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Lazare (Auguste Barbier)

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LAZARE.

POÈME.




Je m’embarque aujourd’hui sur la plaine brumeuse
Où le vent souffle, et sans repos
Hérisse les crins verts de la vague écumeuse
Et bondit sur son large dos.

À travers le brouillard et l’onde qui me mouille,
Les cent voix du gouffre béant,
Je m’en vais aborder ce grand vaisseau de houille
Qui fume au sein de l’Océan,

La nef aux flancs salés qu’on nomme l’Angleterre.
Ô sombre et lugubre vaisseau,
Je vais voir ce qu’il faut de peine et de misère
Pour te faire flotter sur l’eau !

Je vais voir si les mers nouvelles où tu traînes
La flottille des nations
Auront moins de vaincus, de victimes humaines,
Ensevelis dans leurs sillons ;

Si le pauvre Lazare est toujours de ce monde,
Et si, par ta voile emporté,
Toujours les maigres chiens lèchent la plaie immonde
Qui saignait à son flanc voûté.

Ah ! ma tâche est pénible et grande mon audace ;
Je ne suis qu’un être chétif

Et peut-être bien fou, contre une telle masse
D’aller heurter mon frêle esquif ;

Je sais que bien souvent, ô puissante Angleterre !
Des rois et des peuples altiers
Ont vu leurs armemens et leur grande colère
Se fondre en écume à tes pieds.

Je connais les débris qui recouvrent la plage,
Les mâts rompus et les corps morts ;
Mais il est dans le ciel un Dieu qui m’encourage
Et qui m’entraîne loin des bords.

Ô toi ! qui du plus haut de cette voûte ronde,
D’un œil vaste et toujours en feux,
Sondes les moindres coins des choses de ce monde
Et perces les plus sombres lieux,

Toi qui lis dans les cœurs de la famille humaine
Jusqu’au dessein le plus caché,
Et qui vois que le mien par le vent de la haine
N’est pas atteint et desséché ;

Ô grand Dieu ! sois pour moi ce que sont les étoiles
Pour le peuple des matelots ;
Que ton souffle puissant gonfle mes faibles voiles,
Pousse ma barque sur les flots ;

Écarte de mon front les ailes du vertige,
Éloigne cet oiseau des mers
Qui tout autour des mâts se balance et voltige ;
Et, dans le champ des flots amers,

Quelles que soient, hélas ! les choses monstrueuses
Dont mon œil soit épouvanté,
Oh ! maintiens-moi toujours dans les routes heureuses
De l’éternelle vérité.


LONDRES.

C’est un espace immense et d’une longueur telle
Qu’il faut pour le franchir un jour à l’hirondelle,
Et ce n’est bien au loin que des entassemens
De maisons, de palais, et de hauts monumens,
Plantés là par le temps sans trop de symétrie ;
De noirs et longs tuyaux, clochers de l’industrie,
Ouvrant toujours la gueule, et de leurs ventres chauds
Exhalant dans les airs la fumée à longs flots ;
De vastes dômes blancs et des flèches gothiques
Flottant dans la vapeur sur des monceaux de briques ;
Un fleuve inabordable, un fleuve tout houleux
Roulant sa vase noire en détours sinueux,
Et rappelant l’effroi des ondes infernales ;
De gigantesques ponts aux piles colossales,
Comme l’homme de Rhode, à travers leurs arceaux
Pouvant laisser passer des milliers de vaisseaux ;
Une marée infecte et toujours avec l’onde
Apportant, remportant les richesses du monde ;
Des chantiers en travail, des magasins ouverts
Capables de tenir dans leurs flancs l’univers ;
Puis un ciel tourmenté, nuage sur nuage ;
Le soleil comme un mort le drap sur le visage.
Ou parfois dans les flots d’un air empoisonné
Montrant comme un mineur son front tout charbonné ;
Enfin, dans un amas de choses, sombre, immense,
Un peuple noir, vivant et mourant en silence,
Des êtres par milliers suivant l’instinct fatal
Et courant après l’or par le bien et le mal.


BEDLAM.

Ah ! la mer est terrible au fort de la tempête,
Lorsque levant aux cieux sa vaste et lourde tête,
Elle retombe et jette aux peuples consternés
Des cadavres humains sur des mâts goudronnés ;
L’incendie est terrible autant et plus encore,
Quand de sa gueule en flamme il étreint et dévore
Comme troupeaux hurlans les immenses cités.
Mais ni le feu ni l’eau dans leurs lubricités
Et les débordemens de leur rage soudaine,
D’un frisson aussi vif ne glacent l’âme humaine
Et ne serrent le cœur, autant que le tableau
Qu’offrent les malheureux qui souffrent du cerveau,
L’aspect tumultueux des pauvres créatures
Qui vivent, ô Bedlam ! sous tes voûtes obscures !

Quel spectacle en effet à l’homme présenté,
Que l’homme descendant à l’imbécillité !
Voyez et contemplez ! Ainsi que dans l’enfance
C’est un torse tout nu retombant en silence
Sur des reins indolens, — des genoux sans ressorts,
Des bras flasques et mous, allongés sur le corps
Comme les verts rameaux d’une vigne traînante ;
Puis la lèvre entr’ouverte et la tête pendante,
Le regard incertain sur le globe des yeux,
Et le front tout plissé comme le front d’un vieux ;
Et pourtant il est jeune. — Oui ; mais déjà la vie,
Comme un fil, s’est usée aux doigts de la Folie ;
Et la tête, d’un coup, dans ses hébêtemens.
Sur le reste du corps a gagné soixante ans.

Ce n’est plus désormais qu’une machine vile
Qui traîne, sans finir, son rouage inutile ;
Pour lui le ciel est vide et le monde désert ;
L’été, sans l’émouvoir, passe comme l’hiver ;
Le sommeil, quand il vient, ne lui porte aucun rêve ;
Son œil s’ouvre sans charme au soleil qui se lève ;
Il n’entend jamais l’heure, et vit seul dans le temps
Comme un homme la nuit égaré dans les champs ;
Enfin, toujours muet, la salive à la bouche,
Incliné nuit et jour, il rampe sur sa couche ;
Car, le rayon divin dans le crâne obscurci,
L’homme ne soutient plus le poids de l’infini ;
Loin du ciel il s’abaisse et penche vers la terre :
La matière sans feu retourne à la matière.

Maintenant, écoutez cet autre en son taudis ;
Sur sa couche en désordre et quels bonds et quels cris !
Le silence jamais n’habite en sa muraille ;
La fièvre est toujours là le roulant sur la paille,
Et promenant, cruelle, un tison sur son flanc ;
Ses deux yeux retournés ne montrent que le blanc ;
Ses poings, ses dents serrés ont toute l’énergie
D’un ivrogne au sortir d’une sanglante orgie.
S’il n’était pas aux fers, ah ! malheur aux humains
Qui tomberaient alors sous ses robustes mains !
Malheur ! la force humaine est double en la démence.
Laissez-la se ruer en un espace immense ;
Libre, elle ébranlera les pierres des tombeaux,
Des plus hauts monumens les solides arceaux ;
Et ses bras musculeux et féconds en ruines
Soulèveraient un chêne et ses longues racines ;
Mais, couché sur la terre, en éternels efforts
Le malheureux s’épuise, et devant ses yeux tords
Le mal, comme une roue aux effroyables jantes,
Agite de la pourpre et des lames brûlantes ;
Et la destruction, vautour au bec crochu,
Voltige, nuit et jour, sur son front blême et nu ;
Puis les longs hurlemens, les courts éclats de rire,

Comme sillons de feu, traversent son délire.
Mais le pire du mal en ce vagissement,
Le comble de l’horreur n’est pas le grincement
Du délire chantant sa conquête sublime
Par le rude gosier de sa triste victime,
C’est la mort toujours là, la mort toujours auprès,
Frappant l’être à demi sans l’achever jamais.

Et telles sont pourtant nos colonnes d’Hercule,
Les piliers devant qui tout s’arrête ou recule,
Les blocs inébranlés où les générations,
L’une après l’autre, vont fendre et briser leurs fronts ;
Le dilemme fatal aux plus sages des hommes,
Le rendez-vous commun de tous tant que nous sommes,
Où l’un vient pour avoir trop vécu hors de soi,
Et n’être en son logis resté tranquille et coi,
L’autre, parce qu’il a regardé sans mesure
Dans l’abîme sans fond de sa propre nature ;
Celui-ci par le mal, celui-là par vertu ;
Tous, hélas ! quel que soit le mobile inconnu,
Par l’éternel défaut de notre pauvre espèce,
La misère commune et l’humaine faiblesse ;
Et, de ce large cercle où tout semble aboutir,
Où les deux pieds entrés, l’on ne peut plus sortir ;
Où, gueux, roi, noble et prêtre, enfin la tourbe humaine
Tourne au souffle du sort comme une paille vaine ;
La porte la plus grande et le plus vaste seuil
Par où passe le plus de monde, c’est l’orgueil,
L’orgueil, l’orgueil impur, est la voie insensée
Qui, de nos jours, conduit presque toute pensée
À l’inepte folie ou l’aveugle fureur…
Ô Bedlam ! monument de crainte et de douleur !
D’autres pénétreront plus avant dans ta masse ;
Quant à moi, je ne puis que détourner la face,
Et dire que ton temple, aux antres étouffans,
Est digne, pour ses dieux, d’avoir de tels enfans,
Et que le ciel brumeux de la sombre Angleterre
Peut servir largement de dôme au sanctuaire.



