Le Batteur d'estrade (Duplessis)/I/XXVI

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A. Cadot (3p. 18-21).

XXVI

LE PRESSENTIMENT.


Depuis près d’un mois que miss Mary avait formé le projet de se rendre au rancho de la Ventana, elle avait songé cent fois, mille fois, à la première entrevue qu’elle aurait avec Antonia, et elle s’était tracé son rôle à l’avance ; elle avait pesé et calculé les paroles qu’elle devait dire, étudié sa contenance, réglé jusqu’à ses moindres mouvements ; elle ne voulait rien livrer au hasard.

Antonia, brusquement arrachée à sa solitude et à ses pensées, et nullement prévenue de la visite qu’elle allait recevoir, arrivait, au contraire, complètement désarmée ; tout l’avantage était donc du côté de l’Américaine ; ce fut pourtant l’opposé de ce que l’on eût été en droit d’attendre qui eut lieu. Surprise, éblouie et dominée par le calme et limpide regard, par la radieuse beauté de la fille de la Vierge, miss Mary sentit son courage et sa présence d’esprit l’abandonner, son audace disparaître ; elle rougit et balbutia quelques mots à peu près inintelligibles.

C’est que l’Américaine avait oublié de tenir compte, dans son programme si minutieusement élaboré, de la souveraine et sympathique beauté de sa rivale ; elle s’attendait, certes, à rencontrer en elle une certaine délicatesse de traits et de formes, un certain parfum de jeunesse ; mais jamais l’idée d’une perfection aussi complète ne s’était présentée à sa pensée ; la fille de l’excellent master Sharp était douée d’un esprit trop positif pour qu’il fût créateur ! L’embarras éprouvé par Antonia n’était pas moindre, quoique moins visible et d’une cause toute différente. Pour la première fois de sa vie, la jeune hôtesse de la Ventana sentait ses lèvres se refuser à des paroles de bienvenue et d’hospitalité.

Ce fut Grandjean qui mit un terme à cette pénible scène.

— Señorita, dit-il, je suis à jeun depuis hier au soir, et je me sens un appétit terrible ; j’espère que vous n’avez pas encore soupé, ou, si votre repas est terminé, qu’il reste du moins quelque chose à manger ! À propos, comment vous portez-vous ?…

— J’attends pour me mettre à table qu’Andrès soit de retour des champs, mais si vous souffrez tellement de la faim, Grandjean, je vais faire servir tout de suite.

— Je préfère attendre, señorita ; ce délai permettra à la cuisinière d’ajouter deux ou trois plats au souper !… Votre santé a été toujours bonne depuis la dernière fois que je suis passé au rancho ?

— Oui, merci !… D’où venez-vous, Grandjean ?

— De San-Francisco !…

— De San-Francisco ? répéta vivement la jeune fille ; Alors vous avez des nouvelles de mon ami Joaquin Dick ?

Cette question parut gêner Grandjean.

— Dois-je répondre, miss Mary ? dit-il en s’adressant en anglais à l’Américaine.

— Certes !… Pourquoi non ?

— Dame ! est-ce que je me connais, moi, aux ruses féminines ?… Je craignais, par une parole imprudente, de mettre cette jeune enfant sur la piste de vos amours.

Tandis que le Canadien échangeait ces quelques mots avec l’Américaine, Antonia l’observait avec une attention qu’elle ne lui avait pas encore accordée jusqu’à ce jour ; on eût dit que, le voyant pour la première fois, elle cherchait à se former une opinion sur son compte. Le résultat de cet examen amena une expression de tristesse dans les yeux de la charmante hôtesse de la Ventana.

— Non-seulement, señorita, dit enfin Grandjean, j’ai rencontré le señor Joaquin Dick, mais il m’a même gardé quelque temps à son service. Il ne m’a pas parlé une seule fois de vous…

Le géant regarda alors l’Américaine d’un air qui décelait un parfait contentement de lui-même ; en effet, il était aussi étonné que charmé de la facilité qu’il montrait à soutenir un dialogue avec une femme.

— Devez-vous rester longtemps au rancho ? reprit Antonia après avoir hésité.

— Je l’ignore, señorita, la durée de mon séjour ici dépend de la façon dont tourneront les événements.

