Le Barbier de Séville/Acte III

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Le Barbier de Séville
Le Barbier de Séville ou La Précaution inutile, Texte établi par Édouard Fournier, LaplaceŒuvres complètes (pp. 90-98).
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ACTE TROISIÈME


Scène I

BARTHOLO, seul et désolé.

Quelle humeur ! quelle humeur ! Elle paraissait apaisée… Là, qu’on me dise qui diable lui a fourré dans la tête de ne plus vouloir prendre leçon de don Basile ? Elle sait qu’il se mêle de mon mariage… (On heurte à la porte.) Faites tout au monde pour plaire aux femmes ; si vous omettez un seul petit point… je dis un seul… (On heurte une seconde fois.) Voyons qui c’est.



Scène II

BARTHOLO, LE COMTE, en bachelier.


Le Comte.

Que la paix et la joie habitent toujours céans !


Bartholo, brusquement.

Jamais souhait ne vint plus à propos. Que voulez-vous ?


Le Comte.

Monsieur, je suis Alonzo, bachelier, licencié…


Bartholo.

Je n’ai pas besoin de précepteur.


Le Comte.

… Élève de don Basile, organiste du grand couvent, qui a l’honneur de montrer la musique à madame votre…


Bartholo.

Basile ! organiste ! qui a l’honneur !… je le sais ! au fait.


Le Comte.

(À part.) Quel homme ! (Haut.) Un mal subit qui le force à garder le lit…


Bartholo.

Garder le lit ! Basile ! Il a bien fait d’envoyer : je vais le voir à l’instant.


Le Comte.

(À part.) Oh ! diable ! (Haut.) Quand je dis le lit, monsieur, c’est… la chambre que j’entends.


Bartholo.

Ne fût-il qu’incommodé ! Marchez devant, je vous suis.


Le Comte, embarrassé.

Monsieur, j’étais chargé… Personne ne peut-il nous entendre ?


Bartholo.

(À part.) C’est quelque fripon. (Haut.) Eh ! non, monsieur le mystérieux ! parlez sans vous troubler, si vous pouvez.


Le Comte.

(À part.) Maudit vieillard ! (Haut.) Don Basile m’avait chargé de vous apprendre…


Bartholo.

Parlez haut, je suis sourd d’une oreille.


Le Comte, élevant la voix.

Ah ! volontiers… que le comte Almaviva, qui restait à la grande place…


Bartholo, effrayé.

Parlez bas ; parlez bas !


Le Comte, plus haut.

… En est délogé ce matin. Comme c’est par moi qu’il a su que le comte Almaviva…


Bartholo.

Bas ; parlez bas, je vous prie.


Le Comte, du même ton.

… Était en cette Ville, et que j’ai découvert que la signora Rosine lui a écrit…


Bartholo.

Lui a écrit ? Mon cher ami, parlez plus bas, je vous en conjure ! Tenez, asseyons-nous, et jasons d’amitié. Vous avez découvert, dites-vous, que Rosine…


Le Comte, fièrement.

Assurément. Basile, inquiet pour vous de cette correspondance, m’avait prié de vous montrer sa lettre ; mais la manière dont vous prenez les choses…


Bartholo.

Eh ! mon Dieu ! je les prends bien. Mais ne vous est-il donc pas possible de parler plus bas ?


Le Comte.

Vous êtes sourd d’une oreille, avez-vous dit.


Bartholo.

Pardon, pardon, seigneur Alonzo, si vous m’avez trouvé méfiant et dur ; mais je suis tellement entouré d’intrigants, de pièges… et puis votre tournure, votre âge, votre air… Pardon, pardon. Eh bien ! vous avez la lettre ?


Le Comte.

À la bonne heure sur ce ton, monsieur. Mais je crains qu’on ne soit aux écoutes.


Bartholo.

Eh ! qui voulez-vous ? tous mes valets sur les dents ! Rosine enfermée de fureur ! Le diable est entré chez moi. Je vais m’assurer…

(Il va ouvrir doucement la porte de Rosine.)

Le Comte, à part.

Je me suis enferré de dépit. Garder la lettre à présent ! il faudra m’enfuir : autant vaudrait n’être pas venu… La lui montrer !… Si je puis en prévenir Rosine, la montrer est un coup de maître.


Bartholo revient sur la pointe du pied.

Elle est assise auprès de sa fenêtre, le dos tourné à la porte, occupée à relire une lettre de son cousin l’officier, que j’avais décachetée… Voyons donc la sienne.