LE GIN.

Sombre génie, ô dieu de la misère !
Fils du genièvre et frère de la bière,
Bacchus du Nord, obscur empoisonneur,
Écoute, ô Gin, un hymne en ton honneur.
Écoute un chant des plus invraisemblables,
Un chant formé de notes lamentables
Qu’en ses ébats un démon de l’enfer
Laissa tomber de son gosier de fer.
C’est un écho du vieil hymne de fête
Qu’au temps jadis à travers la tempête
On entendait au rivage normand,
Lorsque coulait l’hydromel écumant ;
Une clameur sombre et plus rude encore
Que le hurra dont le peuple Centaure,
Dans les transports de l’ivresse, autrefois
Épouvantait le fond de ses grands bois.

Dieu des cités ! à toi la vie humaine
Dans le repos et dans les jours de peine,
À toi les ports, les squares et les ponts,
Les noirs faubourgs et leurs détours profonds,
Le sol entier sous son manteau de brume !
Dans tes palais quand le nectar écume
Et brille aux yeux du peuple contristé,
Le Christ lui-même est un dieu moins fêté

Que tu ne l’es : — car pour toi tout se damne,
L’enfance rose et se sèche et se fane ;
Les frais vieillards souillent leurs cheveux blancs,
Les matelots désertent les haubans,
Et par le froid, le brouillard et la bise,
La femme vend jusques à sa chemise.

Du gin, du gin ! — à plein verre, garçon !
Dans ses flots d’or, cette rude boisson
Roule le ciel et l’oubli de soi-même ;
C’est le soleil, la volupté suprême,
Le paradis emporté d’un seul coup ;
C’est le néant pour le malheureux fou.
Fi du porto, du sherry, du madère,
De tous les vins qu’à la vieille Angleterre
L’Europe fait avaler à grands frais,
Ils sont trop chers pour nos obscurs palais.
Et puis le vin près du gin est bien fade ;
Le vin n’est bon qu’à chauffer un malade,
Un corps débile, un timide cerveau ;
Auprès du gin le vin n’est que de l’eau :
À d’autres donc les bruyantes batailles
Et le tumulte à l’entour des futailles,
Les sauts joyeux, les rires étouffans,
Les cris d’amour et tous les jeux d’enfans !
Nous, pour le gin, ah ! nous avons des ames
Sans feu d’amour et sans désirs de femmes.
Pour le saisir et lutter avec lui,
Il faut un corps que le mal ait durci.
Vive le gin ! au fond de la taverne,
Sombre hôtelière, à l’œil hagard et terne,
Démence, viens nous décrocher les pots,
Et toi, la Mort, verse-nous à grands flots.

Hélas ! la Mort est bientôt à l’ouvrage,
Et pour répondre à la clameur sauvage,
Son maigre bras frappe comme un taureau
Le peuple anglais au sortir du caveau.

Jamais typhus, jamais peste sur terre
Plus promptement n’abattit la misère ;
Jamais la fièvre, aux bonds durs et changeans,
Ne rongea mieux la chair des pauvres gens :
La peau devient jaune comme la pierre,
L’œil sans rayons s’enfuit sous la paupière,
Le front prend l’air de la stupidité,
Et les pieds seuls marchent comme en santé.
Pourtant, au coin de la première rue,
Comme un cheval qu’un boulet frappe et tue,
Le corps s’abat, et sans pousser un cri,
Roulant en bloc sur le pavé, meurtri,
Il reste là dans son terrible rêve,
Jusqu’au moment où le trépas l’achève.
Alors on voit passer sur bien des corps
Des chariots, des chevaux aux pieds forts ;
Au tronc d’un arbre, au trou d’une crevasse
L’un tristement accroche sa carcasse ;
L’autre en passant l’onde du haut d’un pont
Plonge d’un saut dans le gouffre profond.
Partout le gin et chancelle et s’abîme,
Partout la mort emporte une victime ;
Les mères même, en rentrant pas à pas,
Laissent tomber les enfans de leurs bras,
Et les enfans, aux yeux des folles mères,
Vont se briser la tête sur les pierres.


LE MINOTAURE.

Allons, enfans, marchons la nuit comme le jour.
À toute heure, à tout prix, il faut faire l’amour ;
Il faut, à tout passant que notre vue enflamme,
Vendre pour dix schellings nos lèvres et notre ame.

On prétend qu’autrefois, en un pays fort beau,
Un monstre mugissant, au poitrail de taureau,
Tous les ans dévorait en ses sombres caresses
Cinquante beaux enfans, vierges aux longues tresses :
C’était beaucoup, grand Dieu ! mais notre monstre à nous,
Et notre dévorant aux épais cheveux roux,
Notre taureau, c’est Londre en débauche nocturne.
Portant sur les trottoirs son amour taciturne,
Le vieux Londre a besoin d’immoler tous les ans
À ses amours honteux plus de cinquante enfans ;
Pour son vaste appétit il ravage la ville,
Il dépeuple les champs, et par soixante mille, —
Soixante mille au moins vont tomber sous ses coups
Les plus beaux corps du monde et les cœurs les plus doux.

Hélas ! d’autres sont nés sur la plume et la soie,
D’autres ont hérité des trésors de la joie,
Partant de la vertu. — Pour moi, la pauvreté
M’a reçue en ses bras, sitôt que j’eus quitté
Le déplorable flanc de ma féconde mère.

Ô triste pauvreté, mauvaise conseillère,
Fatale entremetteuse, à quels faits monstrueux
Livrez-vous quelquefois le seuil des malheureux ?
Vous avez attendu que je devinsse belle,
Et lorsque sur mon sein, comme une fleur nouvelle,
La nature eut versé les plus purs de ses dons,
Une fraîcheur divine et de grands cheveux blonds,
Vous avez aussitôt montré ma rue obscure
À l’œil louche et sanglant de l’ignoble luxure.

Moi j’étais riche, mais une divinité
Qui foule tant de cœurs sous son pied argenté,
La froide convenance à l’œil terne et sans larmes,
Passant par mon logis et me trouvant des charmes,
Me jeta dans les bras d’un homme sans amour ;
Un autre avait mon cœur, on le sut trop un jour.
De là ma chute immense, effrayante, profonde,
Chute dont rien ne peut me relever au monde,
Ni pleurs ni repentirs. — Une fois descendus
Dans la fange du mal, les pieds n’en sortent plus.
Malheur en ce pays aux pauvres Madeleines.
Bien peu d’êtres, hélas ! dans nos villes chrétiennes,
Osent prendre pitié de leurs longues douleurs,
Et leur tendre la main pour essuyer leurs pleurs.

Et moi, mes sœurs, et moi, ce n’est pas l’adultère
Et son dur châtiment qui firent ma misère,
Mais une autre femelle au visage éhonté,
Une sœur de l’Orgueil, l’ardente Vanité,
Ce monstre qui chez nous sous mille formes brille,
Et de Londre au Japon pousse mainte famille
À sans cesse lutter de luxe et de splendeur,
Au prix de la fortune et souvent de l’honneur.
Ah ! par elle mon père a vu son opulence
Fondre comme l’écume au sein de l’onde immense ;
Et mon cœur répugnant à prendre un bas état,
À s’user nuit et jour dans un travail ingrat,
De degrés en degrés, faible et pâle victime,

Je suis tombée au fond de l’effrayant abîme.

Gémissez, gémissez, mes sœurs, profondément,
Mais si plaintif que soit votre gémissement,
Si poignantes que soient vos douleurs et vos peines,
Elles ne seront pas si vives que les miennes,
Elles ne coulent pas d’un fond plein de douceur,
Et n’ont pas comme moi l’amour seul pour auteur.
Ah ! pourquoi de l’amour ai-je senti la flamme ?
Pourquoi le lâche auquel j’ai livré ma jeune ame,
L’homme qui m’entraîna du logis paternel,
Méprisant sa parole et les feux de l’autel,
M’a-t-il abandonnée à la misère infime ?
Je n’aurais point, le front battu des vents du crime,
Pour sauver mon enfant comme Agar au désert,
Faute d’ange, trouvé le chemin de l’enfer.

Et partout l’on nous dit : — Allez, femmes perdues !
Et les femmes, nos sœurs, en passant par les rues,
S’éloignent devant nous avec un cri d’horreur ;
Nous troublons leur pensée et nous leur faisons peur.
Ah ! nous les détestons ! Ah ! quelquefois nous sommes
Malheureuses au point qu’au front même des hommes
Il nous prend le désir d’attenter à leur peau,
De mettre avec nos mains leur visage en lambeau.
Car nous savons d’où vient leur épouvante sainte,
Nous savons que beaucoup ne tiennent qu’à la crainte
De déchoir dans le monde et de perdre leur rang,
Et que cette terreur est un ressort puissant
Que plus d’une avec soin, en mère de famille,
Dès le premier jupon passe au corps de sa fille.

Mais à quoi bon vouloir, par la plainte et les cris,
Nous venger des regards dont nos cœurs sont flétris ?
Les malédictions retombent sur nos ames,
Sous le poignet de l’homme et le mépris des femmes.
Ah ! quoi que nous disions, nous aurons toujours tort,
Et nous ne pourrons rien changer à notre sort ;

Il vaut mieux dans ce monde, épouvantable geôle,
Achever jusqu’au bout notre pénible rôle.
Il vaut mieux, aux clartés des théâtres en feux,
Étourdir chaque soir nos fronts silencieux,
Et que gin et whisky de leur onde enivrante,
Rallumant dans nos corps une vie expirante,
Nous fassent, s’il se peut, perdre le sentiment
D’un métier que l’enfer seul égale en tourment.