— Quels événements, Grandjean ?

Cette interrogation embarrassa visiblement le géant ; mais, reprenant bientôt son indifférence :

— Quels événements, me demandez-vous, señorita ? Ma foi ! je ne le sais pas plus que vous… Je ne comprends rien à tout cela. J’ai une maîtresse qui me paye assez généreusement, et je lui obéis sans m’inquiéter du fond de sa pensée.

— Quelle est votre maîtresse, Grandjean ?

Caramba ! la señorita doña Maria, ici présente !… Vous imaginez-vous que je serais assez niais pour accompagner gratis une femme en voyage ?

Ainsi mise en scène, miss Mary s’empressa de prendre part à la conversation ; elle trouvait que le Canadien n’avait déjà que trop parlé.

— Doña Antonia, car tel est, si je ne me trompe, votre nom, dit-elle, votre réception m’apprend l’ennui que vous cause ma présence au rancho ; soyez assurée que je ferai tout ce qui dépendra de moi pour m’éloigner le plus tôt possible… J’espère toutefois que vous voudrez bien m’accorder, ainsi qu’à mon serviteur, l’abri de votre toit jusqu’à demain matin. Soyez du reste persuadée que si je connaissais un moyen qui me permît, même au prix des plus grandes fatigues, de me passer de votre hospitalité, je n’hésiterais pas un instant à y avoir recours.

Cette phrase, qui, pour être prononcée en espagnol, n’en conservait pas moins une allure essentiellement américaine, ne parut causer ni étonnement ni dépit à Antonia.

— Señora, répondit-elle, je ne mérite pas ces reproches… C’est du plus profond de mon cœur et sans arrière-pensée que je vous supplie de considérer cette maison comme vôtre !… L’hospitalité est à mes yeux un devoir sacré !…

— Un devoir sacré, soit ! mais un devoir dont l’accomplissement vous est en ce moment-ci très-pénible…

— Pourquoi cela, señora ?

— Parce que la sympathie est un sentiment qui ne se commande pas, et que je doute d’avoir conquis la vôtre !

Antonia baissa la tête et ne répondit pas. Un sourire de farouche satisfaction crispa les lèvres de l’Américaine. Le silence expressif de sa rivale la débarrassait du fardeau de l’hypocrisie ; il ne lui restait plus qu’à engager hardiment la lutte ; et cette perspective, quoiqu’elle renversât tous ses plans, s’harmoniait parfaitement avec l’ardeur de sa passion et plaisait singulièrement à sa haine !… Elle n’avait plus besoin, ainsi qu’elle s’y était décidée d’abord, de capter, par la pénible affectation d’une fausse tendresse, l’amitié d’Antonia ; il lui était permis de combattre à visage découvert.

Grandjean, craignant que le dialogue commencé entre les deux jeunes filles ne se renouât et n’amenât un retard dans l’heure du souper, s’empressa de changer de conversation.

— J’ai peur, miss Mary, s’écria-t-il, que votre cheval n’ait été blessé par quelque épine ; on dirait qu’il boite ! voulez-vous que nous allions le voir de plus près ?…

Sur un signe d’acquiescement de l’Américaine, le Canadien s’éloigna ; miss Mary se disposait à le suivre, lorsque Antonia la retint par un geste presque suppliant.

— Señora, lui dit-elle d’une voix dont l’harmonieuse lenteur dénotait une émotion contenue, veuillez m’excuser si, à mon insu, je vous ai chagrinée ou offensée… Telle n’a jamais été mon intention… loin de là !

— Vous excuses, señorita, sont sans objet, répondit froidement l’Américaine ; si l’une de nous deux devait être blâmée dans cette circonstance, ce serait, non pas vous, mais moi.

— Il y a dans votre accent comme un souffle de colère qui détruit la bienveillance de votre réponse, señora, dit Antonia. Ma justification, dans votre bouche, ressemble à une nouvelle accusation… Je le vois, je vous ai cruellement froissée… Écoutez-moi, je vous en conjure, car je ne voudrais, pour rien au monde, ni éveiller un mauvais sentiment dans votre cœur, ni vous laisser la conviction que j’ai souhaité vous être désagréable.

