Le Berger extravagant/Livre 4

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Comme Lysis fut à table chez Montenor avec les autres, on servit devant luy des champignons fort bien aprestez. On ne cessoit de le convier d’en manger : mais en ayant pris deux cueillerees sur son assiette, il en mangea sept, et remit le reste dans le plat. Il y a de la ceremonie à cecy, dit le berger, je veux estre aussi mysterieux que les sacrificateurs des temples, qui font tout avec certain ordre, se reglant sur les choses qui plaisent le plus à leurs divinitez. Le nombre de quatre est dedié au soleil, celuy de deux à la lune, et celuy de trois à Venus ; ainsi veux-je que le sept soit dedié à la deesse Charite, pource qu’il y a 7 lettres à son nom. J’ay mangé sept champignons, sept morceaux de fricassee, sept pieces de pain, et je veux boire sept verres de vin, quand j’en devrois crever. Ma foy, voyla une bonne philosophie, dit Clarimond, je suis pour jamais de vostre secte, mon berger, mais il faut que la maistresse que je choisiray ait pour le moins dix neuf lettres en son nom, afin que lors que je seray en un festin, j’importune tout le monde de me donner de bons morceaux, jusqu’à un tel nombre de peur de commettre une faute contre la divinité que j’adoreray. Ce n’est pas pour la gourmandise qu’il faut faire cecy, prophane, reprit Lysis, et puis tu ne consideres pas que qui me veut imiter comme tu l’entreprens, doit aussi bien recevoir des peines que des plaisirs suivant le nombre qui est voüé à sa deesse. Je fay quelquefois sept tours dans l’allee d’un jardin en l’honneur de Charite, voulant mesme que ma promenade soit à sa gloire ; je ly sept fois un livre ; je me regarde par sept fois dans un miroir ; si j’ay chaud je desboutonne sept boutons de ma juppe, et avant que de me coucher je fay sept reverences devant le portraict de ma belle. Que si l’on me

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contraint de faire quelque chose sans avoir égard à ma façon de compter, comme de joüer 4 coups de mail, j’y retourne apres moy seul, et je parfay le nombre de sept. Et si l’on vous avoit donné quatre coups de poin, repartit Clarimond, ne voudriez vous pas que l’on vous en donnast encore trois pour achever ce nombre bienheureux ? Si cela est ainsi gardez pour vous les coups et toutes les autres infortunes, et pour moy lors qu’il faudra manger, je seray celuy qui mangera par nombre. Mais auparavant tirez mon esprit d’une difficulté, si de toutes choses il n’y en avoit que cinq dans chaque plat, et qu’il y eust six lettres au nom de ma bergere, me faudroit il demeurer sans manger, craignant de violer vostre belle arithmetique mysterieuse ? Cette question est pleine d’une pointe d’esprit, respondit Lysis, apren donc que pour ne point manquer alors à ton devoir, il ne faudroit prendre que trois morceaux et les couper chacun en deux, ou bien n’en prendre qu’un, et le diviser en six. Mais considere que ce n’est point icy un beau nombre, et qu’il n’y en aura jamais un tel, que celuy de sept, qui est dedié à Charite. Il y a sept planettes, sept estoilles Pleyades, sept âges de l’homme, sept jours en la semaine, et je trouverois encore bien d’autres remarques, qui font connoistre que c’est par une heureuse fatalite que la plus belle de toutes les bergeres à sept lettres en son nom. Toutefois je me tairay de cecy pour à ceste heure ; puis que Clarimond tourne en raillerie des choses si serieuses. Il en a du suject, et moy aussi, repartit Anselme, quand ce ne seroit qu’à cause que vous vous abusez au nombre des lettres du nom de vostre maistresse, car il y en doit avoir plus de sept, et jamais elle ne s’apella Charite. C’est ce qui vous trompe, dit Lysis, l’amour mesme l’a nommee ainsi, et si elle à quelque autre nom, ce n’est que le vulgaire qui le luy donne, ne sçachant pas comment il faut parler. Clarimond ayant entendu cecy commença de se mocquer ouvertement de l’arithmetique de Lysis, mais comme il vid qu’il se pourroit fascher, il se remit dans la complaisance. Le berger avoüa que son humeur estoit fort agreable, et qu’il aimoit mieux un esprit gay et franc comme le sien, que celuy d’un autre qui n’eust rien dit, et n’en eust pas pensé moins. Anselme demanda alors à Lysis en quel estat estoient ses amours, et s’il s’imaginoit estre aux bonnes graces de Charite. Il respondit qu’il n’en croyoit estre guere loin et qu’il s’en resjouissoit, mais Anselme luy repartit en cette maniere ; vous ne songez pas à ce que vous dites, berger, car si vostre maistresse vous aime dés maintenant, et est preste à vous accorder tout ce que vous demanderez, vous n’aurez point de belles occasions de monstrer vostre fidelité. Vous vous devriez affliger de cecy, et desirer qu’elle vous fust rigoureuse, afin qu’il vous arrivast de remarquables

