Le Berger extravagant/Livre 1

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Paissez, paissez librement, chères brebis, mes fidelles compagnes : la déité que j’adore a entrepris de ramener dedans ces lieux la félicité des premiers siècles, et l’amour mesme qui la respecte se met l’arc en main à l’entrée des bois et des cavernes, pour tuer les loups qui voudroient vous assaillir. Tout ce qui est en la nature adore charité. Le soleil treuvant qu’elle nous donne plus de clarté que luy, n’a plus que faire sur nostre horison, et ce n’est plus que pour la voir qu’il y revient. Mais retourne-t’en, bel astre, si tu ne veux qu’elle te fasse éclypser pour aprester à rire aux hommes. Ne recherche point ta honte et ton infortune, et te plongeant dedans le lict que te prépare Amphitrite, va dormir au bruit de ses ondes. Ce sont les paroles qui furent ouyes un matin de ceux qui les purent entendre, sur la rive de Seine en une prairie proche de Sainct Clou. Celuy qui les proféroit chassoit devant soy une demie douzaine de brebis galeuses, qui n’estoient que le rebut des bouchers de Poissy. Mais si son troupeau estoit mal en point, son habit estoit si leste en récompense, que l’on voyoit bien que c’estoit là un berger de réputation. Il avoit un chapeau de paille retroussé par le bord, une roupille et un haut de chausse de tabis blanc, un bas de soye gris de perle, et des souliers blancs avec des nœuds de taffetas vert. Il portoit en escharpe une pannetière de peau de fouyne, et tenoit une houlette aussi bien peinte que le baston d’un maistre de cérémonies, de sorte qu’avec tout cet équipage il estoit fait à peu près comme Belleroze, lors qu’il va représenter Myrtil à la pastoralle du berger fidelle. Ses cheveux estoient un peu plus blonds que roux, mais frisez naturellement en tant d’anneaux qu’ils monstroient la seicheresse de sa teste, et son visage avoit quelques traits qui l’eussent fait paroistre assez agréable, si son nez pointu et ses yeux gris à demy retournez et tout enfoncez ne l’eussent rendu affreux, monstrant à ceux qui s’entendoient à la physionomie, que sa cervelle n’estoit pas des mieux faites. Un jeune homme de Paris appellé Anselme, l’ayant aperceu de tout loin, s’estonna de sa façon si extraordinaire, et quittant sa pourmenade se vint cacher assez près de luy à costé d’un tas de foin, où il avoit si peur de faire du bruit qu’à peine osoit-il respirer. Il le vit marcher avec des pas aussi graves et aussi mesurez que ceux d’un capitaine suisse, et luy entendit dire des paroles autant animées que s’il eust esté sur un

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théâtre ; a ussi ne crut-il point autre chose, sinon qu’il répétoit le personnage de quelque comédie dont il devoit estre, comme l’on en avoit depuis peu joüé une à Sainct Cloud. Tandis qu’il songeoit s’il se descouvriroit ou s’il attendroit que sa curiosité fust contentée par d’autres événemens, le berger se mit en plus de postures différentes qu’un peintre n’en fait prendre à ses valets quand il veut représenter en un tableau quelque grande histoire. Tantost il panchoit sa houlette soustenant sa jambe droite dessus, et tantost il croizoit les bras eslevant sa teste vers le ciel, comme s’il luy eust demandé quelque chose des yeux. Enfin il se regarda par tout avec des gestes d’admiration, et s’escria, ha dieu ! Que je m’asseure que je plairay à cette belle en ce nouveau vestement ! Tel estoit le pasteur phrygien, lors qu’il prononça son arrest sur le différent des trois déesses. Après il s’assit à terre, et tirant un petit pain de sa pannetière, en fit sortir aussi diverses choses qu’il arrangea dessus soy pour les mieux considérer. Il y avoit un peu d’herbe seiche, un oeillet tout fané, du papier fort salle, et un petit morceau de cuir tout usé. Ha précieuses reliques, dit-il en contemplant cecy, il faut que je vous fasse faire une boëte de cristal, à fin que je vous puisse voir à toute heure sans vous toucher. Et puis il se mit à manger d’un si grand appétit qu’il sembloit qu’il sortist d’une ville qui eust esté longtemps assiégée sans avoir de la munition. Anselme crut qu’il n’auroit pas le loisir de reprendre si tost ses beaux discours, tellement que vaincu d’impatience il sortit de sa place pour l’aller aborder. Dés que l’autre l’eut apperceu, il luy dit, Pan te garde, gracieux berger, veux-tu estre de mon banquet pastoral : j’ay des abricots dans ma poche dont la peau semble estre faite d’or entremeslé de roses ; nous partagerons avec une concorde fraternelle ce que les dieux nous ont donné. Je vous rends grâces, respondit Anselme, mon appétit n’est pas ouvert si matin : mais puis que vostre courtoisie est si grande, je prens la hardiesse de vous demander quelles belles choses vous avez là estallées, et pourquoy vous les estimez autant que si c’estoient des pieces de quelque cabinet d’antiques. J’ayme mieux pour cette heure que vous me faciez part de vos secrets que de vostre desjeuné. J’adore ton humeur, repartit le berger, puis que tu as de la curiosité, tu as de l’esprit ; assis-toy près de moy ? Et je te conteray l’histoire. Il fait bon deviser icy de nos amours pendant qu’un doux zephir haleine encore les terres ; quand le chaud sera levé nous chasserons nos bestes à l’ombrage. Anselme oyant toutes ces choses si peu communes, eut un estonnement nonpareil, et connut qu’il avoit trouvé un homme malade de la plus estrange folie du monde, si bien que sçachant qu’il ny a que des coups à

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gaigner avec ces gens là, lors que l’on leur contrarie, et rien que du plaisir à recevoir, quand l’on leur accorde tout, il se mit aussi tost auprès de luy. Il résolut de se mordre les lèvres toutes les fois qu’il diroit quelque chose de plaisant de peur d’en rire, et prit une contenance si modeste, que le berger croyant qu’il luy préparoit une audience favorable, commença ainsi de parler. Je resserre mon pain pour tantost, afin de te conter mes peines : les devis sont plus agréables que les festins. Sçaches donc que ce tyran commun de nos âmes, ce dieu qui est si petit de corps, et si grand en puissance, sans lequel les bergers auroient dequoy disputer de la felicité avecque les dieux, ne me vid pas si tos t au monde, qu’il me destina pour estre l’un des captifs qu’il veut traisner après son char de triomphe. Il n’eust pas pu luy tout seul venir à bout de ma liberté, s’il n’eust eu pour second un bel oeil qui s’est accordé avecque luy pour le rendre maistre de l’univers. L’incomparable charité est à sa solde, ou plustost il est à la sienne, pour subjuguer tous les cœurs. Ce fut dans Paris, cét abrégé du monde, que je vy cette unique merveille, comme j’estois sous un habit plus riche, mais non pas si noble que cettuy-cy. Elle demeuroit vers le quartier Saint Honoré, et non pas sans raison, puis qu’elle est honorée de tout le monde. La fortune aux yeux aveuglez m’osta souvent les moyens de la voir, et ce n’estoit qu’à quelques heures incertaines que je joüissois de cet object en passant devant la maison, mais plustost devant le temple de cette déesse, sans avoir le moyen de luy faire mes oraisons et mes sacrifices. J’y passois plus de dix fois en une après-disnée, et la honte que j’avois que les voisins m’y vissent si souvent, faisoit qu’à la première fois j’y allois avec un manteau noir, et à la seconde avec un gris, et que je marchois tantost gravement, et tantost avec un baston, comme si j’eusse esté boiteux, de peur d’estre remarqué. Quand je ne voulois pas passer par cette ruë, je me contentois d’aller par le coin, et de voir de loin ma maistresse, encore que je n’aperceusse le plus souvent que le bord de son cottillon ; je faisois bien autre chose ; si je revenois les nuicts de soupper quelque part, je me destournois de trois ruës pour aller par la sienne, et ce m’estoit assez de considerer les murailles qui l’enfermoient, et de voir de la chandelle à sa chambre. Que si les chassis paroissoient plus obscurs en un endroit qu’en un autre, je m’imaginois que c’estoit-elle qui estoit pres de la fenestre, et me tenois là pour contempler ce bel ombre aussi long-temps comme il duroit. Ainsi je ne pouvois gouster que de faux plaisirs, et il a falu que j’aye esté un an entier en cette peine, peine plus cruelle que celle de Tantale : mais depuis huict jours seulement j’ay commencé de treuver que le ciel me faisoit bon visage. Charité

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est venuë habiter icy, où j’ay espéré d’avoir plus de moyen de luy parler de mes flames. Les bergères s’escartent souvent dans les bocages, où les bergers les peuvent entretenir sans qu’un oeil envieux les regarde, comme dans les villes où l’on est espié et soupçonné de tout chacun. Pour faire l’amour avec plus de liberté, j’ay pris cét habit qu’il y avoit long temps que je souhaittois, et me suis délibéré de passer mon âge sur ces belles rives avec ce petit troupeau. Or afin de ne te rien celer, et d’estre connu de toy comme de mon frere, je t’aprens ce que je ne voudrois pas dire à un autre, c’est que mon nom propre estoit Louys, mais que je l’ay quitté pour m’en donner un de berger . Je voulois en avoir un qui aprochast un peu de ce premier, afin d’estre tousjours reconnu, et tantost j’ay voulu me nommer Ludovic, tantost Lysidor, mais enfin j’ay trouvé plus à propos de me faire appeller Lysis, nom qui sonne je ne sçay quoy d’amoureux et de doux. Pour Charité à n’en point mentir, son vray nom est Catherine : je l’ouy encore hier ainsi appeller par une nymphe ; mais tu sçais l’artifice des amans. Nous disons Francine au lieu de Francoise, Diane au lieu d’Anne, Hyante au lieu de Jeanne, Heleine au lieu de Magdelaine, Armide au lieu de Marie, Elise au lieu d’Elisabeth. Ces noms anciens sonnent bien mieux que les nouveaux dedans la bouche des poëtes. Ainsi après avoir retourné ce nom de Catherine pour en composer un autre, j’ay treuvé en son anagramme celuy de Charitée, et n’y a qu’une n à dire que toutes les lettres n’y soient. Combien de lauriers ay-je merité pour cette belle invention, puis que ce nom là est tout à fait un nom de bergère, et que l’on a faict mesme depuis peu un livre de bergeries qui s’appelle ainsi ? Neantmoins j’ay voulu retrancher encore une lettre, et l’appeller Charité, pour ce que ce nom me semble plus gentil et plus aisé à mettre dans les vers. Il n’y aura donc désormais arbre ny rocher en cette contree, où les noms de Lysis et de Charité ne soient gravez, et je voudrois mesme les pouvoir graver dans le ciel, ou faire prendre aux nuës la forme de nos chiffres. Mais pour te contenter particulièrement sur les joyaux que tu me vois tenir, gentil berger, sçache que ce sont des choses qui me tiennent lieu de faveurs très-exquises. Pour le peu que j’ay veu encore Charité, je ne pense pas qu’elle me connoisse ; elle ne m’a point donné de bracelets de cheveux ; elle ne m’a point envoyé de lettres, n’y jetté d’oeillades favorables. à faute de cecy je ne veux pas laisser de garder quelque chose qui vienne d’elle. Hier comme j’arrivay dans S Cloud, je la vy pourmener avec une de ses compagnes. En folastrant elle prit un oeillet qui estoit sur son sein, et le jetta à la teste d’une autre qu’elle rencontra : je fus soigneux de le ramasser pour avoir