Antonia fit une légère pause. Puis, d’un ton qui, malgré une nuance de gracieuse timidité et de charmant embarras, décelait au fond une franchise réelle et résolue :

— Señora, continua-t-elle, je ne saurais supporter la pensée que mon manque absolu des usages du monde pût vous exposer à des fatigues et à des privations inutiles ; que par ma sotte et coupable gaucherie, je vous aurais éloignée, presque chassée du rancho… Je suis fort ignorante, señora, et je ne sais pas dissimuler mes impressions ; mais jamais, du moins, un mensonge n’a souillé mes lèvres !… Je vous répète donc avec une entière sincérité que vous m’affligeriez si, blessée par la froideur involontaire de mon accueil, vous songiez à quitter la Ventana.

Les explications de la jeune fille, loin d’entamer la morgue de l’Américaine, ne firent que l’accroître ; elle regarda fixement sa rivale, et resta pendant l’espace de quelques secondes sans répondre.

— Vous me détestez bien, n’est-ce pas ? lui dit-elle enfin.

Une métamorphose aussi complète que soudaine s’opéra dans Antonia ; une fière contraction, si l’on peut parler ainsi, arrondit l’arc parfait de ses sourcils ; son œil, suppliant, prit une expression d’audace candide qui en doubla l’éclat, et sur sa bouche, si merveilleusement modelée, glissa un sourire exprimant un instinctif mépris.

— Non, señora, je ne vous déteste pas ! répondit-elle, mais je me sens gênée et oppressée en votre présence, car il me semble que de terribles et mauvaises pensées remplissent et torturent votre âme… et, vous l’avouerai-je ? que vous nourrissez contre mon repos et mon bonheur de méchants desseins !

Il y avait dans l’accent d’Antonia une fermeté pleine de simplicité qui, sans affaiblir la portée de sa réponse, en retirait néanmoins tout côté agressif et brutal ; c’était, non pas une accusation, mais une plainte.

La surprise que ces paroles causèrent à l’Américaine ne saurait se décrire ; incapable de pressentir ou de soupçonner, la délicate et merveilleuse organisation de sa rivale, son esprit s’arrêta tout d’abord à une pensée de trahison ; elle se dit qu’Antonia connaissait le motif qui la conduisait au rancho, et elle chercha à deviner le fatal hasard qui avait pu l’en instruire.

— Moi, votre ennemie ! et pourquoi, je vous prie ? Je vous vois aujourd’hui pour la première fois, et il est probable qu’une séparation éternelle terminera dès demain notre réunion momentanée. En quoi votre vie peut-elle se trouver mêlée à la mienne ? Voyons, expliquez-vous, formulez clairement vos accusations.

— Cela n’est pas possible, señora.

— Ah ! il s’agit d’un secret ! Êtes-vous bien assurée que l’on n’ait pas voulu se jouer de votre naïveté ? Vous êtes, en ce moment-ci, sans doute, dupe d’une ridicule mystification et victime de votre ignorance. Rien ne justifie l’incroyable hardiesse de votre langage !

— Je suis ignorante, il est vrai, mais, señora… je saisis avidement les moindres occasions de m’instruire, et, à défaut de maîtres qui m’enseignent les mystères de la science, j’étudie ceux de la nature. Or, je me suis convaincue par mille exemples frappants, irrécusables et quotidiens, que Dieu, dans sa bonté infinie et sa puissance sans limites, a pourvu chaque être vivant d’un moyen de défense. Il n’y a pas insecte si humble qui ne soit doué d’un instinct qui l’avertit de l’approche du danger.

Ce que le maître de toutes choses a fait pour les moindres atomes animés de la création, il n’aurait su le refuser à la race humaine. Aux esprits simples et croyants, aux cœurs sans défiance et sans ruses, il a donc donné le pressentiment ! Quant à moi, señora, j’ai une foi et une confiance entières dans les bienveillants et mystérieux avertissements que le ciel m’envoie. Jusqu’à ce jour ces avertissements ne m’ont jamais ni trompée, ni fait défaut !

L’ordre d’idées abordé par Antonia était si éloigné du milieu où gravitaient les pensées habituelles de l’Américaine, que l’étonnement de cette dernière grandit jusqu’à la stupéfaction : elle était tentée de se croire le jouet d’un songe.