Enfin, pour nous enfin, si la vie est une ombre
Et la terre un bourbier, — la mort n’est pas si sombre.
Elle ne nous fait pas languir dans nos réduits,
Et nous jette bientôt, pêle-mêle et sans bruits,
Dans la fosse commune, immense sépulture.
Mort ! oh ! quel que soit l’aspect de ta figure,
L’effet de tes yeux creux sur les pâles humains,
Quand sur nos corps usés tu poseras les mains,
Ton étreinte sera plus douce qu’on ne pense,
Car, au même moment où fuira l’existence,
Comme un sanglant troupeau de vautours destructeurs,
Nous verrons s’envoler les voraces douleurs
Et les mille fléaux dont les griffes impures
Faisaient tomber nos chairs en sales pourritures.

Allons, mes sœurs, marchons la nuit comme le jour ;
À toute heure, à tout prix, il faut faire l’amour,
Il le faut, ici-bas le destin nous a faites
Pour garder le ménage et les femmes honnêtes.


LES BELLES COLLINES D’IRLANDE.

Le jour où j’ai quitté le sol de mes aïeux,
La verdoyante Erin et ses belles collines,
Ah ! pour moi ce jour-là fut un jour malheureux.
Là, les vents embaumés inondent les poitrines ;
Tout est si beau, si doux, les sentiers, les ruisseaux,
Les eaux que les rochers distillent aux prairies,
Et la rosée en perle attachée aux rameaux !
Ô terre de mon cœur, ô collines chéries !

Et pourtant, pauvres gens, pêle-mêle et nus pieds,
Sur le pont des vaisseaux prêts à mettre à la voile,
Hommes, femmes, enfans, nous allons par milliers
Chercher aux cieux lointains une meilleure étoile :
La famine nous ronge au milieu de nos champs,
Et pour nous les cités regorgent de misère ;
Nos corps nus et glacés n’ont pour tous vêtemens
Que les haillons troués de la riche Angleterre.

Pourquoi d’autres que nous mangent-ils les moissons
Que nos bras en sueur semèrent dans nos plaines ?
Pourquoi d’autres ont-ils pour habits les toisons
Dont nos lacs ont lavé les magnifiques laines ?
Pourquoi ne pouvons-nous rester au même coin,
Et, tous enfans, puiser à la même mamelle ?
Pourquoi les moins heureux s’en vont-ils le plus loin ?

Et pourquoi quittons-nous la terre maternelle ?

Ah ! depuis bien long-temps tel est le vent fatal
Qui loin des champs aimés nous incline la tête,
Le destin ennemi qui fait du nid natal
De notre belle terre un pays de tempête,
Le mépris et la haine… Ô ma patrie, hélas !
Pèserait-on si fort sur tes plages fécondes
Que ton beau sol un jour s’affaisserait bien bas,
Et que la verte Erin s’en irait sous les ondes !

Mais heureux les troupeaux qui paissent vagabonds
Les pâtures de trèfle en nos fraîches vallées ;
Heureux les chers oiseaux qui chantent leurs chansons
Dans les bois frissonnans où passent leurs volées.
Oh ! les vents sont bien doux dans nos prés murmurans,
Et les meules de foin ont des odeurs divines ;
L’oseille et les cressons garnissent les courans
De tous vos clairs ruisseaux, ô mes belles collines !


LA LYRE D’AIRAN.

Quand l’Italie en délire,
L’Allemagne aux blonds cheveux,
Se partagent toutes deux
Les plus beaux fils de la lyre,
Hélas ! non moins chère aux dieux,
La ténébreuse Angleterre,
Dans son île solitaire,
Ne sent vibrer sous sa main
Qu’un luth aux cordes d’airain.
Ah ! pour elle Polymnie,
La mère de l’harmonie,
N’a que de rudes accens,
Et le bruit de ses fabriques
Sont les hymnes magnifiques
Et les sublimes cantiques
Qui viennent frapper ses sens.


Écoutez, écoutez, enfans des autres terres !
Enfans du continent, prêtez l’oreille aux vents
Qui passent sur le front des villes ouvrières,
Et ramassent au vol comme flots de poussières
Les cris humains qui montent de leurs flancs !
Écoutez ces soupirs, ces longs gémissemens
Que vous laisse tomber leur aile vagabonde,
Et puis vous me direz s’il est musique au monde

Qui surpasse en terreur profonde,
Les chants lugubres qu’en ces lieux
Des milliers de mortels élèvent jusqu’aux cieux !

Là tous les instrumens qui vibrent à l’oreille
Sont enfans vigoureux du cuivre ou de l’airain ;
Ce sont des balanciers dont la force est pareille
À cent chevaux frappés d’un aiguillon soudain ;
Ici, comme un taureau, la vapeur prisonnière
Hurle, mugit au fond d’une vaste chaudière,
Et, poussant au dehors deux immenses pistons,
Fait crier cent rouets à chacun de leurs bonds.
Plus loin, à travers l’air, des milliers de bobines
Tournant avec vitesse et sans qu’on puisse voir,
Comme mille serpens aux langues assassines
Dardent leurs sifflemens du matin jusqu’au soir.
C’est un choc éternel d’étages en étages,
Un mélange confus de leviers, de rouages,
De chaînes, de crampons se croisant, se heurtant,
Un concert infernal qui va toujours grondant,
Et dans le sein duquel un peuple aux noirs visages,
Un peuple de vivans rabougris et chétifs
Mêlent comme chanteurs des cris sourds et plaintifs.

L’OUVRIER.

Ô maître, bien que je sois pâle,
Bien qu’usé par de longs travaux
Mon front vieillisse, et mon corps mâle
Ait besoin d’un peu de repos ;
Cependant, pour un fort salaire,
Pour avoir plus d’ale et de bœuf,
Pour revêtir un habit neuf,
Il n’est rien que je n’ose faire :
Vainement la consomption,
La fièvre et son ardent poison,
Lancent sur ma tête affaiblie

Les cent spectres de la folie,
Maître, j’irai jusqu’au trépas ;
Et si mon corps ne suffit pas,
J’ai femme, enfans que je fais vivre,
Ils sont à toi, je te les livre.

LES ENFANS.

Ma mère, que de maux dans ces lieux nous souffrons !
L’air de nos ateliers nous ronge les poumons,
Et nous mourons, les yeux tournés vers les campagnes.
Ah ! que ne sommes-nous habitans des montagnes,
Ou pauvres laboureurs dans le fond d’un vallon ;
Alors traçant en paix un fertile sillon,
Ou paissant des troupeaux aux penchans des collines,
L’air embaumé des fleurs serait notre aliment
Et le divin soleil notre chaud vêtement.
Et s’il faut travailler sur terre, nos poitrines
Ne se briseraient pas sur de froides machines,
Et la nuit nous laissant respirer ses pavots,
Nous dormirions enfin comme les animaux.

LA FEMME.

Pleurez, criez, enfans dont la misère
De si bonne heure a ployé les genoux,
Plaignez-vous bien : les animaux sur terre
Les plus soumis à l’humaine colère
Sont quelquefois moins malheureux que nous.
La vache pleine et dont le terme arrive
Reste à l’étable, et sans labeur nouveau,
Paisiblement sur une couche oisive
Va déposer son pénible fardeau ;
Et moi, malgré le poids de mes mamelles,
Mes flancs durcis, mes douleurs maternelles,
Je ne dois pas m’arrêter un instant :

Il faut toujours travailler comme avant,
Vivre au milieu des machines cruelles,
Monter, descendre, et risquer en passant
De voir broyer par leurs dures ferrailles,
L’œuvre de Dieu dans mes jeunes entrailles.

LE MAÎTRE.

Malheur au mauvais ouvrier
Qui pleure au lieu de travailler ;
Malheur au fainéant, au lâche,
À celui qui manque à sa tâche
Et qui me prive de mon gain ;
Malheur ! il restera sans pain.
Allons, qu’on veille sans relâche,
Qu’on tienne les métiers en jeu :
Je veux que ma fabrique en feu
Écrase toutes ses rivales,
Et que le coton de mes halles,
En quittant mes brûlantes salles.
Pour habiller le genre humain,
Me rentre à flots d’or dans la main.


Et le bruit des métiers de plus fort recommence,
Et chaque lourd piston dans la chaudière immense,
Comme les deux talons d’un fort géant qui danse,
S’enfonce et se relève avec un sourd fracas.
Les leviers ébranlés entrechoquent leurs bras,
Les rouets étourdis, les bobines actives
Lancent leurs cris aigus, et les clameurs plaintives,
Les humaines chansons plus cuisantes, plus vives,
Se perdent au milieu de ce sombre chaos,
Comme un cri de détresse au vaste sein des flots…

Ah ! le hurlement sourd des vagues sur la grève,
Le cri des dogues de Fingal,
Le sifflement des pins que l’ouragan soulève

Et bat de son souffle infernal,
La plainte des soldats déchirés par le glaive,
La balle et le boulet fatal,
Tous les bruits effrayans que l’homme entend ou rêve
À ce concert n’ont rien d’égal ;
Car cette noire symphonie
Aux instrumens d’airain, à l’archet destructeur,
Cette partition qui fait saigner le cœur,
Est souvent chantée en partie
Par l’avarice et la douleur.