Le Comte lui remet la lettre de Rosine.

La voici. (À part.) C’est ma lettre qu’elle relit.


Bartholo lit.

« Depuis que vous m’avez appris votre nom et votre état… » Ah ! la perfide ! c’est bien là sa main.


Le Comte, effrayé.

Parlez donc bas à votre tour.


Bartholo.

Quelle obligation, mon cher !


Le Comte.

Quand tout sera fini, si vous croyez m’en devoir, vous serez le maître. D’après un travail que fait actuellement don Basile avec un homme de loi…


Bartholo.

Avec un homme de loi ! pour mon mariage ?


Le Comte.

Vous aurais-je arrêté sans cela ? Il m’a chargé de vous dire que tout peut être prêt pour demain. Alors, si elle résiste…


Bartholo.

Elle résistera.


Le Comte veut reprendre la lettre, Bartholo la serre.

Voilà l’instant où je puis vous servir : nous lui montrerons sa lettre ; et s’il le faut (plus mystérieusement), j’irai jusqu’à lui dire que je la tiens d’une femme à qui le comte l’a sacrifiée. Vous sentez que le trouble, la honte, le dépit, peuvent la porter sur-le-champ…


Bartholo, riant.

De la calomnie ! Mon cher ami, je vois bien maintenant que vous venez de la part de Basile ! Mais pour que ceci n’eût pas l’air concerté, ne serait-il pas bon qu’elle vous connût d’avance ?


Le Comte réprime un grand mouvement de joie.

C’était assez l’avis de don Basile. Mais comment faire ? il est tard… au peu de temps qui reste…


Bartholo.

Je dirai que vous venez en sa place. Ne lui donnerez-vous pas bien une leçon ?


Le Comte.

Il n’y a rien que je ne fasse pour vous plaire. Mais prenez garde que toutes ces histoires de maîtres supposés sont de vieilles finesses, des moyens de comédie ; si elle va se douter…


Bartholo.

Présenté par moi ? Quelle apparence ? Vous avez plus l’air d’un amant déguisé que d’un ami officieux.


Le Comte.

Oui ? Vous croyez donc que mon air peut aider à la tromperie ?


Bartholo.

Je le donne au plus fin à deviner. Elle est ce soir d’une humeur horrible. Mais quand elle ne ferait que vous voir… son clavecin est dans ce cabinet. Amusez-vous en l’attendant : je vais faire l’impossible pour l’amener.


Le Comte.

Gardez-vous bien de lui parler de la lettre !


Bartholo.

Avant l’instant décisif ? Elle perdrait tout son effet. Il ne faut pas me dire deux fois les choses ; il ne faut pas me les dire deux fois.

(Il s’en va.)



Scène III

LE COMTE.

Me voilà sauvé. Ouf ! que ce diable d’homme est rude à manier ! Figaro le connaît bien. Je me voyais mentir ; cela me donnait un air plat et gauche ; et il a des yeux !… Ma foi, sans l’inspiration subite de la lettre, il faut l’avouer, j’étais éconduit comme un sot. Ô Ciel ! on dispute là-dedans. Si elle allait s’obstiner à ne pas venir ! Écoutons… Elle refuse de sortir de chez elle, et j’ai perdu le fruit de ma ruse. (Il retourne écouter.) La voici ; ne nous montrons pas d’abord.

(Il entre dans le cabinet.)



Scène IV

LE COMTE, ROSINE, BARTHOLO.


Rosine, avec une colère simulée.

Tout ce que vous direz est inutile, monsieur, j’ai pris mon parti ; je ne veux plus entendre parler de musique.


Bartholo.

Écoute donc, mon enfant ; c’est le seigneur Alonzo, l’élève et l’ami de don Basile, choisi par lui pour être un de nos témoins. — La musique te calmera, je t’assure.


Rosine.

Oh ! pour cela, vous pouvez vous en détacher : si je chante ce soir !… Où donc est-il ce maître que vous craignez de renvoyer ? je vais, en deux mots, lui donner son compte, et celui de Basile. (Elle aperçoit son amant ; elle fait un cri.) Ah !…


Bartholo.

Qu’avez-vous ?


Rosine, les deux mains sur son cœur, avec un grand trouble.

Ah ! mon Dieu ! monsieur… Ah ! mon Dieu ! monsieur…


Bartholo.

Elle se trouve encore mal ! Seigneur Alonzo !


Rosine.