Un autre motif concourait encore à augmenter son trouble : la différence complète qui existait entre la jeune fille si remarquablement belle qu’elle avait devant les yeux, et la campagnarde banalement gracieuse et foncièrement insignifiante qu’elle s’était figurée devoir rencontrer au rancho. Miss Mary, en se créant à l’avance une rivale trop facile à éclipser et à vaincre, avait, quoique Américaine, fait un mauvais calcul !

Une vieille servante mexicaine, qui vint fort à propos annoncer que le souper était servi, évita à miss Mary l’embarras d’une réponse, qu’elle cherchait en vain depuis que sa rivale avait cessé de parler.

Lorsque les deux jeunes filles pénétrèrent dans la salle à manger, elles trouvèrent Grandjean déjà attablé, et occupé à dévorer une énorme tranche de chevreuil ; le Canadien connaissait le prix du temps !

Quelques minutes plus tard, l’illustre Panocha se présenta à son tour ; et son apparition, nous devons l’avouer, produisit une véritable sensation sur les convives.

Miss Mary, malgré ses cruelles préoccupations, Grandjean, son vorace appétit, et Antonia, l’habitude qu’elle avait des galantes et luxueuses habitudes du Mexicain, ne purent se défendre d’un mouvement d’admiration… peut-être même de gaieté.

Il faut aussi reconnaître que le costume de l’hidalgo don Andrès Morisco y Malinche, etc., etc., méritait bien d’attirer l’attention générale ; c’était le bon goût atteignant jusqu’à l’art. Don Andrès portait une courte et étroite veste de soie couleur cerise, toute surchargée de broderies d’argent ; la coupe exceptionnelle et l’étoffe fripée de cette veste décelaient une origine théâtrale, et de longs services passés ; il était incontestable que ce splendide costume avait dû briller maintes fois, à la clarté du lustre, sur les épaules d’un Figaro nomade. Par suite de quels singuliers hasards cette dépouille artistique était-elle venue s’échouer sur les plages lointaines de l’océan Pacifique ? c’est ce que Panocha lui-même n’aurait su dire. Il l’avait trouvée à Guaymas, dans une petite boutique de comestibles, et il s’était empressé de saisir l’occasion d’un si beau marché. Contrairement à l’usage des habitants de la côte mexicaine du Sud, don Andrès portait ce soir-là un gilet ; un gilet de marquis de l’ancien régime, aux dessins pailletés d’argent et orné de larges boutons en acier guilloché !… Ce gilet, que Panocha avait fait ajuster à sa taille, était d’un magnifique effet ; il avait dû également, comme la veste de Figaro, provoquer jadis l’admiration de plus d’un parterre de province. Le revendeur qui lui avait cédé ces riches vêtements avait juré au Mexicain qu’ils provenaient de la garde-robe d’un prince du sang d’une des plus puissantes monarchies d’Europe ; il tenait ce fait du contre-maître d’un baleinier. Une calzonera en velours mi-soie et coton, d’un rose tendre, complétait le glorieux accoutrement de l’hidalgo.

Une rangée de boutons en cuivre creux, attachés à de longues tiges de même métal, se balançait de chaque côté de la calzonera, à partir de la hanche jusqu’aux pieds : le bruit produit par ces espèces de grelots accompagnait harmonieusement la marche à la fois pleine de dignité et d’abandon du majordome de la Ventana. On eût dit une troupe de serpents à sonnettes glissant à travers les hautes herbes desséchées d’une savane.

Antonia connaissait trop bien la susceptibilité de son serviteur pour songer à l’interroger sur l’exhibition inattendue de cette éclatante toilette ; elle savait que c’était une grande joie pour Panocha de laisser croire au monde qu’il possédait une riche garde-robe. Elle affecta donc de ne pas remarquer son nouveau costume.

Le Mexicain, à peine entré dans la salle à manger, jeta un coup d’œil sur les plats qui encombraient la table, et, prenant une chaise, s’assit familièrement aux côtés de miss Mary.

