Le Berger extravagant/Livre 10

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Lysis et Carmelin se retirerent dedans leur chambre apres soupé par le commandement d’Hircan qui les alla trouver aussi tost, leur disant que l’heure estoit venuë qu’il les devoit rendre invulnerables. Faut-il que nous nous mettions tous nuds ? Dit Lysis, nous voulez vous plonger dans le fleuve du Stix comme Thetis y plongea Achille ? Ne soyez donc pas si peu avisé que cette deesse ; elle rendit son fils invulnerable par tout excepté par l’endroit où l’on le devoit blesser ; c’estoit avoir fort peu de jugement, ne luy en desplaise. Elle qui à cause de sa divinité sçavoit l’arrest des destins et devinoit les choses futures, que n’armoit elle à l’espreuve cette dangereuse partie du corps d’Achille ? Ne sçavoit elle pas bien que quand ses ennemys seroient avertis qu’il avoit un endroict en son corps qui pouvoit estre blessé, ils ne tascheroient qu’à le fraper en celuy là, et le tueroient aussi tost qu’un autre qui n’eust eu qu’un corps vulgaire ? D’ailleurs je ne sçay pas comment elle avoit faict, puisqu’elle avoit permis que son talon fust si sensible qu’il y pust recevoir un coup mortel. Les playes que nous pouvons recevoir au talon ne sont point dangereuses, et quand mesme la gangrene s’y mettroit, il n’y auroit qu’a couper le pied pour empescher qu’elle ne gagnast le cœur, et qu’elle ne fist mourir la personne. Si cette Thetis avoit envie de rendre Achille invulnerable par tout, que ne le trempoit elle tout à fait dans l’eau en le tenant par les cheveux, sans le tenir par un endroit qui ne pouvoit estre moüillé, et par consequent demeureroit mortel ? Que si les cheveux ne luy estoient pas encore venus, que ne le plongeoit elle par les pieds apres l’avoir plongé par la teste ? Vous vous oubliez, Lysis, dit Hircan, il ne faut pas passer si avant

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dans la reformation des actions des divinitez. Il faut croire que tout ce qu’elles ont fait, ç’a esté pour le mieux. Quand vous seriez Clarimond qui trouve à reprendre sur tout, vous n’en diriez pas d’avantage. Toutefois je vous excuse maintenant, car c’est la peur que vous avez que je ne manque à mon devoir qui vous fait parler ainsi, et vous me voulez avertir que si je vous veux plonger dans quelque eau, il faut que je lave vos membres l’un apres l’autre. Mais sçachez qu’il n’est pas besoin de cela : j’ay des charmes si puissans qu’ils vous rendront invulnerable avec moins de façon que ne feroient les divinitez. Comment expliquez vous proprement ce mot d’invulnerable ? Dit Carmelin. C’est à dire une chose qui ne peut estre blessee, respondit Hircan. Je vous supplie que mon haut de chausse ayt donc sa part de vostre enchantement, reprit Carmelin, afi n que ny par accident ny par usure il ne s’y face point de playe. S’il se fait des trous à tes habits, repartit Hircan, fais y des emplastres de la mesme estoffe, je n’employe pas mon art en des choses si viles. Mais c’est assez cageollé ; que l’on se taise : il faut que je vous charme tous deux avec plus d’efficace que si vous estiez dans le palais de Circé fille du soleil. Hircan ayant dit cecy fit quelques ceremonies extraordinaires, et prononça quelques mots barbares, puis il dit à Lysis et à Carmelin, asseurez vous que rien ne vous peut blesser desormais, vous n’avez plus qu’a vous mettre dans mon carrosse qui vous portera infailliblement jusqu’ au chasteau enchanté où est la belle Panphilie. Les deux bergers sortirent alors avec luy de leur chambre, et s’en allerent dans la salle où toute la compagnie les attendoit. Hircan leur donnant a chacun un baston en main, leur fit frapper contre un vieil pot de terre qu’ils eurent aussi tost cassé. Voyez vous, leur dit-il, il vous sera aussi facile de rompre la teste à un monstre, comme de rompre ce vase. Pour vous rien ne vous pourra offencer, et qu’ainsi ne soit, vous en allez voir l’experience. En disant cecy Hircan prit une pelle du feu, et faisant semblant de vouloir s’efforcer de donner un grand coup sur Lysis il modera la violence de son bras lors qu’il aprocha de ses espaules. Il est vray, s’escria Lysis, tu n’as faict que me chatoüiller. Et moy, dit Carmelin, que j’en essaye un peu je vous prie. Hircan esloigna alors la pelle du lieu où il vouloit frapper, et il la deschargea sur les fesses de Carmelin avec une telle roideur qu’il les frotta long-temps apres. Il n’y a point de jeu à cela, dit-il, il semble que vous me vouliez donner le morion. Tout cecy n’est que bien, repartit Hircan, jamais tu ne souffriras plus de mal que tu en viens de sentir, car ceux à qui tu as affaire ne sont pas si puissans que moy, et puis te voyla asseuré de n’avoir jamais plus de playes que je t’en ay faict. Carmelin s’estant un peu consolé, eut bien voulu que l’on luy eust encore aporté force pots et force verres pour esprouver ses forces, et Lysis

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eust eu un semblable desir, si H ircan leur eust permis de faire encore long-temps exercice. Il leur vouloit donner leur congé tout à l’heure ; mais Lysis luy parla de cette sorte ; ô sçavant magicien, à quoy est ce que tu songes ? Ne vois tu pas que nous avons encore des habits pacifiques. Nous ne paroistrons pas espouventables, si nous n’avons des habits guerriers. Pour moy je veux estre vestu en heros, autrement je ne partiray point d’icy. N’as tu pas regardé ce portraict de la descente de Thesee aux enfers, que tu as dans ta chambre ? Puisque je m’en vay faire la guerre à des voleurs et à des monstres, ainsi que faisoit ce brave guerrier, je veux estre equipé comme luy. Hircan se souvint alors qu’il avoit au fonds d’un coffre une vieille casaque bleuë avec laquelle il avoit esté autrefois en masque ; son valet de chambré l’alla querir, et Lysis l’ayant veuë la trouva fort belle. Il osta son pourpoinct pour la mettre, et pource qu’il ny avoit que des demies manches avec des escailles et des campanes d’argent, il retroussa sa chemise jusqu’au dessus du coude, et l’attacha avec des espingles afin d’avoir le bras nud comme les antiens guerriers que l’on void en peinture. Il voulut aussi avoir les cuisses nues, tellement qu’il alla dans une garde-robbe où il osta son haut de chausse et son caleçon, et noüa le devant de sa chemise avec le derriere. Quand il eust faict cela, l’on luy apporta des bottines qu’il avoit desja demandees ; il les voulut chausser à nud, et en cét equipage il s’en alla retrouver les autres. Il y eut quelqu’un qui luy dit qu’il estoit fort bien habillé à l’antique, mais qu’il ne l’estoit pas à la mode du temps present, et que l’on ne voyoit aucun grand capitaine dans les armees du roy, qui le fust ainsi. Qu’ils s’accommodent tous à leur fantaisie, dit Lysis, et que l’on me laisse accommoder à la mienne. L’on ne me fera pas accroire que de jeunes houbereaux entendent mieux la milice, que tant de heros invincibles qui ont esté placez dans le ciel : l’on ne connoistroit pas que je desire estre de leur nombre si je ne les imitois aussi bien en leurs vestemens qu’en leurs mœurs. Au reste il ne faut pas croire que je sois le seul de ce siecle qui soit vestu comme vous me voyez ; je m’en vay vous monstrer que tous les plus habiles hommes que nous ayons sont vestus comme moy. Il est vray qu’ils sont escrivains, mais il faut croire qu’ils sont aussi guerriers, puisqu’ils ont l’asseurance de s’habiller comme Thesee, Achille, et Ajax. Que si l’on pense me remonstrer qu’ils ne sont point hommes d’armes, je diray qu’a plus forte raison me doy-je vestir comme un heros, veu que des personnes de si basse qualité le sont bien. Il demanda alors les œuvres de sept ou huict poëtes françois qu’Hircan avoit dedans son estude, et il monstra à tout le monde, comme à la premiere fueille de chaque livre, les autheurs s’estoient faict peindre avec une casaque

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à la grecque. Il concluoit qu’ils s’habilloient de la sorte, puisque l’on les avoit ainsi depeints, et de fait qu’il faloit luy accorder cela, ou bien confesser librement que ces gens-cy avoient esté fort fantasques et fort extravagants, lors qu’ils s’estoient faict portraire en cést estat. Ce qui estoit de plus ridicule estoit le portraict d’un poëte advocat, qui au lieu de sa longue robe avoit aussi une casaque à l’antique, ainsi qu’un heros de medaille, encore qu’il eust la mine la plus pedantesque du monde. Outre cela afin de ne point mettre ce mot de jurisconsulte, qui ne luy sembloit pas assez courtisan pour un livre d’amour comme le sien estoit, il avoit mis pour sa qualité, droict-conseillant parisien. Chacun ayant ry de ces belles images, l’o n dit à Lysis qu’il luy manquoit encore quelque chose pour estre tout à fait accommodé à leur imitation, et qu’il n’avoit point de couronne de laurier sur la teste. Aussi n’ay-je point encore acquis de victoire, repartit ce nouveau guerrier ; il faut que je porte un casque jusques à ce temps, mais il y à bien un autre deffaut auquel vous ne songez point. Ne voyez vous pas que ces heros ont je ne sçay quoy attaché autour du col ? Je ne puis dire ce que c’est, et neantmoins il faut que j’aye un semblable ornement. C’est une serviette qu’ils ont asseurement, dit Clarimond. Tu te trompes, repartit Lysis, c’est parler des heros indignement ; il n’y a que les garçons de taverne qui portent la serviette sur l’espaule. Aussi font bien les maistres d’hostel des princes, reprit Clarimond, mais je m’en vay vous dire à cette heure ce que c’est que cecy : je l’ay mieux consideré. Il est vray que c’est une serviette, mais elle fait tout le tour du col de ces gens cy, et est attachee avec un nœu sur leur espaule droicte, comme si l’on leur vouloit faire le poil ; je m’asseure que lors que le peintre vint faire leur portraict, le barbier leur relevoit encore la moustache, et que l’on les à representez au mesme estat que l’on les à trouvez. Ne te mets point cela dans l’esprit, dit Lysis, ce ne fut jamais là une serviette, je connoy maintenant la verité. C’est une escharpe que ces galands hommes portent ainsi à la difference des gentils hommes vulgaires qui font passer les leurs par dessous leur bras ; je veux en avoir une de mesme. Je vous en donneray librement une bleuë que j’ay, si vous la voulez porter, dit Hircan. Je te remercie de cét offre, repartit Lysis, n’allons pas en besogne avec si peu de consideration. Je ne me puis imaginer que ces escharpes que les heros doivent porter soient ny bleuës, ny rouges, ny vertes, ny jaunes, j’ay quelque opinion qu’elles sont blanches pour signifier la candeur de leur ame. Cecy est bien difficile à juger, dit Clarimond, car tous nos portraicts sont en taille douce, et il n’y en a point icy d’enluminez pour voir de quelle couleur sont les habits. Lysis à raison de croire qu’il faut que son escharpe soit blanche, dit Hircan, le blanc est la couleur des nouveaux

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chevaliers ; il faut qu’il le porte encore que j’aye ouy dire que le rouge est la couleur de sa maistresse : mais il y a cela de mal que nous n’avons point icy descharpe blanche. Toutesfois j’y trouve du remede, car je luy donneray une belle serviette de lin qui sera aussi belle que du taffetas. Pendant la ligue les bons bourgeois qui estoient realistes n’avoient point le plus souvent d’autres escharpes pour monstrer de quel party ils estoient. Je ne te desdiray de rien, repartit Lysis, j’ay trop d’envie d’estre vistement accommodé à l’antienne mode. Aporte moy telle escharpe que tu voudras, soit de soye, soit de fil, elle me rendra fort brave et fort superbe puisqu’elle viendra de ta main. Hircan alla alors luy querir une belle serviette blanche qu’il luy mit autour du col, et puis il l’attacha avec un taffetas rouge sur son espaule, afin qu’il eust au moins ce petit nœu pour le faire souvenir de Charite. Ils ne manquerent pas tous deux à regarder en mesme temps dans tous leurs livres, pour voir s’ils ne faisoient rien qui ne fust conforme aux portraicts des poëtes. Quand le berger fut accommodé à sa fantaisie Hircan luy mit un vieil morion en teste, mais il dit qu’il luy faloit encore une espee, et qu’il prioit Clarimond de luy en prester une fort belle qu’il avoit. Hircan luy repartit qu’il luy en vouloit donner une autre qui luy estoit bien plus propre pource qu’elle estoit faite à l’antique. Il la fit aporter avec un baudrier, et la mit au costé de Lysis. Carmelin regardoit tout ce mystere sans rien dire, et son maistre songeant à luy, avertit Hircan qu’il le faloit aussi habiller comme un heros de l’antiquité. Hircan respondit qu’il suffisoit de luy donner des armes à la mode de nostre siecle, à cause qu’il n’estoit pas de si grand merite que Lysis : de sorte qu’ayant envoyé querir de fort vieilles armes qui avoient servy à son bisayeul, l’on les luy mit malgré qu’il en eust. Jamais homme ne fut plus estonné que Carmelin lors que l’on luy eut endossé la cuirasse, et attaché les brassards et les cuissots. Il disoit que l’on l’enfermoit dans une prison de fer : mais ce fut bien pis lors que l’on luy mit le casque ; il disoit que l’on mettoit sa teste dans une marmite, et jamais il ne voulut endurer que l’on luy abaissast la visiere. Hircan importuné de ses plaintes continuelles, luy fit accroire qu’encore que son corps fust aussi invulnerable que celuy de son maistre, il n’estoit pas si vaillant que luy, et que pour asseurer son courage, il estoit fort à propos de l’armer de pied en cap. Mais que me serviront ces armes ? Respondit-il, elles m’empeschent tellement, que je ne sçay où je suis. Je ne sçaurois porter mes mains à ma bouche ; je ne sçaurois avancer un pied l’un devant l’autre, et je suis si chargé qu’il me semble que je porte une tour. Ce fardeau te semblera leger à la longue, dit Hircan, et là dessus luy ayant encore donné en main une rondache