Non, je ne me trouve pas mal… mais c’est qu’en me tournant… Ah !…


Le Comte.

Le pied vous a tourné, madame ?


Rosine.

Ah ! oui, le pied m’a tourné. Je me suis fait un mal horrible.


Le Comte.

Je m’en suis bien aperçu.


Rosine, regardant le comte.

Le coup m’a porté au cœur.


Bartholo.

Un siège, un siège. Et pas un fauteuil ici !

(Il va le chercher.)

Le Comte.

Ah ! Rosine !


Rosine.

Quelle imprudence !


Le Comte.

J’ai mille choses essentielles à vous dire.


Rosine.

Il ne nous quittera pas.


Le Comte.

Figaro va venir nous aider.


Bartholo apporte un fauteuil.

Tiens, mignonne, assieds-toi. — Il n’y a pas d’apparence, bachelier, qu’elle prenne de leçon ce soir ; ce sera pour un autre jour. Adieu.


Rosine, au comte.

Non, attendez ; ma douleur est un peu apaisée. (À Bartholo.) Je sens que j’ai eu tort avec vous, monsieur : je veux vous imiter, en réparant sur-le-champ…


Bartholo.

Oh ! le bon petit naturel de femme ! Mais après une pareille émotion, mon enfant, je ne souffrirai pas que tu fasses le moindre effort. Adieu, adieu, bachelier.


Rosine, au comte.

Un moment, de grâce ! (À Bartholo.) Je croirai, monsieur, que vous n’aimez pas à m’obliger, si vous m’empêchez de vous prouver mes regrets en prenant ma leçon.


Le Comte, à part, à Bartholo.

Ne la contrariez pas, si vous m’en croyez.


Bartholo.

Voilà qui est fini, mon amoureuse. Je suis si loin de chercher à te déplaire, que je veux rester là tout le temps que tu vas étudier.


Rosine.

Non, monsieur ; je sais que la musique n’a nul attrait pour vous.


Bartholo.

Je t’assure que ce soir elle m’enchantera.


Rosine, au comte, à part.

Je suis au supplice.


Le Comte, prenant un papier de musique sur le pupitre.

Est-ce là ce que vous voulez chanter, madame ?


Rosine.

Oui, c’est un morceau très agréable de la Précaution inutile.


Bartholo.

Toujours la Précaution inutile ?


Le Comte.

C’est ce qu’il y a de plus nouveau aujourd’hui. C’est une image du printemps, d’un genre assez vif. Si madame veut l’essayer…


Rosine, regardant le comte.

Avec grand plaisir : un tableau du printemps me ravit ; c’est la jeunesse de la nature. Au sortir de l’hiver, il semble que le cœur acquière un plus haut degré de sensibilité : comme un esclave enfermé depuis longtemps goûte, avec plus de plaisir, le charme de la liberté qui vient de lui être offerte.


Bartholo, bas au comte.

Toujours des idées romanesques en tête.


Le Comte, bas.

En sentez-vous l’application ?


Bartholo.

Parbleu !

(Il va s’asseoir dans le fauteuil qu’a occupé Rosine.)

Rosine, chante[1].

Quand dans la plaine
L’amour ramène
Le printemps,
Si chéri des amants ;
Tout reprend l’être,
Son feu pénètre
Dans les fleurs
Et dans les jeunes cœurs.
On voit les troupeaux
Sortir des hameaux ;

Dans tous les coteaux,
Les cris des agneaux
Retentissent ;
Ils bondissent ;
Tout fermente,
Tout augmente ;
Les brebis paissent
Les fleurs qui naissent ;
Les chiens fidèles
Veillent sur elles ;
Mais Lindor, enflammé,
Ne songe guère
Qu’au bonheur d’être aimé
De sa bergère.

Même air :

Loin de sa mère,
Cette bergère
Va chantant
Où son amant l’attend.
Par cette ruse,
L’amour l’abuse ;
Mais chanter
Sauve-t-il du danger ?
Les doux chalumeaux,
Les chants des oiseaux,
Ses charmes naissants,
Ses quinze ou seize ans,
Tout l’excite,
Tout l’agite ;
La pauvrette
S’inquiète ;
De sa retraite,
Lindor la guette ;
Elle s’avance,
Lindor s’élance,
Il vient de l’embrasser :
Elle, bien aise,
Feint de se courroucer,
Pour qu’on l’apaise.

Petite reprise.

