Le Bec en l’air/Un grand billard

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UN GRAND BILLARD


Comme la pluie n’avait pas l’air décidé à ne plus choir, je fis au Captain Cap la proposition de jouer au billard, histoire, ajoutai-je, de tuer le temps.

— Hélas ! répliqua Cap, ce n’est pas nous qui tuons le temps, mais bien le temps qui nous tue !

— Alors, seulement, pour le faire passer.

— Hélas ! insista Cap, ce n’est pas nous qui faisons passer le temps, mais bien le temps qui nous fait passer !

— On aurait pu aller loin avec ce système-là ; aussi, crus-je devoir n’insister point.

Et pourtant, j’insistai tout de même.

— Volontiers, obtempéra le hardi navigateur, mais où ?

— Ici même, Cap, au premier.

(Car je dois prévenir le lecteur, s’il en est temps encore, que cette scène se passait dans le petit café blanc de la rue Bleue, bien préférable, selon moi, au petit café bleu de la rue Blanche.)

Cap haussa les épaules :

— Un billard au premier ! Vous badinez, mon cher !

— Je…

— Un billard qui peut se loger dans un immeuble, si vaste soit cet immeuble, n’est qu’un joujou dérisoire, bon seulement pour garçonnets et fillettes.

— Ah !

— La dernière fois que j’ai joué au billard, tel que vous me voyez, mon cher Alphonse, c’était dans les Nouvelles-Galles du Sud.

— Ah !

— Et sur un tapis dont le petit côté ne mesurait pas moins d’un mille marin et demi (2 kil. 778 m.).

— Peste ! mon cher !

Et ma stupeur, l’avouerai-je, se coupa d’un doigt d’incrédulité.

— Parfaitement ! fit Cap de sa voix la plus tranquille.

Et quand ce diable d’homme m’eut conté son affaire, je reconnus — nom d’un chien ! — que la monstruosité de son dire n’était qu’apparente.

… En 1888, Cap, chargé par l’Institut libre de Bougival d’une exploration géologique dans les Nouvelles-Galles du Sud, s’aventura au creux d’une large vallée en laquelle la main de l’homme n’avait encore jamais fichu les pieds.

Aucune végétation ne s’épanouissait en ces lieux, pour cette excellente raison que la terre végétale y était remplacée par un formidable gisement de malachite.

Contrairement au vieux dicton, qui prétend que la malachite ne profite jamais, Cap tira un parti étonnant de cette richesse minéralogique.

En un rien de temps, il avait fait niveler horizontalement le bloc de malachite, et fondé à Pifpaftown (la plus proche cité du gisement) le Grandiose Billard Club.

Rien que pour le capitonnage des bandes de cet important billard, on eut recours à un peu plus de six mille quintaux de caoutchouc. Les billes — ingénieuse innovation — c’étaient d’énormes fromages sphériques dits de Hollande, et composés d’une pâte qu’un traitement assez simple (pyrolignite d’alumine) transforme en ivoire de tout premier cartel. Il ne fallait pas songer, bien entendu, avec une installation aussi démesurée, à se servir de queues, comme vous et moi.

Des canons montés sur des affûts roulant, eux-mêmes, sur de rapides cable-cars, du dernier modèle, circulaient autour de l’exorbitant billard, et projetaient les énormes boules sur la surface de la malachite.

L’habileté du joueur consistait alors autant à bien viser qu’à doser convenablement la charge de la gargousse.

Cap m’affirma qu’en peu de temps ce sport devenait passionnant.

Et je n’eus plus de peine à comprendre le mépris qu’il éprouvait pour nos pauvres petits ridicules billards européens.