Le Batteur d'estrade (Duplessis)/I/XXIV

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A. Cadot (3p. 8-10).

XXIV

LE DÉPART DE SAN-FRANCISCO.


Le surlendemain du jour qui suivit le duel du marquis de Hallay et de Jenkins, M. d’Ambron se disposait, vers les six heures du matin, à monter à cheval pour faire sa promenade quotidienne, lorsque son domestique lui annonça Joaquin Dick.

— Ma visite semble vous étonner, monsieur, dit le Batteur d’Estrade. Vous avez tort. La franchise que vous avez bien voulu me montrer n’a pu ni me froisser ni m’irriter… Elle n’a servi, au contraire, qu’à consolider l’estime que vous m’inspirez…

Joaquin Dick s’assit, et reprenant tout aussitôt la parole :

— Comte, poursuivit-il, master Sharp, que j’ai rencontré hier, m’a appris une grande nouvelle à laquelle vous ne sauriez rester indifférent…

— Quelle nouvelle, señor ?

— Le départ de sa fille, miss Mary !…

M. d’Ambron rougit de dépit ; il crut à une allusion ironique à ce qui s’était passé entre lui et la jeune Américaine.

— Señor Joaquin Dick, s’écria-t-il avec une extrême vivacité, je ne m’explique réellement pas votre opiniâtreté à revenir sans cesse sur un sujet de conversation qui ne saurait vous intéresser, et qui compromet inutilement la réputation d’une jeune personne.

— Si vous aviez daigné m’écouter avec un peu plus de patience, reprit le Batteur d’Estrade, vous vous seriez évité cette question. Veuillez, je vous prie, me laisser poursuivre. Quelques mots me suffiront pour vous faire bien apprécier l’importance du fait que je vous annonce. Miss Mary, vous ne l’ignorez pas, vous aime avec la fougue et l’impétuosité inouïes que déploient les natures froides et concentrées lorsqu’elles s’abandonnent, par hasard, aux ardeurs de la passion. Pour que miss Mary se soit éloignée de vous, il faut qu’un bien impérieux motif ait pesé sur sa volonté. Il faut qu’elle ait jugé son absence favorable à la réussite de ses espérances… c’est-à-dire de son amour. Miss Mary s’est embarquée pour Guaymas. Commencez-vous à comprendre ?

— Non, répondit M. d’Ambron, après une courte hésitation.

— Je vous demande mille pardons, comte, mais il ne m’est pas possible d’accepter votre feinte ignorance. Vous avez peur, sans doute, que je ne prenne votre franchise pour de la fatuité. Cette crainte est injurieuse pour vous et pour moi. Nous ne sommes, ni l’un ni l’autre, des hommes vulgaires. Nous avons le droit de parler franchement, sans affecter une fausse modestie, sans tomber dans une mesquine hypocrisie. Miss Mary, vous le savez fort bien, ne restera pas à Guaymas, elle ne s’arrêtera qu’au rancho de la Ventana.

— Oui, vous avez raison, señor Joaquin ! Eh bien ! une fois sa curiosité satisfaite…


— Miss Mary, en entreprenant ce voyage, a obéi bien plus au sentiment de la jalousie qu’à celui de la curiosité… L’admirable beauté d’Antonia va exalter son chagrin jusqu’à la fureur. Je crois qu’on doit s’attendre à tout de l’explosion de sa colère…

— Oh ! non, Joaquin, vous exagérez ! Que miss Mary ressente pour moi une certaine prédilection, de l’amour même, si vous le voulez, soit ! mais je n’admettrais jamais que cette passion soit assez violente et miss Mary assez dépourvue de toute vertu pour qu’Antonia ait à redouter les effets de sa vengeance !…

— Une femme dédaignée n’est ni vertueuse, ni criminelle, ni bonne, ni mauvaise, elle est folle ! Elle ne sait pas ce qu’elle fait !… Mais laissez-moi achever. Miss Mary n’est pas partie seule !… elle a emmené avec elle le Canadien Grandjean ; or, cet homme, si elle le paye généreusement, et rien n’est magnifique et généreux comme la femme jalouse, ne reculera devant l’exécution d’aucun ordre, devant aucune extrémité… Ce n’est pas que ce Grandjean soit une méchante nature ; non, tout au contraire. Il vaut mieux que la plupart des gens que je connais ; mais il a une manière de voir qui lui est toute particulière et qui le rend bien plus dangereux que ne le serait un bandit !… Je vous le déclare nettement, la position des choses étant telle qu’elle est, je crois qu’Antonia va se trouver exposée à de grands périls… et qu’il y a urgence, si réellement vous vous intéressez à elle, de courir à son secours !…

— Ah ! Joaquin…

— Un dernier mot, continua le Batteur d’Estrade en interrompant le comte. Laissez-moi m’étonner, qu’éprouvant pour Antonia un amour aussi sérieux et sincère que vous le prétendez, vous vous amusiez à gaspiller inutilement votre temps à San-Francisco, au lieu de vous rendre auprès d’elle. Cette commode indifférence ne s’allie que médiocrement avec les beaux et grands sentiments que vous affichez…

— Votre reproche est injuste, señor Joaquin !… Il m’a fallu au contraire déployer toute mon énergie, pour pouvoir rester aussi longtemps loin d’Antonia !… Si le sentiment qui m’entraîne vers elle devait être rangé dans la catégorie de ces affections éphémères que l’on nomme un caprice, depuis longtemps déjà je serais retourné à la ferme de la Ventana. C’est justement parce que je redoute de me laisser aller follement à un désir de mon imagination, plutôt qu’à un besoin de mon cœur, que je retarde le moment d’une épreuve suprême. Je suis trop encore sous l’impression de la beauté d’Antonia, pour avoir la liberté d’esprit que demande une résolution grave. Mais du moment qu’elle peut avoir besoin de mon appui, mes irrésolutions doivent cesser, ma prudence doit se taire. Je partirai aujourd’hui même.