le plaisir le reste de mes jours de baiser cette belle fleur qui avoit touché à ces belles pommes plus prétieuses que celles des hespérides. Après elle tira de sa poche un petit papier qu’elle déchira, et jetta à terre, comme une chose inutile, mais non pas inutile pour moy, qui le pris comme voulant garder tout ce qui vient d’elle. Aussitost elle se baissa ayant quelque chose au pied qui l’empeschoit de marcher, et deschira un petit bout de la semelle de son soulier qui traisnoit : que j’eusse eu de dueil si je n’eusse pû avoir ce beau cuir qui avoit servy à porter un si digne corps ! Le destin me fut favorable ; Charite et ses compagnes se retirèrent dans une maison, si bien que je demeuray seul dans la ruë, où j’eus la hardiesse de prendre ce riche trésor, et qui plus est, à fin qu’il ne manquast rien à ma félicité, je cueillis de l’herbe où la belle avoit imprimé ses pas divins. Voylà toutes ces choses entre mes mains, gentil berger, saoules-en tes yeux, et regarde vistement si elles n’ont pas un éclat extraordinaire ; car je m’en vay les reserrer : ce seroit les prophaner que de les tenir si long-temps à l’air. Alors Anselme admirant les extravagances dont Lysis l’entretenoit, ne se put empescher de lui dire ; mais quoy, parfait amant, si Charité avoit craché quelque part, ou fait quelque chose de plus salle, seriez vous si curieux que de garder tout ce qui seroit sorty d’elle ? Qui en doute ? Répliqua-t’il, faut-il rien laisser perdre de si précieux, quand l’on le peut recouvrer. Je fay vœu des maintenant d’eslire une caverne en quelque lieu d’icy proche, où je conserveray tout ce qui viendra d’elle, ou qui luy aura servy à quelque chose, et j’iray tous les jours y passer des heures entières à le contempler. Vous n’auriez jamais fait, dit Anselme, si vous vouliez garder tant de choses : quel moyen de prendre toutes les herbes qu’elle aura foulées ? Toutesfois je vous diray, vous vous contenterez d’une partie : mais que vostre satisfaction seroit bien plus grande, si vous pouviez avoir son portraict, et qu’il vous feroit bien mieux souvenir d’elle ! Ha que tout cecy est bien imaginé ! Repartit Lysis, il est vray, j’ay veu dans tous les livres que les amans taschent d’avoir le portrait de leur maistresse, mais comment auray-je celuy de la mienne ? Où est le peintre si expert qui me la puisse tirer ? Un mortel ne la peut regarder fixement. Il n’y a que l’amour qui soit capable d’accomplir cet ouvrage ; aussi me l’a-t’il bien peinte dedans le cœur. Je serois fort aise pourtant de l’avoir s’il estoit possible en un autre tableau, pour le mettre sur un autel, et en faire mon idole. Anselme luy dict là dessus qu’il devoit croire asseurément que pourveu qu’il connust Charité il feroit son portraict si bien qu’il s’en contenteroit. Et en effect il disoit la vérité ; car il s’estoit plu à la peinture dès son enfance, comme à une gentillesse qui ne

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nuit point, encore que l’on n’en fasse pas profession. Lysis voyant qu’il luy offroit un plaisir si grand, ne se put imaginer qu’un mortel eust tant de pouvoir et de volonté de le secourir, et luy embrassant aussi tost les genoux, luy tint ces paroles, pardon, grande divinité de nos boccages, si je ne vous ay point connu dés tantost : je voy bien à cette heure que vous estes le dieu Pan, qui s’est desguisé pour me venir assister en mes amours ; et je remarque facilement que vous estes quelque chose de plus qu’un berger, veu que vos habits ne sont pas du tout semblables aux miens. Désormais il n’y aura jour que je n’aille espancher du vin et du laict devant vos autels, et je vous feray tous les mois sacrific e du plus gras de mes aigneaux. Regardez bien à ce que vous dites, reprit Anselme, je ne suis pas celuy que vous pensez ; je n’ay pas les pieds fourchus ny de queuë au derrière ny de cornes à la teste : et le repoussant là dessus, il fut tout estonné qu’il vid un homme qui accouroit à eux, criant tout haut : je te tien Louis, je te tien, doresnavant je te feray si bien enfermer, que tu n’iras plus entretenir le monde de tes folies. Leur discours fut interrompu par son arrivée, et estant proche du berger, je le pris par un bras, et dis à Anselme, monsieur, je vous supplie de m’ayder à ramener ce jeune homme par charité jusques à Sainct Cloud. Vous avez pû connoistre qu’il a l’esprit fort malade. Moy qui suis son curateur, il y auroit conscience si je le laissois ainsi aller d’un costé et d’autre. J’en serois repris de justice. Il faut que je le remeine à Paris. Silence, dit alors Lysis, arrestons nous un peu icy, mon cousin Adrian, donnez moy une heure ou deux pour desduire mes raisons. Ce gentil berger sera nostre juge : il est si parfait que je vien de le prendre pour le dieu Pan, et encore ne me puis-je oster de la teste qu’il ne le soit, ou Cupidon, ou Mercure, ou quelque autre dieu habille en homme. à ces mots ce curateur s’arresta, estant d’avis d’ouyr un peu ce qu’il vouloit dire, et le berger reprenant la parole avec un accent relevé, luy fit ce discours, n’est-ce pas un aveuglement estrange de blasmer l’heureuse condition que je veux suivre ? Le nom de berger est aussi ancien que le monde, et Pan est le premier dieu à qui l’on a sacrifié. Autresfois les enfans des roys gardoient les moutons comme moy, et pour aprendre à tenir un sceptre, il falloit tenir une houlette. La laine que nous recueillons quand nous tondons de temps en temps nostre troupeau, est semblable au revenu qu’un prince tire de ses sujects. Les dieux mesme ont bien voulu quelquefois descendre en terre pour estre bergers, et sans cela ils ne laissent pas de l’estre tousjours au ciel : car qu’est ce que les estoilles sinon des animaux qu’ils meinent paistre çà et là par ces vastes campagnes. Mais pour

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nous autres pasteurs terriens ; quelle chose se peut comparer à nostre gloire ? Se pourroit-on aysement passer de nous ? La laine de nos troupeaux ne sert-elle pas pour vestir tout le monde ? Les tapisseries des temples et des palais des roys, n’en sont elles pas faites ? On me dira qu’au lieu l’on se peut servir de soye : est-ce une chose noble au prix ? Ce n’est que l’excrément d’un vil animal. Que si j’en ay fait faire un habit ; ce n’est que pour à tous les jours : j’en veux avoir un de drap pour les bonnes festes. La chair de nos moutons ne sert-elle pas de nourriture principale aux hommes ? Si nous n’en avions, comment ferions nous des sacrifices aux dieux ? Ces bestes ne leur sont-elles pas si agréables que Jupiter a voulu estre adoré en l’un de ses temples sous la forme d’un mouton, et ne fusse pas pour une toison que Jason et les autres argonautes allèrent à Colchos ? C’est pour vous dire, mon cousin Adrian, que comme nos troupeaux sont fort utiles, il y a beaucoup d’honneur à les garder, et tous les hommes ne se devroient employer à autre chose. à quoy servent toutes ces vacations qui sont dans la ville ? Lisez les bergeries de Juliette, et vous verrez qu’il n’y avoit en Arcadie ny conseillers, ny advocats, ny procureurs, ny marchands : l’on n’y voyoit rien que des pasteurs. C’est comme cela qu’il faut estre dans la France pour nous rendre heureux. Achetez un troupeau, prenez un habit de berger, changez vostre aulne en une houlette, et vous en venez icy faire l’amour, sans me conseiller de retourner à Paris, pour y exercer quelque office ; vous amenerez aussi madame ma cousine, et tous les valets de vostre boutique, qui seront bien aise d’estre bergers. Il y aura bien plus de plaisir icy à rire et à danser au son des musettes, qu’à vous donner de la peine comme vous faites à Paris en desployant des estoffes. Ha ciel ! S’escria alors Adrian, qu’à commis nostre lignée pour la punir ainsi ? Je voy bien que ce pauvre garson a perdu le sens tout à fait. Monsieur, dit-il à Anselme, je vous supplie, puis qu’il a tant de fiance en vous, employez vos persuasions pour le remettre un peu. Là dessus Anselme le tirant à part, luy dit, qu’il connoissoit quasi toute sa maladie, qu’il luy falloit un peu adhérer, le laissant là encore quelque temps entretenir ses pensées ; et que cependant il le prioit de luy aprendre qui il estoit, s’il en avoit loisir. Adrian luy respondit qu’il vouloit bien le faire, croyant que quand il sçauroit toute la vie de son pupille, il pourroit mieux luy aider à luy oster les fantaisies qu’il avoit dans l’esprit. Ayans dit cecy ils se retirèrent fort loin de Lysis, qui estant seul se mit à resver sur ses amours, sans songer à leurs propos : et Adrian qui estoit un honneste homme, mais qui estoit fort simple, comme sont la plus part des bourgeois, et ne sçavoit autre chose que son traffic, continua

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ainsi de parler avec beaucoup de naiveté. Ce jeune homme que vous venez de voir est fils d’un marchand de soye, qui demeuroit en la ruë Sainct Denis. Il n’a eu que luy d’enfant, et la laissé si riche, que nous esperions qu’il relèveroit nostre noblesse, et que nous verrions en nostre lignée un officier royal, qui nous serviroit d’apuy. Vous sçavez qu’il y a plusieurs fils de marchands qui le sont, et qu’encore que les nobles nous méprisent, nous valons bien autant qu’eux. Ils n’ont pas le pouvoir de donner comme nous de beaux offices à leurs enfans, et ce n’est que des emprunts qu’ils font chez nous que l’on les void si braves. Cependant ils nous appellent des sires, et ils ont rai son, car nous sommes de petits roys. Mais pour venir à mon conte, le père et la mère de Louys estans morts, je fus esleu son curateur, comme son plus proche parent. Il avoit desja fait ses estudes au college de Navarre, et avoit cousté plus d’argent qu’il n’estoit gros. Son âge estoit de dixhuict ans ou environ, je luy dy qu’il estoit temps qu’il songeast à la voye qu’il vouloit tenir ; que l’on ne l’avoit pas fait instruire pour estre fayneant, et qu’il estoit assez âgé pour choisir une condition. Afin de l’esprouver je m’enquis s’il vouloit estre drapier comme moy, mais m’ayant respondu qu’il aspiroit à quelque chose de plus noble, je ne luy en sçeut pas mauvais gré. Je le pris en pension chez moy, et l’envoiay chez de certains maistres de Paris ou l’on aprend le mestier de conseiller. Ce sont des gens qui sont si expers, que quand un jeune homme est prest à estre receu, ils luy aprennent en un mois tout ce qu’il doit respondre, et le sifflent comme un sansonnet, si bien que d’un escholier ignorant, ils font tousjours un docte sénateur. Mon cousin estudia un an sous eux où y fut envoyé pour ce faire, mais il ne se put jamais résoudre à prendre la longue robbe. Au lieu de livres de droict, il n’achetoit que de certains fatras de livres que l’on appelle des romans. Que maudits soient ceux qui les ont faits ! Ils sont pires qu’hérétiques. Les livres de Calvin ne sont pas si damnables : au moins ne parlent ils que d’un dieu, et ceux cy parlent de plusieurs, comme si nous estions encore au temps des payens qui adoroient des buches charpentées en hommes. Cela trouble l’esprit des jeunes gens, et comme ils voyent que là dedans l’on ne parle que de joüer, de danser et de se resjouyr avecque des damoiselles, ils veulent faire tout de mesme, et font enrager leurs parens. Ces livres là sont bons à ces houbereaux qui n’ont rien à faire tout le long d’un jour qu’à piquer un coffre dans une antichambre, mais pour le fils d’un bon bourgeois, il ne faut point qu’il lise autre chose que les ordonnances royaux, ou la civilité puerille, et la patience de Griselidis pour se resjouyr aux jours gras. Je le disois bien à Louys, mais il ne me

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vouloit pas croire, et j’avois beau lui commander qu’il aprist par cœur les quatrains de Pibrac, ou les tablettes de Mathieu, pour nous les venir dire quelquefois au bout de la table quand il y auroit compagnie, il n’en vouloit point ouyr parler. Cela me mit en colère, et je m’en allay un jour dans sa chambre où je pris tous ses meschans livres et les bruslay. Il en racheta encore d’autres, et les cacha tantost dans la paillasse de son lict, et tantost en quelque autre endroit. Je ne pouvois empescher qu’il n’en lust ; si ce n’estoit chez moy, c’estoit autrepart. Il alloit bien quelquefois se promener au pré aux clercs, avec un livre dans ses chausses. Enfin perdant patience, je le priay un jour au nom de tous ses bons parens et amis de me dire de quelle vacation il vouloit estre. Il me respondit que je le laissasse en repos, que l’heure d’y songer n’estoit pas encore venuë, et qu’en attendant il vouloit estre comédien, et que c’estoit une charge qui ne payoit point la paulette, et qui estoit bien excellente, puis qu’encore qu’un comédien fust de toute sorte d’estats l’un apres l’autre, il n’en achetoit pas un. Cette résolution me pensa faire mourir, car je l’ay tousjours aymé autant comme s’il estoit mon fils, mais je connus enfin que tout ce qu’il m’avoit dit n’estoit que par manière de passetemps. Toutefois il continua sa pernicieuse lecture à laquelle il employoit des mois tous entiers, sans estre dehors qu’une demie heure le dimanche pour aller ouyr la messe. Il s’enfermoit tousjours dedans sa chambre, et ne venoit manger avec moy qu’une fois le jour. J’allois souvent écouter à sa porte et luy entendois faire des discours d’amour comme s’il eust parlé à quelque belle dame, et puis après il se respondoit pour elle en contrefaisant sa voix. Voyla comme il a passé le temps chez moy jusqu’à cette année qui est sa vingt-cinquiesme où il a fait paroistre que son esprit a plus de mauvaises fantaisies que jamais. Ma femme avoit rendu le pain-benist il y a un mois en nostre parroisse. Le bedeau de l’œuvre luy avoit rapporté sa tavayolle : il la trouva, et s’estant entortillé avec, comme sont les petits escoliers, qui représentent des bergers aux jeux des collèges, il se mit à réciter des vers dedans ma chambre en se regardant dedans le miroir, pour voir s’il avoit bonne grâce. J’arrivay comme il estoit en cet estat, et me moquay tant de luy, que s’il eust eu de la honte, il se fust repenty de ce qu’il avoit fait. Il n’a pas laissé depuis de s’estudier tous les jours à contrefaire le berger, et au lieu de houlette, il prenoit tantost un ballet, et tantost une ratissoire. Le plus souvent il prenoit des fourchettes qui estoient en mon arrière boutique ; elles luy estoient bien plus aysées, parce qu’elles estoient longues, et il m’en a rompu deux ou trois à appuyer négligemment sa jambe dessus en berger passionné comme il a veu faire à l’hostel de Bourgongne.