Et vous, heureux enfans d’une douce contrée
Où la musique voit sa belle fleur pourprée,
Sa fraîche rose au calice vermeil,
Croître et briller sans peine aux rayons du soleil ;
Vous qu’on traite souvent dans cette courte vie
De gens mous et perdus aux bras de la folie,
Parce que doux viveurs, sans ennui, sans chagrins,
Vous respirez par trop la divine ambroisie
Que cette fleur répand sur vos brûlans chemins,
Ah ! bienheureux enfans de l’Italie,
Tranquilles habitans des golfes aux flots bleus,
Beaux citoyens des monts, des champs voluptueux
Que le reste du monde envie ;
Laissez dire l’orgueil au fond de ses frimats !
Et bien que l’industrie, ouvrant de larges bras,
Épanche à flots dorés sur la face du monde
Les trésors infinis de son urne féconde,
Enfans dégénérés, oh ! ne vous pressez pas
D’échanger les baisers de votre enchanteresse
Et les illusions qui naissent sous ses pas,
Contre les dons de cette autre déesse,
Qui veut bien des humains soulager la détresse,
Mais qui, le plus souvent, ne leur accorde, hélas !
Qu’une existence rude et fertile en combats,
Où, pour faire à grand’peine un gain de quelques sommes,
Le fer use le fer et l’homme use les hommes.


CONSCIENCE.

Dieu du ciel, ô mon Dieu, par quels sombres chemins
Passent journellement des myriades d’humains ?
Combien de malheureux sous ses monceaux de pierre
Toute large cité dérobe à la lumière,
Que d’êtres gémissans cheminent vers la mort,
Le visage hâlé par l’âpre vent du sort ?
Ah ! le nombre est immense, horrible, incalculable,
À vous faire jeter une plainte damnable ;
Mais ce qui vous rassure et vous surprend le plus,
C’est que dans ces troupeaux énormes de vaincus,
Dans ces millions de gueux voués à la souffrance,
Les moins forts bien souvent supportent l’existence
Sans qu’un cri de révolte, un cri de désespoir
Les écarte un seul jour des sentiers du devoir !
Ô blanche conscience ! ô saint flambeau de l’ame !
Rayon pur émané de la céleste flamme,
Toi, qui dorant nos fronts de splendides reflets,
Nous tiras du troupeau des éternels muets,
Dieu dans le fond des cœurs ne te mit pas sans cause,
Conscience, il faut bien que tu sois quelque chose,
Que tu sois plus qu’un mot par l’école inventé,
Un nuage trompant l’œil de l’humanité,
Puisqu’il est ici bas tant de maigres natures,
De pâles avortons, de blêmes créatures,
Tant d’êtres mal posés et privés de soutien
Qui n’ont pour tout trésor, pour richesse et pour bien,
Dans l’orage sans fin d’une vie effrayante,
Que le pâle reflet de ta flamme ondoyante.


LA TAMISE.

Ô toi qui marches en silence
Le long de ce rivage noir,
Et qui regardes l’onde immense,
Avec les yeux du désespoir,
Où vas-tu ? — Je vais sans folie
Me débarrasser de la vie,
Comme on fait d’un mauvais manteau,
D’un habit que l’onde traverse,
D’un vêtement que le froid perce,
Et qui ne tient plus sur la peau.

— À la mort ! Enfant d’Angleterre !
À la mort comme un indévot,
À la mort quand sur cette terre
La vie abonde à large flot ;
Quand le pavé comme une enclume
Jour et nuit étincelle, fume,
Et quand armé d’un fort poitrail,
Le chef encor droit sur le buste.
Tu peux fournir un bras robuste
Et des reins puissans au travail !

— Travaille ! est bien facile à dire,
Travaille ! est le cri des heureux,
Pour moi la vie est un martyre,
Un supplice trop douloureux.
Dans mon humble coin sans relâche.
Comme un autre j’ai fait ma tâche,

Et j’ai fabriqué, j’ai vendu,
J’ai brassé de la forte bière,
J’en ai lavé l’Europe entière,
Et le sort m’a toujours vaincu.

Ah ! si vous connaissiez cette île,
Vous sauriez quel est cet enfer,
Que la brique rouge et stérile
Est aussi dure que le fer.
Bien rarement la porte s’ouvre
À celui que le haillon couvre,
Et l’homme, sans gîte la nuit,
Ose en vain, surmontant sa honte,
Soulever les marteaux de fonte,
Il n’éveille rien que du bruit.

Tout est muet et sourd… que faire ?
Gueuser sur le bord du chemin ?
Mais l’on ne prête à la misère
L’oreille non plus que la main.
Ici, ce n’est qu’en assemblée,
Que dans une salle meublée,
Que le cœur fait la charité :
Il faut pour attendrir le riche,
Qu’une paroisse vous affiche
Au front le mot mendicité.

Avec cet écriteau superbe,
Alors on a, comme un mâtin,
On a de quoi ronger sur l’herbe
Les restes pourris du festin.
On vit tant bien que mal sans doute ;
Mais hélas ! hélas ! qu’il en coûte
De vivre à la condition
D’essuyer de sa tête immonde
Le pied boueux de tout le monde
Comme le plus bas échelon !


Horrible ! horrible ! ah ! si la terre
Manquant à chacun de vos pas,
Au ciel alors, pauvre insulaire,
Vous pouviez tendre les deux bras ;
Si le pur soleil avec force,
Comme un vieux chêne sans écorce,
Réchauffait vos membres raidis,
Et si le Dieu qui nous contemple,
Ouvrant les portes de son temple,
Donnait un refuge à ses fils ;

Peut-être… mais vers la lumière
Qui peut ici tourner les yeux ?
Pourquoi relever la paupière ?
Le plafond est si ténébreux.
Notre terre toujours exhale
Une vapeur noire, infernale,
Qui nous dérobe l’œil divin ;
Londres, toujours forge allumée,
Londres, toujours plein de fumée,
Nous fait au ciel un mur d’airain.

Puis pas une église entr’ouverte ;
Si quelqu’une l’est par hasard,
Une voûte creuse et déserte
Et de l’ombre de toute part.
Pas un christ et pas une image
Qui vous redresse le visage
Et vous aide à porter la croix ;
Pas de musique magnanime,
Pas un grain d’encens qui ranime :
Rien que des pierres et du bois.

Et dehors la rue est boueuse,
L’air épais, malsain, glacial,
II pleut… Oh ! la vie est affreuse
À traîner dans ce lieu fatal.
L’ame qui veut briser sa chaîne,

L’âme souffrante a peu de peine
À forcer sa prison de chair,
Quand ce cachot, triste édifice,
Est sous un ciel rude, impropice,
Si tristement glacé par l’air.

Mais allons, la Tamise sombre
Est le linceul fait pour les corps
Que le malheur frappe sans nombre
Et qu’il entasse sur ses bords.
Allons, allons sans plus attendre,
Je vois déjà l’ombre s’étendre,
Le ciel se confondre avec l’eau,
Et la nuit par toute la terre
Sur les crimes de la misère
Prête à jeter son noir manteau.

Adieu ! je suis le pauvre diable,
Je suis le pâle matelot
Que par une nuit lamentable
L’aile des vents emporte au flot.
Sur l’onde il dresse en vain la tête,
Les hurlemens de la tempête
De sa voix couvrent les éclats ;
Il roule, il fend la vaste lame,
Il nage, il nage à perdre l’ame,
Le flot lui coupe et rompt les bras.

Point de bouée et point de câble,
Pas une clameur dans les ponts,
Et le navire impitoyable
Paisiblement poursuit ses bonds.
Il fuit sous la vague en poussière ;
Alors, l’enfant seul, en arrière,
Entre l’onde et le ciel en feu,
Perdu dans cette immense plaine,
Et si frêle atome qu’à peine
Il arrive au regard de Dieu ;


Il n’attend plus que pour le prendre
La mort s’élance des enfers,
Ou qu’il l’entende redescendre
Avec fracas du haut des airs.
À devancer l’instant suprême
Il se résigne de soi-même,
Et du front ouvrant l’océan,
Le pauvre mousse avec courage
Enfonce son pâle visage
Et sans un cri plonge au néant.


WESTMINSTER.

Westminster ! Westminster ! Sur cette terre vaine
Suis-je toujours en butte aux clameurs de la haine !
Avant d’avoir subi le jugement de Dieu
Suis-je au regard des miens toujours digne du feu !
Hélas ! mes tristes os languissent dans mes terres,
Mon domaine appartient à des mains étrangères,
Et l’on peut voir un jour les autans furieux,
Enfans désordonnés de l’empire des cieux,
De leurs souffles impurs chasser ma cendre illustre
Et balayer mes os comme les os d’un rustre.

Westminster ! Westminster ! Au midi de mes jours,
Le cœur déjà lassé d’orageuses amours,
J’ai vu la calomnie, en arrière et dans l’ombre,
S’asseoir à mon foyer comme une hôtesse sombre,
En disperser la cendre, et, d’un bras infernal,
Glisser de froids serpens dans le lit conjugal.
J’ai vu dans le rempart de ma gloire fameuse,
Au milieu des enfans de ma verve fougueuse,
Une main attacher à mon front l’écriteau
Qu’on met au front de ceux qui vivent sans cerveau.