Les soupirs,
Les soins, les promesses,
Les vives tendresses,
Les plaisirs,
Le fin badinage,
Sont mis en usage ;
Et bientôt la bergère
Ne sent plus de colère.
Si quelque jaloux
Trouble un bien si doux,
Nos amants d’accord
Ont un soin extrême…
… De voiler leur transport ;
Mais quand on s’aime,
La gêne ajoute encor
Au plaisir même.

(En l’écoutant, Bartholo s’est assoupi. Le comte, pendant la petite reprise, se hasarde à prendre une main, qu’il couvre de baisers. L’émotion ralentit le chant de Rosine, l’affaiblit, et finit même par lui couper la voix au milieu de la cadence, au mot extrême. L’orchestre suit les mouvements de la chanteuse, affaiblit son jeu, et se tait avec elle. L’absence du bruit, qui avait endormi Bartholo, le réveille. Le comte se relève, Rosine et l’orchestre reprennent subitement la suite de l’air. Si la petite reprise se répète, le même jeu recommence.)


Le Comte.

En vérité, c’est un morceau charmant, et madame l’exécute avec une intelligence…


Rosine.

Vous me flattez, seigneur ; la gloire est tout entière au maître.


Bartholo, bâillant.

Moi, je crois que j’ai un peu dormi pendant le morceau charmant. J’ai mes malades. Je vas, je viens, je toupille ; et sitôt que je m’assieds, mes pauvres jambes !

(Il se lève et pousse le fauteuil.)

Rosine, bas, au comte.

Figaro ne vient pas !


Le Comte.

Filons le temps.


Bartholo.

Mais, bachelier, je l’ai déjà dit à ce vieux Basile : est-ce qu’il n’y aurait pas moyen de lui faire étudier des choses plus gaies que toutes ces grandes aria, qui vont en haut, en bas, en roulant, hi, ho, a, a, a, a, et qui me semblent autant d’enterrements ? Là, de ces petits airs qu’on chantait dans ma jeunesse, et que chacun retenait facilement ? J’en savais autrefois… Par exemple…

(Pendant la ritournelle, il cherche en se grattant la tête, et chante en faisant claquer ses pouces, et dansant des genoux comme les vieillards.)

Veux-tu, ma Rosinette,
Faire emplette
Du roi des maris ?…

(Au comte, en riant.)

Il y a Fanchonnette dans la chanson ; mais j’y ai substitué Rosinette pour la lui rendre plus agréable et la faire cadrer aux circonstances. Ah ! ah ! ah ! ah ! Fort bien ! pas vrai ?


Le Comte, riant.

Ah ! ah ! ah ! Oui, tout au mieux.



Scène V

FIGARO, dans le fond ; ROSINE, BARTHOLO, LE COMTE.


Bartholo, chante.

Veux-tu, ma Rosinette,
Faire emplette
Du roi des maris ?
Je ne suis point Tircis ;
Mais la nuit, dans l’ombre,
Je vaux encor mon prix ;

Et quand il fait sombre,
Les plus beaux chats sont gris.

(Il répète la reprise en dansant. Figaro, derrière lui imite ses mouvements.)

Je ne suis point Tircis.

(Apercevant Figaro.)

Ah ! entrez, monsieur le barbier ; avancez ; vous êtes charmant !


Figaro, salue.

Monsieur, il est vrai que ma mère me l’a dit autrefois ; mais je suis un peu déformé depuis ce temps-là. (À part, au comte.) Bravo ! monseigneur.

(Pendant toute cette scène, le comte fait ce qu’il peut pour parler à Rosine ; mais l’œil inquiet et vigilant du tuteur l’en empêche toujours, ce qui forme un jeu muet de tous les acteurs étrangers au débat du docteur et de Figaro.)


Bartholo.

Venez-vous purger encore, saigner, droguer, mettre sur le grabat toute ma maison ?


Figaro.

Monsieur, il n’est pas tous les jours fête ; mais, sans compter les soins quotidiens, monsieur a pu voir que, lorsqu’ils en ont besoin, mon zèle n’attend pas qu’on lui commande…


Bartholo.

Votre zèle n’attend pas ! Que direz-vous, monsieur le zélé, à ce malheureux qui bâille et dort tout éveillé ? et à l’autre qui, depuis trois heures, éternue à se faire sauter le crâne et jaillir la cervelle ! que leur direz-vous ?


Figaro.

Ce que je leur dirai ?


Bartholo.

Oui !


Figaro.