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Enfin il a trouvé moyen de se faire faire l’habit qu’il a, et s’est desrobé de moy pour venir icy, où il veut faire le berger tout à bon, et joüer des comédies au milieu des champs. Au moins vaudroit-il mieux qu’il fust chez moy qu’en ce lieu, où ses folies seront connuës de tout le monde. J’ay donc tant fait que j’ay apris qu’il estoit venu en ces quartiers cy, et qu’il s’estoit retiré cette nuict chez un pauvre villageois qui luy a fait acheter des moutons, et l'a laissé sortir avec son nouvel habit sans luy empescher en rien. Ma délibération est de le remener pour l’enfermer en quelque lieu, où il ne voye rien du tout, jusqu’à tant que sa fantaisie soit passée. Vous n’y gagnerez rien, di Anselme, ce n ’est pas là comment il y faut aller : car quand mesme il seroit en un lieu où il n’y auroit point de livres qui l’entretinssent dans ses extravagances, il en sçait asses pour s’y maintenir, et dans une chambre qui n’auroit pas la longueur d’une toise, son esprit feroit plus de cinq cens lieuës en une demie heure. Ce seroit dans cette solitude que son imagination travailleroit continuellement. Il vaut mieux luy laisser voir les compagnies ; il se divertira et se tirera de beaucoup d’erreurs, qui ne luy sont venuës en la pensée, qu’à faute d’avoir apris comment l’on vit dans le monde. Laissez le moy un peu gouverner, j’ay une maison à Sainct Clou qui est à vostre service et au sien : je luy feray tout bon traitement. Adrian remercia Anselme de cette courtoisie, et luy dit qu’il vouloit à tout hazard esprouver s’il pourroit luy mesme obtenir quelque chose sur l’esprit de son cousin. En devisant ainsi ils s’avançoient tousjours vers Sainct Clou, et Anselme y mena Adrian à toute force, pour disner chez luy, luy disant qu’il falloit laisser Lysis dans les champs jusques au soir, pour voir s’il auroit la patience de s’y tenir n’estant importuné de personne. Pendant leur absence le nouveau berger prit son repas des fruicts dont il s’estoit garny, et s’alla abreuver à la rivière. Plusieurs paysans passèrent asses près de luy, mais il n’y en eut pas un qui eust la hardiesse de l’acoster : ils le prenoient tous pour un fantosme. Il s’ennuya enfin de ne parler à personne, et voyant un troupeau de moutons assez loin de luy, il chassa le sien vers ce costé là, pour s’entretenir avec celuy qui le gardoit. Bien que ce fust un gros rustique, et qu’il luy vist des habits qui estoient fort differens des siens, il ne laissa pas de l’acoster avec un geste aussi courtois, que si c’eust esté Celadon ou Siluandre. Gentil berger, luy dit-il, apren moy quelles sont icy tes occupations. Songes-tu aux rigueurs de Clorinde ? Combien y a t’il que tu n’as fait de chanson pour elle ? Monstre moy de tes vers je te prie. Ce berger qui n’entendoit non plus ces mignardises que s’il

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luy eust parlé en langage barb are, s’estonna beaucoup de sa façon, ne sçachant quel homme c’estoit. Toutefois comprenant son discours le mieux qu’il luy estoit possible, il luy respondit, je ne sçay pas ce que vous me voulez dire de coq d’Inde ; pour une chanson, j’en achetay l’autre jour une à Paris, au bout du pont-neuf, et pour des vers si ce sont des vers de terre que vous me demandez, j’en ay chez nous plein le cul d’une bouteille : ils me servent à pescher à la ligne, quand je me veux recréer. Lysis se sousriant de cette response avec une espece de mespris qui luy donnoit une grâce bien naïfve, luy dit, comment berger, es-tu encore à sçavoir que c’est que de vers ? Ne faut-il pas que tous les bergers soient poëtes ? En astu veu pas un dedans les histoires qui ne l’ait esté ? N’as tu pas remarqué qu’ils doivent faire des vers en parlant, et qu’il faut que cela leur soit aussi aysé que la prose l’est aux autres personnes ? Autrement comment diroient-ils leurs peines à leurs bergeres en toutes occasions par un sonnet, une villanelle, ou un madrigal chanté à propos ? Mais n’est-ce point que tu es de ces insensibles qui méprisent l’amour et les muses ? Te doy-je dire heureux d’estre de cette humeur ? Ouy, car tu n’es pas exposé comme moy aux traits d’une cruelle déité. Helas ! Dy moy, ne la connoy-tu point cette belle Charité ? Non, respondit le berger, je ne sçay qui sont tous ces gens là que vous me nommez. Quoy tu ne l’as point veuë, reprit Lysis, cette Charité qui ne se peut non plus cacher que le soleil ? Non, non cela est apparent, car si tu l’avois rencontrée tu ne serois plus insensible. Continuë de la fuyr pour vivre heureux : elle est maintenant dans Sainct Clou, où d’un seul de ses regards, elle fait des meurtres. Elle prend les hommes et les enchaisne, leur donne la gesne, et leur tire le cœur hors de la poitrine par ses enchantemens sans leur faire d’ouverture. Ce n’est plus que de cœurs qu’elle se saoule, ce n’est plus que de larmes qu’elle s’abreuve. Helas ! Dit le berger, en faisant signe de la croix, c’est donc d’une sorcière que vous me parlez. Sorcière est-elle bien, respondit Lysis, puis qu’un seul de ses gestes, une seule de ses paroles charme tout ce qui est auprès d’ elle. Tous ceux qui l’ont veuë, en deviennent languissans. Elle ensorcelle les troupeaux, les chiens, les loups, et les rochers, mesme qui la suivent. Les plantes en sont truchées, et ce n’est plus qu’elle qui fait éclorre les boutons des roses, et qui les seiche après avec cette mesme ardeur qui les a fait naistre. Ha ! Que je tascheray bien de ne me pas treuver devant elle, dit le berger, car je ne suis pas tel que la pluspart de ces bourgeois de Paris pensent. Ils croyent que je sois sorcier, comme tous ces bergers de bien loin d’icy, mais je n’aurois pas seulement le pouvoir de me deffendre de cette mauvaise femme que vous dites. Je ne sçay pas comment c’est que l’on fait des caractères.

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Je ne me puis sauver que par la fuite. Ha ! Insensé, reprit Lysis, penses-tu éviter ce que tout le monde doit souffrir ? Ce grand univers que tu vois ne sera ruïné que par Charité. Tu sçays qu’au temps de Deucalion toute la terre fut submergée d’eau ; il doit bientost venir une autre fin toute contraire : c’est par le feu que tout va périr, et cette Charité est née pour mettre tout en cendre. Quoy tu admires ce que je dy ? Hé ! Comment ? Ne sçay tu pas, que moy qui ne suis que son esclave, j’ay tant de feux dans le sein que d’un seul soupir, je puis brusler toutes ces herbes ; et que sans tout cela, je pourrois mesmes noyer tout ce pays par un déluge qui sortiroit de mes yeux, si la chaleur n’estoit ce qui domine le plus en moy. Le berger qui voyoit que Lysis animoit son discours avec une façon sérieuse, adjoustoit foy à toutes ces merveilles, et bien qu’il fust aussi confus que s’il eust desja veu la fin du monde, il prit la hardiesse de luy demander qui il estoit. Je suis un corps sans ame, respondit Lysis, je ne vy plus depuis que j’ay veu Charité, et ne ressusciteray point, que quand ses faveurs m’y obligeront. Toy à qui le premier j’ay dit mes secrets, averty les bergers de ton bourg d’adresser des vœux et des offrandes à mon enchanteresse, afin que si elle ne leur fait point de bien, au moins ne leur face-t-elle point de mal. Adieu, cher amy, fay ton profit de mon enseignement. En disant cecy, il quitta le berger qui demeura si estonné d’avoir veu un homme fait comme luy, et entendu des discours tels que les siens, qu’il crut qu’infailliblement c’estoit un esprit qui luy estoit apparu ; et il luy tardoit beaucoup que l’heure de se retirer ne fust venuë pour s’en aller communiquer cette estrange nouvelle à tous ceux de sa connoissance. Lysis poursuivant tousjours son chemin arriva vers un costé de la montagne, et se souvenant que dans les livres qu’il avoit leu, les bergers interrogeoient l’écho en de pareils lieux que cestui-cy, il fut d’avis de les imiter, et de consulter cét oracle qu’il croyoit aussi infaillible que celuy de Delphe. Nymphe langoureuse, ce dit-il d’une voix éclatante, j’ay conté tantost mon tourment à tous ces déserts, l’as-tu bien ouy ? Et tout aussi tost il y eut un echo qui respondit, ouy . Il fut si ravy d’entendre cette voix, qu’il continua ainsi de parler. Que feray-je pour alléger mon mal ? Dy-le moy, maintenant que je l’ay mis en evidence. L’echo respondit danse , chante donc ou siffle ou jouë du tambour. Si tu veux que je danse, reprit le berger, mais ne raillons point, nymphe mamie, de quelle sorte faut-il que je prenne ma maistresse pour faire que ma flame diminuë ? Echo, demy-nue , que feray-je si je voy son teton descouvert ? Le toucheray-je, veu qu’elle se faschera si je l’entrepren ? Echo, pren . Que je le prenne, cecy est fort bien dit ; je m’en vay donc la voir vistement afin que mon mal