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de cuir boüilly, il dit à Lysis qu’il estoit temps de partir. Lysis respondit qu’il estoit prest, pourveu que l’on luy donnast encore un javelot ou une demye picque : mais le magicien luy protesta qu’il n’en auroit jamais besoin, de sorte qu’il resolut de s’en aller, et ayant embrassé tous ceux qui estoient presens l’un apres l’autre il descendit dans la cour. Il se mit dans le carrosse avec Carmelin qui fut bien ayse de s’y asseoir pour s’y reposer avec son fardeau. Voicy donc le char qui nous doit mener au chasteau enchanté, dit Lysis, je vien de regarder les chevaux, mais il ne me semble point qu’ils ayent des aisles, encore que le magicien Hircan me l’ayt asseuré plusieurs fois. Des que vous serez enfermez là dedans leurs aisles commenc eront à paroistre, dit Hircan, et toutefois je vous averty que pour cette fois cy ils ne s’en serviront point tant qu’ils trouveront de la terre, et qu’ils pourront marcher. Ils ne prendront leur vol que quand ils auront rencontré la mer. Ce sera alors que vous irez si viste, qu’il vous semblera que le carrosse n’ayt point de mouvement, et il y aura bien une autre merveille, c’est que les jours ne vous dureront pas plus que des minuttes. Quand vous approcherez de l’isle enchantee, possible qu’un magicien de mes amys vous conviera à prendre vostre repos dans une isle voysine qui luy apartient ? Ne refusez point les offres qu’ils vous fera. Nous nous gouvernerons selon tes preceptes, dit Lysis, mais auparavant que je parte, octroye moy cette faveur de me faire voir Meliante, pour qui je m’en vay accomplir tant d’exploits guerriers. Ce gentil’homme avoit esté empesché depuis le soupé à escrire des lettres à Paris ; l’on luy alla dire qu’il les quitast s’il vouloit voir partir les valeureux champions. Il s’en vint les trouver avec une feinte joye, et s’escria dés le bout de la cour. Ha ! Genereux guerriers, puis que vous daignez entreprendre de mettre ma maistresse hors de captivité, je prie le ciel qu’il favorise vos armes. Adieu, mes chers amys, croyez que vous faictes acquisition d’un homme qui vous servira en la mort et en la vie. Adieu, mon amy, dit Lysis, croy que je feray tout ce qui me sera possible pour te rendre content. Je ne te demande autre chose en recompense, sinon que des demain au matin tu ailles trouver les ambassadeurs des bergers parisiens, pour leur dire qu’ils s’en retournent vers ceux qui les ont envoyez icy, et qu’ils leur racontent de quelle maniere je vy, et combien ils seront heureux avecque moy. S’ils arrivent icy auparavant mon retour, je prie aussi Hircan de les faire loger par Fourier, car ils seront en grand nombre, et sur tout que l’on garde qu’il n’y ayt point de desordre pour les pasturages. J’espere de venir reigler tout dans peu de temps. Quand à mon cousin Adrian qui doit repasser par icy, je seray bien ayse qu’il ne me trouve point, et qu’il s’en retourne sans moy à Paris. L’on luy pourra dire quelles hautes

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entreprises m’occupent ; et quand à ma maistresse que je reserve pour la derniere, à cause que je n’en sçaurois parler sans mourir mille fois de douleur, ha ! Dieu, il n’est pas besoin de luy envoyer des excuses sur mon absence, car j’ay bien veu que ma presence ne luy plaisoit guere. Comme Lysis achevoit ces paroles, l’on ferma les portieres du carosse avec des cadenats, et le cocher foüetta ses chevaux leur faisant prendre le chemin d’une maison d’Hircan qui estoit à une lieuë de là. Ce gentil’homme vouloit encore tirer du plaisir des fantaisies de Lysis par une invention extravagante. Amarille s’en estoit retournee chez elle dés auparavant la nuict, si bien que n’ayant plus sa maistresse à entretenir, il quitta son chasteau avec les autres pour suivre le carosse des deux guerriers. Ils allerent bien loin apres à cheva l, et quand ils furent à la maison champestre, ils trouverent que le carrosse estoit desja desattelé, et que l’on l’avoit laissé sous une arcade qui estoit pres de la porte. Ils descendirent de cheval avec le moins de bruit qu’ils purent, et s’en allerent escouter ce que disoient les braves champions. Voy-tu Carmelin, disoit Lysis, combien la bouche d’Hircan est veritable ? Ce magicien nous a asseuré que lors que nous arriverions au rivage de la mer, ses chevaux prendroient leur volee, et iroient si fort qu’il sembleroit que nous ne bougeassions d’une place. Qu’ainsi ne soit, ne remarque tu pas que ce carrosse ne branle plus ? On n’entend pas seulement ses roües, encore qu’il soit croyable qu’elles tournent en passant par dessus des nuees. Cela se fait parce que le mouvement extreme semble estre une immobilité, et je m’en vay t’aprendre à ce propos un merveilleux traict de doctrine. Je lisois il y à quelque temps les metamorphoses d’Ovide où je trouvay que le chien Lelaps dont l’on avoit fait present à Cephale, poursuivoit une beste si vivement, qu’un traict n’alloit pas plus viste. La beste couroit aussi legerement que luy, si bien qu’ils estoient tousjours en egalle distance, et que Lelaps donnoit en l’air plusieurs coups de dent. En fin le chasseur Cephale ayant recours à son dard, fut tout estonné lors qu’il le pensa lancer sur la beste, qu’il vid que le chien et elle, n’estoient plus que des statuës de marbre qui estoient demeurees au milieu de la campagne. Ayant fait tous mes efforts pour trouver un beau sens à cecy, j’ay songé que si le poëte à dit que ces deux animaux avoient esté changez en des statuës, ç’a esté pour representer la vistesse extreme de leur course, et pour aprendre aux hommes ce que je leur veux aprendre encore, que le mouvement extreme ressemble au repos. Voyla une explication delicate, il le faut avouer, et je n’ay pas voulu la perdre quoy que je soustienne ordinairement que les metamorphoses sont plustost des veritez que des fictions, car je n’enten pas que cecy doive prejudicier à mon opinion. Que l’on prenne cecy pour une allegorie

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plustost que pour une mythologie. L’on sçait bien que les plus sçavans docteurs font des allegories sur les plus grandes veritez qui furent jamais au monde. Mais pour revenir à mon sujet, Carmelin, tu croiras donc que c’est l’extreme vistesse de nostre char qui empesche que nous ne connoissions son mouvement. Tu n’es pas un homme si neuf que tu n’ayes veu plusieurs fois des preuves de ce que je te veux persuader. Si tu remues un baston ou une corde bien fort tu n’en sçaurois remarquer les diverses secousses. C’est par ce moyen que nos sens seroient journellement trompez, si la raison qui preside au dessus d’eux, ne croyoit autre chose que ce qu’ils raportent. Tant de philosophi e que vous voudrez, repartit Carmelin ; mais ne me dites point que nos chevaux volent. Quand vous me representez que nous sommes maintenant en l’air je n’ay veine qui ne me tressaille, et croyez que n’estoit que je suis avec vous, et que je croy que l’on ne sçauroit plus ressentir de mauvaise fortune en vostre compagnie, je crirois au meurtre et à l’ayde. Tu espouventerois les chevaux qui te precipiteroient dans la mer, reprit Lysis, il vaut mieux se taire ; possible qu’ils iront si haut qu’ils nous meneront jusqu’au ciel où nous verrons des choses dont les astrologues ne parlent que par conjecture. Ce sera alors que nous pourrons faire des almanachs meilleurs que tous ceux que l’on vend à Paris. Je feray aussi des horoscopes, et pour ne point manquer en mes speculations, je tiendray en mes mains les astres mesmes, et verray en les regardant quelles fortunes ils promettent à mes amys. S’ils sont animez ou s’ils peuvent parler, ou bien s’ils ont chacun une intelligence qui les conduise et qui parle pour eux, je tascheray de les consulter sur leurs diverses influences, et de les interroger sur d’autres sujets particuliers. Delà nous verrons le college, où les ames aprennent avant que de naistre ce qu’elles doivent sçavoir un jour. Il y a de bons demons en ce lieu qui sont leurs regens, et leur donnent bien la discipline, lors qu’elles ne profitent point de leurs instructions. Platon n’a pas songé à cecy quoy qu’il ayt assez parlé de la reminisçence. Nous rencontrerons aussi les deux tonneaux où Jupiter selon le dire d’Homere met tout le bien et le mal qu’il envoye aux hommes. J’ay envie que tu emportes plein un bissac du bien que tu y trouveras, afin que tu ne te plaignes plus jamais à moy que tu és malheureux. J’espere que l’on nous monstrera mesmes les idees de toutes les choses du monde, et que nous serons venus à si bonne heure que nous assisterons à la ceremonie de quelque apotheose, c’est à dire que nous y arriverons lors que l’on fera dieu quelque homme illustre. Comment verrons nous quelque chose, dit Carmelin, puisque nous sommes dans des tenebres aussi profondes, que si nous estions encore au ventre de la mere. Espere de bien en mieux, repartit Lysis, quelque bon demon

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nous viendra tirer de cet estuy où nous sommes enfe rmez. Ha ! Malheureux que je suis, reprit Carmelin, je puis bien dire pour moy que j’ay un double estuy : outre l’estuy de nostre coche, je suis enfermé dans mes armes comme un cousteau dans sa guaisne. Nos gentils hommes ayans entendu ces discours dont ils furent ravis, se retirerent chacun dans le logement que l’on leur avoit preparé. Ce fut là qu’ils rirent à leur aise, et qu’ils se delibererent de laisser les valeureux champions dedans le carrosse jusques au matin. Ils furent avertis qu’ils ne parloient plus ensemble, tellement qu’ils crurent qu’ils s’estoient endormis, et pource qu’il estoit tard ils se coucherent tous pour se reposer aussi. Hircan s’esveilla dés trois heures, tant il avoit de passion pour les fantaisies de Lysis, et tout aussi tost il fit lever les autres afin qu’ils fissent tous leurs aprests pour tromper ce vaillant berger. Il s’en alla depuis au carrosse, et ayant ouvert les portieres il apella Lysis avec une voix contrefaite. Luy qui ne dormoit plus luy demanda incontinent ce qu’il desiroit de luy. Apren que je suis un magicien qui te doit conduire au chasteau enchanté, poursuivit Hircan, sors et me suy. Que ce bon homme qui est avec toy vienne pareillement. Lysis apella alors Carmelin à haute voix, mais il ne se resveilloit point pour cela, et l’empeschement que ses armes luy donnoient ne troubloit point son repos. Son maistre l’apella enfin tant de fois qu’il se resveilla, mais comme il luy eut commandé de sortir du carrosse, il respondit qu’il luy estoit impossible, et qu’il croyoit y estre cloüé, tant le fardeau qu’il portoit estoit pesant. Lysis et le magicien le prirent alors, et le tirerent de sa place par force. Tenez moy par le bout de la robbe, dit le magicien aux deux guerriers, je m’en vay vous faire entrer par dessous terre au lieu où vous desirez aller. Lysis prit alors Hircan par la robbe, et Carmelin prit Lysis par le hoqueton, et ainsi ils traverserent de grandes escuiries obscures où les deux guerriers avoient autant de peur l’un que l’autre. En fin Hircan leur ayant fait devaler quelques degrez, leur dit qu’il faloit qu’il les laissast, et qu’ils n’avoient qu’a marcher tousjours et se tenir sur leurs gardes. Lysis ayant quité avec regret un si bon guide, marcha le long d’une allee au bout de laquelle il y avoit un grand cellier où il faisoit clair par le moyen de deux chandelles attachees à la muraille. Avant que d’entrer il demanda à Carmelin s’il avoit une bonne espee. Moy une espee, reprit Carmelin, je n’osay jamais en voir une toute nuë, et je manierois mieux une serpe ; vous ne vous estes point avisé de me donner une espee, et je ne me suis point avisé de vous en demander. J’ay un grand plateau dont je m’ayderay bien (c’est ainsi qu’il appelloit son bouclier) mais pleust à Dieu, continuoit il que j’eusse mon rabot de menuisier pour rabotter le nez à ces monstres que nous trouverons, ou que j’eusse mon villebrequin

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pour leur faire des trous dans les fesses. Puisque tu n’es armé que pour la deffensive, et non pas pour l’offensive, reprit Lysis, ce sera à moy à combattre pour toy, et je n’en suis pas affligé, car ma gloire en sera plus grande. Avançons donc et voyons en quel lieu nous sommes. Les deux guerriers ne furent pas si tost entrez dans le cellier qu’ils virent deux formes de geans qui s’aprochoient. Ces deux monstres courant vers eux, se rendoient quelquesfois aussi petits qu’un homme de stature ordinaire, puis tout soudain ils haussoient leur teste jusqu’à la voute, comme s’ils eussent eu un col qui se fust allongé par ressorts. Carmelin se voiant persecuté de l’un de ces geans, se mit à crier aussi haut que si l’on l’eust escorché tout vif, mais pour son maistre voyant que ces hommes cy n’avoient point de bras, il ne craignoit pas tant, et s’imaginoit qu’il n’avoit qu’à couper ce long col qui les rendoit espouventables. Il tascha de tirer son espee, mais elle estoit si enrouillee qu’il estoit impossible de la faire sortir du foureau. Ce fut bien alors qu’il jugea qu’il estoit un guerrier bien peu prevoyant, d’estre venu au combat sans voir si ses armes estoient bien en poinct. Toutesfois pour se servir au besoin de ce qu’il avoit, il osta l’espee du baudrier, et toute couverte qu’elle estoit de son fourreau, il ne laissa pas d’en donner de grands coups sur le col des geans, mais il ne leur faisoit point de mal, car il ne frappoit que contre un baston entouré d’une serpilliere, au bout duquel il y avoit une fausse teste que celuy qui estoit caché là dessous, haussoit et baissoit à sa fantaisie. Fontenay et Clarimond faisoient ce personnage, et prenoient grand plaisir à espouvanter les deux guerriers : mais en fin Lysis voyant qu’il ne gagnoit rien à s’efforcer de leur couper la teste, il leur donna une infinité de coups par en bas, si bien qu’ils s’enfuyrent hastivement par l’endroit mesme que Lysis et Carmelin estoient venus. Je ne me doy point desesperer pour n’avoir point l’espee nuë, dit alors Lysis, ce sont icy des esprits malins qui des que l’on les touche de quelque arme que ce soit, souffrent solution de continuité (pour parler en terme de philosophe) qu’ils viennent donc à la foule, tant plus ils seront, tant plus j’auray de victoires. Le vaillant berger disoit cecy lors qu’il sortit d’une petite porte trois homes bossus par devant et par derriere, lesquels avoient des visages si laids, que l’on ne les pouvoit regarder sans horreur. L’un qui estoit Philiris se mit a sonner l’alarme avec deux bastons sur le fonds d’un tonneau vuide, comme s’il eust frapé sur un tambour, et les deux autres qui estoient Meliante et Polidor, vinrent donner force coups de plat d’espee à Carmelin et à Lysis. Ha ! Canaille (ce disoit l’un avec une voix enroüee) nous vous renvoyrons bien garder vos moutons. C’est bien à faire a de tels rustiques a s’habiller en chevaliers, et à croire qu’ils mettront à fin la plus