Je leur dirai… Eh ! parbleu, je dirai à celui qui éternue, Dieu vous bénisse ; et Va te coucher à celui qui bâille. Ce n’est pas cela, monsieur, qui grossira le mémoire.


Bartholo.

Vraiment non ; mais c’est la saignée et les médicaments qui le grossiraient, si je voulais y entendre. Est-ce par zèle aussi que vous avez empaqueté les yeux de ma mule ? et votre cataplasme lui rendra-t-il la vue ?


Figaro.

S’il ne lui rend pas la vue, ce n’est pas cela non plus qui l’empêchera d’y voir.


Bartholo.

Que je le trouve sur le mémoire !… On n’est pas de cette extravagance-là.


Figaro.

Ma foi ! monsieur, les hommes n’ayant guère à choisir qu’entre la sottise et la folie, où je ne vois pas de profit, je veux au moins du plaisir ; et vive la joie ! Qui sait si le monde durera encore trois semaines ?


Bartholo.

Vous feriez bien mieux, monsieur le raisonneur, de me payer mes cent écus et les intérêts sans lanterner : je vous en avertis.


Figaro.

Doutez-vous de ma probité, monsieur ? Vos cent écus ! j’aimerais mieux vous les devoir toute ma vie que de les nier un seul instant.


Bartholo.

Et dites-moi un peu comment la petite Figaro a trouvé les bonbons que vous lui avez portés ?


Figaro.

Quels bonbons ? que voulez-vous dire ?


Bartholo.

Oui, ces bonbons, dans ce cornet fait avec cette feuille de papier à lettre, ce matin.


Figaro.

Diable emporte si…


Rosine, l’interrompant.

Avez-vous eu soin au moins de les lui donner de ma part, monsieur Figaro ? Je vous l’avais recommandé.


Figaro.

Ah, ah ! les bonbons de ce matin ? Que je suis bête, moi ! j’avais perdu tout cela de vue… Oh ! excellents, madame ! admirables !


Bartholo.

Excellents ! admirables ! Oui, sans doute, monsieur le barbier, revenez sur vos pas ! Vous faites là un joli métier, monsieur !


Figaro.

Qu’est-ce qu’il a donc, monsieur ?


Bartholo.

Et qui vous fera une belle réputation, monsieur !


Figaro.

Je la soutiendrai, monsieur.


Bartholo.

Dites que vous la supporterez, monsieur.


Figaro.

Comme il vous plaira, monsieur.


Bartholo.

Vous le prenez bien haut, monsieur ! Sachez que quand je dispute avec un fat, je ne lui cède jamais.


Figaro, lui tourne le dos.

Nous différons en cela, monsieur ; moi, je lui cède toujours.


Bartholo.

Hein ? qu’est-ce qu’il dit donc, bachelier ?


Figaro.

C’est que vous croyez avoir affaire à quelque barbier de village, et qui ne sait manier que le rasoir ? Apprenez, monsieur, que j’ai travaillé de la plume à Madrid, et que, sans les envieux…


Bartholo.

Eh ! que n’y restiez-vous, sans venir ici changer de profession ?


Figaro.

On fait comme on peut : mettez-vous à ma place.


Bartholo.

Me mettre à votre place ! Ah ! parbleu, je dirais de belles sottises !


Figaro.

Monsieur, vous ne commencez pas trop mal ; je m’en rapporte à votre confrère qui est là rêvassant…


Le Comte, revenant à lui.

Je… je ne suis pas le confrère de monsieur.


Figaro.

Non ? Vous voyant ici à consulter, j’ai pensé que vous poursuiviez le même objet.


Bartholo, en colère.

Enfin, quel sujet vous amène ? Y a-t-il quelque lettre à remettre encore ce soir à madame ? Parlez, faut-il que je me retire ?


Figaro.

Comme vous rudoyez le pauvre monde ! Eh ! parbleu, monsieur, je viens vous raser, voilà tout : n’est-ce pas aujourd’hui votre jour ?


Bartholo.

Vous reviendrez tantôt.


Figaro.

Ah ! oui, revenir ! Toute la garnison prend médecine demain matin, j’en ai obtenu l’entreprise par mes protections. Jugez donc comme j’ai du temps à perdre ! Monsieur passe-t-il chez lui ?


Bartholo.

Non, monsieur ne passe point chez lui. Eh ! mais… qui empêche qu’on ne me rase ici ?


Rosine, avec dédain.

Vous êtes honnête ! Et pourquoi pas dans mon appartement ?


Bartholo.