— Vous ne partirez que dans huit jours !

— Pourquoi ce retard ?

— Parce qu’il est inévitable !… Le premier navire en destination pour Guaymas ne doit mettre à la voile que dans une semaine.

Cette annonce causa une véritable douleur au jeune homme.

— Mais, s’écria-t-il après un léger silence, qui m’empêche de fréter un navire ?

— Le navire qui vous conduira à Guaymas est déjà frété par moi. Sans cela, il vous aurait peut-être fallu attendre six semaines. L’expédition du marquis de Hallay absorbe tous les aventuriers, tous les vagabonds et tous les matelots déserteurs qui se trouvent à San-Francisco. Jamais aucune entreprise n’a inspiré une telle confiance, excité un pareil enthousiasme ! C’est à prix d’or que j’ai dû me procurer un équipage ! Ah ! ah ! vraiment, il me tarde de voir le Marquis à l’œuvre !… Il emmènera près de deux cents hommes !… Quel splendide festin pour les oiseaux de proie du désert !… Mais vous ne m’écoutez pas, comte !… Puis-je vous demander, sans indiscrétion, de quelle nature sont vos réflexions ?

— Oui, señor Joaquin, car ces réflexions vous concernent. Je cherche à m’expliquer comment il se fait que, portant vous-même un si vif intérêt à Antonia, ainsi que vous me l’avez déclaré, vous ne joigniez pas vos efforts aux miens, et ne m’accompagniez pas au rancho de la Ventana.

— Ma réponse sera claire et précise ; je vous ai déjà dit et je vous répète que, quoique je ne sois nullement amoureux d’Antonia, je suis jaloux de son affection ; ce me serait une poignante douleur si je la voyais accorder sa tendresse à un autre homme… Je ne me sens donc pas le courage d’assister à votre bonheur… Aimez-vous !… soit !… j’y consens… Je ne m’y oppose pas… cette pensée m’est même agréable ; mais ne m’imposez pas la vue d’une félicité à laquelle je me refuse à croire !… ce serait verser de l’huile bouillante sur ma blessure encore et toujours saignante. Antonia, ne l’oubliez pas, est le portrait frappant de Carmen… ce serait me rendre fou de douleur !… Du reste, bientôt, dans quelques mois, en supposant toutefois que vous donniez suite à votre héroïque et folle détermination d’épouser cette enfant du désert, je me rendrai auprès de vous… Le mariage use et dépoétise assez promptement l’amour pour que je n’aie pas à craindre alors, en revoyant Antonia, qu’elle me rappelle Carmen !… Au contraire, j’espère que la certitude, si douce d’abord, puis ensuite si odieuse, que rien, excepté la mort, ne saurait plus vous séparer, que vous êtes éternellement unis l’un à l’autre sur cette terre, vous aura conduits tous les deux, sinon à l’aigreur ou à la haine, du moins à l’indifférence ! Si mon espoir se réalise, si vous subissez la loi commune, qui veut que la satiété engendre le dégoût, oh ! alors, je ne vous le cache pas, le plus cher de mes souhaits sera accompli !… J’aurai enfin la certitude que nul ne peut être heureux ici-bas !

Huit jours après cette conversation, une petite goëlette montée par cinq hommes sortait du port de San-Francisco et cinglait vers Guaymas. Un canot traîné à la remorque, à l’arrière du navire, attendait avec quatre rameurs que Joaquin Dick voulût retourner à terre.

Le Batteur d’Estrade et M. d’Ambron, retirés dans la dunette, causaient ensemble.

— N’oubliez point mes recommandations, comte, disait Joaquin Dick. N’ayez confiance à personne ! Ne vous laissez jamais prendre aux protestations d’amitié et de dévouement d’un Mexicain ! Quant à Grandjean, la lettre que je vous ai donnée pour lui vous assurera au moins de sa neutralité. S’il vous promet de vous servir, vous pourrez avoir foi dans sa promesse. Il ne vous trompera pas !… N’oubliez point, lorsque la troupe des aventuriers de M. de Hallay passera au rancho de la Ventana, d’en éloigner Antonia !… Si vous avez absolument besoin de moi, vous n’auriez qu’à m’écrire à San-Francisco… Vos lettres me seraient remises le jour même de leur arrivée… Adieu, comte. Il peut se faire que nous ne nous revoyions plus !…

Joaquin Dick remonta sur le pont et descendit dans un canot ; un quart d’heure plus tard, la goélette doublait la pointe du Presidio, puis, après avoir longé le canal, prenait la haute mer…