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estrange avanture du m onde. Cependant Lysis se sauvoit des coups le mieux qu’il pouvoit, et pour Carmelin, n’ayant pas l’esprit de les parer avec son bouclier, il le tenoit par un bout comme si ce n’eust esté qu’une assiette, et en fin il le jetta à la teste de l’un des monstres. Il eust bien voulu s’enfuyr apres, mais il trouvoit ses armes si pesantes qu’il luy sembloit qu’elles luy nuisoient plustost que de luy servir. Afin donc de s’en despestrer, et d’en tirer encore quelque bon office en les laissant, il s’efforca de les oster. Les courroyes de son casque estoient si usees qu’elles furent aysement rompuës, tellement qu’il le prit à belles mains, et le jetta contre ses ennemys. Il osta encore ses brassards dont il fit de mesme, et puis il deslaça son harnois qu’il leur rua encore jusqu’a tant qu’il se trouva desarmé. Il y eut quelqu’un de ses coups qui les attaignit si vivement, qu’ils en voulurent avoir la raison. Ils redoublerent leur charge dessus le maistre et le valet, encore qu’il n’y eust plus que Lysis qui se revanchast, et qui leur donnast des coups sur leur bosse dont ils se servoient de plastron. Enfin ces deux monstres joignirent les deux guerriers de si pres, qu’ils les pousserent vivement et les renverserent à terre. Ils se mirent dessus eux, et leur ayant bien pincé le nez et les aureilles, ils s’enfuirent avec celuy qui joüoit du tambour. Lysis et Carmelin ne se releverent qu’à peine, tant ils avoient de foiblesse, et toutesfois ils ne laisserent pas de croire qu’ils estoient victorieux puisque le champ de bataille leur estoit demeuré. Ha ! Poltrons, s’escria Carmelin, vous vous en estes fuys pour aller mourir quelque part, car les blesseures que nous vous avons faictes ne vous permettront pas de vivre d’avantage ; vous avez esté honteux de vous laisser mourir devant nous, mais si je vous puis rencontrer, je vous donneray encore cinquante coups de baston apres vostre mort. Il n’est pas encore temps de faire du brave, dit Lysis, le peu de consideration plustost qu’une vraye valeur te fait parler si haut. Que feras tu, pauvre homme, s’il vient encore d’autres ennemis ? Te voyla tout desarmé. Je m’asseure sur ce que je ne puis estre blessé, non plus que vous, dit Carmelin, mais helas ! Sommes nous à la fin de nos travaux ? Ne voy-je pas paroistre un dragon horrible ? Lysis regarda alors en un coin du celier où il n’avoit point encore jetté les yeux ; il y aperceut un espouventail qui avoit une teste de loup, et un corps faict comme un crocodrille. Il fut long temps sans en oser aprocher, mais voyant que ce monstre ne se remuoit point, il prit la hardiesse de luy aller descharger un grand coup d’espee. Carmelin luy jetta aussi une des pieces de son harnois qu’il ramassa, tellement que la machine commença à branler, pource qu’elle estoit attachee sur un pied où elle estoit balancee. Son mouvement donna une telle crainte aux deux guerriers, qu’ils s’imaginerent qu’elle avoit de la vie, et neantmoins Lysis eut le courage

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si bon, qu’il redoubla ses coups jusqu’a tant qu’il l’eust renversee par terre, et qu’il l’eust renduë immobile. Ses attaintes furent si puissantes, que le corps de ce monstre qui n’estoit que de mechante toile, se creva en plusieurs endroits d’où il sortit de la bourre, du foin, du papier, et quelques haillons, dequoy Lysis fut si esbahy, qu’il s’escria incontinent, regarde, Carmelin, quels vilains boyaux sortent du corps de cette affreuse beste. Il me semble que nous en sommes empuantis. Ma foy, ce ne sont que des chiffons, dit Carmelin, ne le voyez vous pas ? Tu as raison, repartit Lysis, mais c’est ce que j’y trouve de plus esmerveillable, quand je considere que les demons ont autrefois animé cette machine pleine d’ordures afin de tr omper les hommes. Il pourroit bien estre aussi que c’estoit icy un vray dragon, mais que tous ces guenillons luy sont sortis du corps de mesme que l’on void plusieurs personnes ensorcellees vomir des charbons, des miroirs, des escritoires et d’autres merceries. Le bon Lysandre nous en fait foy dans son histoire que le gentil D’Audiguier a composee. Il sortit de son corps de semblables choses pour avoir esté pensé par charme des playes qu’il avoit receuës en un combat. Tandis que les deux champions s’amusoient à considerer l’horrible corps du monstre, une triste voix parvint à leurs aureilles. Ne sortiray-je point de la captivité ou je suis ? Disoit elle, quand sera-ce que la plus insigne valeur du monde sera employee pour me secourir ? Lysis crut alors que c’estoit Panphilie qui parloit, et ayant compassion de sa misere il donna du pied contre une petite porte, qui sembloit estre celle de la prison. Elle s’ouvrit aussi tost, et il trouva dans une petite cave une fille esploree qu’il prit pour la maistresse de Meliante. C’estoit un jeune garçon que l’on avoit ainsi deguisé, lequel sçavoit fort bien joüer son personnage. Il se jetta aux pieds de Lysis dés qu’il le vid, et luy embrassant les genoux l’apella son liberateur. Lysis fit relever cette belle dame, et la tenant d’une main, commanda à Carmelin de prendre une chandelle pour sortir des tenebres de la prison. Panphilie faisoit semblant de trembler en allant, de sorte que Lysis luy dit pour l’asseurer, qu’il avoit tué tous ceux qui la gardoient, et qu’elle ne devoit plus craindre de tomber entre leurs mains. Comme ils alloient par des salles basses où ils ne connoissoient rien, et se cognoient contre des meubles qu’ils rencontroient, Hircan qui estoit deguisé aparut encore, et leur dit avec la mesme voix qu’auparavant, suivez moy, incomparables heros, je vous meneray à sauveté. Apres avoir dit cela il les conduisit jusqu’au carrosse, où il fit mettre aussi la belle Panphilie. Il ferma apres les portieres avec les cadenats, et ayant este retrouver ses compagnons ils s’habillerent tous à l’accoustumee, puis ils monterent à cheval, et s’en retournerent avec luy à son chasteau où ils se mirent aussi tost au lict pour se

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reposer un peu. Cependant le c ocher d’Hircan ayant laisse trois ou quatre heures durant les avanturiers dedans son carosse, y attela les chevaux, et le remena chez son maistre suivant le commandement qui luy en avoit esté faict. Lors que le carosse ne bougeoit d’une place, Lysis croyoit encore qu’il alloit par l’air, et quand il commença à rouler il s’imagina alors qu’ils estoient en terre ferme, et qu’ils seroient bien tost en la maison d’Hircan. Comme en effet en moins de rien, l’on luy vint ouvrir une portiere, et il se trouva dans une cour qui luy estoit bien connuë. Carmelin estant descendu avec luy, ils firent aussi descendre Pamphilie, et la menerent dans la chambre d’Hircan qui estoit couché avec Meliante. Bien venus soient les genereux heros qui ont delivré Panphilie de prison, s’escria le magicien. Levez vous, Meliante, allez les remercier. Meliante mit alors une robbe de chambre sur ses espaules, et les alla embrasser avec plusieurs compliments. Il se tourna apres vers Panphilie, à laquelle il fit beaucoup de feintes caresses. Elle ne luy estoit plus rigoureuse, d’autant que ses services passez, et le grand soin qu’il avoit eu de la delivrer de captivite luy avoient amolly le cœur. Hircan s’estant habillé cependant, se fit aporter deux couronnes de laurier, dont il mit l’une sur la teste de Lysis, luy ayant osté son casque, et l’autre sur la teste de Carmelin. Pense t’on que je me vueille contenter de ce chapeau ? Dit Carmelin, il ne me garentira pas du froid ny de la pluye ; que l’on me rende le mien que j’avois quité pour prendre un maudit heaume. Il y a trop long temps que j’ay la teste nuë. Tu as la teste assez couverte pour un victorieux, dit Hircan, demande à ton maistre si les portraicts de tous les heros n’ont pas la teste faicte comme la tienne est maintenant. Que l’on fasse mon portraict tout nud si l’on veut, reprit Carmelin, mais je veux que mon vray corps soit bien vestu de pied en cap. Lysis voyant que Carmelin n’entendoit rien à s’accommoder comme luy d’une façon heroïque, permit que l’on luy donnast son chapeau. Dés qu’il l’eut, il y mit la couronne de laurier en guise de cordon, ce que l’on trouva fort a propos. Philiris, Polidor, Fontenay, et Clarimond, arriverent là dessus et firent de grandes acclamations de joye pour l’heureux retour des valeureux bergers. L’on pria Lysis de conter les diverses fortunes qu’il avoit courues, et luy voyant que chacun estoit habille, et que l’on ne songeoit plus qu’a l’entendre, il commença de parler en cette maniere. Il faut que vous sçachiez, chere troupe, que nostre carosse estant party d’icy nous ne fusmes point estonnez tant qu’il alla par terre, mais lors qu’il alla par l’air ce fut alors que j’eus bien de la peine à asseurer Carmelin, car nous entendions les vents qui souffloient, le tonnerre qui grondoit, et la mer qui poussoit ses ondes jusques aux nues pendant son agitation.

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Enfin nous nous tinsmes coys comme si nous eussions voulu reposer, et un sage vieillard ayant ouvert nostre portiere, nous fit sortir pour nous esgayer sur une haute montagne où nous nous estions arrestez. Je ne sçay si nous estions dans une isle, et si c’estoit là ce magicien qu’Hircan tient pour son amy, et duquel il nous avoit parlé ; tant y a qu’il nous fit descendre dans une grotte qui reluisoit de tous costez pour les diamans et les escarboucles dont ses murailles estoient couvertes, et ayant mis une nappe fort blanche sur une table de marbre noir, il nous servit dix ou douze plats de viande dont nous mangeasmes jusques à nous en saouler, et puis nous beusmes d’un vin si delitieux que je ne croy pas que le nectar soit plus aymable. Carmelin estoit si ravy qu’il confessoit qu’il n’avoit jamais esté si bien traicté. Rayez cela de vostre compte, dit Carmelin, tout ce que vous dites est faux, sauf correction de la compagnie. Ne dites point que j’ay fait un bon repas avec vous. Je n’ay pas mangé morceau depuis que je suis sorty d’icy. Comment aurois-tu donc vescu ? Repartit Lysis tout en colere, il y a pour le moins quinze jours que nous sommes partis d’icy, les as tu passez sans manger ? Ha ! Impudent, n’estoit le respect de ceux qui sont icy presens, je te punirois comme tu le merites ; mais il ne faut pas que j’interrompe mon discour pour si peu de chose que toy. Cette compagnie sçaura donc que le vieillard nous ayant faict tous deux repaistre, sans nous desarmer, nous mena dans un jardin, où il sembloit que les dieux eussent fait le mariage du printemps et de l’automne, car l’on y voyoit luire un soleil clair et sans ardeur, et neantmoins l’on y trouvoit des fruicts meurs dessus tous les arbres, aupres d’un parterre qui estoit plein de toutes sortes de fleurs. Pour l’hiver et l’esté je pense qu’ils en estoient eternellement bânis, et que l’un estoit allé brusler la Mauritanie, et l’autre estoit allé geler la Scithie. Ce lieu estoit habité par de gros oyseaux jaunes, et verds, qui avoient le soin de le cultiver. Les uns coupoient avec leur bec les branches inutiles, et les autres tondoient les bordures des pallissades. Il y en avoit qui apportoient de l’eau dans de petites coquilles pour arrouser les plantes, et d’autres faisoient des bouquets : mais ce qui estoit bien plus esmerveillable, ils parloient comme les hommes, et se disoient l’un à l’autre ce qu’il faloit faire avec beaucoup de ratiocination. J’apris d’eux quelques ordonnances de leur republique, et ils me menerent voir leurs femelles et leurs petits. Je vy aussi toutes leurs provisions, et leur entendy chanter des airs dont ils se resjouyssoient entr’eux aux jours de recreation, tellement que je leur juray, que j’eusse bien voulu estre metamorphosé en oyseau pour mener une si delitieuse vie que la leur. Ils me respondirent qu’elle n’estoit pas si agreable que je pensois, pource qu’encore qu’ils fussent en un lieu fort plaisant, ils n’y avoient guere de passe-temps,

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lors qu’ils consideroient qu’ils y estoient en captivité, et qu’ils n’estoient que les fermiers et non pas les possesseurs d’une si belle terre, qui apartenoit à des hommes que je verrois si je voulois aller plus avant. Je fy tant que j’arrivay à leurs murailles qui estoient si hautes qu’ils n’avoient pas la force de voler par dessus, et mon conducteur m’ayant ouvert une petite porte, j’y passay avecque luy et Carmelin. Nous vismes un champ fort sec et fort sablonneux où il y avoit des hommes tous nuds qui n’avoient au corps ny chair ny graisse, et n’estoient couverts que d’une peau transparente comme du papier huilé. L’on voyoit au travers leurs os, leurs veines, leurs nerfs, leurs muscles, et leurs intestins, de sorte que l’on eut bien apris l’anatomie à les rega rder. L’on voyoit aussi leur cœur à descouvert, et ce qui estoit empreint dedans, comme par exemple à l’un l’on voyoit le visage d’une belle dame qui estoit sa maistresse, et à l’autre un grand monceau d’argent, qu’il adoroit comme son dieu. L’on voyoit mesme une figure hyeroglifique des paroles qu’ils alloient dire depuis leur estomach jusqu’à leur gosier, et pource qu’ils n’avoient point de cheveux, l’on pouvoit bien apercevoir aussi dans leur cerveau les estranges fantaisies qu’ils y mettoient sous diverses images, diversement colorees. Quoy que mon guide se mocquast d’eux, je trouvois leur conversation fort plaisante, et je ne les quittay qu’avec regret. Ils approchoient fort librement de moy, mais ils fuyoient Carmelin, à cause qu’il estoit armé, et qu’ils craignoient qu’il ne les vinst embrasser, ou qu’il ne les touchast seulement en passant, et qu’il n’escorchast leur peau delicate. J’eusse esté bien ayse de vivre avec des hommes qui ne pouvoient celer ce qu’ils pensoient, quand ils l’eussent desiré, mais le vieillard me dit que si j’avois veu leurs femmes dont j’aymois mieux le sexe que je ne faisois le masculin, j’eusse bien tost hay ce peuple, d’autant qu’elles n’estoient pas de cette humeur de vouloir que l’on penetrast dans leurs affaires, et qu’ayant le corps diaphane comme leurs maris, elles mettoient robbe dessus robbe pour le cacher, de peur que l’on ne vist leurs bizarres imaginations. Pour contenter ma curiosité il me mena seulement en un fourneau dessous terre où ces gens là mettoient leurs enfans pour les rendre transparents comme eux, car ils ne l’estoient pas des le ventre de leur mere. Je mis un de mes doigts dans le feu pour voir s’il estoit bien chaud, et Carmelin en voulut faire aussi de mesme, mais nous nous bruslasmes si fort, que nous nous retirasmes soudain. Si vous en voulez voir la verité, regardez ma main droicte et celle de Carmelin aussi. Clarimond et quelques autres regarderent alors leurs mains où ils trouverent de petites rougeurs qui y estoient par hazard, si bien que chacun dit que Lysis estoit croyable en tout ce qu’il disoit. Toutefois Carmelin ne faisoit que parler à part soy, comme s’il eust contrarié