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trouve du secours. Echo. cours . Adieu donc, ma fidelle, jusqu’au-revoir : je m’en vay chercher Charité dans sa demeure. Echo. demeure. hé pourquoy ? Tu dis que je m’en aille, et tu me promets de grands allègemens. Echo. je mens. je pense que tu es folle ; tu m’as asseuré de mon bien par un propos assez fréquent. Echo. quand ? tout à cette heure, bouffonne, l’as-tu oublié, et ne croys-tu plus que le cœur de Charité et le mien doivent estre estreints d’un mesme chaisnon ? Echo. non. ta prophétie est fausse : ma maistresse te fera mentir, et se moquera de toy. Echo. de toy. de moy, je ne le pense pas ; quoy elle me mesprisera, que feray-je donc pour vaincre de si mauvaises humeurs ? Echo. meurs. quel genre de mort choisiray-je, ne trouvant point de secours, si sa douceur ne me l’accorde ? Echo. la corde. ha ! Rigoureuse tu te gausses, ou possible tu veux parler de la corde de l’arc de Cupidon, qui m’envoyra une flesche qui ne me fera souffrir qu’une douce mort : n’est-ce pas là ta pensee ? Echo. non, je dy un licol pour te pendre. cette response qui fut fort brusque surprit merveilleusement Lysis. Hé ! Quelle plaisante écho est-ce icy ? Dit-il aussi tost : elle ne repète pas mes dernières syllabes, elle en dit d’autres. Comme il achevoit ces mots, Anselme sortant de derrière une longue muraille où il s’estoit caché, se vint monstrer à luy. C’estoit luy qui avoit tousjours fait l’echo, mais il ne luy en confessa rien, encore qu’il en eust beaucoup de soupçon, et qu’il s’en enquist par plusieurs fois, tellement que Lysis, facile à persuader, lui dit que si ce n’estoit point luy, qui luy avoit respondu, il avoit veritablement trouvé un lieu où écho se monstroit bien joviale, et que dans tous les livres de bergeries, il n’avoit point veu qu’elle fust de si bonne humeur. Je ne sçay d’où peut venir cela, poursuivit-il, elle se gausse maintenant de tout. N’a-t’elle plus d’ennuy qui la travaille ? N’est-elle plus amoureuse de Narcisse, ayant trouvé que Charité a un plus beau visage que luy ? Mais tout au contraire n’a-t’elle pas du suject de s’atrister, puis que Charité est de son sexe, et qu’elle n’en sçauroit recevoir de contentement ? N’est-ce point qu’elle en est devenuë folle, et que maintenant elle s’extravague ? Je le croy pour moy, ou bien il faut qu’elle se soit enyvrée. Asseurement c’est cela, dit Anselme en riant, la nymphe écho vient de faire collation au cabaret du heaume, où elle a trop beu de vin de Suresne. Mais en quelle erreur estes vous, de croire que celle qui vous a respondu soit la mesme nymphe qui fut amoureuse de Narcisse ? Il n’y a guère de rochers, ny d’autres lieux dans le monde où il se trouve quelque concavité qu’il n’y ait de pareilles voix, et cependant celle qui aima ce beau chasseur qui n’aimoit que soy méme, habite seulement en ce rocher de la Beoce, où la langueur la

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rendit si maigre, qu’il ne luy resta plus que les os qui furent changez en pierre, et la parole qui s’y fait encore entendre aujourd’huy. Elle ne nous sçauroit pas respondre de si loin ; il faut bien qu’il y ait en France et aux autres contrées, des demy deesses qui se meslent du mesme mestier qu’elle. Ne croyez point cela, reprit Lysis, elle a l’esprit prompt, et l’ouye tresbonne ; quand l’on l’appelle, elle vient vistement en quelque lieu que ce soit. Mais, ce dit Anselme, quelquefois elle redit nos derniers propos sans estre appellée, et puis il se pourroit bien faire que l’on la demandast en cinquante lieux en mesme temps ; comment respondroit-elle à tous ? Je m’en vais vous esclaircir cecy. Sçachez qu’il y a eu plusieurs nymphes qui ont esté appellées écho. Premièrement il y a eu l’amante de Narcisse, qui pour le certain a esté changée en voix, et respond aux passans dedans le païs où elle a esté métamorphosée. Mais outre cela, il y en a eu une qui estoit excellente musicienne, et que l’on pouvoit mettre au rang de ces anciens pantomymes, qui contrefaisoient la parole de tous les hommes, le cry de toutes les bestes, et le chant de tous les oyseaux. Pan en devint amoureux, mais il n’en obtint pas ce qu’il désiroit. Elle le méprisa indignement, et qui plus est, se vanta par tout d’entendre mieux la musique que luy. Cela le mit si fort en colère qu’il incita tous les bergers à la tuer. Ils mirent son corps en une infinité de morceaux, qu’ ils respandirent par tout le monde, de peur qu’ils ne se rassemblassent, mais les muses qui avoient esté ses amies ordonnèrent, qu’ils imiteroient chacun toute sorte de voix comme elle faisoit quand elle vivoit. Pan en fut bien puny, car au lieu qu’elle ne lui faisoit honte auparavant, qu’en un endroit, elle luy en fait à cette heure-cy par tout, et contrefait non seulement le son de sa flute, mais aussi celuy de beaucoup d’autres instrumens dont jamais il n’a sçeu joüer. De là vient qu’il n’y a guère de lieux où il ne se trouve quelque voix qui nous responde. Mais voicy encore une autre chose digne de remarque que je vous vay dire. En une des isles fortunées il y eut autrefois une sçavante fée, qui ayant soin de la personne de plusieurs princes et chevaliers ses amis, trouva une invention pour les assister promptement en toute sorte de dangers sans sortir de son palais. Elle congela par l’ayde des démons une grande quantité d’air, dont elle fit plusieurs tuyaux qu’elle posa par dessus les villes, les montagnes, et les rivières, les rendant invisibles à tout chacun, et lors qu’elle avoit quelque chose à aprendre à ceux qu’elle affectionnoit, elle le disoit par là, tellement qu’en peu d’heure elle leur annonçoit ce qui devoit avenir, et leur donnoit de très salutaires conseils, et ils luy pouvoient respondre de la mesme façon. Or ayant quitté ce monde, il ne s’y trouva plus personne capable de se servir de son

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secret, quoy que beaucoup de magiciens y essayassent. Il est donc arrivé petit à petit par l’injure du temps que ses longs tuyaux ont esté usez et brisez en beaucoup d’endroits, et lors que l’on parle aujourd’huy, la voix y est portée, mais elle en ressort aussi tost par les ouvertures, comme de quelque tuyau de fontaine crevé, sans aller de beaucoup plus loin. Que s’il y a des lieux où la voix est repétée jusques à sept fois, c’est qu’elle va d’un tuyau en un autre prochain. Mettons donc tout cecy ensemble, qu’en un endroit l’écho de Narcisse nous respond, et en une infinité d’autres, les membres de l’écho du dieu Pan, ou les canaux de la fée. Que je croye cela, dit Lysis, je croiray plustost qu e je vole comme Dédale. Jamais Ovide n’a parlé de cecy. Vous l’avez pris dans quelque livre apocrife. Tant que les parques s’occuperont à retordre le fil de mes journées, j’adjousteray foy au dire des bons anciens. Anselme qui avoit fort bon esprit, et qui se vouloit donner du plaisir en contrariant à Lysis, reprit la parole en cette sorte. Ne dites vous pas encore une nouvelle sottise en parlant des parques ? Vous croyez qu’elles ne font autre chose que filer vostre vie, mais ne faut-il pas qu’elles filent aussi la mienne, et celle de tous les autres hommes ? De quelle façon les disposez vous ? Aprenez moy comment elles travaillent chacune. La première tient la quenoüille chargée de filasse, dit Lysis, elle moüille ses doigts, et retord le fil. La seconde fait tourner le fuseau pour le mettre autour. Et la troisième le vient couper avec des ciseaux. Et bien dit Anselme, n’est-ce pas là une absurdité estrange ? Les parques filans tousjours comme vous dites, tant que dure la vie d’un homme, ne peuvent tenir qu’une fusée à la fois, et neantmoins il y a cent mille vies qui durent en mesme temps ; n’est-ce pas là comme de la nymphe écho, que vous pensez qui responde à tout le monde ? Celuy qui a mis le premier en avant ces deux choses, n’avoit-il pas le cerveau bien creux, et tant de poëtes qui sont venus depuis, n’ont-ils pas esté bien aveuglez et bien sots de le suivre sans y prendre garde ? Apprenez une autre doctrine que je vous vay apprendre. Les parques soit qu’elles soient au ciel ou aux enfers, ont véritablement la charge de reigler nos jours suivant ce que le destin a prescrit, mais elles n’ont point de quenoüille ny de fillasse. Elles ont un grand panier où il y a presque autant de vers à soye qu’il y a d’hommes qui vivent sur terre. Tous les fils en sont tirez et arrangez sur un devidoir. La première le tourne, pour les mettre en l’escheveau ; la seconde en vient coupper tantost l’un, et tantost l’autre avec ses ciseaux, et la troisiesme pourvoit à en tirer de nouveaux, au lieu de ceux qui sont achevez ou couppez. Or les filets qui sont tirez d’un mesme ver, c’est pour devider la vie

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de ceux qui sont d’une mesme lignée, et quand il n’y a plus de soye autour de la coque, c’est que cette race doit faillir. Il y a encore une autre chose à considérer, c’est que pour faire faillir une vie, il n’est pas tousjours nécessaire que le filet soit couppé, il arrive assez souvent qu’il se rompt, et c’est comme alors que nous mourrons avant le temps, par quelque accident que nostre horoscope ne sembloit point promettre. Or il faut remarquer que ce sont tousjours les filets les plus delicats qui se rompent, ainsi que l’on void arriver sur la terre, que les hommes d’esprit plus delié vivent le moins. Je n’ay jamais ouy parler de tout ce que vous dites, s’escria alors Lysis. Vous estes hérétique en poësie, vous falsifiez le t exte d’Homère et de Virgile, pour nous abreuver d’une mauvaise science. Allez ailleurs chercher des esprits que vous puissiez séduire. Je suis trop ferme en ce que je croy pour estre esbranlé par vos opinions, qui sont possible puisées de quelque nouvel autheur, qui n’est suivy de pas un autre. Vous vous faschez, dit Anselme, il y a bien plus ; aprenez qu’en ce que vous avez dit, n’y en ce que j’ay dit moy-mesme, il n’y a rien de véritable. Il n’y a point de nymphe écho qui nous responde : c’est nostre voix mesme qui retentit en quelque concavité, et qui rejaillit vers nous, comme la lumière du soleil est repoussée par réflexion du lieu où elle jette ses rayons. Il n’y a ny parque ny destin non plus, et ce n’est que la volonté de Dieu qui rend nos vies longues ou courtes. Mais laissons cela pour maintenant, et parlons d’une chose qui ne fasse pas naistre entre nous tant de disputes. Lysis qui ne vouloit pas chercher l’occasion de quereller un homme dont il avoit baucoup affaire, fut bien aise de changer de discours, et demanda où estoit son cousin. Anselme luy respondit, qu’il l’avoit laissé en sa maison où il avoit rencontré un de ses amis, qui l’avoit arresté, mais qu’il n’y vouloit pas soupper ny coucher, quoy qu’il l’en eust fort prié ; et qu’il desiroit aller à une hostellerie où il avoit fait mettre son cheval dès le matin. Lysis jura par le dieu Pan, qu’il ne l’iroit pas chercher là, et qu’il s’en retourneroit en la petite caze qu’il avoit choisie pour sa demeure, d’autant qu’Adrian ne feroit que l’importuner de s’en retourner à la ville. Anselme luy repartit, que possible ses persuasions seroient elles si fortes qu’il l’attireroit à estre berger. Il trouva de l’apparence en cecy, mais il ne s’en voulut pas aller si tost, disant qu’il estoit encore haute heure, et qu’il ne falloit pas que les bergers se retirassent que lors que Vesper qui est leur estoille, commençoit de paroistre. Encore que Lysis dist cecy, Anselme ne voulut pas laisser de tascher de l’amener tout sur l’heure à Sainct Clou, comme il avoit promis à Adrian : mais il y perdit sa peine : ce berger n’avoit garde d’enfraindre les coustumes

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pastorales. Ans elme estant donc résolu de passer le temps avecque luy, ils s’entretindrent sur diverses matières, et entre autres choses Lysis ne pouvant oublier son amour, dit à la traverse : mais tu viens de ce Sainct Clou quand j’y pense, aymable berger, n’as tu point veu la belle Catherine Du Verger ? Et tout à coup se reprenant en frappant la terre du pied, ha malheureux ! S’escria-t’il, je l’ay nommée : hélas ! Je l’ay nommée. Ha berger peu discret que je suis ! Ha amant que les respects obligeoient au silence, falloit-il, ha ! Falloit il, descouvrir un feu qui devoit estre tousjours caché sous sa cendre ? Quoy c’est donc la Du Verger que vous aimez ? Dit Anselme : je jure que je m’en doutois presque : mais pourquoy le vouliez vous tant celer ? Ne l’eusse je pas descouvert à la fin ? Et puis vous m’avez demandé le portraict de vostre maistresse, l’eusse-je pu peindre sans la connoistre. Tu as raison, reprit Lysis, avec un visage moins triste, et certes sans que j’eusse nommé cette belle, qu’elle autre est-ce que tu eusses cru capable de m’asservir ? Toutesfois je te diray, j’eusse bien voulu que personne n’eust connu ma flame auparavant celle-là mesme qui l’a causée. Cette beauté ne sçait donc pas encore le mal qu’elle vous a fait ? Dit Anselme, ne songes-tu pas que non, respondit Lysis. Il est bien certain pourtant que mes yeux luy en ont assez parlé, et toutes les fois que j’ay passé pardevant elle, j’ ay jetté de si hauts souspirs que je croy que l’on les pouvoit entendre de l’autre monde. Désormais pour luy donner de plus évidentes preuves de mon amour, je veux tousjours porter de ses couleurs, si je les puis apprendre. Ne les sçais-tu point ? Ouy, respondit Anselme, je l’ay bien pu connoistre. Je hante fort souvent chez Madamoiselle Angelique, dont elle est servante. Servante, reprit Lysis tout en colère, quel indigne nom pour celle qui maistrise tout le monde ! Dy quelle est compagne de la nymphe Angélique. Je le veux bien, Monsieur Louys, je n’y manqueray plus desormais, repartit Anselme. Hé quoy, dit encore Lysis en se retirant trois pas en arrière, ne cesseras tu point enfin de m’offencer ? Ne sçay-tu pas que je m’appelle le berger Lysis, et que ces noms de monsieur et de monseigneur, ne sont que pour ces personnes abjectes qui sont dans les villes. Je vous demande pardon, dit Anselme, ma langue va plus viste que mon esprit, il faut que je vous apprenne pour vous appaiser, que la bergère Charité qui ne s’appelle point Catherine Du Verger, compagne et non pas servante de la nymphe, et non pas madamoiselle Angelique, et maistresse du berger Lysis et non pas de Monsieur Louys, a pris le rouge pour sa couleur mieux aimée. Elle en a des cordons à ses souliers, et une esguillette à son busc, et ce n’est point incarnat, je le sçay bien ; si vous ne le voulez croire, allez y voir.