Et puis on ébranla le chêne en ses racines,
On sépara le tronc de ses branches divines,
Le père de la fille ; — on me prit mon enfant,

Comme si la pressant sur mon sein étouffant,
Mes baisers corrupteurs et ma tendresse impure
Avaient pu ternir l’or de sa jeune nature ;
On enleva ma fille à mon cœur amoureux,
Et, pour mieux empêcher l’étreinte du lépreux,
On fit entre les bras de l’enfant et du père
Passer la mer immense avec son onde amère.

Ah ! pour l’homme qui porte en sa veine un beau sang
Il n’est pas de torture et d’affront plus cuisant !
Oh ! quels coups malheureux ! Oh ! quelle horrible lame
Que celle qui s’en va percer l’ame de l’ame,
Le divin sentiment, ce principe éternel
Des élans du poète et du cœur paternel !
Ô morsures du feu sur les membres livides,
Ô fouets retentissans des vieilles Euménides,
Supplices des païens, antiques châtimens,
Oh ! qu’êtes-vous auprès de semblables tourmens !

Et voilà cependant, voilà les rudes peines
Que m’ont fait endurer les colères humaines,
Voilà les trous profonds que des couteaux sacrés
Ont fait pendant long-temps à mes flancs ulcérés ;
L’éternel ouragan, la bruyante tempête,
Qui jusqu’au lit de mort hurlèrent sur ma tête,
Et rendirent mon cœur plus noir et plus amer
Que le fenouil sauvage arraché par la mer,
Et le flot écumeux que la vieille nature
Autour de l’Angleterre a roulé pour ceinture.

Westminster ! Westminster ! Oh ! n’est-ce point assez
De mon enfer terrestre et de mes maux passés ?
Par-delà le tombeau faut-il souffrir encore ?
Faut-il être toujours le Satan qu’on abhorre ?
Et mes remords cachés et leur venin subtil,
Et le flot de mes pleurs dans les champs de l’exil,
Et l’angoisse sans fin de ma longue agonie !
N’ai-je pas expié les fautes de ma vie ?

Westminster ! Westminster ! dans ton temple de paix
Mes pâles ossemens descendront-ils jamais ?

Ô grande ombre, ta plainte est lugubre et profonde.
Ah ! je sens que durant ton passage en ce monde
Tu fus comme un lion traqué dans les forêts,
Que fatiguant en vain de vigoureux jarrets
Partout où tu passas dans ta fuite divine,
Ta noble peau s’ouvrit au tranchant de l’épine,
Et tes crins tout puissans restèrent aux buissons ;
Partout il te fallut payer tes larges bonds,
Et ton cœur généreux entr’ouvert sur le sable
Versa jusqu’à la mort un sang inépuisable.

Mais pourquoi fallut-il, ô poète hautain !
Avant de fermer l’œil à l’horizon lointain,
De rendre aux élémens ta sublime poussière,
Que le glaive doré de ta muse guerrière
Dans le sein du pays et dans son rude flanc
Avec un rire amer pénétrât si souvent ?
Ah ! pourquoi reçut-il une blessure telle
Qu’il en pousse toujours une clameur mortelle,
Et que la plaie en feu, difficile à guérir,
Au seul bruit de ton nom semble toujours s’ouvrir !

Byron ! tu n’as pas craint, jeune dieu sans cuirasse,
D’attaquer corps à corps les défauts de ta race,
De toucher ce que l’homme a de mieux inventé,
Le voile de vertu par le vice emprunté ;
D’une robuste main, hardiment et sans feinte,
Tu mis en vils lambeaux la couverture sainte
Qui pèse sur le front de la grande Albion
Plus que son voile épais de brume et de charbon,
Le manteau qu’aujourd’hui de l’un à l’autre pôle
Le pâle genre humain va se coudre à l’épaule.

Le drap sombre du Cant est tombé sous tes coups.

De là tant de dédains, d’outrages, de courroux,
De là ce châtiment et cette longue injure
Contre laquelle en vain ta grande ombre murmure,
Cette haine vivace et qui sur un tombeau
Semble toujours tenir allumé son flambeau ;
Comme si dans ce monde, imparfaits que nous sommes,
Les hommes sans pitié devaient juger les hommes.
Et comme si, grand Dieu ! le malheur éprouvé
N’était pas le flot saint par qui tout est lavé.

Ô chantre harmonieux des douleurs de notre âge,
Sombre amant de l’abîme au cantique sauvage,
Cygne plein d’amertume et dont la passion
D’une brûlante main pétrit le pur limon,
Laisse rougir le front de la patrie ingrate ;
Tandis que ton beau nom avec le sien éclate
Sur tous les points du globe en signes merveilleux,
Laisse-la négliger tes mânes glorieux,
Laisse-la, te couvrant d’un oubli sans exemple,
Faire attendre à tes os les honneurs de son temple.

C’est l’éternel destin ! c’est le sort mérité
Par tous les cœurs aimant trop fort la vérité !
Oui, malheur en tout temps et sous toutes les formes
Aux Apollons fougueux qui, sur les reins énormes
Et le crâne rampant du vice abâtardi,
Poseront comme toi leur pied ferme et hardi ;
Malheur ! car ils verront le monstrueux reptile,
Gonflant de noirs venins sa poitrine subtile,
Bondir sous leurs talons, et dans ses larges nœuds
Écraser tôt ou tard leurs membres lumineux.

Et la société, témoin de l’agonie,
Loin de tendre la main aux enfans du génie.
De les débarrasser des replis du vainqueur,
Toujours se bouchera l’oreille à leur clameur :
Trop heureux si la vieille aux longs voiles rigides
Abandonne les corps aux dents des vers avides,

Et si son bras plus dur que celui de la mort
Pour se venger aussi ne fait pas un effort,
Et frappant à son tour la victime qui tombe
Ne poursuit pas son ombre au-delà de la tombe.

Vieille et sombre abbaye, ô vaste monument
Baigné par la Tamise et longé tristement
Par un sol tout blanchi de tombes délaissées !
Tu peux t’enorgueillir de tes tours élancées,
De ta chapelle sainte aux splendides parois,
Et de ton seuil battu par la pourpre des rois !
Tu peux sur le granit de tes lugubres dalles
Étaler fièrement tes pompes sépulcrales,
Les sublimes dormeurs de tes tombeaux noircis,
Tes princes étendus sur leurs coussins durcis,
Et tous les morts fameux dont la patrie entière
Conserve avec respect l’éclatante poussière !
Malgré tant de splendeur et de noms illustrés,
Tant de bustes de pierre et de marbres sacrés,
Malgré le grand Newton et le divin Shakspeare,
Et le coin adoré des rêveurs de l’empire,
Ô monument rempli de lugubres trésors !
Ô temple de la gloire ! ô linceul des grands morts !
On entendra toujours des ames généreuses
Venir battre et heurter tes ogives poudreuses.
Des ames réclamant au fond de tes caveaux
Une place accordée à leurs nobles rivaux,
Et toujours, vieux Minster, ces ames immortelles
Te frapperont en vain de leurs puissantes ailes,
Et leurs cris dédaignés, leurs funèbres clameurs,
Dans le vaste univers soulèveront les cœurs.


LA MENACE ET LA CORRUPTION.

I.

Les hustings sont dressés et le sabbat commence :
Ô vieille Corruption ! entends-tu le pays
Frémir et s’agiter comme une mer immense
Au vent des passions qui soulèvent ses fils ?
As-tu bien élargi l’antique conscience ?

II.

Ô fille à l’œil sanglant, aux entrailles d’airain,
Ô ma digne compagne, ô puissante Menace !
Pour corrompre le cœur du peuple souverain
Avec toi j’ai lutté d’impudeur et d’audace.
Et je pense, ma sœur, — que ce n’est pas en vain.

I.

Moi, sous le vent du nord, au fond de sa chaumière
J’ai couru visiter plus d’un pauvre électeur :
Et là j’ai fait entendre au pâle censitaire
Qu’il serait dépouillé de son toit protecteur,
S’il refusait son vote au seigneur de sa terre.


II.

Moi, de mes larges mains l’or a fui par torrents :
Le fleuve ardent partout s’est ouvert une issue
Irrésistible ; il a franchi le seuil des grands,
Et retombant en pluie au milieu de la rue,
Pénétré sans effort jusques aux derniers rangs.

I.

Souvent j’ai rencontré dans les pauvres familles
Des hommes vertueux — mais d’un air furibond,
Devant eux j’ai levé tant de sombres guenilles,
J’ai tant crié la faim, qu’ils ont baissé le front
Pour ne point voir mourir leurs femmes et leurs filles.

II.

Quelquefois j’ai vu l’or épouvanter les yeux,
Alors aux ouvriers sans travaux ni commandes,
J’ai promis tant de brocs de porter écumeux,
Tant de poissons salés et tant de rouges viandes,
Que le ventre a dompté les cœurs consciencieux.

I.

Il est vrai que toujours de généreuses ames
Tonneront contre nous dans le temple des lois,
Que l’on nous flétrira des noms les plus infâmes :
Mais qu’importe, après tout, le bruit de quelques voix
Contre le fort tissu de nos puissantes trames ?

II.

Ah ! depuis cinq cents ans n’est ce point notre sort ?
Tout nouveau parlement, comme bêtes sauvages,
Nous traque avec ardeur et toujours à grand tort ;
Car l’amour du pouvoir croissant d’âges en âges,
Notre couple vaincu renaît toujours plus fort.