Tu te fâches ? Pardon, mon enfant, tu vas achever de prendre ta leçon ; c’est pour ne pas perdre un instant le plaisir de t’entendre.


Figaro, bas au comte.

On ne le tirera pas d’ici. (Haut.) Allons, l’Éveillé ? la Jeunesse ? le bassin, de l’eau, tout ce qu’il faut à monsieur !


Bartholo.

Sans doute, appelez-les ! Fatigués, harassés, moulus de votre façon, n’a-t-il pas fallu les faire coucher ?


Figaro.

Eh bien ! j’irai tout chercher. N’est-ce pas dans votre chambre ? (Bas au comte.) Je vais l’attirer dehors.


Bartholo détache son trousseau de clefs, et dit par réflexion :

Non, non, j’y vais moi-même. (Bas au comte, en s’en allant.) Ayez les yeux sur eux, je vous prie.



Scène VI

FIGARO, LE COMTE, ROSINE.


Figaro.

Ah ! que nous l’avons manqué belle ! il allait me donner le trousseau. La clef de la jalousie n’y est-elle pas ?


Rosine.

C’est la plus neuve de toutes.



Scène VII

BARTHOLO, FIGARO, LE COMTE, ROSINE.


Bartholo, revenant.

(À part.) Bon ! je ne sais ce que je fais, de laisser ici ce maudit barbier. (À Figaro.) Tenez. (Il lui donne le trousseau.) Dans mon cabinet, sous mon bureau ; mais ne touchez à rien.


Figaro.

La peste ! il y ferait bon, méfiant comme vous êtes ! (À part, en s’en allant.) Voyez comme le Ciel protège l’innocence !



Scène VIII

BARTHOLO, LE COMTE, ROSINE.


Bartholo, bas au comte.

C’est le drôle qui a porté la lettre au comte.


Le Comte, bas.

Il m’a l’air d’un fripon.


Bartholo.

Il ne m’attrapera plus.


Le Comte.

Je crois qu’à cet égard le plus fort est fait.


Bartholo.

Tout considéré, j’ai pensé qu’il était plus prudent de l’envoyer dans ma chambre que de le laisser avec elle.


Le Comte.

ils n’auraient pas dit un mot que je n’eusse été en tiers.


Rosine.

Il est bien poli, messieurs, de parler bas sans cesse. Et ma leçon ?

(Ici, l’on entend un bruit, comme de la vaisselle renversée.)

Bartholo, criant.

Qu’est-ce que j’entends donc ? Le cruel barbier aura tout laissé tomber dans l’escalier, et les plus belles pièces de mon nécessaire !…

(Il court dehors.)



Scène IX

LE COMTE, ROSINE.


Le Comte.

Profitons du moment que l’intelligence de Figaro nous ménage. Accordez-moi, ce soir, je vous en conjure, madame, un moment d’entretien indispensable pour vous soustraire à l’esclavage où vous allez tomber.


Rosine.

Ah ! Lindor !


Le Comte.

Je puis monter à votre jalousie ; et quant à la lettre que j’ai reçue de vous ce matin, je me suis vu forcé…



Scène X

ROSINE, BARTHOLO, FIGARO, LE COMTE.


Bartholo.

Je ne m’étais pas trompé ; tout est brisé, fracassé.


Figaro.

Voyez le grand malheur pour tant de train ! On ne voit goutte sur l’escalier. (Il montre la clef au comte.) Moi, en montant, j’ai accroché une clef…


Bartholo.

On prend garde à ce qu’on fait. Accrocher une clef ! L’habile homme !


Figaro.

Ma foi, monsieur, cherchez-en un plus subtil.



Scène XI

Les acteurs précédents, don BASILE.


Rosine, effrayée, à part.

Don Basile !…


Le Comte, à part.

Juste ciel !


Figaro, à part.

C’est le diable !


Bartholo va au-devant de lui.

Ah ! Basile, mon ami, soyez le bien rétabli. Votre accident n’a donc point eu de suites ? En vérité, le seigneur Alonzo m’avait fort effrayé sur votre état ; demandez-lui, je partais pour vous aller voir, et s’il ne m’avait point retenu…


Basile, étonné.

Le seigneur Alonzo ?


Figaro frappe du pied.

Eh quoi ! toujours des accrocs ? Deux heures pour une méchante barbe… Chienne de pratique !


Basile, regardant tout le monde.

Me ferez-vous bien le plaisir de me dire, messieurs… ?


Figaro.