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Alors Lysis prenant un visage riant vint embrasser Anselme, et luy dit. Je te croy berger courtois, mon unique appuy. Je te remercie de la faveur signalée que tu me fais : et comme de fortune le soleil, estant près de se retirer, paroissoit tout rouge, et rendoit toutes les nuées d’alentour de la mesme couleur, le berger le regardant, s’escria aussi tost : l’on le void bien qu’elle aime le rouge, cette incomparable Charité : le ciel qui l’honore ne se veut plus parer que de cette couleur ; et que l’on y regarde bien, je m’asseure que la nature qui ne se plaist qu’à luy plaire, communique de la rougeur à toutes les choses qui luy sont sujettes. L’on trouvera que cette année il est venu plus de fleurs rouges que de jau nes, ou de blanches, ou de bleuës. Il n’y a point de fruicts dont il y ait eu plus grande quantité que de fraises et de cerises, et la stérilité est mesme pour les pommes, si ce n’est de ces pommes qui sont vermillonnées. Je médite là dessus quelque chose d’excellent et de rare, qui jamais n’est tombé dans la cervelle de Silvandre, le plus sçavant berger de Lignon. Mais c’est assez, retournons au hameau, c’est à cette heure qu’il est temps ; car si je demeurois icy plus tard, je craindrois que quelqu’un de mes moutons ne se perdist, n’ayant encore sçeu treuver de chien pour les garder. Allons, voyla le soleil qui se couche dedans les eaux. Anselme qui ne demandoit autre chose que de le ramener, le voyant en bonne humeur luy fit alors prendre le chemin de Sainct Clou, et pour esprouver la subtilité de son esprit, luy dit en allant, mais berger vous avez une opinion estrange du soleil ? Vous pensez qu’il se couche dans la mer, et qu’il s’y va reposer jusqu’à demain qu’il se lèvera pour faire son voyage accoustumé. Voyla ce que j’en croy, respondit Lysis, et qui n’en fait de mesme a beaucoup d’ignorance. Remarquez donc un peu cecy, reprit Anselme, voylà le soleil qui se couche de ce costé que vous voyez, et demain il se levera de cét autre qui est à l’opposite ; comment se fait cela ? Il y a autant de chemin pour y aller, comme il en a eu à faire, estant au dessus de nous : de quelle sorte le fait-il, s’il se repose dedans la mer sur un lict, que luy ont preparé les néréides, ou s’il s’y amuse à banqueter avecque Neptune, comme je croy que vous vous imaginez ? Le lict ou la chaire où il est, marchent-ils tousjours tandis qu’il ne bouge d’une place ? Mais outre cela par où va t-il à son orient ? Est ce au travers de la terre qu’il y retourne ? Est elle percée tout outre pour lui faire passage ? Il faut bien que tout cela soit, respondit Lysis, et quoy que l’on m’ait assez parlé d’antipodes, je n’en croy point d’autres que celles que l’on void en regardant dans un puits. Pour l’appétit de vos nouvelles maximes, je n’iray pas démentir tant de bons autheurs qui m’apprennent que le

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soleil passe la nuict dedans la mer. C’est une chose si bien receuë par tout, que les poëtes de ce temps ne font point de difficulté de la dire, encore qu’ils se veulent esloigner de tout ce qu’ont dit leurs prédécesseurs. Je n’en conteste plus avecque vous, reprit Anselme, mais ostez moy ce doute que j’ay dans l’esprit. Si le soleil est la nuict dans la mer caché dans quelque grotte, comment est-ce qu’il communique sa clarté à la lune, car l’on dit que si elle est tantost pleine et tantost en croissant, c’est selon qu’il l’illumine. Ha ! Esprits aveugles des mortels, dit Lysis, hé ne sçait on pas qu’au lieu qu’il n’y a jamais eu qu’un soleil au ciel, il y en a tousjours eu une infinité sur la terre, et que maintenant il y en a un, qui a plus de lumiere que cent mille des autres, qui est la divine Charite ? C’est d’elle que la lune emprunte sa clarté, et elle est bien plus soleil que le soleil mesme de là haut, si bien que que lors que l’heliotrope la void, il se tient tout droit, et est tout ravy en extase : il ne sçait plus de quel costé il doit pancher ses jaunes et languissantes fueilles, et quel est le vray soleil qu’il doit suivre. Vrayement, dit Anselme, voyla bien une astrologie nouvelle que Sacrobosco ne s’est jamais imaginee, et vous estes capable de commenter le grand compost des bergers. Vous pourrez rendre raison des eclipses, des cometes, des meteores, et de tous les autres effects naturels, sans avoir recours à autre chose qu’à vostre maistresse. Comme ce propos finissoit ils entrerent dans Sainct Clou, et furent incontinent à l’hostellerie où s’estoit logé Adrian, laquelle estoit tout à l’entree du bourg. Il y eut assez de monde qui les rencontra, et qui s’estonna du nouvel habit de Lysis, et des moutons qu’il chassoit devant soy, mais personne ne luy osa rien dire, le voyant avec Anselme qui estoit fort respecté, pour estre d’une qualité grandement relevee. Adrian qui les attendoit sur la porte de l’hostellerie, les receut fort courtoisement, estant bien aise de voir son cousin revenir de si bon gré ! La premiere chose que fit Lysis fut de demander une estable pour son troupeau. L’on luy en donna une où il l’enferma, et apres il s’en retourna vers Anselme qui parloit à Adrian, et le tirant à part, le pria de se souvenir de luy faire le portraict de Charite, puis qu’il la connoissoit, et qu’il avoit le moyen de la voir souvent. Anselme luy asseura qu’il avoit desja une planche de cuivre toute preste pour cét effect, et qu’il ne se donneroit point de repos qu’il n’y eust travaillé. Mais je tiens cét ouvrage bien difficile, dit Lysis : comme l’on ne peut regarder le soleil que dans un miroir, l’on ne peut voir Charite que dans ce qui la represente. Ouvre moy le sein second Apelle ? Tire-moy le cœur dehors, sa figure y est gravee ; ce sera là ton patron : mais que dis-je, je n’ay plus de cœur, et puis tu ne voudrois pas

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faire cette cruauté : pren exemple sur tout ce qui aproche de la beauté de ma maistresse : je te vay aprendre comment il te faut conduire en ton labeur. Fay luy moy ces beaux filets d’or qui parent sa teste, ces inevitables rets, ces ameçons, ces apas, et ces chaisnes qui surprennent les cœurs ; apres cela depein moy ce front uny où l’amour est assis comme en son tribunal : au bas mets ces deux arcs d’ebeine, et au dessous ces deux soleils qui jettent incessamment des traits et des flames ; et puis du milieu s’eslevera ce beau nez qui comme une petite montagne divise les jouës, non pas sans sujet, puis que se debattans continuellement à qui sera la plus belle, elles auroient querelle bien souvent si elles n’estoient separ ees. Tu les feras ces mignardes jouës parsemees de lys et de roses : et puis cette petite bouche dont les deux lévres sont des branches de corail. Que s’il estoit decent de les laisser entr’ouvertes, tu ferois ses dents qui sont deux rangs de perles fines : mais contente toy de cecy, et fay seulement apres son col et son beau sein de neige. Dés qu’Anselme eut ouy ce beau discours, comme il estoit des plus gentils du monde, il conceut une merveilleuse invention touchant ce tableau, et luy tardant qu’il ne fust au logis pour y travailler, il prit congé de Lysis. Lors qu’il fut party Adrian croyant que la folie de son cousin venoit de trop jeusner, lui voulut faire bonne chere, et lui demanda, s’il ne mangeroit pas bien de la carpe et du brochet, pource qu’il estoit samedy. Il songea un peu là dessus, et puis en se sousriant, il dit. Voicy l’heure venuë que je feray la galanterie dont je me suis tantost vanté. Je veux encherir sur la fidelité de Sirene et de Celadon, et faire une chose qui sera à jamais memorable. Non, mon cousin je ne veux point de ces poissons que vous me dites. Faites moy aporter des grenots et des escrevisses, et des betes-raves ou des carottes ; que pour mon dessert on ne me baille que des cerises ou des pommes de Calleville ; et croyez que cecy n’est pas sans mystere. Je ne veux plus rien manger qui ne soit rouge, pource que la belle Charite n’aime que cette couleur. Hé quoy ! Quel beau mystere estce que cela ? Dit Adrian. Comment voulez vous que l’on fasse, si l’on ne peut trouver de ce que vous demandez ? Je mourray plustost de faim que de manger d’autre chose que ce que je vous dy, repartit Lysis. Le dé en est jetté, l’entreprise en est faite : et puis en entrant dans la cuisine. Cher, Comus dieu des festins, dit-il au cuisinier, faites que j’aye ce que j’ay demandé. Adrian estant entré avec luy, commanda que l’on apprestast des bettes raves et des escrevisses pour lui complaire, et le fit monter dans une chambre où la nappe estoit mise. Comme il y fut, il la considera par tout, et la trouvant toute peinte de rouge, il dit en soy-mesme que cela alloit bien, mais qu’il n’y

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coucheroit pas si l’on n’y mettoit un autre lict, parce qu’il y en avoit un vert. Il alla dans une chambre prochaine, où en ayant trouvé un rouge, il dit qu’il le vouloit avoir pour mettre en la sienne. Adrian qui ne desiroit pas que l’on prist la peine de le destacher, commença de luy contredire, et le voulut mener souper sans songer à cela : mais il dit qu’il n’en feroit rien, et lui adressa cette belle plainte. Comment, mon cousin, avez vous le naturel si barbare que de ne vouloir pas accorder à un amant un foible bien qu’il souhaitte ? Ha ! Je voy bien que vous portez un cœur de rocher, et que jamais un bel oeil ne vous a touché. Voulez vous que je commette cette faute, de me servir d’une autre couleur que celle de ma maistresse ? Plustost mourir que d’offencer cette belle : si mon penser l’a fait, il est un traistre. Mais à quoy songé-je insensé ? Je porte de la mesme couleur de ce lict de ma chambre que je veux faire oster. Sera-t’il dit qu’elle me demeure ? Non, non, mon courage, monstrez-vous. En disant cecy il prit les cordons de ses souliers qui estoient vers, et les jetta par la fenestre : pour des jartieres il n’en avoit point ; car son haut de chausse luy alloit jusqu’au mollet de la jambe. Hé, quelle follie est-ce cy ? Dit Adrian, pourquoy jettez vous ces cordons qui eussent bien servy à quelqu’un de mes petits enfans ? Comment, vous parlez d’amour : c’est bien à vous à faire. Si vous voulez que tout soit rouge, il faut que vous ayez tousjours des teinturiers à vostre queuë, ou que vous faciez porter par tout vostre bagage, comme un gros monsieur. Ne dort on pas aussi bien dans un lict verd que dans un autre ? Ha mon cousin ! Dit Lysis, que vostre erreur est grande, et le tout pour n’avoir pas leu les bons autheurs. Je m’asseure que jamais vous n’avez mis le nez dans mon astree, et que vous ne lisez que les registres de vostre contoir. Ne sçauriez vous juger par quels charmes je suis forcé d’avoir une aversion pour ce lict verd ? Outre qu’il n’est pas de la couleur que ma maistresse aime, ne voyez vous pas que le verd est mesprisable pour une infinité de raisons ? Tant que les fruicts sont verds ils ne sont pas bons à manger ; tant que les bleds sont verds, ils ne sont pas bons à couper ; ceux qui font cession portent le bonnet vert ; et par un certain mespris tous les bourlets des chaires percees sont de serge verte : mais ce qui est fort considerable, le verd est la couleur que les turcs reverent, et il faut hayr ce que ces gens là aiment, comme estans des bestes brutes, qui ne sçavent que c’est d’amour, ny de la vie pastoralle. Pource qui est du rouge, ô l’aymable couleur ! La chair et le sang qui soustient nostre vie en sont ; les lévres et les jouës de Charite la portent. C’est pourquoy je voudrois mesme que jusqu’à mes draps, mes nappes, mes serviettes, mes chemises et mes mouchoirs fussent rouges s’il se pouvoit.