I.

En vain chaque parti nous chasse à coups de pierres ;
Vieux partisans du pape, austères protestans,
Lorsque vient le moment d’étaler les bannières,.
Pour obtenir l’empire, ah ! tous en même temps
Nous tendent en secret leurs mains rudes et fières.

II.

Pour nous anéantir il faudrait ici-bas
Du riche à tout jamais déraciner l’engeance ;
Mais ce germe doré ne s’extirpera pas ;
La richesse toujours obtiendra la puissance,
Toujours le malheureux lui cédera le pas.

I.

Puis, nous sommes vraiment d’une forte nature,
Nous sommes les enfans du pouvoir infernal,
De ce pouvoir caché dans toute créature,
Qui mène toute chose à son terme fatal,
Et fait que rien de beau dans ce monde ne dure.

II.

Ô Menace ! ma sœur, à grands pas avançons ;
Déjà la foule ardente, au bruit de la fanfare,
Roule autour des hustings en épais tourbillons :
Pour emporter d’assaut le scrutin qu’on prépare,
Fais jaillir la terreur du fond de tes poumons.

I.

Et toi, la Corruption ! répands l’or à main pleine,
Verse le flot impur sur l’immense troupeau ;
Qu’il envahisse tout, les hustings et l’arène,
Et que la Liberté, présente à ce tableau,
Voile son front divin de sa toge romaine.


LE VEAU D’OR.

Ô races de nos jours, ô peuples ahuris !
Désertez les lieux saints et les sentiers prescrits ;
Et vous, sombres moellons des vieilles cathédrales,
Roulez du haut des cieux sous la main des Vandales.
Partout il sort de terre un nouveau monument.
Un temple inébranlable, au solide ciment,
Que le souffle des vents, les flèches de la foudre,
Et le courroux de Dieu ne sauraient mettre en poudre,
Un temple dont le marbre éclatant reluira,
Tant que l’amour de l’or chez l’homme régnera !

Voyez ! comme le bras de la passion vile
Y pousse incessamment les enfans de la ville ?
Avec quels sourds fracas les piétons et les chars
Vers son portique saint courent de toutes parts ?
Quels flots d’adorateurs, la rougeur au visage,
L’haleine entrecoupée et les membres en nage,
Gravitent à l’entour. — Jamais les dieux païens,
Ni les tristes autels des vieux temples chrétiens,
Ne virent autour d’eux se courber tant d’échines,
Car celui qu’on adore en ces voûtes divines
Est le plus grand de tous. — Ici, comme à Paris,
Du moment où le pied a franchi le parvis,

La morale, de peur d’une atteinte mortelle,
Comme un cygne effrayé, jette au vent sa grande aile ;
L’homme met de côté, comme un pesant fardeau,
Tout ce qu’on voit au cœur s’épanouir de beau ;
Les sentimens divins de l’époux et du père
Ne sont plus que des mots, qu’une vaine chimère ;
L’ardente politique aux cris tumultueux,
La gloire qui régit les bataillons poudreux,
Les arts n’ont plus d’échos, et leur clameur splendide
S’éteint sous les calculs de la foule cupide.
Là, devant le veau d’or, ton nom, ô liberté,
Comme une marchandise est froidement coté ;
Là, d’une égale main, sans culte et sans patrie,
Comme d’ignobles chiens nés pour la boucherie,
On nourrit avec l’or deux sombres factions
Sur la poitrine en sang des pauvres nations.
Ce temple est le réduit de toutes les démences,
Le grand marché public aux trônes et croyances,
Et pour le monde jeune et pour le monde vieux,
L’antre d’où sont tirés et les rois et les dieux.

Ô profonde douleur ! ô terribles présages
Qui tourmentent sans fin les penseurs de nos âges !
Hélas ! hélas ! en vain, comme des chassieux,
Qui marchent dans la nuit en clignant les deux yeux,
Nous nous efforçons tous, pilotes sans boussole,
De lire dans les feux de la grande coupole
Vers quel noble avenir vogue le genre humain :
Tandis que nous cherchons à l’horizon lointain,
L’amour, l’amour de l’or envahit le rivage,
Et son flot chaque jour déborde davantage.
Le sol ne suffit plus à nos besoins pressans
Pour combler désormais tant d’appétits puissans ;
La terre ouvre trop peu son entraille divine,
Les hommes et le ciel deviennent une mine,
Et cette mine immense abonde en travailleurs,
Ardens à découvrir les filons les meilleurs.
Sous mille doigts fangeux, inépuisables veines,

S’entr’ouvrent aujourd’hui les passions humaines,
Les vices, les vertus, et le bien et le mal,
Et la vie et la mort engendrent le métal.
L’or ruissèle de tout et par tout sur la terre,
Et pour le déterrer, l’arracher et l’extraire,
Rien ne coûte à l’audace et rien n’est respecté ;
Et l’éternel du sein de sa divinité
Voit exploiter aux mains de notre tourbe immense
Jusqu’aux plus saints décrets de sa toute-puissance.


LE PILOTE.

Un jour un homme au large et froid cerveau
Déchaîne les chiens de la guerre,
Leur dit : carnage ! et lance le troupeau
Sur l’Océan et sur la terre ;
Pour exciter leurs sombres aboîmens.
Tenir leurs gueules haletantes,
Il met en flamme, et les moissons des champs,
Et les toits des villes croulantes ;
Dans le sang pur il fait marcher les rois,
Et bravant son peuple en furie,
Charge l’impôt et ses énormes poids
Sur l’épaule de la patrie ;
Et puis enfin, succombant au fardeau,
Faible, épuisé, manquant d’haleine.
Avant le temps, sans jeunesse, au tombeau
Il descend dévoré de haine.

Et tant de mal, pourquoi ? Pour rendre vain
L’effort de cette pauvre France,
Qui, l’œil en feu, criait au genre humain :
Le monde est libre, qu’il avance !
Pour arracher à ses baisers brûlans
Le front de sa sœur l’Angleterre,
Qui cependant après quinze ou vingt ans,
Remise à peine de la guerre,

Sans lutte ardente et sans nouveau combat
Des antiques jours se détache,
Et d’un bras fort, dans l’arbre de l’état
Plante elle-même un coup de hache.

Ô William Pitt, ô nocher souverain,
Ô pilote à la forte tête !
Il est bien vrai que ton cornet d’airain
Domina toujours la tempête ;
Qu’inébranlable et ferme au gouvernail
Comme un Neptune tu sus faire,
Devant ta voix, tomber le sourd travail
De la grande onde populaire.
Mais quatorze ans, l’âge au plus d’un oiseau,
De ton pouvoir fut l’étendue,
Et ton bras mort, le fleuve de nouveau
Reprit sa course suspendue.
Ah ! le fou rire a dû prendre à l’enfer
Au bruit de tes gestes sublimes ;
Car pour un temps si court, ô cœur de fer !
Fallait-il donc tant de victimes ?
Fallait-il donc faire pleuvoir le sang
Comme la nue au ciel éclate,
Et revêtir la terre et l’Océan
D’un large manteau d’écarlate ?


LE FOUET.

Ah ! ne sais-tu donc point qu’aujourd’hui la nature,
Albion ! se révolte au seul mot de torture,
Que la philosophie a noyé sous les eaux
Jusqu’aux derniers charbons des bûchers infernaux,
Que les durs chevalets, les pénibles entraves
Et tous les châtimens réservés aux esclaves,
Aujourd’hui sont en poudre et le jouet du vent ;
Tu ne peux l’ignorer… et pourtant comme avant
Tu retiens près de toi la barbarie antique.
Hélas ! non-seulement par-delà l’Atlantique
Le fouet résonne encore, et ses nœuds destructeurs
Déchirent les reins noirs des pauvres travailleurs.
Mais même dans ton sein, à tes yeux, sous ta face,
De coups abrutissans la loi frappe ta race,
Et pour le moindre tort déshonore le flanc
Des robustes enfans qui te vendent leur sang.

Vieille et triste Albion, ô matrone romaine !
Il est temps d’abroger ta coutume inhumaine,
De remplacer enfin l’ignoble châtiment,
Malgré les lords hautains de ton vieux parlement.
Ah ! fais vite, de peur que le monde en reproche

Ne t’appelle bientôt : « Albion, cœur de roche ! »
Et ne dise partout, à haute et forte voix,
Que les rouges gardiens de tes remparts de bois,
Les boucliers vivans de ton trône immobile,
Les défenseurs sacrés des lois et de la ville,
Tes murailles de chairs, tes soldats valeureux,
Sont traités par tes mains comme on traite des bœufs,
Et tous les blancs troupeaux, honneur de la prairie,
Que sans ménagement l’on mène à la tûrie,
Et qui, le ventre plein de trèfle et de gazon,
Accourent à la mort à grands coups de bâton.


SHAKSPEARE.

Hélas ! hélas ! faut-il qu’une haleine glacée
Ternisse le front pur des maîtres glorieux,
Et faut-il qu’ici bas les dieux de la pensée,
S’en aillent tristement comme les autres dieux !

De Shakspeare aujourd’hui les sublimes merveilles
Vont frapper sans émoi les humaines oreilles ;
Dans ses temples déserts et vides de clameurs,
À peine trouve-t-on quelques adorateurs.

Albion perd le goût de ses divins symboles,
Hors du vrai par l’ennui les esprits égarés
Tombent dans le barbare, et les choses frivoles
Parlent plus haut aux cœurs que les chants inspirés.