Vous lui parlerez quand je serai parti.


Basile.

Mais encore faudrait-il…


Le Comte.

Il faudrait vous taire, Basile. Croyez-vous apprendre à monsieur quelque chose qu’il ignore ? Je lui ai raconté que vous m’aviez chargé de venir donner une leçon de musique à votre place.


Basile, plus étonné.

La leçon de musique !… Alonzo !…


Rosine, à part, à Basile.

Eh ! taisez-vous.


Basile.

Elle aussi !


Le Comte, bas à Bartholo.

Dites-lui donc tout bas que nous en sommes convenus.


Bartholo, à Basile, à part.

N’allez pas nous démentir, Basile, en disant qu’il n’est pas votre élève, vous gâteriez tout.


Basile.

Ah ! ah !


Bartholo, haut.

En vérité, Basile, on n’a pas plus de talent que votre élève.


Basile, stupéfait.

Que mon élève !… (Bas.) Je venais pour vous dire que le comte est déménagé.


Bartholo, bas.

Je le sais, taisez-vous.


Basile, bas.

Qui vous l’a dit ?


Bartholo, bas.

Lui, apparemment !


Le Comte, bas.

Moi, sans doute : écoutez seulement.


Rosine, bas à Basile.

Est-il si difficile de vous taire ?


Figaro, bas, à Basile.

Hum ! Grand escogriffe ! Il est sourd !


Basile, à part.

Qui diable est-ce donc qu’on trompe ici ? Tout le monde est dans le secret !


Bartholo, haut.

Eh bien, Basile, votre homme de loi ?…


Figaro.

Vous avez toute la soirée pour parler de l’homme de loi.


Bartholo, à Basile.

Un mot : dites-moi seulement si vous êtes content de l’homme de loi ?


Basile, effaré.

De l’homme de loi ?


Le Comte, souriant.

Vous ne l’avez pas vu, l’homme de loi ?


Basile, impatienté.

Eh ! non, je ne l’ai pas vu, l’homme de loi.


Le Comte, à Bartholo, à part.

Voulez-vous donc qu’il s’explique ici devant elle ? Renvoyez-le.


Bartholo, bas au comte.

Vous avez raison. (À Basile.) Mais quel mal vous a donc pris si subitement ?


Basile, en colère.

Je ne vous entends pas.


Le Comte lui met à part une bourse dans la main.

Oui, monsieur vous demande ce que vous venez faire ici, dans l’état d’indisposition où vous êtes ?


Figaro.

Il est pâle comme un mort !


Basile.

Ah ! je comprends…


Le Comte.

Allez vous coucher, mon cher Basile : vous n’êtes pas bien, et vous nous faites mourir de frayeur. Allez vous coucher.


Figaro.

Il a la physionomie toute renversée. Allez vous coucher.


Bartholo.

D’honneur, il sent la fièvre d’une lieue. Allez vous coucher.


Rosine.

Pourquoi êtes-vous donc sorti ? On dit que cela se gagne. Allez vous coucher.


Basile, au dernier étonnement.

Que j’aille me coucher !


Tous les acteurs ensemble.

Eh ! sans doute.


Basile, les regardant tous.

En effet, messieurs, je crois que je ne ferai pas mal de me retirer ; je sens que je ne suis pas ici dans mon assiette ordinaire.


Bartholo.

À demain, toujours, si vous êtes mieux.


Le Comte.

Basile, je serai chez vous de très bonne heure.


Figaro.

Croyez-moi, tenez-vous bien chaudement dans votre lit.


Rosine.

Bonsoir, monsieur Basile.


Basile, à part.

Diable emporte si j’y comprends rien ! et sans cette bourse…


Tous.

Bonsoir, Basile, bonsoir.


Basile, en s’en allant.

Eh bien ! bonsoir donc, bonsoir.

(Ils l’accompagnent tous en riant.)



Scène XII

Les acteurs précédents, excepté BASILE.


Bartholo, d’un ton important.

Cet homme-là n’est pas bien du tout.


Rosine.

Il a les yeux égarés.


Le Comte.

Le grand air l’aura saisi.


Figaro.

Avez-vous vu comme il parlait tout seul ? Ce que c’est que de nous ! (À Bartholo.) Ah çà, vous décidez-vous, cette fois ?

(Il lui pousse un fauteuil très loin du comte, et lui présente le linge.)

Le Comte.

Avant de finir, madame, je dois vous dire un mot essentiel au progrès de l’art que j’ai l’honneur de vous enseigner.