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Comme il disoit cela il y avoit derriere luy un petit garçon de taverne qui avoit la serviette sur le bras, et la calotte sur l’oreille qui luy dit. Monsieur, ne voulez vous point aussi avoir le nez rouge ? Nous avons ceans de bon vin pour le peindre. Alors Lysis en se sousriant, hoy, luy respondit-il, tu veux rire, petit estaffier de Ganimede : songe à ce que je dy, et m’ameine quelqu’un pour me changer de lict. Et bien de pardieu, dit Adrian, que l’on face sa volonté. Aussi tost il vint deux servantes qui destacherent les pantes et les custodes des deux licts, et mirent le rouge dans la chambre du berger. Cependant il s’assist à table avec son cousin, et l’on aporta le soupé. Il y avoit des bestes-raves fricassees et d’autres en salade, dont Lysis mangea tout son saoul, mais quant aux escrevices, ayant veu que tout le dedans estoit blanc, et qu’il n’y avoit que le dehors de rouge, il les laissa pour Adrian. Il y avoit là une grosse servante qui prit le pot et le verre pour luy donner à boire, mais ayant veu que c’estoit du vin blanc qu’elle versoit ; ostez-le moy, dit-il nymphe de cuisine : il n’est pas de la couleur de Charite. Aportez moy du clairet, belle deesse potagere, ou nous ne serons pas bons amys. Et bien encore pour ce coup cy à t’il raison, dit Adrian, rouge au soir blanc au matin, c’est la journee du pelerin. L’on entend cela pour le temps, mais je l’entens pour le vin moy. Ne jettez pas pourtant cettuy-là, non, comme vos cordons de souliers : il ne faut pas gaster le bien de Dieu. Dés qu’Adrian luy eut dit cecy, l’on se mit en devoir d’aporter du vin clairet, dont Lysis but avec beaucoup de contentement. Le soupé finy il commença de se promener sans rien dire à personne, et enfin son cousin fit tant qu’il se des-habilla, et se mit au lict. Adrian sortit apres de cette chambre, et l’ayant bien fermee, s’en alla coucher dans une autre. Son pupille luy avoit donné tant de travail qu’il s’endormit dés qu’il eut la teste sur le chevet : mais il n’en fut pas de mesme de l’amoureux berger, qui croyoit que ses yeux estoient de petites estoilles sur terre, et qu’il falloit qu’ils fissent le guet toute la nuict comme les astres. Il n’estoit pas seul qui veilloit dedans Sainct Clou ; il y en avoit bien d’autres ausquels il eust beaucoup servy, s’il eust esté avec eux pour leur faire compagnie. Ce berger à qui il avoit parlé dans les champs avoit conté à son maistre, qui estoit un gros lourdaut de paysan, tous les estranges propos qu’il luy avoit tenus. Cettuy-cy l’alla redire à neuf ou dix autres de sa sorte, et quantité de femmes bigottes en ouyrent aussi le bruit. Toute cette multitude superstitieuse s’en alla vers le berger, qui raconta encore tout de point en point par plusieurs fois, ne se pouvant lasser d’en parler ny les autres de l’oüir. Il leur dit que celuy qui l’avoit acosté estoit si beau et si brave,

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qu’il le tenoit au commencement pour un ange, mais que lui ayant presagé tant de malheurs, il ne le tenoit plus que pour un diable, qui avoit pris des moutons avecque luy, et une houlette en sa main pour se rendre moins effroyable, et luy faire acroire qu’il estoit de sa condition. Enfin tout ce que nous pouvons juger de ce qu’il m’a dit, continua-t’il, c’est que cette maudite femme qui est icy pour massacrer tous les hommes, et mettre la fin au monde, ne peut estre autre que la femme de l’antechrist, et je croy presque que cettuy cy à qui j’ay parlé est l’antechrist mesme, car il se vante de pouvoir beaucoup. Comme ce berger eut dit cecy, il y eut un paysan plus resolu que les autres, qui tira à quartier quelques-uns de ses compagnons, et leur remonstra qu’il ne falloit pas croire de leger cét homme-cy, encore qu’il eut tousjours eu une bonne reputation, et que les plus gens de bien mentoient quelquefois, soit pour esperance de gain, soit pour autre chose. Cela fut cause qu’ils s’en allerent tous luy faire une infinité de questions pour l’esprouver. Luy voyant que l’on n’adjoustoit pas assez de foy à ses discours se mit à pleurer de grande douleur, en faisant cette plainte. Helas ! Mes bons amis, que vous ay-je fait, que vous doutiez de ce que je vous dy ? Pleust à Dieu qu’il ne fust pas si vray ! Mais jamais je ne menty moins. Et aussi tost une villageoise qui croyoit estre des plus entenduës, le vint interrompre pour luy dire. Hé mon amy Richard, apren moy tout, ne dy tu pas que cette vieille diablesse qui est icy doit tuer tous les hommes ? Cela est sans doute, repartit le berger, on ne m’a point parlé qu’elle dust faire quelque chose aux femmes. Helas ! La grande pitié, reprit la villageoise, que ferons nous donc icy toutes seules ? Qu’est-ce qu’une femme sans son homme ? C’est une quenoüille sans son fuseau, et un four sans son fourgon. Il vaudroit bien mieux qu’elle en prit des uns et des autres, et qu’elle tira à la courte paille à qui seroit le premier mangé. à ces belles complaintes les autres commeres en adjousterent d’autres, avec tant de larmes et de sanglots que toute la maison où elles estoient en retentissoit. Le berger Richard les pensant bien consoler, leur dit qu’elles ne se souciassent point, qu’elles ne demeureroient gueres sans hommes, et qu’elles les iroient incontinent trouver, puis que tout le monde devoit bien tost prendre fin. Mais sera ce donc par feu ? Dit le maistre du logis, bruslerons nous tous aussi-tost les uns que les autres ? Si je mettois des draps moüillez dessus nos tuilles comme je fy quand la maison de mon voisin brusloit, ne me sauverois-je point ? J’ay crainte, dit Richard, que ce ne soit par eau que nous perissions : il me semble que la vision m’en a menacé aussi : et comme il achevoit la parole voyla un éclair qui paroist au ciel, et qui frappe la veuë de toute l’assistance,

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et aussi-tost il commença à pleuvoir. Ah ! Il n’en faut plus douter, s’escria alors un bastelier, voyla le deluge qui vient. Je m’en vay à la riviere avec un cheval, et je tascheray de luy faire traisner ma petite nacelle qui est à bord. Si je puis je la porteray au haut de ma cheminee, et me mettray dedans en attendant que l’eau croisse jusques là, et quelle m’enmeine à la volonté de Dieu. Comme il eut dit cecy, sans avoir pourtant beaucoup d’envie de le faire, le fils de la maison trouvant son invention bonne, en voulut pratiquer une semblable. C’estoit un garçon de seize ans, à qui l’on pouvoit dire que l’on en avoit veu de plus sages à six. Ayant pris une grande jatte il la porta sur le toict, et se mit dedans pour s’en servir de batteau. Il fit tout cela sans en parler à personne, de peur que quelqu’un ne disputast à qui se sauveroit dedans ce beau vaisseau. Cependant les femmes toutes desconfortees resolurent entre-elles de s’en aller au mont Valerien, avec les hermites, et les hommes vouloient aussi estre de la partie, disans tous que l’eau ne seroit pas si tost au sommet de cette montagne, et qu’ils auroient tousjours cela de bon-temps. Là dessus ils eurent une infinité de belles considerations. Un marguillier de la parroisse qui estoit là s’en vint faire cette plainte ! Helas ! à quoy avons nous tous songé, mes bons parroissiens, d’avoir tant fait rembellir nostre eglise ? N’est-ce pas dommage puisque l’antechrist s’en servira desormais à faire ses escuries ? Ha ! Que nous n’eussions eu garde de prendre cette peine si nous eussions sçeu que le monde eust deu si tost finir ? Moy qui ay fait rebastir ma maison tout à neuf, et qui ay tant jeusné pour faire quelque espargne, ne valoit-il pas mieux me traiter des biens que Dieu m’avoit donnez ? Ha que l’homme a bien proposé, et Dieu a bien disposé ! Et vous vignerons qui avez tant planté de seps, ce ne sera pas vous qui en bevrez le vin : ce sera ce chien d’antechrist : ne devois-je pas juger qu’il devoit venir bien tost, veu qu’estant allé il y a quelque temps à Paris pour apporter des abricots à mon bourgeois, j’entendis crier tout haut sa venuë dessus le Pont-Neuf, par les vendeurs d’almanachs ? Je voudrois en avoir acheté le livre : je me souvien que j’en ouys lire deux ou trois pages à un homme qui le tenoit ; c’estoit la plus espouvantable chose qu’on se puisse imaginer, et il falloit que ce fust quelque nouveau prophete qui eust composé cela. Enfin le temps de nostre ruine est escheu, et cependant ma commere la maistresse de ceans ne laisse pas de couler maintenant la lessive, et ne songe pas que le linge qu’elle blanchit n’est que pour torcher la moustache du grand tyran que nous attendons. Ces paroles furent écoutees comme des propheties, et neatmoins la femme du maistre du logis ne quitta point son cuvier. Elle estoit

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si opiniastre que quand elle avoit commencé une chose, elle la vouloit achever. La pluye qui tomboit en abondance ne luy faisoit pas tant de peur qu’aux autres, et se tenant accroupie pres du feu, elle ne songeoit qu’à son ouvrage. Mais elle avoit mis brusler d’un certain bois sec qui commença de petter d’une estrage façon, et il y eut un gros charbon qui luy sauta sous la cotte. Aussi tost sentant cette ardeur, elle s’escria, ha je brusle ! Je brusle ; le monde va perir par feu. Qui fut bien estonné, ce fut son fils qui estoit sur les tuilles où il avoit esté desja bien mouillé, et se tenoit les mains jointes en claquant des dents, attendant ce qui devoit avenir. Dés qu’il ouyt crier que le monde ne periroit pas pa r l’eau, mais par le feu, son saisissement fut si estrange, qu’il s’en alla à bas avec la jatte qui ne tenoit guere et rouloit facilement. Que s’il n’y eust point eu du fumier tout plein la cour, sur lequel il tomba, il ne faut point douter qu’il ne se fust rompu le coû. Sa cheute fut aisee à entendre, et chacun l’oyant crier l’on alla à luy pour le secourir, mais l’on trouva qu’il avoit eu plus d’aprehension que de mal. Ce garçon estant rentré dans la maison avec les autres, il y eut soudain un des villageois qui profera ces sententieuses paroles. Que craignons nous tant ? Si nous ne mourons aujourd’huy nous mourons demain : c’est un chemin qu’il faut tous tenir tost ou tard. Ne montons point sur nos maisons, n’allons point sur les montagnes, laissant tout à l’abandon. Vartigue, nous serions bien fins : contentons nous que les goujats de l’antechrist doivent cette annee faire vendange au lieu de nous, et ne leur laissons pas le vin que nous avons desja ; beuvons-le mes chers amis ; quand l’on en a pris un peu, on n’a plus tant de soucy : nous ne songerons plus tant à nos douleurs, et nous mourrons plus doucement. Ce conseil estant approuvé, le maistre de la maison s’en alla luy mesme à la cave, et tous les autres le suivirent avec des bros et des cruches, et ayans deffoncé tous les tonneaux, ils beurent tant qu’ils ne sçavoient quasi plus ce qu’ils faisoient. Apres ils porterent aux femmes tout le vin qui restoit, et elles se convierent à boire les unes les autres, disant à tous propos, ha ! Nous creverions plustost que d’en laisser une goutte à ce paillard d’antechrist. Ainsi tout le vin fut bu, et comme il venoit à faillir, la pluye n’estant plus si grosse, le jour commença de paroistre. Leur crainte se perdit un peu alors, et ils prirent la hardiesse d’aller en la ruë où ils virent que toute l’eau s’escouloit, ce qui les empescha d’aprehender d’avantage le deluge, la fumee du vin leur montant au cerveau, leur donna une nouvelle resolution, et le plus fin d’entr’eux se moquant de leur crainte passee, leur dit qu’il ne pouvoit pas comprendre pour quel suject ils avoient eu tant d’aprehension, et comment c’estoit qu’ils s’imaginoient