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à tout ce que disoit son maistre. En cheminant tousjours avec le vieillard, poursuivit Lysis, je rencontray une riviere qui bien quelle fust fort claire, n’estoit pas plus transparente que les corps que je venois de voir. Mon guide m’ayant invité à la traverser, je luy demanday s’il n’y avoit point de batteau ny de pont. Venez par ce pont cy, me dit-il en riant, et tout aussi tost je le vy marcher tout en l’air au dessus des eaux, je luy asseuray que je n’en pouvois pas faire de mesme, mais il me vint querir par la main et Carmelin aussi, et nous faisant marcher par un mesme endroict que luy, nous fusmes tout estonnez de sentir de la resistance sous nos pieds, comme si nous eussions marché sur de la terre, au lieu que nous pensions aller par l’ air. Mes yeux estant devenus plus subtils alors, je connus que nous estions sur un pont de cristal qui estoit si clair que l’on croyoit que ce ne fust autre chose que l’eau. Carmelin y estant tousjours trompé ne marcha dessus qu’avec une extreme crainte. Au bout de ce pont il y avoit une tour dont les murailles estoient d’un verre assez solide et assez visible, mais pour les planchers, ils estoient aussi bien que le pont d’un cristal si transparent, qu’y ayant monté par curiosité, je n’osois marcher dessus, m’imaginant qu’il n’y en avoit point du tout, à cause que du haut je voyois la terre qui estoit au bas vers les fondements. J’apris que c’estoit là une borne du pays des hommes diaphanes, et m’estant promené encore une demye heure avec le vieillard, je me trouvay dans une campagne fort sterile. Il y a assez longtemps que nous nous promenons, me dit-il, il faut que je vous face la collation dedans le beau palais que j’ay icy. Je croyois qu’il se mocquast de moy, car je ne voyois point de bastiment, et neantmoins je souffrois cela patiemment de sa part. Mais comme je ne luy respondois point, il me dit, je croy que vous doutez de mon pouvoir, vous en allez voir des effects. Aussi tost m’estant tourné vers l’orient, le midy, l’occident, et le septentrion, je vy que de chaque costé il venoit un grand pan de muraille. Ces quatre edifices volans se rencontrant ensemble n’en formerent qu’un seul, qui estoit une tres belle salle au milieu de laquelle nous nous trouvasmes. à l’instant il cheut dessus une couverture en dôme au haut de laquelle il y avoit une lanterne à chassis de verre, par où le jour entroit. Tandis que j’avois la teste levee pour la regarder, je ne voyois pas qu’il croissoit une table ronde à mes pieds avec trois escabelles, Carmelin y prit bien tost garde, pource qu’il a l’entendement fiché aux choses qui concernent la reparation de sa substance. Il m’en advertit à l’heure et me dit, voila une belle table, mais il vaudroit bien mieux ne voir point qu’elle est si belle. Il y auroit bien plus d’honneur pour son maistre si elle estoit couverte. Ne laissons pas de nous asseoir au tour, dit le vieillard, mes valets nous serviront quelque chose tout à cette heure. Je croyois que

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ce magicien se mocquast encore de nou s, et ayant regardé par toute la salle, je n’y vy personne. Les murailles estoient seulement couvertes de quelque tapisserie de haute lice derriere laquelle je ne sçavois si les valets ne se seroient point cachez. Hola, garçons, s’escria alors le magicien, vous nous faictes long-temps attendre : n’y a il rien ceans pour gouster ? Je regardois alors l’histoire qui estoit representee en cette tapisserie qui estoit la nopce de quelque empereur romain : mais je vy soudain que tous les personnages se remuerent, et quantité d’esclaves qui portoient des plats sur la table de leur maistre, sortirent de la tenture et marcherent dans la salle comme s’ils eussent esté vivans, et nous vindrent servir ce qu’ils tenoient ; pour monstrer que ce n’estoit point une chose feinte, l’endroit de la tapisserie dont ils estoient sortis, estoit demeuré vuide, et il n’y restoit plus que le canevas, si bien que c’estoient là des hommes de laine et de soye qui venoient nous servir. Je n’avois jamais veu de tels valets, et comme le vieillard me prioit de manger de ce qu’ils avoient mis sur la table, je luy respondy que je ne me connoissois point à manger de la tapisserie. C’est de fort bonne patisserie, repartit plaisamment Carmelin, je vien de taster de la corne d’un gasteau qui estoit si friande, que pleust à Dieu que toutes les autres cornes luy ressemblassent, il y auroit presse à qui en auroit. Il me persuada si bien que je mangeay d’une tourte d’herbes et de quelques confitures que je trouvay fort excellentes. La soif me contraignit de demander aussi à boire aux esclaves romains. Ils m’aporterent d’un vin si delicat, qu’il me fit oublier le goust de celuy que j’avois beu auparavant dans la grotte du vieillard. Pour Carmelin il but plus de dix fois, et pource que les esclaves prenoient les flaccons au buffet de la tapisserie, il disoit à tous coups, ha ! Que l’on void bien que c’est icy un vin de tapisserie. Il coule dans la gorge par filets plus deliez que des filets d’or ny de soye. Ce bon compagnon estoit si joyeux qu’il me disoit, mon maistre, laissons là Meliante et sa belle dame enchantee ; accomplissons icy nostre avanture ; demeurons y si vous m’en croyez. Ny les bergers, ny les chevaliers, ny les roys, ne sont pas si heureux que nous. Les serviteurs ne nous cousteront rien à nourrir, ny les viandes ne nous cousteront rien à acheter : tout sortira de cette tapisserie. Penses-tu que ce bon-heur puisse durer long-temps ? Luy respondis-je, nous avons tantost mangé tout ce qui estoit icy de provision, et je ne sçay si ces graves senateurs romains que je voy à table dans cétte tapisserie ne s’en mettront point en colere contre nous. Nous avons diverty leurs esclaves de leur service, et nous avons faict bonne chere de ce qui estoit appresté pour leur bouche. Il y a long-temps qu’ils sont là a attendre, et leur second service ne vient point ; je pense qu’ils s’ennuyent fort, et qu’ils ne daigneroient plus taster de ce qui est

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desja devant eux. Ils ne manqueront point de ce qui leur est necessaire, me dit le magicien ; et jamais ils ne seront si mauvais que de se fascher contre nous. S’ils sont maintenant si coys, c’est qu’ils songent à une grande expedition de guerre qu’ils veulent entreprendre. Au reste fussiez vous icy cent ans, vous ne manqueriez de rien non plus : mais je suis bien marry de ne pouvoir plus avoir guere long-temps de tels hostes. Comme il disoit cela, les esclaves remporterent nos plats, nos verres, et nos bouteilles et avec tout cét equipage ils rentrerent dans la tapisserie, ce qui me sembla si merveilleux que j’en ay encore un estonnement extreme. Le dôme de la salle se leva alors, et s’envola au ciel, et nostre table s’ensevelit en terre, puis nos quatre murailles s’en retournerent aux quatre coings du monde. Nous trouvasmes alors nostre carrosse dans la campagne, et y estant remonté avec Carmelin, je remerciay le vieillard de l’honneur qu’il nous avoit faict. Il nous renferma apres comme nous estions auparavant, et je croy que les chevaux prirent incontinent leur volee, mais nous nous mismes à dormir jusqu’a tant qu’un autre sage nous vint avertir que nous estions dans la prison de Panphilie. Nous allasmes sous sa conduite par des lieux si affreux et si remplis de tenebres qu’Hercule mesme y eust perdu son asseurance. Voicy maintenant le lieu où vous commencez de dire la verité, dit Carmelin, qui ne pouvoit plus tenir sa langue, il est vray qu’un sage vieillard nous tira du carrosse pour nous mener à cette prison, mais auparavant nous n’en avions point veu d’autre, et je ne sçay que c’est de toutes les avantures parmy lesquelles vous me meslez. Vous les avez songees en dormant dedans le carrosse, et comme les songes des hommes ne sont pas semblables, encore qu’ils reposent en mesme lieu, mon esprit n’a pas esté entretenu de semblables fantaisies. Excusez moy, s’il vous plaist, si je parle si librement, mais de tout ce que vous avez raconté, rien ne me fasche comme les repas que vous dites que j’ay pris avec vous avec tant de gourmandise. Je suis maintenant plus affamé qu’un chasseur, et je vous proteste encore comme tantost que rien n’est entré dans mon corps, et rien n’en est sorty depuis que nous sommes partis de ceans. Qu’ainsi ne soit pour vuider nostre cause, je m’offre à vuider mon ventre en un lieu a part, et ceux qui se cognoissent en cette matiere, jugeront si j’auray rendu ce que je pris icy à la derniere fois que j’y soupay, ou si ce sera quelque autre chose plus exquise. Apres avoir mangé tant de tapisserie enchantee, je devrois jetter par en bas de beaux escheveaux de laine, et de soye, mais plustost de beaux filets d’or. Je voudrois que cela fust, j’y aurois beaucoup d’honneur ; l’on diroit que je ferois de l’or, et non pas de l’ordure. Tay toy Carmelin, dit Hircan, tes propositions et tes rencontres sont vilaines, tu penses encore

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demeurer avec ton malade hypocondri aque, qui sçavoit le poids, et la mesure de toutes tes selles. Quelque chose que tu puisse dire, Lysis doit estre plustost crû que toy, et la compagnie te supplie de ne plus interrompre sa narration. Carmelin estant contrainct de se taire, et les autres gardans aussi le silence, son maistre continua de parler en ceste sorte. Le vieillard nous ayant quitez nous nous trouvasmes en une cave où il y avoit de la lumiere, mais ce n’estoit que pour nous faire voir les plus horribles choses du monde, et nous donner de l’espouvante. Il se presenta à nous deux geants qui estoient si grands que je ne sçay qu’ils ne rompoient la voute, lors qu’ils haussoient la teste. Quelquefois ce qui estoit de plus admirable, ils se faisoient aussi petits que nous, pour ramasser toutes leurs forces, comme il est à croire, et quoy qu’ils fussent manchots, ils ne laissoient pas de nous faire beaucoup de mal en nous heurtant. Toutesfois je les mis en fuite, et je n’eus plus à combattre que contre deux vilains bossus qui nous vinrent trouver l’espee à la main. à chaque coup qu’ils me donnoient sur le casque, il me semble qu’il en sortoit plus d’estincelles de feu que d’un fer rougy que le mareschal frappe dessus son enclume. Pour moy je n’avois jamais pû tirer mon coutelas hors de son fourreau, mais je ne laissois pas pourtant de leur en donner de furieux coups. Que n’avois-je une massuë où il y eust autant de pointes de cloud qu’à celle d’Hercule ? Ou bien que n’avois-je une demie picque, comme j’en avois demandé une à Hircan estant sur mon depart ? Il me jura que je n’en aurois jamais besoin : mais toutesfois si j’en eusse eu une elle m’eust beaucoup servy : mes ennemis n’eussent pas duré si long-temps devant moy. Je me souvien que dans la prophetie que vous avez faicte pour moy, ô Hircan, vous avez dit que la colombe seroit couverte des plumes d’un aigle, et qu’elle destruiroit les faucons ; je croy bien que je suis cette colombe sans fiel qui suis devenuë aygle, et veritablement ces faucons que j’ay destruits sont mes ennemys. Vous avez dit que le paletot rustique seroit changé en cuirasse militaire. Cecy est pour Carmelin, et pour moy aussi, car la casaque que j’ay vaut bien une cuirasse. Il y avoit en suite que l’escharpe de la pannetiere devoit estre changee en un baudrier d’espee ; cela n’a pas manqué de s’accomplir en moy ? Mais quand je trouve que la houlette devoit estre changee en une demie picque, et que l’on n’en a rien veu, il me semble qu’il y a eu du deffaut en nostre affaire. Il ne faut pas que vous ayez tant de scrupule, dit Hircan, les propheties ne se doivent pas prendre au pied de la lettre. J’ay dit tout cela par une figure de parler. Il suffit que de berger vous soyez devenu homme d’armes, et que selon ma promesse vous ayez tiré Panphilie de prison. Je m’en vay donc poursuivre ma narration avec une grande satisfaction

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d’esprit, reprit Lysis ; encore que je me deffendisse le mieux qu’il estoit possible, contre les soldats bossus, le malheur voulut que je me laissasse tomber et Carmelin aussi, ayant rencontré quelques pierres dessous nos piez. Aussi tost les bossus se jetterent sur nous, et sçachant bien que nous estions invulnerables, ils s’imaginerent que pour nous faire mourir il faloit nous estouffer. Ils nous vouloient tirer l’ame du corps par quelque nouveau secret, à ce que je puis conjecturer maintenant, car ils nous pincerent le nez de toute leur force, afin qu’elle sortist par là en nous mouchant, puisqu’elle ne pouvoit sortir par aucune playe. Enfin nous leur donnasmes chacun une telle secousse, qu’ils furent contraints de nous laisser. Ce fut alors que nous aperceusmes un dragon à l’aspect terrible contre lequel je marchay, et malgré la dureté de son escaille, je luy fis une grande playe sur le dos, de laquelle il mourut. J’allay apres dans un cachot où estoit Panphilie que je tiray de ces lieux sousterrains, et par des sentiers ambigus la menay jusqu’a nostre carrosse avec la bonne conduite du magicien que je rencontray encore. Or maintenant il faut que Meliante sçache, que je luy amene sa belle maistresse aussi chaste comme je l’ay trouvée, et qu’encore qu’elle fust enfermee avec deux hommes, elle n’a esté non plus touchee, que si elle eust esté avec des statues. Pour moy je ne parlois pas seulement à elle de peur qu’elle n’eust soupçon que je la voulusse corrompre, et la souvenance de Charite me faisoit tenir fort contre tous les mauvais desirs qui me pouvoient assaillir. Quand à Carmelin, pource qu’il est fort inconstant, j’empeschois le plus qu’il m’estoit possible, qu’il ne luy fist rien, et je pense que j’y travaillois si bien qu’elle n’a pas sujet de se plaindre. Elle vous dira comme je la fis mettre au derriere, et Carmelin au devant, et comme je me mis à la portiere afin de les pouvoir separer. Lysis ayant finy là son discours, il n’y eut personne qui n’avoüast en soy mesme que sa narration estoit excellente, et qu’encore que l’on sçeust la pluspart des accidens de son avanture, il la descrivoit avec tant de naiveté, qu’il y adjoustoit plus de grace que l’on ne s’en imaginoit ; quant à ce songe qu’il prenoit pour des enchantemens, chacun en admiroit la varieté. Meliante recommença ses remercimens, mais ils furent interrompus par Carmelin, qui s’en vint dire. Et ne me remerciera t’on point moy ? Pense t’on que je n’aye point eu de peine ? Puis-je souffrir que mon maistre tasche de noircir ma reputation en me taxant d’impudicité ? La mauvaise opinion qu’il a de toy, dit Clarimond, n’est rien qu’une illusion. Ce n’est pas tout, poursuivit Carmelin, je ne veux pas qu’en vous racontant la victoire qui a esté remportee sur les monstres, il vous fasse accroire que ç’a esté par son seul moyen. Si l’on le prend à foy et à serment, et si l’on luy veut faire lever la main il ne niera pas que je ne lui aye beaucoup aydé. J’avoüe que tu es le vray compagnon