Le laisser-aller plein de grâce du séduisant Andrès ne fut pas apprécié par l’Américaine comme il méritait de l’être : tout au contraire, elle regarda le Mexicain avec une froideur hostile, et s’adressant à Antonia :

— L’hospitalité que vous m’accordez, señorita, lui dit-elle, ne vous donne pas le droit de compromettre ma dignité. Je suis toute disposée à reconnaître, par une rémunération raisonnable, le dérangement et la dépense que vous occasionnera ma présence au rancho, mais j’entends conserver toute ma liberté !… Ordonnez, je vous prie, que l’on porte mon souper dans la chambre où je vais passer la nuit ; je ne saurais rester plus longtemps à cette table.

L’indignation et la véhémence du langage de l’Américaine surprirent vivement Antonia.

— Le mot de rémunération s’allie bien mal avec celui d’hospitalité, señora ! répondit-elle. Je vous répète pour la troisième fois que vous êtes ici chez vous, et que les serviteurs du rancho sont à vos ordres !… Vous désirez vous retirer dans votre chambre… soit !… vous allez être obéie !… Permettez-moi seulement d’ajouter que je ne puis deviner ni en quoi ni comment j’ai attenté à votre dignité !…

L’Américaine désigna d’un geste hautain l’hidalgo don Andrès Morisco ; puis, d’une voix qui marquait un souverain mépris :


Cet homme n’est-il pas un danseur de corde ?

— Cet homme, qui vient de prendre place si cavalièrement près de moi, n’est-il donc pas un danseur de corde ?

— Non, señora, cet homme est le gérant du rancho de la Ventana, un ami dévoué et fidèle !

— En vérité ! C’est son costume grotesque qui m’a trompée…

Il serait impossible de rendre, avec le seul secours d’une plume, la soudaine et foudroyante impression que la méprise de l’Américaine produisit sur Panocha ; il bondit sur sa chaise comme s’il avait reçu une puissante décharge électrique en pleine poitrine, et une indicible expression de férocité contracta hideusement son jaune et plat visage ; on eût dit la tête de la vipère que froisse le pied imprudent d’un voyageur !… Il voulut, répondre ; mais sa voix, étranglée par la fureur, n’aboutit qu’à une espèce de sifflement saccadé qui compléta sa ressemblance avec un reptile.

Si Miss Mary avait remarqué en ce moment le regard de haine implacable que lui lança Panocha, à coup sûr elle en aurait été sérieusement effrayée ; il renfermait un serment de vengeance et une promesse de mort !…

Cet incident n’amena aucune suite, et le repas s’acheva dans un silence général ; les deux jeunes filles se levèrent de table sans avoir pour ainsi dire touché au souper ; en revanche, Grandjean avait absorbé à lui seul une quantité de nourriture qui eût amplement satisfait l’appétit de quatre mangeurs. Le Canadien, quand l’occasion s’en présentait, prenait d’éclatantes revanches des abstinences qu’il avait à subir dans le désert.

La vue de sa maîtresse qui s’éloignait ne lui fit pas abandonner sa place ; il avait encore une bouteille de muscat à vider.

— Señora, dit Antonia en saluant l’Américaine, comme il est possible que je ne vous voie pas demain avant votre départ, veuillez, je vous prie, recevoir tous mes souhaits pour l’heureuse continuation de votre voyage !

— Je vous remercie, señorita Antonia ; mais vos soins sont inutiles : je ne pars pas demain.

— Ah !

— Et savez-vous pourquoi je reste ?

— Non, señora.

— C’est que je suis arrivée au terme de mon voyage.

— Le rancho de la Vantana est donc le terme de votre voyage ?

— Oui, señorita ; c’est uniquement dans l’intention de vous voir que j’ai quitté mon père et traversé la mer ! Mon tardif aveu vous étonne ? Vous vous demandez sans doute…

Antonia ne laissa pas l’Américaine achever sa phrase.

— Vous vous trompez, señora, dit-elle ; votre aveu ne me cause aucune surprise. Ne vous ai-je point avoué ma confiance illimitée dans les pressentiments ? Lorsque vous êtes venue frapper à la porte du rancho, votre arrivée prochaine m’était déjà annoncée, et je vous attendais.

Miss Mary allait répondre, mais la réflexion retint la parole sur ses lèvres.

— À demain donc, señorita, se contenta-t-elle de dire en s’éloignant.

— À demain, señora ! répéta tristement Antonia.