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que la fin du monde fust si prochaine : car, continuoit-il, nous redoutons le deluge et l’antechrist tout ensemble ; si toute la terre estoit perie, qu’est-ce que ce faux prophete y auroit à faire ? Vous voyez que tout cela ne se peut accorder ensemble, et que puis qu’il doit venir pour le moins sept ans auparavant la consommation du monde, selon que je croy avoir ouy asseurer, nous avons encore quelque temps à vivre. Ces paroles furent aprouvees de toute la troupe, et l’on se fascha un peu seulement contre celuy qui les disoit, de ce qu’il avoit tant attendu à songer à ce bel avis. Alors ceux qui estoient les plus yvres s’endormirent, et les autres ayans entendu sonner le dernier coup de matines s’y en allerent, et ouyrent une basse messe qui se disoit. L’hoste de Lysis qui estoit fort bon catholique s’y trouva aussi, et quand leurs prieres furent achevees, ils s’en vindrent luy aprendre les nouvelles qu’ils sçavoient. Ce berger à qui Lysis avoit tant donné d’épouvante, fit la description de son habit et de sa mine : tellement que l’hostellier reconnut de quel homme l’on vouloit parler, et dit en se riant, helas ! Mes amis vous estes de bien legere croyance, d’avoir adjousté foy à ce que vous a dit non pas un ange, ny un mauvais demon, ny mesme un homme sage, mais le plus fou de tous les hommes qui a logé chez moy cette nuict. Je connoy bien sa frenaisie, et vous en verrez tantost la verité. Comme il disoit cela il y avoit d’autres gens dans l’eglise qui dirent qu’il estoit vray qu’un homme habillé de la façon que le berger avoit recité, avoit logé en sa maison, et qu’ils l’y avoient veu entrer le soir precedent. Les paysans reconnurent à cela qu’ils avoient esté trompez, et en furent si honteux qu’ils eussent voulu pour beaucoup n’avoir point parlé de la peur qu’ils avoient euë la nuict. Le curé qui les voyoit parler avec une grande attention voulu sçavoir dequoy il s’agissoit, et comme l’on le luy eut raporté, il s’en vint faire un beau sermon à ces pauvres oüailles fourvoyees, et leur remonstra qu’elles ne devoient point croire ce que les imposteurs leur disoient, et que bien qu’il n’y ait rien de si certain que le dernier jugement, il n’y a rien de si incertain que l’heure qu’il doit arriver. Apres cela il les renvoya en paix avec sa benediction, et s’en estans retournez à la maison où ils avoient passé la nuict, ils resveillerent tous ceux qui dormoient, et entre autres le maistre auquel ils raconterent ce qu’ils avoient apris. Comme il vit que c’estoit un fou qui leur avoit donné toute la crainte qu’ils avoient euë, et que c’estoit son berger qui avoit esté trompé le premier, et puis qui avoit trompé les autres, il se mit en une furieuse colere, et excita toute la compagnie contre luy, tellement qu’ils se mirent à battre ce pauvre homme, et l’eussent assommé de coups de poin, s’il ne les eust

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fait arrester par ses tristes plaintes, leur remonstrant sur toute chose qu’il n’avoit rien fait par malice, et que tout le mal qu’ils avoient receu, c’estoit qu’ils avoient passé la nuict sans dormir, et qu’encore estoit-il cause de ce bien qu’ils s’estoient tousjours amusez à prier Dieu, ce qui leur seroit meritoire, et leur serviroit quelque jour. Ouy da, repartit le maistre, mais tu ne dis pas, que tout mon bon vin s’y en est allé, et je n’enten pas le perdre ainsi. Je veux que ceux qui l’ont beu me le rendent. Tandis qu’il disoit cela, celuy qui en avoit le plus avallé estoit derriere la porte où il rendoit gorge ; et ce n’est pas comme cela que je veux qu’on me le rende, continua t’il, il faudra bien que vous en ve niez tous à la raison, ou le juge en parlera. Voulez-vous que je ne boive plus que de l’eau, ou que j’aille querir à la taverne du vin mixtionné ? Il faut que vous me meniez chacun chez vous toute à cette heure, et que vous me donniez du vostre. Il n’eut pas si tost dit cecy, que sa femme vint poursuivre à belles injures tous ceux qui avoient beu leur vin, si bien que pour éviter cette tempeste aussi fascheuse que celle de la nuict, ils les laisserent là, et s’en allerent chez eux. Le bruit de leur avanture courut incontinent par tout, et principalement parmy les bourgeois de Paris qui estoient à Sainct Clou ; l’on eust bien voulu haster le jour pour voir ceux qui avoient esté si bien trompez : ils se trouverent à la grand’messe, et lors qu’elle fut dite et qu’ils furent sortis de l’eglise, l’ on se moqua d’eux infiniment. Toutesfois je ne sçay qui avoit le plus de force en eux, ou la fascherie de s’estre donné tant de peine la nuict, et de se voir encore attaquez de tant de railleries, ou la joye d’estre asseurez que le monde ne devoit pas si tost finir qu’ils avoient crû, et qu’ils auroient bien le temps de faire leurs vendanges. Anselme et Adrian se trouverent là, et furent bien estonnez de voir les troubles que Lysis avoit desja causez dedans Sainct Clou. Mais il ne falloit pas treuver cela estrange, car des gens de meilleur esprit que des villageois, se laisseroient bien tromper, si l’on les venoit entretenir de sens rassis, avec les extravagances de la poësie, et il y en auroit beaucoup qui croiroient de bonne foy, tout ce que l’on leur diroit du feu, de la glace, des chaisnes, et de tant d’autres supplices imaginaires des personnes passionnees. Anselme demanda à Adrian où il avoit laissé son cousin ; il luy respondit, qu’il estoit encore au lict, mais qu’il s’estoit barricadé dedans sa chambre, et que comme il s’estoit enquis s’il vouloit aller à la messe il luy avoit dit qu’il desiroit prendre encore du repos, tellement qu’il l’avoit laissé, sçachant que le dormir luy estoit fort profitable. Anselme fut d’avis qu’ils allassent voir s’il se levoit, et en cette deliberation ils s’acheminerent à l’hostellerie, et allerent à la porte de la chambre de Lysis.

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Adrian ouvrit avecque la clef, mais le verrou estoit po ussé par dedans. Anselme parla, et pria l’amoureux berger de le laisser entrer. Aussi tost reconnoissant la voix de son meilleur amy, il luy alla ouvrir, et ayant donné le bon jour à son cousin et à luy, il prit ses habits pour se vestir, leur disant pour excuse de ce qu’il estoit si peu matinal, que de toute la nuict il n’avoit pu fermer les yeux, et qu’il n’avoit commencé à sommeiller qu’au point du jour. Voyla qui n’est pas bien pourtant mon cousin, dit Adrian, il n’y a plus de messe à dire, et vous n’en entendrez pas d’aujourd’huy. Pensez-vous que Dieu à bien affaire des fantaisies dont vous vous estes entretenu. Cela est fait neantmoins ; il n’y a point de remede : mais quoy, quand j’y songe, si vous alliez à l’eglise, voudriez vous que ce fust avec cét habit de mascarade que vous mettez-là ? Pensez vous que l’on danse des balets ou que l’on jouë des comedies dedans un lieu sacré ? Ostez-le moy tout à cette heure : je m’en vay vous en envoyer querir un autre. Je n’en mettray jamais d’autre que cettuy-cy, dit Lysis, et contentez vous que je ne desire pas comme hyer d’en avoir un tout rouge ; et puis en se retournant vers Anselme, il s’escria, hé à propos, cher amy, que n’ay-je point fait depuis que je ne t’ay veu ? Sçaches que j’ay mis à fin la plus belle avanture du monde, et que je donne eschec et mat à tous les amans de l’Europe. Hier au soir je ne mangeay que du rouge, et toutes mes pensees ont esté rouges. Ne voyla-t’il pas l’effect de mes vanteries que tu as entenduës ? C’est assez d’avoir monstré une fois, que j’avois l’invention de faire cecy ; desormais je mangeray de tout, et ne seray plus si difficile en couleur. Il me suffira de porter tousjours sur moy quelque petit ruban rouge, pour me souvenir de Charite. Mais quand j’y songe que ce sera icy un ample suject d’exercer la plume de celuy qui écrira mon histoire ! Où est-ce qu’il eust pû trouver une plus belle matiere ? Ne sera ce pas là que son discours aura des enrichissemens qui ne se verront point dans les autres livres ? Ayant achevé ce discours il envoya acheter des cordons rouges, chez un mercier, et en attacha ses souliers, au lieu des verds qu’il avoit jettez, et se voyant tout habillé, il demanda à Anselme s’il vouloit venir avec luy aux champs, et qu’il s’en alloit y mener paistre son troupeau. Ne bougez s’il vous plaist, dit Adrian, disnons un peu je vous prie ; au reste vous estes bien loin de vostre conte, il n’y a plus icy de troupeau pour vous : je l’ay vendu au maistre de ceans qui fait tout tuer, et possible en mangerez vous vostre part. Lysis regarda alors dans la cour. Il vit un homme qui esgorgeoit une de ses brebis, ce qui le mit en une colere si grande, qu’il s’escria aussi tost. Ha ! Cruel cousin, que t’ay-je fait pour me traiter ainsi ? Tu as vendu mon cher troupeau à ces barbares, et

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voyla qu’ils le massacrent. Ha ! Innocentes brebis, vous ne serez plus les tesmoins de mes amours. Helas ! Je me plaisois tant en vostre compagnie. Encore me consolerois-je si l’on vous faisoit mourir pour un beau suject, et si l’on vous immoloit devant l’autel de quelque dieu. C’est la pire chose qui vous devoit arriver, et l’on vous devoit reserver pour un sacrifice. Vous eussiez eu au moins cét honneur de mourir dedans quelque superbe temple, au lieu que vous mourez sur du fumier, dedans une vilaine cour. Ha, boucher ! Ha bourreau ! Arreste la fureur de ton glaive. Laisse m’en quelqu’une pour me consoler. Ha ! Je voy bien que tu ne fus jamais berger, ny que jamais tu ne leus les apophtegmes d’Erasme, ou il est escrit qu’il faut que le bon pasteur tonde ses brebis, et non pas qu’il les escorche. Ha ! Pauvres innocentes, que n’ay-je icy une chalemie pour chanter sur vostre mort, des vers elegiaques et lugubres ? Cessez de vous plaindre, dit Anselme, en le tirant à part : il ne se faut pas tant affliger pour la mort des bestes. Nous ne sommes pas disciples de Pythagore, et nous ne croyons pas comme luy que l’ame de nostre grand pere soit dans le corps d’un veau. Pourquoy est ce que les bergers eslevent des moutons si ce n’est pour les vendre ? Nous en aurons d’autres au lieu de ceux-cy, et quand nous n’en aurions point, est-ce un prodige de voir un berger sans troupeau ? C’est assez qu’il en ait eu autrefois. Un seigneur qui a eu une compagnie de soldats sous sa conduite, ne laisse pas d’estre appellé le capitaine, avec beaucoup d’honneur, encore que les troupes soient licentiees, pour ce que l’on sçait qu’ il s’est monstré capable de l’estre. Vous avez raison, reprit Lysis, et quand j’y songe, je vous vy hier aux champs que vous n’aviez point de troupeau, et je ne laissois pas de vous appeller berger. J’ay tousjours creu que vous l’estiez, car vous parlez avec une accortise qui n’est commune qu’à nous. Anselme ne luy voulant pas complaire alors, luy dit, vous vous estes trompé en m’appellant berger, car je ne le suis point, et n’y a point de gens d’honneur en ce pays-cy qui le soient, si ce n’est vous. Je ne desire pas que vous m’appelliez autrement qu’Anselme, et pour mes qualitez, je n’en ay point que je cherisse tant que celle de vostre amy et serviteur. N’avez vous pas veu qu’il n’y a que des gens rustiques qui gardent les moutons icy allentour ? Je vous l’acorde, courtois Anselme, dit Lysis, mais mon dessein seroit de remettre en sa splendeur cette heureuse condition, et de faire que les personnes nobles et riches ne desdaignassent point d’en estre, afin que l’on ne s’amusast plus ny a plaider ny à faire la guerre, et que l’on ne parlast plus que de faire l’amour. Ne me voudriez