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de mes travaux , dit Lysis, si je suis Hercule, tu es mon Eurystee, si je suis Thesee, tu es mon Phirithous. Excuse moy si j’ay oublié que tu m’as assisté par une façon extraordinaire, et que tu t’es monstré aussi vaillant en jettant tes armes, que les autres en les conservant. Si quelque jour il me prend envie de faire faire des tableaux ou des statues pour representer mon histoire, tu te dois asseurer que l’on ne t’y oubliera pas, et que tu y seras mis en bonne posture. Toutesfois quand j’y songe, lors que nos ennemis ont esté vaincus, il n’y avoit point de danger de reprendre tes armes pour les raporter icy, car si quelque meschant les trouve, il ira dire par tout, que c’est toy qui à esté desfaict. Je me repen bien aussi que nous n’avons pris tout ce que nous pouvions trouver des despoüilles de ces monstres contre lesquels nous avons combattu, afin de donner à tout le monde de visibles temoignages de nostre valeur. Il faloit aporter icy le tambour des soldats bossus avecque la teste et les entrailles du dragon enchanté, nous en eussions dressé un trophee au bout d’une picque devant ce chasteau. Nos chevaux n’eussent pas volé si alaigrement s’ils eussent eu tant de choses à traisner, dit Carmelin. Contentons nous donc de ce qui a esté fait, reprit Lysis, mais si jamais Meliante veut passer par l’isle enchantee, je le priray d’y faire dresser une pyramide à nostre gloire. Apres quelques autres discours Hircan invita la compagnie à venir en la salle pour disner. Chacun s’y trouva excepté Panphilie qui disparut, pource que le garçon qui faisoit ce personnage avoit haste de reprendre ses premiers habits. Lysis demanda à Meliante ce qu’il avoit faict de sa maistresse. Il luy respondit qu’il l’avoit enfermee dans une chambre où l’on luy porteroit tout ce qui luy estoit necessaire, jusques à tant qu’ils pussent s’en retourner en leur païs, a cause qu’elle aymoit à vivre solitairement. Apres le disner Oronte, Anselme, et Montenor, arriverent au chasteau d’Hircan. Lysis avoit encore son habit d’heros, ce qui leur sembla la chose la plus plaisante du monde : mais ils eurent encore bien plus de passe-temps, lors que luy et Carmelin leur raconterent en bref leurs diverses avantures. Ces discours estant achevez, Lysis se souvint de demander si les ambassadeurs parisiens ne s’en estoient pas encore retournez, et si ce grand nombre de bergers dont ils estoient venu dire des nouvelles, n’estoit pas encore arrivé. Les ambassadeurs s’en sont allez, respondit Oronte, mais nous n’en avons point ouy parler depuis ; et je ne sçay quel empeschement ont pû trouver tant d’honnestes bergers que se devoient rendre icy. Je m’estonne qu’ils ne sont venus, dit Lysis, il y a pour le moins quinze jours que je party d’icy, pour aller au chasteau enchanté, car les heures passoient aussi viste que des moments dedans le carosse d’Hircan. N’est-ce point qu’ils ont sceu mon absence ? Ha ! Dieu, qu’il ne

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fait guere bon s’esloigner d’un peuple que l’on doit gouverner. Tout se corrompt ; tout s’altere ; je le reconnoy bien maintenant, car mesme voyla Oronte qui s’est licentié, et qui a quité l’habit de berger pour reprendre celuy de gentil-homme. Vous n’en avez pas faict moins, dit Oronte, ne voyla-t’il pas que vous avez un habit qui ne respond point à vostre qualité ? Je ne l’ay pris que par necessité, repartit Lysis, et je te jure qu’encore que plusieurs personnes treuvent qu’il me convient fort bien, je le quitteray dés demain pour reprendre l’habit pastoral, car il me suffit que l’on me voye un jour seulement en ce païs cy, habillé en heros, pour monstrer que je le suis, et le seray tant qu’il me plaira, et que je ne me fais berger que pour vivre avec un e sprit plus tranquile. Vous me permettrez donc bien aussi, dit Oronte, que je garde le vestement que j’ay pour aujourd’huy, et pour quelques autres jours, car j’ay envie d’aller à la chasse, et il me semble que je suis assez bien vestu en chasseur. Vous n’avez pas mauvaise raison, dit Lysis, la chasse est un exercice qui n’est pas deffendu aux bergers, et pour ce qui est des heros, les livres nous aprennent qu’ils s’y adonnent tous. L’habit que j’ay me convie donc d’aller chasser avec vous. Tous ceux qui sont icy seront s’il leur plaist de la partie. Chacun s’accorda au desir de Lysis, et Hircan, Oronte, Anselme, Montenor et Clarimond monterent librement à cheval, mais pour Fontenay, Philiris, Meliante et Polidor qui estoient vestus en bergers, Lysis ne voulut pas permettre qu’ils y montassent s’ils ne prenoient une casaque de chasse, afin de cacher leur habit pastoral qui à son avis ne sieoit pas bien à un chevalier. Pour luy se voyant habillé en chef de guerre de l’antiquité, il ne fit pas de difficulté de monter à cheval comme il avoit tousjours fait. Il ne voulut point d’autres armes qu’un espieu pour s’en servir en forme de dard, et plusieurs fois il souhaita que ce fust le dard de Cephale qui ne manquoit jamais d’attaindre la proye. Il se promettoit bien que s’il en eust eu un tel, il s’en fust servy plus judicieusement que n’avoit fait ce miserable chasseur, et qu’il n’en eust pas tué sa chere moitié, pource qu’il n’eust pas esté si sot que de le lancer qu’il n’eust veu premierement l’animal qu’il eust voulu mettre à mort. Il fut long temps à songer s’il devoit demeurer avec ses bottines, et s’il ne devoit point prendre de bottes ny d’esperons. En fin il jugea qu’il estoit fort bien accommodé, et se souvenant qu’il avoit veu plusieurs chevaliers anciens en portraict sans estriers, il voulut que l’on ostast les siens. Ce fut une grande question à sçavoir si l’on luy donneroit un chapeau, ou s’il demeureroit avec sa couronne de laurier seulement. Cela fut capable de le faire descendre de cheval pour retourner en la chambre d’Hircan dans laquelle il y avoit un livre de peintures où il vid plusieurs capitaines sans chapeau ny toque ny

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bonnet et couronnez de laurier. Il r evint donc avec resolution de ne point changer de coiffure, quoy que Philiris luy parlast de cette sorte. Il est vray, Lysis, que dans les tapisseries et dans les tableaux, vous verrez un empereur romain au milieu de son armee sans morion ny cabasset, et ayant la teste couverte d’une simple couronne comme vous, mais ce n’est pas qu’ils soient ainsi veritablement. Il n’y auroit pas d’avantage pour eux ; ils ne seroient donc pas si bien armez que les simples soldats, et du premier coup l’on leur pourroit faire de dangereuses playes à la teste. C’est que les peintres s’esloignent quelquefois de l’histoire pour s’accommoder à leur art, et nous peignent un homme nüe teste et couronné de laurier, afin de le faire reconnoistre entre les autres pour l’empereur, encore qu’il ne portast pas en tout temps une semblable couronne. Ce discours n’empescha point que Lysis ne demeurast en l’estat qu’il estoit. Les chasseurs partirent donc du chasteau d’Hircan sans autre contestation, et y laisserent Carmelin qui ne vouloit pas monter à cheval, ny se donner tant de peine pour prendre une miserable beste. Quand ils furent dans les champs, Lysis demanda où estoit la meute de chiens, et où estoient les rets et les filets, et si l’apareil n’estoit pas aussi grand que celuy de la chasse du roy Dicee dedans la franciade. L’on luy monstra quelques levriers, et l’on luy dit que l’on avoit dessein de courir un lievre. Quoy m’avez vous faict prendre la peine de monter à cheval pour si peu de chose, dit-il alors, croyez vous que je me soucie de poursuivre un peureux animal ? Il faut laisser ce mestier à la delicate Venus qui n’ose aller apres de plus dangereuses bestes. Je me souvien des remonstrances qu’elle fit à Adonis, et je sçay bien quel mal-heur luy arriva pour ne l’avoir pas creuë, mais neantmoins je ne veux pas laisser de chasser apres les plus furieux animaux. Moy qui ay deffait des geans, des monstres et des dragons, je ne suis pas si peu vaillant que ce beau mignon. Chassez apres vos lievres tant qu’il vous plaira ; pour moy je m’en vay au pied d’une montagne attendre qu’un lyon rugissant en descende, comme fait le jeune Ascagne dans Virgile. Vous ne prenez pas garde que vous n’estes pas icy en Afrique, dit Clarimond, il n’y a point icy de lyons : mais Virgile en un autre endroict faict une semblable chose que vous, car il faict chasser Enee apres des cerfs comme s’il estoit en Europe. Je ne pense pas que l’on en trouve en ce pays là si facilement et en si grande quantité comme il dit : mais quoy le bon Virgile estoit en Italie lors qu’il composoit cela ; il s’imaginoit qu’Enee y fust aussi. Si je ne trouve des lyons en ce pays-cy ; repartit Lysis, au moins y trouveray-je quelque sanglier aussi furieux que celuy d’Erimanthe. Ce sera contre luy que j’esprouveray mes forces. Il faudroit donc que vous eussiez icy vostre Atalante, dit Clarimond. Pendant ce discours les chiens

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firent lever un l ievre qu’ils poursuivirent au travers du chaume d’une petite plaine. Les chasseurs allerent aussi apres, et Lysis ne sçachant que devenir s’il ne leur tenoit compagnie les suivit moitié de bonne volonté, moytié par force, pource que son cheval qu’il ne gouvernoit pas à sa fantaisie le vouloit mener avec les autres par une coustume qu’il avoit. Dans la violence de sa course le pauvre heros qu’il portoit, ne put empescher que sa couronne de laurier ne tombast, et que le vent faisant lever la serviette qu’il avoit sur les espaules au lieu d’escharpe, ne luy couvrist toute la teste. Son estonnement s’accrut par les secousses qu’il receut en mesme temps, de sorte qu’il laissa choir son espieu, et embrassa le col de son cheval de peur de tomber. Les chasseurs ayant eu quelque temps leur plaisir de le voir en cét estat, commanderent à un laquaïs d’arrester sa monture, et de le remettre en bon equipage. Peu de temps apres le lievre fut pris, et Oronte voulut mener la compagnie en sa maison qui n’estoit guere esloignee. Floride, Leonor et Angelique eurent un plaisir nompareil de voir Lysis fait comme il estoit. L’on voyoit ses cuisses et ses jambes à moitié descouvertes, et ses bras qui estoient nuds aussi, mais emaillez en quelques endroits d’une certaine gratelle qui pouvoit bien passer pour galle. La crasse n’y manquoit pas aussi, afin que cette varieté resjouyst la veüe. Quand à sa casaque elle estoit si belle qu’elle eust bien servy aux fripiers de Paris pour loüer aux valets de boutique qui vont en masque à caresme prenant. Hircan dit aux dames en peu de mots quels dangers ce berger avoit espreuvé depuis qu’elles ne l’avoient veu, ce qui combla leur esprit d’admiration. Cependant Lysis ayant fort envie de se monstrer à sa maistresse en son habit heroyque s’en alla par toute la maison pour la chercher. Il entra mesme dans le jardin, et vint jusques à un petit bois où il trouva un haulne si beau, qu’il se delibera d’escrire quelque chose dessus son escorce. Il tira un cousteau de sa pochette, et grava premierement le nom de sa maistresse et le sien. Clarimond et Philiris l’ayans surpris en ce travail, trouverent son dessein fort beau : mais il leur dit qu’il desiroit faire toute autre chose, et qu’il y avoit long temps qu’il avoit fait un discours tout expres pour graver sur un arbre, lors qu’il en trouveroit l’occasion. Il faut que vous nous recitiez ce discours, dit Philiris. Nous n’avons pas la patience qu’il soit escrit pour le voir, et puis il n’est pas hors de propos de nous le dire auparavant, si nostre conseil vous est en quelque consideration : car celuy qui veut mettre quelque chose en lumiere, est tousjours bien ayse de sçavoir le jugement que ses amys en feront. C’est parler en homme raisonnable, respondit Lysis, escoutez donc ce que je mettray. ô bel arbre, ce diray-je, puisqu’il est ordonné que tu serves de papier journal aux amans de cette contree, fay cet office pour le plus fidelle

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berger qui porta jamais houlette. Reçoy en ton escorce les divins caracteres qui composent le nom de ma belle maistresse, et endure aussi que j’y trace le reçit de mes ennuys, afin que tu les puisse monstrer quelque jour à celle qui en est la cause, lors qu’elle se viendra reposer sous ton ombre. Que puisse-tu grossir d’an en an d’une brassee, et que les lettres que tu portes s’accroissent avecque toy de telle façon, que nos vieux pastres les puissent connoistre d’une demie lieue sans lunettes. Voyla qui est fort beau à reciter, dit Clarimond, mais je ne pense pas que vous puissiez mettre tout sur cet arbre. Pourquoy non ? Repartit Lysis, j’ay leu un certain livre dans lequel il est parlé d’un berger qui avoit escrit sur un peuplier un discours qui est six fois plus grand que le mien. Vous avez raison, reprit Clarimond, j’ay leu cela aussi bien que vous. Ce discours est si long, que quand l’on escriroit depuis le sommet d’un arbre jusqu’au pied, et que l’on ne lairroit pas mesme les branches ny les fueilles inutiles, je ne pense pas que l’on l’y pust mettre entierement : mais quoy, ce sont des impertinences ordinaires des romans, et vous en voyez par tout qui font escrire des odes entieres sur des arbres, encore qu’à peine y puisse-t’on escrire un sonnet. On ne trouve pas si facilement des escorces si larges et si commodes ; et tout ce que l’on peut faire, c’est de graver des chiffres où quelque petite devise. Je ne sçay comment tant d’autheurs se laissent emporter à mettre tant d’impossibilitez, et encore en des choses dont ils pourroient sçavoir la verité toutes les fois que l’envie leur en prendroit. Il semble qu’ils n’ayent jamais veu d’arbres et qu’ils n’ayent bougé d’une prison : mais c’est qu’ils sont si stupides, qu’ils ne songent pas aux choses qui se presentent continuellement devant leurs yeux, et qu’à cause que ceux qui ont esté devant eux, ont dit que les amans escrivoient de longs discours sur l’escorce des arbres, ils se laissent emporter à mettre de semblables choses dedans leurs histoires à faute d’autre invention. Mais ce que je trouve encore de bien plaisant, c’est qu’ils font graver cela en un moment, comme si cela estoit aussi aysé que d’escrire sur un papier. Cependant ils ne considerent pas qu’il faudroit plus de quinze jours pour graver tant de caracteres, et les former si bien que chacun les pust lire comme ils feignent : car ils mettent mesme quelquefois que l’on reconnoissoit bien aux traicts de qui estoit l’escriture. Ils font aussi une chose estrange : encore que tous ces discours là soient les mieux couchez qu’ils puissent trouver, ils veulent que l’on croye que leurs amans les ont faits tout sur le champ. Ils vous introduiront aussi des hommes qui se respondront en vers l’un à l’autre sans qu’ils ayent auparavant estudié ce qu’ils devoient dire, et ils leur feront faire des lettres d’amour en peu d’heure. C’est une chose bien merveilleuse,