(Il s’approche, et lui parle bas à l’oreille.)

Bartholo, à Figaro.

Eh mais ! il semble que vous le fassiez exprès de vous approcher, et de vous mettre devant moi pour m’empêcher de voir…


Le Comte, bas à Rosine.

Nous avons la clef de la jalousie, et nous serons ici à minuit.


Figaro passe le linge au cou de Bartholo.

Quoi voir ? Si c’était une leçon de danse, on vous passerait d’y regarder ; mais du chant !… ahi, ahi !


Bartholo.

Qu’est-ce que c’est ?


Figaro.

Je ne sais ce qui m’est entré dans l’œil.

(Il rapproche sa tête.)

Bartholo.

Ne frottez donc pas !


Figaro.

C’est le gauche. Voudriez-vous me faire le plaisir d’y souffler un peu fort ?

(Bartholo prend la tête de Figaro, regarde par-dessus, le pousse violemment, et va derrière les amants écouter leur conversation.)


Le Comte, bas à Rosine.

Et quant à votre lettre, je me suis trouvé tantôt dans un tel embarras pour rester ici…


Figaro, de loin, pour avertir.

Hem ! hem !…


Le Comte.

Désolé de voir encore mon déguisement inutile…


Bartholo, passant entre eux deux.

Votre déguisement inutile !


Rosine, effrayée.

Ah !…


Bartholo.

Fort bien, madame, ne vous gênez pas. Comment ! sous mes yeux mêmes, en ma présence, on m’ose outrager de la sorte !


Le Comte.

Qu’avez-vous donc, seigneur ?


Bartholo.

Perfide Alonzo !


Le Comte.

Seigneur Bartholo, si vous avez souvent des lubies comme celle dont le hasard me rend témoin, je ne suis plus étonné de l’éloignement que mademoiselle a pour devenir votre femme.


Rosine.

Sa femme ! moi ! passer mes jours auprès d’un vieux jaloux qui, pour tout bonheur, offre à ma jeunesse un esclavage abominable !


Bartholo.

Ah ! qu’est-ce que j’entends ?


Rosine.

Oui, je le dis tout haut : je donnerai mon cœur et ma main à celui qui pourra m’arracher de cette horrible prison, où ma personne et mon bien sont retenus contre toute justice.

(Rosine sort.)



Scène XIII

BARTHOLO, FIGARO, LE COMTE.


Bartholo.

La colère me suffoque.


Le Comte.

En effet, seigneur, il est difficile qu’une jeune femme…


Figaro.

Oui, une jeune femme, et un grand âge, voilà ce qui trouble la tête d’un vieillard.


Bartholo.

Comment ! lorsque je les prends sur le fait ! Maudit barbier ! il me prend des envies…


Figaro.

Je me retire, il est fou.


Le Comte.

Et moi aussi ; d’honneur, il est fou.


Figaro.

Il est fou, il est fou…

(Ils sortent.



Scène XIV

BARTHOLO, seul, les poursuit.

Je suis fou ! Infâmes suborneurs ! émissaires du diable, dont vous faites ici l’office, et qui puisse vous emporter tous… Je suis fou !… Je les ai vus comme je vois ce pupitre… et me soutenir effrontément !… Ah ! il n’y a que Basile qui puisse m’expliquer ceci. Oui, envoyons-le chercher. Holà ! quelqu’un… Ah ! j’oublie que je n’ai personne… Un voisin, le premier venu, n’importe. Il y a de quoi perdre l’esprit ! il y a de quoi perdre l’esprit !


(Pendant l’entracte, le théâtre s’obscurcit : on entend un bruit d’orage exécuté par l’orchestre.)



  1. Cette ariette, dans le goût espagnol, fut chantée le premier jour à Paris, malgré les huées, les rumeurs et le train usités au parterre en ces jours de crise et de combat. La timidité de l’actrice l’a depuis empêchée d’oser la redire, et les jeunes rigoristes du théâtre l’ont fort louée de cette réticence. Mais si la dignité de la Comédie-Française y a gagné quelque chose, il faut convenir que le Barbier de Séville y a beaucoup perdu. C’est pourquoi, sur les théâtres où quelque peu de musique ne tirera pas tant à conséquence, nous invitons tous directeurs à la restituer, tous acteurs à la chanter, tous spectateurs à l’écouter, et tous critiques à nous la pardonner, en faveur du genre de la pièce et du plaisir que leur fera le morceau.