissement un don que M. J.-J. Mercier-de Molin a fait en souvenir de son père.

Pour terminer cette énumération, deux mots sur le palais de Rumine. Ce majestueux édifice, conçu dans le style florentin, s’élève sur la place de la Riponne. Il contient une aula, une salle pour le sénat universitaire, une salle pour les sociétés savantes, cinq auditoires, des laboratoires pour les élèves en géologie, en botanique et en zoologie, la bibliothèque cantonale, le médaillier, le musée d’archéologie, le musée des beaux-arts et le musée industriel. Il a été construit, de 1898 à 1905, par MM. les architectes Melley, Bezencenet, Girardet et Isoz, d’après les plans de Gaspard André, architecte français, originaire du canton de Vaud, mort à Lyon en 1897.

B. van MUYDEN.


Le Grand Pont.
  1. Voir à ce sujet les Notes descriptives et historiques de MM. A. Naef et A. de Molin avec dessins de MM. Charles Vuillermet et Th. van Muyden, publiées en 1896 par le Comité de restauration de la tour de l’Ale. Lausanne, F. Rouge, 1898.
  2. Le terrain sur lequel se trouve la promenade de Montbenon servait jusqu’en 1860 de place d’armes ; il a été acheté par la ville en 1345, par voie d’échange. Il était alors recouvert de vignes, et appartenait au Sénéchal Guillaume de Compey.
  3. L. Vulliemin, Nouveau guide de Lausanne à l’étranger et dans les environs. Lausanne, 1848.
  4. Voir La Rose de la cathédrale de Lausanne par J.-R. Rahn, professeur à l’Université de Zurich. Mémoire traduit de l’allemand par William Cart. Publié par la Société d’histoire de la Suisse romande. Lausanne, Georges Bridel, éditeur, 1879.
  5. La réparation en a été confiée à un artiste de talent, M. Ed. Hosçh, peintre verrier à Lausanne.
  6. « A propos du tombeau du chevalier de Grandson », publié dans les Mémoires et documents de la Société d’histoire de la Suisse romande, 2e série, t. III, 1890.
  7. Oton de Granson et ses poésies, dans la Romania, t. xix, 1890.
  8. Voir à ce sujet, La cathédrale et ses travaux de restauration 1869-1898. Notice rédigée sous les auspices du Comité de restauration, par M. Louis Gauthier, chef de service au Département de l’Instruction publique et des Cultes, secrétaire du Comité. Lausanne, A. Borgeaud, 1899.
  9. Voir le plan de la ville, en 1644, que nous avons reproduit plus haut page 28.
  10. La Louve passait autrefois à ciel ouvert au midi de l’hôtel de ville ; une voûte, depuis longtemps, la dérobe aux regards des passants, la façade de l’hôtel de ville, qui donne sur la place de la Louve, moins l’étage supérieur, est tout ce qui reste des façades antérieures au dix-septième siècle.
  11. La restauration du temple de Saint-François a coûté 433 000 francs ; elle a été facilitée par un legs de 100 000 francs que M. le banquier Bessières a fait à la ville dans ce but.