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l’on sçayt bien qu’eux mesmes qui doivent estre plus grands docteurs que ceux dont ils descrivent les amours, et qui s’estiment bien d’avantage, s’iroient rendre hermites volontiers pour vaquer à l’embellissement d’une seule periode, et qu’il n’y a courier si lent qui n’eust cependant le loisir d’aler deux fois à Rome. Il y a des raisons pour tout ce que vous dites interrompit Philiris, si nos autheurs font graver tant de choses si longues sur les arbres, l’on ne laisse pas de les lire avecque plaisir, les prenant pour des feintes, et pour les lettres et les vers qu’un amant fait tout sur le champ, pourveu qu’il n’y ayt rien qui ne soit bien faict, l’on est assez content, et l’on n’a pas le scrupule que vous avez, au contraire l’on entre en une plus grande admiration, voyant que ceux qui ayment ont l’esprit si prompt et si vif, et l’histoire en est d’autant plus agreable. Je vous le quitte, reprit Clarimond, vous estes donc de ceux qui voyant dans un roman quelque chose hors de raison et contre la coustume ordinaire, s’imaginent que c’est ce qui rend l’avanture plus pleine de merveille, tay-toy, Clarimond dit Lysis, tu n’es qu’un esprit de contradiction ; Philiris me plaist bien plus. Il a si bien parlé pour la deffence des histoires amoureuses que je ne pouvois pas mieux dire. Je vous remercie de l’honneur que vous me faictes, dit Philiris, mais neantmoins je vous conseille de ne vous point amuser à tascher de graver vostre discours sur cét arbre, craignant de n’y pas reüssir, et de donner sujet à Clarimond de se mocquer de nous. Outre cela je vous veux avertir d’une chose tres considerable ; ce n’est point un bon presage d’escrire vostre passion sur une escorce, pource que l’on pourroit juger par là que vostre amour ne seroit gravé que sur l’écorce de vostre cœur, et que vous ne le pourriez aussi jamais graver plus avant sur le cœur de Charite. Cette raison semble estre specieuse, repartit Lysis, et toutesfois il y a je ne sçay quoy icy qui me heurte. Quelle façon de parler est cecy ? Dit Clarimond, vous estes vous cogné contre la pointe de quelque rocher, ou si quelque taureau vous est venu donner de ses cornes ? Vostre bon amy Philiris en a t’il de si grandes qu’il heurte tout le monde ? Que tu sçays peu de chose, repartit Lysis, tu n’as jamais frequenté les beaux esprits de la France, puis que tu ignores, que lors que quelque pensee ne nous satisfaict pas entierement, il faut dire qu’elle nous heurte ; non pas que ce soit une chose visible, et qu’elle nous blesse au corps, car estant toute spirituelle, elle ne peut toucher que l’esprit. Nous voicy bien mieux, dit Clarimond, je voudrois bien sçavoir ce que vous entendez par vostre mot de pensee. Il est vray que pour m’accommoder à vostre humeur, j’ay parlé plusieurs fois de ces belles pensees aussi bien que vous : mais cela me desplaisoit assez, et je ne puis plus attendre d’avantage à vous le descouvrir. Aprenez moy si ce seroit un crime maintenant parmy vos

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poëtes que de parler d’une conception. N’usent ils plus de ce mot, de peur que l’on ne croye qu’ils parlent de la conception d’une femme ? Je ne rejette pas ce mot de conception, repartit Lysis, il veut representer la chose lors que l’on la conçoit : mais le mot de pensee semble estre plus general, car il signifie toutes les choses ausquelles nous pouvons penser. Neantmoins j’avoüe que je m’estonnay lors que j’en ouys user la premiere fois ; d’autant que l’on ne parle point de cela dedans le college, et j’ay eu beaucoup de peine à m’y accoustumer. Pour ce qui est des pointes, chacun sçait que c’est, proprement un petit destour de parolles, ou une allusion, ou quelque chose semblable. Vous dites vray en ce qui est de cecy, dit Clarimond, mais pour ce qui est d’une pensee, je croy que c’est une chose que le poëte s’imagine pour embellir son discours, comme vous pourriez dire ; ma maistresse s’est levée si matin que l’aurore s’en est retournee de honte, croyant s’estre levee plus tard que le soleil. L’on sçayt bien que cela n’est point, et que le poëte le pense seulement, c’est pourquoy cela doit estre apellé une pensee, et il en doit estre ainsi de toutes les autres imaginations fantasques qui peuvent naistre dedans une cervelle creuse. Voyla une definition de pensee que les poëtes de ce temps seroient bien-heureux de sçavoir, car je les ay autrefois bien empeschez lors que je leur ay demandé, quelle difference ils mettoient entre une conception, une pensee, et une pointe. Les uns me disoient qu’il n’y en avoit point, et que ce n’estoit qu’une mesme chose ; les autres me donnoient des differences fort mal establies, et quelques uns ne me respondoient rien du tout. Comme Clarimond achevoit ce discours, le reste de la compagnie arriva en ce lieu, tellement qu’il parla ainsi aussi tost ; à quoy est-ce que ces belles dames sont d’avis que nous passions la journee ? Quel entretien choisirons nous ? Pour moy je trouverois à propos que l’on joüast au jeu de la pensee, car il y a desja long temps que Lysis ne me parle d’autre chose. Je m’en vay vous dire de quelle sorte est ce jeu. Il y en a un qui va demander aux autres, à quoy pensez vous ? Et chacun luy dit sa pensée. Apres il dit un tel à pensé cecy, c’est pour telle et telle chose ; et ainsi il rend des raisons de tout, les plus plaisantes qu’il peut trouver, afin de faire rire la compagnie. Cela n’est guere subtil, repartit Lysis, je sçay des jeux bien plus gentils, sans mettre en ligne de compte celuy de l’amour bandé. Il y en a un où l’on oblige chacun à dire des epithetes sur chaque lettre du nom de sa maistresse, comme si j’apellois Charite, chaste, honeste, aymable, riche, incomparable, triomphante et esmerveillable. J’ay veu aussi de beaux jeux dans la conversation civile d’Estienne Guazzo, et dans le courtisan du conte Baltazard ; car les italiens sont ingenieux en cela sur tous les autres, et l’on peut dire qu’ils joüent serieusement. Il faut avoir

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beaucoup d’esprit pour estre de leur passe temps ; et le jugement et la ratiocination y sont autant requis que si l’on estoit dans une assemblee d’estats où il falust chacun proposer ses avis. Ne m’en parlez point, Lysis, dit Angelique, quand l’on se veut recreer, il ne faut pas choisir des jeux si difficilles ; la peine y surpasse le plaisir. Contentons nous de jouër au gage touché. L’avis en est tres-bon, repartit Philiris, et pour faire valoir ce jeu, et le rendre aussi noble que pas un autre, c’est que l’on ne commandera que des choses d’importance. Chacun estima fort cette opinion, de sorte que Lysis fut contrainct de se laisser emporter à la pluralité des voix. La compagnie se reposa dans un berceau du jardin, où l’on commença le jeu ; les uns furent condamnez à faire qu elque conte, les autres à dire combien ils avoient eu de maistresses, et le sort estant tombé sur Lysis, l’on luy fit chanter une chanson. Quand ce fut à luy à commander, il se trouva que Philiris estoit sousmis à son authorité. Il luy dit qu’il faloit qu’il choisist une dame pour l’entretenir, comme si c’eust esté sa maistresse, et que principalement il fist une description de sa beauté avec des tesmoignages d’une passion extreme. Philiris qui avoit l’esprit fort prompt, et qui sçavoit toutes les gentillesses de l’amour, accepta la condition, et apres avoir choisi Angelique pour maistresse, se mit un genoüil en terre devant elle puis s’estant faict faire silence, il luy tint ce discours, ayant tousjours le chapeau en main. Je suis bien ayse, ô mon incomparable maistresse, d’avoir maintenant la permission de vous dire tout ce que j’ay sur le cœur. Il n’estoit pas besoin de me commander une chose pour laquelle obtenir, j’estois tout prest à faire des prieres. Bien qu’il y ayt icy plusieurs personnes dont je ne sçay pas les diverses volontez, je ne laisseray pas de vous parler de l’ardeur de mon amour, afin que tant de tesmoins vous rendent honteuse d’avoir esté jusques icy incredule et ingratte pour moy. Je ne sçay si vous ignorez les perfections que vous possedez, et si pour ce sujet vous croyez qu’il soit impossible que j’aye tant de passion, mais à tout hazard, il faut que je me donne encore une fois cette satisfaction de vous representer les beautez excellentes dont vous avez ravy mon ame. Que ces filets d’or qui parent vostre teste sont agreables à ceux qui veulent vivre dans un si beau servage ! Ils sont capables d’enchaisner tout ce qui ne l’a jamais esté, et si Jupiter vouloit attirer à soy la terre avec une chaisne d’or, comme il se propose dans Homere, il faudroit qu’il se servist de celle-cy. Je voy paroistre au dessous un si beau front, que pour le loüer je ne me doy point servir de l’imagination de ceux qui diroient que l’amour y tient sa seance, car il est si uny que ce volage enfant ne s’y sçauroit soustenir. C’est sur les fronts ridez qu’il a bon moyen d’eslever son trosne,

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et il faut croire que les divers plis, sont les marches qui conduisent à son siege. Dés qu’il a voulu mettre le pied icy, il est glissé jusques dans vos yeux, où il a trouvé sa veritable retraicte : mais en effect soit de gré ou de force, il faut bien qu’il y demeure, car ses aisles s’y sont bruslees dés aussi tost qu’il y est entré. C’est pour cela que les blessures que vous me faictes quand vous me regardez, sont si dangereuses, et l’on voit clairement qu’une puissante divinité est venuë estre l’intelligence de ces deux beaux astres par qui vous reiglez le cours de ma vie. Que je voy aussi de merveilles sur vos joües ! Le teint y est blanc sans estre jamais pasle, et la rougeur n’y paroist jamais obscure. La mesme clarté se void sur ces belles levres où est l’entree du temple de l’eloquence. Que diray-je de ce col et de ce sein, sinon que l’imagination d’un homme seroit bien extravagante s’il les comparoit à l’yvoire ou au laict, pource qu’ils ont un éclat tout different ? Les poëtes font cas de leur montagne de Parnasse qui a une croupe jumelle ; et c’est leur croyance que celuy qui a dormy dessus devient poëte parfaict : mais qu’il faut bien croire que celuy qui pourroit jouyr de ces deux petits monts qui sont dessus ce beau sein, seroit de beaucoup plus divinement inspiré, soit pour la poësie, soit pour l’eloquence. Quand au reste du corps encore que ses beautez soient eternellement cachees, je ne doute point de sa perfection, et il faut bien qu’elle soit grande, puisque l’on luy à donné l’honneur de porter cette belle teste où je trouve tant de miracles. Il a plus de gloire à la soustenir que n’avoit Atlas à soustenir le ciel, car il y a bien icy plus de divinitez qu’il n’y en avoit au palais de Jupiter. ô que je t’estime donc heureux, aymable corps, d’avoir un si beau visage, et toy beau visage que tu es heureux d’avoir de si beaux yeux, et vous beaux yeux que vous estes heureux d’avoir tant de charmes ! Mais sur tout, ô beau corps, que je te croy heureux en general de loger la plus belle ame du monde ! Il me semble que j’ay encore quelque chose à dire à ta loüange, et que je n’ay point parlé d’une partie que je voy assez souvent. J’ay oublié ces oreilles qui accompagnent si bien les joües, et que les cheveux ombragent avec tant de grace : mais pourquoy parleray-je de ces mauvaises ? C’est d’elles que vient la premiere cause de mon tourment ; elles ne veulent point ouyr ce que je souffre, pour en faire un fidelle raport à ce divin esprit qui commande à tous les autres sens. Tant qu’elles auront cette severité, je ne les puis tenir que pour mes ennemies, mais s’il arrive aussi qu’elles changent, je leur promets de reparer le temps que j’ay esté sans les honorer. Je ne sçay si Philiris vouloit encore dire quelque chose, tant y a qu’il s’arresta comme pour songer à quelques autres belles pensees dont il desiroit entretenir Angelique. Chacun avoit esté attentif à son discours qu’il prononçoit

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d’un doux accent, et avec un geste agreable. Angelique mesme n’estoit pas faschee de s’entendre loüer de la sorte, quoy qu’elle en fust un peu honteuse, et quand au berger Lysis, il estoit si ravy qu’il s’en alla embrasser ce gentil orateur en luy disant ces paroles. Cher amy, que tes propos sont charmans ! Que ton stile est doux et amoureux ! Je te proteste que c’est tout de bon que je quite Clarimond, et que je ne veux plus avoir de commerce avec luy ; tu es bien plus propre pour faire mon histoire. Philiris remercia ce berger de l’honneur qu’il luy faisoit, et luy promit de luy rendre tous les services dont il se trouveroit capable. Quand à Clarimond se voyant delaissé, il fit vœu de contredire tousjours à Lysis, et de luy faire la guerre à outr ance. Les discours que chacun tint sur ce sujet furent cause que l’on rompit le jeu, et delà l’on tomba insensiblement sur les estranges faits d’armes de Lysis et de Carmelin. Leonor dit qu’elle avoit escouté attentivement l’histoire de Meliante par laquelle ce berger avoit fait connoistre que sa maistresse avoit esté enfermee dans une forteresse, et qu’outre cela elle comprenoit bien toutes les particularitez de sa delivrance que l’on luy avoit racontée, mais que l’on ne luy aprenoit rien du vray sujet de sa captivité, et que l’on ne luy disoit point qui en estoit l’autheur. Lysis et Meliante luy respondirent, que si elle vouloit avoir de la satisfaction en cela, il se faloit adresser à Hircan qui sçavoit les choses les plus cachees. La compagnie l’ayant prié de dire ce qu’il sçavoit touchant cette affaire, il commença ainsi à parler sans manquer d’inventions fabuleuses. Il faut que vous sçachiez chere troupe, que dans cette isle où Panphilie a esté captive, il y a un magicien appellé Anaximandre, lequel y demeure depuis trente ans. Il n’y a pas d’avantage qu’il est au monde, comme plusieurs croyent, et neantmoins il se vante d’estre le propre fils de la magicienne Circé ; pour son pere il ne le sçauroit nommer, à cause que cette femme s’adonnoit à plusieurs hommes. Ce n’est pas qu’il nous vueille faire accroire qu’elle ayt vescu jusqu’en ce siecle ; il prend bien cela d’un autre sens. Il dit que lors qu’elle vivoit encore il y a deux mille tant d’annees, ayant appris de cette bonne mere tous les secrets de la magie, il eut envie d’estre eternellement sur la terre, et non point d’aller au ciel avec elle, ny aux Champs Elysees, à cause qu’il se plaisoit infiniment icy bas. Apres avoir cherché tous les moyens de se faire rajeunir, il n’en trouva point un meilleur que de changer de corps. Il ne luy sembloit point à propos de commander à quelqu’un de ses amys de le tuer, et de mettre tout son corps en pieces pour en former un autre plus vigoureux : il avoit peur qu’il n’arrivast quelque accident qui troublast l’operation, et que l’on ne le laissast à moitié refaict. Un petit neveu qu’il avoit ayant donc esté tué d’un coup de palet qui luy