Et pourtant quel titan à la céleste flamme
Alluma comme lui plus de limons divers !
Quel plongeur, entr’ouvrant du sein les flots amers.
Descendit plus avant dans les gouffres de l’ame ?

Quel poète vit mieux au fond du cœur humain
Les sombres passions, ces reptiles énormes,
Dragons impétueux, monstres de mille formes,
Se tordre et s’agiter ? quel homme de sa main


Sut, comme lui, les prendre au fort de leurs ténèbres,
Et, découvrant leur face à la pure clarté,
Faire comme un Hercule au monde épouvanté
Entendre le concert de leurs plaintes funèbres ?

Ah ! toujours verra-t-on, d’un pied lourd et brutal,
Sur son trône bondir la stupide matière,
Et l’Anglais préférer une fausse lumière
Aux sublimes reflets de l’astre impérial ?

C’en est-il fait du beau sur cette terre sombre,
Et doit-il sous la nuit se perdre entièrement ?
Non, non, la nuit peut bien jeter au ciel son ombre.
Elle n’éteindra pas les feux du firmament.

Ô toi qui fus l’enfant de la grande nature,
Le plus fort nourrisson qu’elle ait jamais porté ;
Toi qui, mordant le bout de sa mamelle pure,
D’une lèvre puissante y bus la vérité ;

Tout ce que ta pensée a touché de son aile,
Tout ce que ton regard a fait naître ici-bas,
Tout ce qu’il a paré d’une forme nouvelle
Croîtra dans l’avenir sans crainte du trépas.

Shakspeare ! vainement sous les voûtes suprêmes
Passe le vil troupeau des mortels inconstans,
Comme du sable en vain sur l’abîme du temps
L’un par l’autre écrasés s’entassent les systèmes ;

Ton génie est pareil au soleil radieux
Qui, toujours immobile au haut de l’empirée,
Verse tranquillement sa lumière sacrée
Sur la folle rumeur des flots tumultueux.


LE SPLEEN.

C’est moi, — moi qui, du fond des siècles et des âges,
Fis blanchir le sourcil et la barbe des sages ;
La terre à peine ouverte au soleil souriant,
C’est moi qui, sous le froc des vieux rois d’Orient,
Avec la tête basse et la face pensive,
Du haut de la terrasse et de la tour massive,
Jetai cette clameur au monde épouvanté :
Vanité, vanité, tout n’est que vanité !
C’est moi qui mis l’Asie aux serres d’Alexandre,
Qui plus tard changeai Rome en un grand tas de cendre,
Et qui, menant son peuple éventrer les lions,
Sur la pourpre latine enfantai les Nérons :
Partout j’ai fait tomber bien des dieux en poussière,
J’en ai fait arriver d’autres à la lumière,
Et sitôt qu’ils ont vu dominer leurs autels,
À leur tour j’ai brisé ces nouveaux immortels.
Ici-bas rien ne peut m’arracher la victoire.
Je suis la fin de tout, le terme à toute gloire,
Le vautour déchirant le cœur des nations,
La main qui fait jouer les révolutions ;
Je change constamment les besoins de la foule,
Et partant le grand lit où le fleuve humain coule.

Ah ! nous te connaissons, ce n’est pas d’aujourd’hui
Que tu passes chez nous et qu’on te nomme ennui !

Prince des scorpions ! fléau de l’Angleterre !
Au sein de nos cités fantôme solitaire,
Jour et nuit l’on te voit, maigre et décoloré,
Courir on ne sait où comme un chien égaré.
Que de fois, fatigué de mâcher du gingembre,
Dans ton mois le plus cher, dans ton mois de novembre,
À d’horribles cordons tu suspends nos enfans,
Ou leur ouvres le crâne avec des plombs brûlans !
Arrière tes couteaux et ta poudre maudite,
Avec tes instrumens va-t-en rendre visite
Aux malheureux chargés de travaux continus !
Ô sanglant médecin ! va voir les gueux tout nus
Que la vie embarrasse, et qui, sur chaque voie,
Présentent à la mort une facile proie ;
Les mille souffreteux qui, sur leurs noirs grabats,
Se plaignent d’être mal, et de n’en finir pas ;
Prends le monstre, et d’un coup termine leurs misères ;
Mais ne t’avance pas sur nos parcs et nos terres,
Respecte les richards, et ne traîne jamais
Ton spectre maigre et jaune autour de nos palais.

Eh ! que me font à moi les soucis et les plaintes,
Et les gémissemens de vos races éteintes !
Il faut bien que, jouant mon rôle de bourreau,
Je remette partout les hommes de niveau.
Ô corrompus ! ô vous que mon haleine enivre,
Et qui ne savez plus comment faire pour vivre ;
Qui sans cesse flottant, voguant de mers en mers,
Sur vos planches de bois arpentez l’univers ;
Cherchez au loin le vin et le libertinage,
Et, passant par la France, allez voir à l’ouvrage
Sur son rouge établi le sombre menuisier
Travaillant un coupable et le rognant d’un pied ;
Semez l’or et l’argent comme de la poussière ;
Pour vos ventres blasés fouillez l’onde et la terre ;
Inventez des plaisirs de toutes les façons,
Que l’homme et l’animal soient les sanglans jetons,
Et les dés palpitans des jeux épouvantables

Où viendront s’étourdir vos ames lamentables ;
Qu’à vos ardens regards, sous des poings vigoureux,
Les hommes assommés tombent comme des bœufs,
Et que, sur le gazon des vallons et des plaines,
Chevaux et cavaliers expirent sans haleines ;
Malgré vos durs boxeurs, vos courses, vos renards,
Sous le ciel bleu d’Espagne ou sous les gris brouillards,
Et le jour et la nuit, sur l’onde, sur la terre,
Je planerai sur vous, et vous aurez beau faire,
Nouer de longs détours, revenir sur vos pas,
Demeurer, vous enfuir : vous n’échapperez pas.
J’épuiserai vos nerfs à cette rude course,
Et nous irons ensemble, en dernière ressource,
Heurter, tout haletans, le seuil ensanglanté
De ton temple de bronze, ô froide cruauté !

Ennui ! fatal ennui ! monstre au pâle visage,
À la taille voûtée et courbée avant l’âge ;
Mais aussi fort pourtant qu’un empereur romain,
Comment se dérober à ta puissante main ?
Nos envahissemens sur le temps et l’espace
Ne servent qu’à te faire une plus large place,
Nos vaisseaux à vapeur et nos chemins de fer
À t’amener vers nous plus vite de l’enfer.
Lutter est désormais chose inutile et vaine,
Sur l’univers entier ta victoire est certaine ;
Et nous nous inclinons sous ton vent destructeur,
Comme un agneau muet sous la main du tondeur.
Verse, verse à ton gré tes vapeurs homicides,
Fais de la terre un champ de bruyères arides,
De la voûte céleste un pays sans beauté,
Et du soleil lui-même un orbe sans clarté ;
Hébête tous nos sens, et ferme leurs cinq portes
Aux désirs les plus vifs, aux ardeurs les plus fortes ;
Dans l’arbre des amours jette un ver malfaisant,
Et sur la vigne en fleurs un rayon flétrissant ;
Mieux que le vil poison, que l’opium en poudre,
Que l’acide qui tue aussi prompt que la foudre,

Que le blanc arsenic et tous les minéraux,
Ouvrages ténébreux des esprits infernaux,
Fais circuler le mal sur le globe où nous sommes ;
Jusqu’au dernier tissu ronge le cœur des hommes ;
Et lorsque bien repu, vampire sensuel,
À tes lèvres sans feu le plus chétif mortel
Aura livré sa veine aride et languissante ;
Que la terre vaincue et toujours gémissante
Aux bras du suicide abandonne son corps,
Et sombre coroner, que l’ange noir des morts,
Rende enfin ce verdict sur le globe sans vie :
Ci-gît un monde mort pour cause de folie.


LA NATURE.

I.
LES DÉFRICHEURS.

Invisibles pouvoirs, souffles impérieux,
Monarques qui tenez l’immensité des cieux,
Vents qui portez le frais aux ondes des fontaines,
Les ondes aux grands bois, les semences aux plaines,
Et jetez à longs flots les flammes de l’amour
À tout ce qui respire et ce qui voit le jour,
Défendez vos forêts, vos lacs et vos montagnes !
Et toi, sombre empereur des humides campagnes,
Qui tiens étroitement, comme un Triton nerveux,
La terre toute blonde en tes bras amoureux,
Redouble tes clameurs, tes murmures sauvages,
Dévore, plus ardent, le sable de tes plages ;
Hérisse sur ton front tes cheveux souverains,
Et de l’abîme noir levant tes larges reins,
Pour garder les trésors de ta plaine écumante,
Fais voler jusqu’au ciel la mort et l’épouvante ;
Ô vieil Océanus ! ô père tout-puissant !
Tes fureurs aujourd’hui ne sont que jeux d’enfant !
Que nous font les cent voix des bruyantes tempêtes,
Les mondes dans les cieux se brisant sur nos têtes ?
L’éclair livide et jaune et la foudre en éclats

N’ébranlent pas notre ame et ne l’effraient pas.
Nul peuple comme nous, dans son humeur altière,
N’a su plus fortement remuer la matière,
La mettre sous son joug, et s’en couronner roi
Au nom de la pensée et de l’antique loi.
En dépit de la mort et de son noir squelette,
Nous avons en tout point foulé notre planète,
Elle nous appartient de l’un à l’autre bout ;
Comme l’ombre et le jour nous pénétrons partout.
Ô sublimes forêts, vieilles filles du monde,
Tombez et périssez sous la hache féconde !
Races des premiers jours, antiques animaux,
Vieux humains, faites place à des peuples nouveaux,
Dérobons à la mer ses terres toutes neuves,
Domptons les fiers torrens et muselons les fleuves,
Descendons sans effroi jusqu’au centre divin.
Fouillons et refouillons sans repos et sans fin ;
Et comme matelots sur la liquide plaine,
À grands coups de harpons dépeçant leur baleine.
Partout maîtres du sol, partout victorieux,
Dans le haut, dans le bas, sur le plein, dans le creux,
Du globe taciturne, immense et lourde masse,
Suivant chaque besoin bouleversons la face.