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vous pas bien seconder en ce la ? Quand l’on nous verra deux d’une mesme opinion, chacun ne nous imitera t’il pas ? Parlons un peu de cecy maintenant, que l’heure est propice, et qu’Adrian est allé là bas voir si le disné s’apreste. Pour ne vous rien celer, reprit Anselme, aprenez que l’on seroit tres mal receu de faire le berger en un lieu si proche de Paris comme cettuy cy, où tous les parisiens viennent d’ordinaire. Nous ne sommes pas assez loin de l’ambition et de l’avarice pour mener une si innocente vie. Sans cela je croy que je me rangerois de vostre costé. Y a t’il tant de chose à faire ? Dit Lysis ; pour nous sauver de la peine que nous aurions à faire prendre à un peuple de nouvelles coustumes, allons nous en à un lieu où celles que nous voulons suivre soient desja suivies. Il y a tant de païs au monde ou l’on vit à la pastorale. Allons en Arcadie, gentil Anselme, c’est une contree fort cherie des dieux : ils y habitent d’ordinaire avecque les hommes. Il nous faudroit mettre sur mer pour y aller, repartit Anselme, je n’ayme à voir les navires que du port. Je ne me veux pas mettre en un lieu d’où l’on ne peut pas sortir quand l’on veut, ny monter sur un cheval que l’on conduit par la queuë. Quand l’on est là, l’on a beau dire je tremble, je m’espouvante, je tire du cœur, je m’en veux retourner à nostre maison, personne ne vous escoute, ou bien l’on se moque de vous. Allons nous en donc, reprit Lysis, dedans les plaines de Leon, le long du fleuve Ezla, où le disgratié Sirene a tant jetté de larmes. Il y a encore trop loin, dit Anselme, et puis nous ne nous accorderions pas bien à l’humeur arrogante des espagnols. Vous voulez donc demeurer en France ? Dit Lysis, hé bien, il n’y a chose qui ne se fasse : je sçay beaucoup de provinces où il y a de braves bergers. Je leu dernierement un livre qu’on appelle les bergeries de Vesper, où sont descrites les amours de quelques bergers de Touraine. Irons-nous en ce pays là ? On dit que c’est le jardin de la France. Toutefois je vous diray, ces bergers-cy dont j’ay veu l’histoire, vivent un peu trop grossierement pour nous. Il n’y a rien à loüer en eux, sinon qu’ils aiment fidellement. à quoy ay-je songé jusqu’à cette heure ? Gardé-je le meilleur pour la fin ? C’est au pays de Forest qu’il faut aller, aupres de l’antienne ville de Lyon, du costé du soleil couchant. Nous trouverons là le druyde Adamas, qui retranche beaucoup de sa gravité, pour bien recevoir les estrangers. Nous verrons Celadon, Silvandre et Lycidas, et Astree, Diane et Phillis. Je vous laisse à penser combien nous plaira leur conversation, puis que seulement le recit de leurs histoires est si beau, qu’en le lisant je jette souvent des larmes de joye. Mais que j’espere bien de refuter les raisons de l’inconstant Hylas,

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et de disputer contre luy avec plus d’ardeur que Silvandre ! Que s’il ne se confesse va incu par mes paroles, je vous jure que je ne me pourray tenir d’en venir aux coups de poing : car je ne sçaurois plus souffrir que ce petit fripon se moque de la fidelité de Thyrcis. Au reste je ne paroistray point là comme estranger, car je sçay toutes les affaires qui s’y sont passees depuis long-temps, et les bergers n’auront que faire de me conter leurs amours. Il y a plus de trois ans que je m’imaginois mesme estre desja parmy eux, car j’estois d’une compagnie où les garçons et les filles prenoient tous des noms du livre d’Astree, et nostre entretien estoit une pastorale perpetuelle, tellement que je puis dire que c’est là que j’ ay esté à l’echole pour aprendre à estre berger. Anselme escoutant ce discours eut bien de la peine à s’empescher de rire, et il ne se pût tenir de respondre à Lysis, je veux bien aller en Forests ; je sçay bien que le sejour en est tres agreable, et je ne doute point que nous n’y trouvions quantité de bergers et de bergeres, mais pour ceux que vous nommez, il est tout certain que nous ne les y rencontrerons pas. Ils vivoient du temps du Roy Meroüee ; regardez combien il y peut avoir qu’ils sont morts. Comment dites vous cela, reprit Lysis, est-ce par moquerie ou par faute de jugement ? L’autheur des bergeries de Forests n’adresse-t’il pas une epistre au commencement de son premier livre à la bergere Astree, et dans le second une autre au berger Celadon ? Ne leur parle-t’il pas comme à des personnes qui sont encore en vie ? Outre cela ne voyez vous pas que leur histoire n’a point encore de fin ? Celadon n’est pas rentré aux bonnes graces de sa maistresse ; il fait encore le personnage d’Alexis dans le quatriesme et dernier livre de celuy qui a commencé de mettre ses avantures par escrit : car pource qui est dans les livres que d’autres autheurs ont desja faits en suite, ou qu’ils pourront faire desormais, comme s’ils venoient de la part du vray historiographe de Lignon, je ne suis pas oblige de les croire. Je pense que si Celadon avoit espousé Astree, ou qu’il fust mort ainsi que vous dites, l’autheur de son histoire en auroit parlé, et c’est en cela que ma croyance demeurera tousjours ferme. Il faut croire qu’Anselme eust eu tort s’il eust tasché d’oster à Lysis, une opinion si rare et si excellente comme celle qu’il avoit ; aussi n’y fit-il aucun effort, et il l’y laissa pour s’en donner plus de plaisir, luy asseurant que toutes les choses qu’il luy disoit, ne faisoient que le confirmer au desir qu’il avoit d’estre berger comme luy, mais qu’une chose luy troubloit l’esprit merveilleusement, c’estoit que s’ils vouloient aller en Forests, il faudroit quiter le sejour de la belle Charite, sans

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laquelle Lysis ne pouvoit vivre. Il respondit qu’il avoit bien tousjours son gé à cela, mais qu’il esperoit que dés la premiere fois qu’il pourroit parler à elle, il useroit d’un propos si charmant, qu’elle s’acorderoit à venir avec eux se faire bergere. Anselme dit qu’il trouvoit cela fort bien, si cela se pouvoit faire, et là dessus Adrian s’en vint avecque des valets à sa suitte, qui aportoient à disné. Il dit à Lysis qu’il vouloit vistement prendre son repas pour le remener à Paris, et que tout alloit en desordre à sa maison, lors qu’il n’y estoit point, pource que sa femme n’estoit pas bonne mesnagere ; que les garçons de sa boutique s’entendoient avec la servante, et qu’elle leur donneroit la clef de la cave, afin d’aller boire son vin ; et que quand elle ne la donneroit pas, ils s’avalleroient jusqu’au milieu du puits, et passeroient par une petite fenestre qui estoit là, pour aller visiter ses tonneaux. Lysis respondit qu’il n’avoit que faire de tout cela ; qu’il s’en allast s’il vouloit ; que pour luy il ne vouloit plus vivre sous sa conduite, et qu’il estoit assez grand pour n’avoir n’y tuteur n’y curateur. Adrian croyant qu’il voulust demeurer là pour continuer ses follies, luy dit, que s’il ne s’en vouloit venir de bon gré il l’emmeneroit par force, qu’il trouveroit bien un carrosse pour le mettre, et qu’il le feroit là enfermer avec des chaisnes et des cadenats, et que quand ils seroient à Paris, il le mettroit en prison à Sainct Martin, où il seroit foüetté tous les jours, ou bien aux petites maisons, pour tenir compagnie aux foux que l’on y enferme. Cela mit Lysis extrémement en colere, et son cousin n’y estoit pas moins, mais Anselme apaisa tout par sa prudence, disant en particulier à Adrian, que comme il luy avoit desja remonstré, l’on ne pouvoit pas vaincre le naturel de ce jeune homme par la rigueur, et qu’il valoit mieux luy adherer, tellement qu’il le conjuroit de le laisser en sa garde un mois ou deux, et qu’il ne luy demanderoit rien pour sa pension. Adrian croyant qu’il estoit necessaire pour le depayser, qu’il fust ainsi avec quelque honneste homme, qui luy fist voir le monde, s’acorda à le lui laisser, puis qu’il vouloit bien recevoir cette importunité, et luy promit une infinité de services en recompense. Anselme ayant obtenu cecy se mit à table avec eux, et il n’y eut point de dispute pendant le disné. Adrian dit seulement à Lysis qu’il avoit deliberé de le laisser avec Anselme, et luy enchargea de luy obeyr en tout et par tout, comme à son maistre et bienfaicteur : il luy promit de n’y pas manquer, et témoigna beaucoup de joye de ce qu’il le laissoit en une si bonne compagnie. Apres le repas ce marchand monta à cheval, et ayant pris congé d’eux, s’en retourna à Paris. Il esperoit que le bon esprit d’Anselme

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serviroit beaucoup à corriger celuy de Lysis, et il dit à tous ses parens qu’ils en auroient desormais plus de contentement que par le passé. Toutefois Anselme emporté par les fougues de la jeunesse, qui n’ayme qu’à passer son temps joyeusement, n’avoit pas envie de s’employer si tost à luy oster ses fantaisies, et accusoit en soy mesme Adrian d’une grande injustice, de vouloir priver le monde du plus excellent fou qui fut jamais, croyant que s’il l’eust remis en son bon sens, l’on eust esté bien fondé à le faire adjourner pour luy rendre sa folie. Il s’en vouloit donner du plaisir tandis qu’il seroit aux champs, estant assez riche pour faire la despence de sa nourriture, et comme nostre contentement n’est jamais parfait si nos amis ne sçavent que nous le recevons et n’y participent, il s’estoit resolu de faire voir à tous les siens ce gentil personnage, quand il le treuveroit à propos, luy ayant donc fait quitter l’hostellerie, il luy fit passer beaucoup de ruës, pour le mener à sa maison. Ils furent rencontrez de quelques-uns, qui sçavoient ce qui estoit arrivé à ces paysans, qui avoient tant craint la fin du monde. Ils virent bien que Lysis estoit celuy qui en avoit esté cause. Ses habits extraordinaires que l’on leur avoit figurez le faisoient assez reconnoistre. La nouveauté de ce vestement et de son marcher compassé, attiroit à le suivre, tous les bourgeois de Sainct Clou, qui estoient alors dans les ruës. Ceux qui l’avoient des-ja veu couroient tant qu’ils pouvoient encore plus loin, et le devançoient pour le voir passer derechef. Les petits enfans s’amassoient par troupes, et alloient apres sa queuë, criant comme ceux de Paris, quand ils voyent des mascarades. Anselme ne les pouvoit faire taire, et ce n’estoit pas comme le jour precedent, qu’ils n’estoient suivis de personne, pource que c’estoit un jour ouvrable. Ceste canaille malicieuse, jettoit des pierres à Lysis, si bien qu’ayant esté frappé d’une, par le milieu du dos, il n’en put endurer davantage, et se retournant le chapeau à la main vers ceux qui le suivoient, il leur dict, messieurs, cessez de me reconduire, ma foy vous ne passerez pas plus loin : trefve de compliment, je vous supplie ; je tien la faveur pour receuë. Ces paroles estonnèrent les grands et les petits, qui n’avoient pas meilleur esprit les uns que les autres, et avecque les menaces qu’Anselme leur fit en mesme temps, cela fut assez capable de les faire retirer. Anselme admira cette naïfveté de Lysis, et c’estoit là possible une des meilleures choses qu’il luy eust ouy dire. Estans arrivez à sa maison il luy donna une chambre fort gentille, et luy ayant laissé quantité de livres, le pria de passer l’aprèsdisnée à lire, cependant iroit viſiter de certaines perſonnes chez leſquelles il ne le vouloit pas mener.


Fin du premier liure.