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cheut sur la teste en regardant joüer ses compagnons, il trouva le secret de quitter son premier corps, et d’aller habiter dans celuy de cet enfant qu’il anima depuis au grand estonnement de tout le monde, qui le tenoit pour mort. Quatre vingt ans apres un autre petit enfant se jouant avec d’autres qui le menoient prisonnier, et qui contrefaisoient la justice, il arriva que ses compagnons l’estranglerent tout à faict. Anaximandre se servit encore de ce corps cy, et c’est ainsi qu’il a faict jusqu’à cette heure de plusieurs autres, ayant le pouvoir de destacher son esprit quand il veut de la masse terrestre, et l’y pouvant aussi rejoindre si fermement qu’il n’a jamais manqué à toutes les fonctions des autres. Il boit, il mange, il dort, il faict des enfans, et si jamais il n’est malade. Son ame se sert de corps empruntez comme les voyageurs se servent des hostelleries, où ils vivent aussi commodément que dans leurs maisons. Il tire un grand avantage de son immortalité, car ayant esté de toute sorte de conditions où il s’est tenu aussi librement que s’il eust joué des personnages de comedie, il sçait beaucoup de choses que les autres ignorent. Maintenant la seigneurie de l’isle où il demeure luy est tombee entre les mains, et pource que le lieu est fort solitaire, il s’y plaist à l’estude de la magie. Come il a tousjours eu l’esprit fort amoureux, il s’amuse à regarder dans un miroir enchanté les plus belles femmes qui soient en toutes les parties du monde. Quand il y en a quelqu’une qui luy agree il se transporte au pays où elle demeure, et puis il la fait enlever par des demons jusqu’en son chasteau. C’est là qu’il faict d’elle à son plaisir, mais il est si meschant qu’il abandonne apres à ses esclaves des beautez qu’il avoit choisies pour les maistresses de son ame. Toutesfois je sçay de bonne part que sa mere luy est aparuë depuis peu, et qu’elle luy a conseillé de quitter sa mauvaise vie, d’autant que s’il se marioit à une certaine dame qui luy estoit destinee, il en auroit un fils qui seroit plus vaillant que Cyrus ny qu’Alexandre, et qui luy donneroit la conqueste de tout le monde. Il a demandé à cette bonne mere le moyen de connoistre cette femme fatale, et tout soudain Circé s’est monstree à luy telle qu’elle estoit en l’aage de quinze ans, et luy a dit qu’il la considerast bien, pource que la femme qu’il devoit avoir luy ressembleroit de visage. Depuis il a consulté son miroir, et y voyant passer Panphilie, il s’est imaginé qu’elle ressembloit fort à Circé, de sorte qu’apres l’avoir sauvee du naufrage, et son amant aussi par compassion, il l’envoya prendre par deux geans, lors qu’elle fut dans son isle. Ce sont les mesmes que Lysis à deffaicts par sa valeur incomparable. Meliante pensant la secourir fut trompé par plusieurs fois, car la porte du chasteau d’Anaximandre estoit tellement enchantee, qu’encore qu’il la laissast ouverte, elle se fermoit toute seule des qu’un ennemy

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y vouloit entrer. Pour ce vieillard qui luy aparut, et qui luy dit que sa maistresse estoit en un lieu dont il ne la pourroit tirer que par le secours du berger françois, je vous apren que c’estoit moy Hircan, qui vous parle à cette heure. J’avois sçeu par mon art qu’un des plus braves chevaliers de Perse estoit en une extreme peine, et que si je l’en delivrois il seroit quelque jour mon intime amy, tellement que je changeay de forme, et l’ayant trouvé je l’endormis pour l’enlever jusqu’en ce païs. Il a maintenant obtenu du berger Lysis ce qu’il desiroit. Cet invincible heros à esté en la forteresse enchantee dont il a tiré Panphilie comme vous sçavez. Anaximandre ayant eu cette belle, n’avoit pas manqué de luy parler d’amour, et de luy prom ettre des merveilles si elle vouloit estre sa femme. Il esperoit qu’elle enfanteroit ce grand guerrier que Circé luy avoit promis, et que lors qu’il auroit conquis toute la terre, il le feroit mourir, et se mettroit dans son corps pour estre luy mesme roy de tout le monde : mais Panphilie se souvenant du merite et de l’affection de Meliante, ne pouvoit plus aymer que luy, et mesprisoit avec outrage celuy qui l’avoit ravie. Il en estoit si fasché qu’il l’avoit fait mettre dans un cachot où ses deux geans la gardoient avec trois ou quatre soldats bossus, et un dragon terrestre animal tres effroyable. Lysis à surmonté tout cela lors qu’il s’est trouvé dans la prison, et si Anaximandre ne s’est point monstré pour l’empescher de forcer ses gardes, c’est que je l’avois endormy plus fort que s’il eust esté dans le palais du sommeil, car je ne veux point nier que ce ne fust moy qui tira Lysis et Carmelin de mon carrosse pour les conduire en la prison, et qui les remena encore au premier lieu avec Panphilie. Je me transporte en moins de rien en tel lieu que je veux, et je pren telle forme qu’il me plaist. Or il n’a pas esté hors de propos de laisser quelque temps Panphilie chez Anaximandre, car elle estoit là au lieu le plus secret du monde, ce qui estoit fort necessaire, à cause que le roy de Perse la faisoit poursuivre au mesme temps avec tant de diligence, que si elle eust esté en un autre lieu, ses gens n’eussent pas manqué de la trouver. à cette heure cy il n’y a plus rien à craindre. Je sçay bien que Siramnes à esté tué par un de ses eunuques, de façon que tous ceux qui estoient mal aupres de luy, peuvent librement retourner en son royaume ; un de ses neveux qui tient le sceptre, à donné la grace à tous les criminels, et à fait rapeller tous les banys, à la charge qu’ils le serviront six ans à la guerre sans recevoir de solde. Je croy que maintenant il n’y à personne icy qui ne soit satisfaict, et qui ne sçache au vray tout ce qui est d’important en la captivité de Panphilie. Hircan ayant ainsi parlé les dames admirerent en elles mesmes la vivacité de son esprit, et s’estonnerent comment il pouvoit controuver tant de mensonges. Lysis

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fut tout ravy d’avoir ouy de si grands secrets, et Meliante feignit de ne l’estre pas moins. Floride luy demanda pourquoy il n’avoit point fait venir sa maistresse, dequoy il s’excusa sur l’humeur solitaire de ceste belle fille. Angelique demanda aussi où estoit allé Carmelin, et pourquoy il n’estoit point venu leur raconter luy mesme ses prouësses. Lysis respondit qu’il n’avoit point voulu venir à la chasse comme les autres. Polidor dit en mesme temps, que son cousin Meliante, estoit bien plus heureux que luy, et que par le bon secours que l’on luy avoit donné il avoit eu sa maistresse, au lieu que pour luy il estoit fort eloigné de la sienne, et ne sçavoit s’il pourroit jamais entrer en sa faveur. Mes intentions sont plus belles et plus justes que les vostres, repartit Meliante, voyla pourquoy le ciel les à favorisees. J’ayme une sage et honeste dame, en servant laquelle je croy rendre hommage à la mesme vertu : mais quant à vous, vous souspirez pour une Rhodogine que j’ay ouy tousjours estimer aussi publique que les carrefours. Mourez hardiment pour elle, puis qu’elle vous donne tant de tourment ; vous y aurez autant de gloire comme Quintus Curtius en reçeut à se jetter dans l’abysme de Rome, car vous mourrez pour la chose publique. Polidor fit semblant d’estre fort en colere pour ces paroles trop libres, mais il n’y eut point de coups ruez pour cela. Hircan mit la paix par tout ; il asseura Meliante qu’il se trompoit en son jugement licentieux, et quant à Polidor il luy promit encore, que dés qu’il seroit de retour en Perse, il obtiendroit la recompense de son amour, moyennant qu’il portast à Rhodogine l’escorce de l’hamadryade, laquelle il devoit bien conserver. Il jura qu’il avoit enfermé cette precieuse piece dans une boëte d’argent, et qu’il s’en fust desja retourné, n’eust esté qu’il trouvoit des charmes inevitables en la conversation de Lysis. Vous faictes bien de demeurer icy pour apprendre parfaictement l’art de bergerie, dit le berger heros, car vous en irez apres faire leçon à vos compatriotes. C’est ainsi que je veux instruire une infinité de jeunesse, afin d’envoyer apres l’un en Turquie, l’autre en Egypte, et ainsi des autres pour aprendre à toute la terre le moyen de vivre heureusement. Or cét art de bergerie ne s’aprend pas en un jour, car c’est l’art de tous les arts ; je veux dire qu’il est le maistre des autres, et que la plus part dependent de luy. Pour estre bon berger, il faut estre bon orateur, bon poëte, bon musicien, bon peintre, et bon danseur, mais par dessus toutes choses, il faut sçavoir bien aymer. Il estoit si tard quand ce discours finit, qu’Oronte par courtoisie fut contrainct de prier la compagnie de souper chez luy ; aussi avoit on beaucoup de peine à se separer, et a quitter de si plaisans entretiens. Apres le soupé Lysis voulut faire bande à part avec Philiris, laissant les uns qui

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joüoient au piquet, e t les autres qui devisoient. Cher amy, dit-il à ce berger, je te jure que dés la premiere fois que je te vy, il y eut une certaine fatalité qui m’aprit que tu ferois mon histoire, c’est pourquoy afin de ne point rendre cette inspiration inutile, je te prie d’y travailler, et de ne point croire que je m’attende à Clarimond qui n’est qu’un broüillon, et un mesdisant. Si vous me croyez capable de vous servir en cela, respondit Philiris, je seray tres-ayse de m’y employer : mais quoy, j’ay peur de n’y pas reüssir à vostre contentement, car il faudroit estre au fond de vostre pensee pour considerer ce que vous y avez, et exprimer des choses que personne ne peut exprimer maintenant, si ce n’est celui à qui elles sont arrivees. Ne te mets en peine de rien, reprit Lysis, je te bailleray de suffisans memoires ; ce n’est pas la premiere fois qu’un amant a donné ses amours à descrire à un autre n’ayant pas la commodité de le faire, et la passion ne luy permettant pas de se donner tant de patience, ou bien voulant faire parler un autre sur ce sujet afin qu’il lui attribuast les loüanges que l’on n’ose pas s’attribuer soy-mesme. Depuis un peu un homme que je connoy a faict le mesme. Il disoit à l’autheur en luy donnant des preceptes, faictes parler sur la jalousie ce gentil-homme et cette damoiselle ; faictes battre ces deux cy contre ces deux autres, mais ne faites tuer que le moindre personnage, car j’ay encore beaucoup affaire des trois autres en des avantures suivantes, comme estans des personnes fort qualifiees. Un peu apres vous ferez escrire une lettre au plus passionné de nos amans, et puis il ira en serenade ; que la musique soit premierement de cornets à bouquin, et puis de violons pour resveiller le monde, et apres que l’on entende ce gentil-homme chanter en recit avec un luth, à quoy une musique complette respondra ; que les vers soient doux et polis, et qu’il n’y ayt pas de pointes si aiguës, qu’elles picquent le monde. C’estoit ainsi que cét amant donnoit des loix à son historiographe, et je ne doute point que ce grand escrivain, ne fist pour luy quelque chose d’excellent, car c’est luy qui se pourmenant un jour avec quatre ou cinq de ses amys alla parler ainsi ; que l’on me donne dix mille hommes bien equipez et trois mois de temps, je promets au roy mon maistre et à ses princes mes bons amys, que par de vrays actes de valeur, et par de bons stratagemes, je m’en vay conquerir un pays qui aura six cens lieuës de tour, et aura cent villes aussi bonnes et aussi peuplees qu’Orleans, sans les bourgs et les chasteaux. Quand ferez vous cela, luy dit-on, le verrons nous ? Où sera-ce ? Dans un roman, respondit il hardiment. C’estoit là un homme nompareil : il soustenoit que celuy qui est capable de faire un roman, est capable de toute chose. Il est capable d’estre general d’armee, chancelier, president, amant, et berger si vous voulez, car puisqu’il sçait faire parler tous

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ces gens là chacun selon leur qualité, et qu’il les fait gouverner avec toute la bien seance requise, il n’y à point de doute qu’il s’acquiteroit fort dignement de toutes ces diverses charges si l’on les luy donnoit. Mais vous ne dites pas, interrompit Philiris, qu’il est aussi bien capable d’estre tambour que capitaine, et huissier comme president. Les faiseurs de romans representent aussi bien les actions basses que les plus relevees. Tu veux rire, cher amy, reprit Lysis, mais neantmoins croy que nostre autheur estoit un tres-habille homme sans faire tort ny à toy ny aux autres. Pour revenir à mon sujet si tu veux faire mon histoire, je m’en vay t’aprendre de quelle maniere il s’y faudra comporter. Je pense que tu en as desja apris par cy par là quelque chose, mais je t’en veux bien dire d’avantage, et je m’en vay y commencer des maintenant. Premierement tu me feras prendre l’habit de berger à S Cloud, car c’est là que commençent mes plus belles avantures, et puis tu descriras avec quelle affection je considerois si peu de chose que je gardois en souvenance de Charite, à sçavoir ce morceau de cuir, ce papier, et tout le reste ; or tu amplifieras cecy, en disant que j’aymois tant ma maistresse, que non seulement je voulois garder tout ce qui venoit d’elle, mais aussi que je faisois vœu de garder soigneusement tout ce que j’aurois sur moy lors que ce bonheur m’arriveroit de parler à elle ou d’en recevoir quelque faveur ; comme par exemple si je l’allois voir dans sa maison, et qu’elle m’ y fist un accueil favorable, mon dessein estoit de garder desormais, ainsi qu’une chose pretieuse, mes bons et aymables souliers qui m’auroient porté en un si sacré lieu. En effect j’avois cette pensee dés ce temps là, quoy que je n’en parlasse point. Apres tu mettras qu’ayant rencontré Anselme je luy contay l’histoire de ma jeunesse et le commencement de mes amours qu’il faudra passer vistement, et puis tu parleras de ce beau portraict metaphorique de ma maistresse qu’il m’a fait dans sa maison. Ce sera là qu’il faudra triompher en bien dire. Je suis d’avis que tu te serves de plusieurs figures diverses de rhetorique, et que premierement raportant à mes affections les couleurs du tableau et tout ce qui le concerne, tu faces une chose spirituelle d’une chose corporelle. Le cuivre du tableau, diras-tu, est un de la souffrance de Lysis. L’or ducat qui y reluit est sa fidelité ; le blanc est sa pureté et son innocence ; la couleur de chair, s’il s’y en trouve, est son inclination amoureuse ; le vermeil est sa respectueuse honte ; le noir est sa tristesse et son ennuy ; le bleu est la divinité de ses pensees. Le depart et l’absence font les eloignemens et la perspective : mais il y a fort peu d’ombrage, pource que la jalousie qui les doit faire, n’a pas esté trouvée fort grande. Toutes ces couleurs ont esté destrempees avec l’huyle de la douceur de mille attraicts et d’autant d’oeillades, et l’on les à broyees sur le marbre de