II.
LE POÈTE.

Ah ! ce vouloir immense en un si petit corps,
Cette force cachée en de faibles ressorts,
Saisissent mon esprit de terreurs sans pareilles,
Et je sens que le monde en toutes ses merveilles
Ne nous présente pas de prodige plus beau
Et de levier plus fort que l’homme et son cerveau.
Et pourtant, au milieu de ce chant de victoire,
Dans mon ame descend une tristesse noire ;
Le regret comme une ombre obscurcit mon front nu,
Et je ne songe plus qu’à pleurer le vaincu,

Et je m’écrie alors : — Ah ! sur l’œuvre divine
Verra-t-on sans respect se vautrer la machine,
Et comme hippopotame, insensible animal,
Fouler toute la terre avec un pied brutal ?
Où les cieux verront-ils luire leurs voûtes rondes,
Si mille pieds impurs viennent ternir les ondes ?
Que diront les glaciers si leurs neigeux sommets
Descendent dans la plaine et s’abaissent jamais,
Et l’aigle, si quittant le pays des nuages,
Au dieu brûlant du jour il ne rend plus d’hommages,
Et la grande verdure et ses tapis épais,
Et les hauts monumens des antiques forêts,
Les chênes, les sapins, et les cèdres immenses,
Le plein déroulement de toutes les semences,
Si l’active matière et ne vit et ne croît
Que par l’ordre de l’homme, au signal de son doigt ?
Ah ! les êtres diront chacun dans leur entrave,
L’enfant de la nature a fait sa mère esclave !
Ô nature, nature amante des grands cœurs,
Mère des animaux, des pierres et des fleurs,
Inépuisable flanc et matrice féconde
D’où s’échappent sans fin les choses de ce monde,
Est-il possible, ô toi dont le genou puissant
Sur le globe nouveau berça l’homme naissant,
Que tu laisses meurtrir ta céleste mamelle
Par les lourds instrumens de la race mortelle ?
Que tu laisses bannir ta suprême beauté
Des murs envahissans de l’humaine cité ?
Et que tu ne sois plus comme dans ta jeunesse,
Notre plus cher amour, cette bonne déesse,
Qui mêlant son sourire à nos simples travaux,
Des habitans du ciel nous rendait les égaux,
Éternisait notre âge et faisait de la vie
Un vrai champ de blé d’or toujours digne d’envie ?
Hélas ! si les destins veulent qu’à larges pas
Fuyant et reculant devant nos attentats,
Tu remontes aux cieux et tu livres la terre
À des enfans ingrats et plus forts que leur mère ;

Ô nourrice plaintive, ô nature, prends-moi,
Et laisse-moi vers Dieu retourner avec toi.


III.
LA NATURE.

Ô mon enfant chéri, toi qui m’aimes encore,
Et devines en moi ce que la foule ignore,
Toi qui, laissant hurler le troupeau des humains,
Viens souvent m’embrasser, me presser de tes mains,
Et roulant par les airs des plaintes enfantines,
Sur mon sein verser l’or de tes larmes divines ;
Oh ! je comprends tes cris, tes mortelles frayeurs,
Et dans tes yeux gonflés la source de tes pleurs ;
Je conçois ce que vaut pour l’ame droite et pure,
Pour le cœur déchiré par l’ongle de l’injure,
Pour un amant du bon et du beau, dégoûté
Des fanges de ce monde et de sa lâcheté,
Le sauvage parfum de ma rustique haleine ;
Je conçois ce que vaut la douceur souveraine
Des vents sur la montagne à travers les grands pins,
La beauté de la mer aux murmures sans fins,
Le silence des monts balayés par la houle,
L’espace des déserts où l’ame se déroule
Et l’aspect affligeant même des lieux d’horreur,
Où le cœur se soulage et qui parlent au cœur.
Aussi pour rassurer ton ame, ô mon poète,
Et pour te consoler je ne suis point muette ;
Bien que le livre obscur du lointain avenir
Ne puisse sur mon sort devant toi s’entr’ouvrir,
Que dans le mouvement d’une vie incessante,
Un bandeau sur les yeux je conçoive et j’enfante,
Je puis crier pourtant, et les sublimes voix
Qui s’élèvent des monts, des ondes et des bois,
L’hymne aux vastes accords, l’harmonieux cantique
Qui monte jour et nuit du globe magnifique,
Dans ton oreille chaste à longs flots pénétrant

Viendra toujours calmer ton cœur désespérant.
Qu’importe que le jeu de mes forces sublimes,
Sur la verte planète et dans ses noirs abîmes,
Soit en quelques endroits empêché par des nains ?
Qu’importe que le bras des orgueilleux humains
S’attaquant à la terre, à ses formes divines,
Écorche son beau sein du fer de leurs machines ?
Qu’importe que doués des puissances du ciel
Ils changent à leur gré l’habitacle mortel,
Quels que soient les efforts de l’homme et de sa race,
Que du globe soumis inondant la surface,
Il soit pour la matière une cause de fin
Ou de perfection un instrument divin ?
Ô mon enfant chéri ! — jusqu’au jour où la terre,
Comme le grain de blé qui s’échappe de l’aire
Et qu’emportent les vents aux champs de l’infini,
Aura développé son radieux épi ;
Jusqu’au jour où, semblable à la fleur qui se passe,
Par la main du Seigneur effeuillée en l’espace,
Elle ira reformer un globe en d’autres lieux
Et fleurir au soleil de quelques nouveaux cieux ;
Toujours ô mon enfant, toujours les vents sauvages
De leurs pieds vagabonds balayeront les plages ;
La mer réfléchira toujours dans un flot pur
Et l’océan du ciel et ses îles d’azur ;
Comme un ardent lion aux plaines africaines,
Le soleil marchera toujours en ses domaines,
Dévorant toute vie et brûlant toutes chairs ;
On entendra toujours frissonner dans les airs
De grands bois renaissans, des verdures sans nombre,
Pour faire courir l’onde et faire flotter l’ombre ;
Toujours on verra luire un sommet argenté,
Pour les oiseaux divins, l’aigle et la liberté.


ÉPILOGUE.

Ô misère, misère,
Toi qui pris sur la terre
Encore toute en feu,
L’homme des mains de Dieu ;

Fantôme maigre et sombre,
Qui du creux du berceau,
Jusqu’au seuil du tombeau,
Comme un chien suis son ombre ;

Ô toi qui bois les pleurs
Écoulés de sa face,
Et que jamais ne lasse
Le cri de ses douleurs ;

Ô mère de tristesse,
Ces chants sont un miroir
Où l’on pourra te voir
Dans toute ta détresse.

J’ai voulu que devant
Ton image terrible
L’homme le moins sensible,
Le plus insouciant,

Pût sentir et comprendre
À quels prix redoutés
La Providence engendre
Les superbes cités ;


J’ai voulu qu’en toute ame,
La pitié descendît,
Et qu’à sa douce flamme
Tout cœur dur s’attendrît,

Et que moins en colère
Et moins de plis au front,
L’homme à juger son frère
Ne fût plus aussi prompt.

Mais ce chant lamentable,
Cet hymne plein d’effroi,
Ô misère implacable,
Ce cri digne de toi,

Est plutôt une dette
Qu’en passant sous les cieux
J’acquitte, humble poète,
Envers les malheureux,

Un cri de conscience
Qui s’échappe soudain,
Plutôt que l’espérance
Et l’augure certain

Que l’on verra la terre
Et son peuple fatal,
Échapper à la serre
Du noir vautour, — le mal.

Ah ! que l’homme travaille
Et s’épuise en effort,
Qu’il creuse, coupe, taille,
Pour alléger son sort !

Il pourra de sa couche
Faire sortir la faim,
Et mettre à toute bouche
Et le vin et le pain ;


Donner la couverture
Aux pauvres gens sans toits,
Et de laine et de bure
Vêtir tous les corps froids ;

Misère ! ô dure femme,
Il pourra t’arracher
Quelque jour notre chair,
Qu’il te restera l’ame.

Oui, notre ame sera
Toujours ta nourriture ;
Nul être n’en pourra
Sevrer ta lèvre impure,

Et de quelque façon
Que ce globe de fange,
Sous la main du maçon,
Se pétrisse et s’arrange ;

De quelque bon côté
Que la terrestre boule
Emporte, emporte et roule
La triste humanité ;

Malgré les vains systèmes
De ses pauvres enfans,
Les politiques blêmes
Et leurs rêves sanglans ;

L’ame est à toi, — Misère,
Et toujours la douleur
Rêvera loin de terre
Quelque monde meilleur.


Auguste Barbier.