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la constance. Apres cecy l’on se peut reprendre avecque grace, et parler de la sorte. L’affection que Lysis porte à sa Charite, m’a faict croire quelque temps qu’il avoit ainsi fourny tout ce qui estoit necessaire pour faire ce portraict, mais j’ay sçeu depuis, qu’il a voulu que l’on ayt tasché de se servir de choses de beaucoup plus nobles, si l’on en pouvoit rencontrer. Il y en a qui disent que le siecle de cuivre a laissé dequoy faire la planche du tableau, et que Lysis l’a pris voulant quitter le siecle de fer, et remonter petit à petit jusqu’au siecle d’or. Pour l’or qui esclatte dans les soleils des yeux de Charite, et dans les chaisnons de sa tresse, il est tout certain que c’est de celuy que Midas fit de son vin lors qu’il le voulut boire, apres avoir eu le don de changer en or tout ce qu’il toucheroit, et l’on peut dire par parenthese, que c’est de cét or cy, que l’on feroit facilement de l’or potable. Le blanc est du laict que Venus avoit aux mammelles quand elle nourrissoit Cupidon, car ce laict estoit bien plus beau que celuy de Junon qui est trop colere pour estre bonne nourrice. La couleur de chair nous a fort empeschez, mais en fin nous avons jugé qu’elle avoit esté prise de la sueur de Bacchus, car estant tout rouge comme l’on le void, l’eau qui luy degoute par tout en est teinte, et ses larmes mesmes sont colorees ; que s’il n’y a point d’aparence à cecy, il faut croire que cette couleur de chair est composee de quelques autres couleurs. Pour le vermeillon, c’est du sang de la deesse de l’automne, qui est l’une des quatre saisons, laquelle s’estant par trop eschauffee il y à quelque temps, Esculape fut contraint de la saigner, d’autant qu’il fait au ciel le mestier de chirurgien et de medecin tout ensemble, et qu’il execute ce qu’il ordonne. Pour le noir c’est du fard de Proserpine, car de mesme que l’on met beaucoup de peine en ce païs cy pour devenir blanc, ainsi l’on se travaille fort au lieu où elle est pour se rendre noir, et c’est une des plus estimables parties de la beauté. Sans controverse le bleu vient du poil de Neptune qu’il fit couper il y à quelques jours, et que l’on à rendu liquide par un rare secret. Pour ce qui est des esloignemens, je croy que c’est la bonne fortune qui les a faits, pource qu’il n’y a rien qui s’esloigne si tost de nous, et quant aux ombrages je croy que le grand soleil du monde, ou les soleils de Charite en sont les autheurs, car bien que le soleil soit pere de la lumiere, il ne va jamais sans ombre, et l’on void qu’il le faict naistre dés le premier corps solide qui s’opose à ses rayons. L’huile dont toutes ses couleurs ont esté destrempees, est celle-là mesme dont Hercule se frotta quand il voulut lutter aux jeux olympiques. Pour la table de marbre qui servit à les broyer, elle est faicte du premier autel que l’on a dressé aux dieux depuis le deluge. Nous avions tantost oublié les coquilles pour mettre ces differentes couleurs : mais il faut croire que la coquille de Venus y a servy, avecque la coque

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de l’œuf de Loeda

et pour les pinceaux ils sont faicts avec une des plumes de l’amour, et des cheveux de sa mere Venus, cela s’en va sans dire ; l’on sçayt bien que l’on n’y auroit pas employé des plumes du vent Boree 
les amans n’ont pas tant de commerce avec luy. Apres que tu auras parlé du portraict de Charite, cher Philiris ; tu mettras la lettre que je luy escrivis, laquelle je te dicteray mot à mot. Or il faut faire icy une gentillesse dont tout le monde ne se sert pas. La pluspart des faiseurs de romans font parler un homme qui raconte son histoire, et apres luy avoir faict dire, j’escrivy une lettre à ma belle, laquelle estoit en cette sorte, ils mettent en grosses lettres capitales, lettre de Philiris à Basilee, lettre de Polidor à Rhodogine, et ainsi des autres, et puis ils mettent la lettre tout de son long. Cela n’est point à propos, je vous jure, car par exemple si je vous raconte mon histoire de bout en bout, lors que j’ay dit que j’ay escrit une lettre à Charite, dont les paroles estoient telles, faut il que je prononce tout haut ces mots, lettre de Lysis à Charite ? Ce seroit une chose tres-ridicule. Il ne faut point reciter ce tiltre là, ny l’escrire non plus, ou bien il faut que ce soit en marge comme une petite annotation ou remarque pour la commodité des lecteurs : mais j’ay une invention nompareille sur ce suject pour ce qui est de l’impression du livre ; il faut escrire de la sorte. Voulant declarer mon amour à cette belle, je luy escrivis cette, remarquez cecy, il faut que la ligne manque là, et plus bas vous mettrez, lettre, en gros caractere, et puis la lettre suivra. Cecy servira de tiltre pour l’utilité des lecteurs, et neantmoins cela ne sortira pas du corps de la narration qui ne sera point interrompuë. Ainsi vous pourriez mettre encore, ce gentil homme, ce prince, cét amant, ou ce berger, voulant soulager sa passion par les charmes de la poësie, fit incontinent ces, et puis au dessous, stances, et les vers apres. Ce chevalier ne pouvant souffrir l’affront que luy faisoit son rival, luy envoya ce, et puis au dessous, cartel, avec le discours en suite. Voila comme il faut estre ingenieux pour acquerir de l’honneur, et c’est un grand deffaut pareillement de dire, Polidor ayant obtenu du silence commença ainsi son histoire, et puis de mettre en suitte un grand tiltre qui contienne ces mots, histoire de Polidor, et de Rhodogine, ou quelque chose semblable ; car Polidor voulant raconter son histoire, ne profera pas tout haut ce tiltre. C’est une sottise que de le mettre et d’interrompre son discours pour cela. Il se faudroit contenter de le mettre en marge ou d’user de quelque invention pareille à celle que j’ay desja dicte. Cependant de tres bons autheurs manquent en cecy, mais moy qui ne pren des autres que ce qu’ils ont de bon, je reforme librement ce qu’ils ont de mauvais. Apres avoir donc mis ma lettre en bonne sorte, il faudra dire de quelle façon je la fy tenir à Charite ; comment je la portay jusques sur

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sa fenestre et attachay des festons à sa porte

et puis comment des corsaires m’enleverent sans me tenir long temps captif, pource qu’Anselme estoit de leurs amys. J’ay oublié la rencontre d’un satyre et beaucoup d’autres choses que je te diray une autre fois en leur ordre. Pour les choses qui se sont passees en ce païs cy, je croy que tu en as des-ja beaucoup de connoissance. Tu mettras les avantures que j’ay euës estant deguisé en fille, et puis tu diras que j’ay veritablement esté metamorphosé en arbre, quoy que plusieurs soustiennent le contraire. Que ceux qui seront meslez parmy ces accidens cy, soient traictez avec honneur, je t’en suplie ; il faudroit avoir égard à l’affection qu’ils m’ont témoignee pour les en recompenser dignement. Tu adjousteras tant de pieces destachees qu’il te plaira à mon histoire, comme par exemple des amours de ceux de ma connoissance 
l’ouvrage en sera d’autant plus recommandable. Maintenant il faut que je te die que par cy par là, lors que tu me feras tenir en un lieu fort solitaire, il sera tres-bon de mettre que je m’amusois à composer des vers, car de faict quand je suis seul, je ne fay autre chose qu’en ruminer. Toutefois il te sera permis d’en faire toy mesme pour embellir ta narration, ou bien d’en mettre de tes vieux afin qu’ils ne soient point perdus, c’est ainsi que plusieurs font, et j’en sçay qui ont composé un roman tout expres pour trouver place à leur vieille poësie. Je te donneray de vray quelque chose de ma façon, et pour ce qui viendra de toy, il faudra que ce soit une pure imitation de mon stile. Je suis en peine dequoy nous mettrons le plus ou des stances ou des elegies. Je ne sçay qui vaut le mieux. L’on dit que faire des elegies est comme marcher son train en pas ordinaire, et que faire des stances en diverses cadences et mesures, c’est comme danser, tellement que l’un est bien plus difficile que l’autre. Il y en a d’autres qui disent, repartit Philiris, que faire des stances, est sauter de branche en branche comme les petits oyseaux qui n’ont pas encore de bonnes aisles, mais que faire des elegies, c’est aller d’un grand vol qui n’apartient qu’a ceux qui sont fort expers au mestier. Ces similitudes me rendent confus, reprit Lysis, je ne sçay plus lequel je doy croire, c’est pourquoy tu mettras de l’un et de l’autre à ta fantaisie. Ces digressions empeschent que nous ne parlions des principales choses qui nous concernent. Il faut que tu sois averty, qu’avant que de travailler à mes amours tu dois long temps aller à la chasse aux pensees, afin d’en avoir bonne provision pour toute sorte de sujets. Pour ton stile il doit estre fort doux, et non pas rude comme celuy de quelques escrivains du temps, des ouvrages desquels l’on ne sçauroit lire trois pages sans avoir le gosier tellement escorché, qu’il faut avaller plus de deux onces de jus de reglisse pour l’adoucir apres. Pour parvenir à la perfection je croy qu’il ne faudroit pas mettre

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deux fois en une mesme page le mot de quelque, ny beaucoup d’autres dont je me souviendray. Ne t’amuses pas pourtant à suivre par tout les reigles des nouveaux reformateurs du langage. Pource qu’ils n’ont jamais rien leu et qu’ils ne sçauroient rien citer, ils ne veulent pas que l’on allegue aucune chose, ny en prose ny en vers, desorte que l’on n’a plus que faire de lire les histoires ny les fables, puisque l’on n’en oseroit parler : mais nous devons bien mespriser leur ignorance, car je suis bien aise que l’on raporte des choses antiennes en comparaison des nouvelles, quand ce ne seroit qu’à cause qu’en ce faisant l’on met beaucoup de noms propres, dont les grandes lettres rendent l’escriture plus belle. L’on doit considerer apres cecy qu’il ne faut pas aussi que tes discours n’ ayent rien qu’une periode, et soient tout d’une venuë comme des habits de pantalon. Il faut bien plustost les faire toutes aussi longues l’une que l’autre. C’est un fort beau secret duquel j’ay ouy un homme se vanter à Paris. Je pense qu’il avoit une aulne avec laquelle il les mesuroit toutes, et puis il les rognoit si elles estoient trop longues, ou bien il les jettoit en moule et les mesuroit au litron ; tant y a qu’il y reussissoit grandement, pource, disoit il, qu’il estoit poëte, orateur et musicien tout ensemble, ce qui ne se trouve guere, et qu’il sçavoit des mesures, des cadences et des harmonies de discours que les autres ignoroient. Nous trouverons bien pourtant le moyen de l’imiter, voire de le surpasser. Au reste quand mon livre sera fait, il ne faudra pas que tu le dedies à Charite seulement, bien que j’aye proposé cela autrefois à Clarimond ; il faudra que tu me le dedies aussi, et que tu faces une epistre pour chacun des deux : mais il y a en cecy une chose qui me tourmente fort l’esprit, à sçavoir si quand ce livre sera bien relié, et couvert de maroquin rouge avecque nos chiffres dessus, tu nous le viendras presenter ne nous faisant qu’un simple compliment, comme qui diroit, incomparable berger, je vous offre cet ouvrage de ma façon ; ou bien s’il faudra que tu nous dises à chacun par cœur l’epistre qui sera dans le livre que tu nous donneras, de mesme que si c’estoit une harangue. L’autheur dont j’ay tantost parlé voulant aller dedier son livre au roy d’Espagne estoit en la mesme peine. Or il faut que tu sçaches qu’ayant desja assez dedié de livres dans ce royaume, il va ainsi de pays en pays chercher de nouveaux dieux pour ses offrandes, et l’on dit que l’un de ses jours il ira presenter à Betlem Gabor un roman de chevalerie errante, pour luy aprendre la milice, et au grand turc un livre de lettres amoureuses pour luy aprendre à vaincre la rigueur de ses maistresses qui doivent estre la Perse, l’Allemagne, et la seigneurie de Venise, ausquelles il y a long temps qu’il faict l’amour. Cét autheur estant donc sur son depart, croyoit presque que cela seroit de la bien-seance de dire son epistre dedicatoire tout du long devant celuy auquel il presenteroit son livre, bien qu’il n’eust

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point faict cela encore : mais pour estre plus asseuré en son affaire, il ne sçavoit s’il devoit prendre conseil d’un casuiste, d’un advocat consultant, où d’un libraire juré. Enfin un certain poëte luy asseura que puisqu’au devant des livres l’on mettoit tousjours des epistres, c’estoit un signe que les autheurs ne les devoient jamais presenter eux mesmes, mais qu’ils les devoient envoyer, fussent ils de la maison de leur moecenas, d’autant que les epistres parloient pour eux, sans qu’il fust besoin de leur presence. Je pense qu’il suyvit son conseil, car en effect il n’alla point en Espagne. Il faudra bien songer à l’opinion que tu dois prendre sur un semblable sujet : mais puisque nous en sommes venus si avant, je te diray encore que cet autheur ayant leu les œuvres de Pasquier où il y a un sonnet contre ceux qui en parlant au roy usent tousjours du mot de vostre majesté, comme s’ils parloient d’une autre personne, et par ce moyen font tomber le royaume en quenoüille, il eut une semblable opinion, et jamais il ne fut d’avis de parler de sa majesté catholique dedans son epistre. Il disoit que quand il entendoit cela, il s’imaginoit que l’on parlast de la femme du roy, et que pour donner au roy un tiltre plus convenable, il luy en faloit donner un masculin, comme qui diroit, sire, puisqu’il a pleu à vostre rayon d’estendre ses faveurs sur moy, ou bien pour parler encore mieux, sire, puisque vostre pouvoir à daigné me regarder de bon oeil, je veux mourir au service de vostre pouvoir. Je suis le tres-humble subjet de vostre pouvoir. Cét escrivain avoit ainsi de belles inventions, mais il est vray que nous n’avons que faire des unes, et que pour les autres, elles ne sont de gueres meilleures que celles que nous pourrons trouver. Vous me donnez des avis si excellens, dit Philiris, que si j’ay l’esprit de les suivre, je me rendray le meilleur autheur du monde, et vous seray obligé de mon eloquence et de ma gloire. Je voudrois desja estre en un lieu de repos, pour faire des memoires de tout ce que vous m’avez apris. Je ne t’ay pas tout dit, reprit Lysis, il y aura une chose fort remarquable en mon histoire, si tu la fais presentement, sans attendre qu’il y ait quelque grand changement en mes affaires ; c’est que tous ceux qui la liront seront pris pour duppe. Ils s’imagineront qu’a la fin ils trouveront un mariage du berger Lysis avec la bergere Charite, suivant les reigles ordinaires de tous les romans, mais ils ne verront rien de semblable à cela. Il est certain que cela les trompera fort, repartit Philiris en sousriant, mais vostre mariage sera pour la suite de vos avantures que je descriray quelque jour. Ce ne sera que jusques à ce temps là que nous n’aurons point de lecteurs qui ne soient abusez. Je vous asseure neantmoins que la supercherie sera tousjours estimee fort grande. J’ay veu ainsi plusieurs faiseurs de romans, qui se venoient vanter à moy quelquefois, qu’ils alloient duper tout le monde, pource

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que le premier roman qu’ils feroient ne commenceroit que par la fin ; e t que ce n’estoit pas estre assez subtil de n’en commencer un que par le milieu. Pour le vostre, je le commenceray selon l’ordre que vous en aviez donné à Clarimond : mais bien que vos avantures soient desja fort belles et assez capables de satisfaire les plus desgoustez, je vous prie d’y en adjouster encore s’il est possible, afin de rendre l’ouvrage plus accomply. Lors que les deux bergers s’entretenoient ainsi doucement, Hircan et Clarimond escoutoient leurs discours en s’aprochant, sans faire aucun bruit. Ils prirent beaucoup de plaisir aux admirables conseils de Lysis, et toutesfois Clarimond s’en voulut voulut aller chez luy, ſongeant qu’il y auoit lõg tẽps qu’il n’auoit veu ſa mere, qui auoit poſſible affaire de luy en quelque choſe. Il prit congé de toute la compagnie, & dit à Lyſis ; Quoy que vous ſoyez mon ennemy, ie ſuis plus voſtre amy que vous ne pẽſez. Nous le verrons deſormais, repartit Lyſis. Clarimond monta apres à cheual, laiſſant chez Oronte ceux qui n’eſtoient pas ſi preſſez de partir que luy.


Fin du dixieſme liure.