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avantures. Vostre raison est fort specieuse, dit Lysis, mais j’ay crainte qu’elle n’ayt un peu de faulseté. Un bon accueil est bien plus agreable qu’un desdain, quoy qu’on en die. Mais vous voyez qu’Astree a mesprisé Celadon, apres l’avoir bien aymé, repartit Anselme, pensez vous estre mieux traité ? Que me voulez vous donc conseiller de faire ? Reprit Lysis. Il n’y a point de doute, respondit Anselme, qu’il faut que vous vous jettiez aussi bien que luy dans la riviere de Lignon à la moindre parole rigoureuse que vous dira Charite. Faittes moy donc tenir trois nymphes sur le rivage, toutes prestes à me tirer de l’eau, repliqua Lysis, car que sçay je si elles y viendroient, si l’on ne les en advertissoit : je me pourrois noyer en attendant, car je ne sçay pas nager. Ce n’estoit qu’en intention de se noyer, que Celadon se jetta dans l’eau, dit Anselme, faites en de mesme, et vous ne serez point delaissé. Tousjours les fidelles amans treuvent du secours. Voyez si Damon ne fut pas aussi tiré d’un fleuve. Je ne me fie point là dessus, dit Lysis, trouvez moy deux vessies de pourceau, et puis je me precipiteray hardiment dans Lignon, les ayant sous mes aiselles. Voyla qui est fort sagement dit, interrompit Clarimond, mais pour moy qui ne suis encore qu’aprentif en amour, je n’enten pas me plonger dans l’eau, il faut laisser cét honneur là à mon maistre qui est plus sçavant que moy : je ne me veux plonger que dans le vin ; aussi ma foy comme disent les poëtes, ce n’est affaire qu’au soleil de se jetter dedans les eaux ; et encore au temps de vendanges, dit-on qu’il ne se couche plus dans la mer, et qu’il se va mettre dans une cuve du pressoir de Bacchus, où il foule les raisins, et que c’est pour ce suject que quelquefois il aparoist si rouge en se levant. L’imagination en est belle, va, mon berger, dit Lysis, tu te rens digne d’estre mon camarade. Ils acheverent de souper sur cét entretien, et ce ne fut pas sans que Lysis accomplist le nombre de sept, soit à manger des fruicts du dessert, soit à boire. Que s’il ne s’enyvroit point, c’estoit qu’il ne beuvoit que de petits coups. La nappe estant levee, il s’en alla au lieu ou estoit la guytarre, que luy avoit donné Montenor, et sans songer si elle estoit d’accord, il s’en revint joüant une sarabande. Ha dieu ! S’escria Clarimond, qu’est-ce que nous oyons ? Apollon a t’il commis quelque nouvelle faute qui l’ait fait bannir du ciel par Jupiter ? Vient il encore icy parmy les bergers ? N’est-ce pas le doux son de sa lyre qui nous chatoüille les oreilles ? Lysis s’arresta long temps à joüer dans la chambre prochaine de celle de Montenor, tout glorieux de voir que l’on le prenoit pour le dieu de la musique, et pensant bien tromper les autres. Clarimond continuoit tousjours de parler, et disoit, ha ! Je suis ravy, je suis enchanté, ha ! Quelle melodie ! Je me pasme ; ça du vinaigre, pour me raffermir le cœur. Montenor

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et Anselme faisoient aussi de semblables exclamations, mais enfin Lysis se monstra à eux en riant, et ils luy donnerent mille loüanges, pour sçavoir si bien charmer les esprits par son harmonie. Que ne sçay je maintenant quelque bon air ? Dit-il alors, il ne me reste plus rien que d’en composer un, pour attirer apres moy les plus insensibles choses. Il faut que tout maintenant je fasse des vers ; j’y reüssiray grandement ayant cét instrument en main : car avec le son d’un luth ou d’une guytarre, on rapelle les muses esgarees, ainsi que les avettes au son du chaudron. Clarimond il faut que tu m’aydes à composer une chanson, afin que j’aye plustost fait. Je m’imagine que tu sçais bien faire des vers : tu as si bon esprit que tu és de tous mestiers. Je ne compose plus en poësie, respondit Clarimond, et si vous desirez sçavoir si je m’en suis bien escrimé autrefois, et pour quel suject j’ay quitté cét exercice, écoutez les derniers vers que j’ay faits ; je vous les vay reciter. Adieu à la poesie. inutile mestier, maudite poesie, entretien des oysifs, idole de la cour, cherche un autre escrivain qui te serve à son tour ; ton plus grave discours est plein de frenesie. le bien que tu promets n’est qu’une fantaisie pour abuser des sots qui resvent nuict et jour, lors qu’estans arrestez aux prisons de l’amour, une double fureur tient leur ame saisie. mais bien qu’on soit gesné par des soucis divers cherchant une pensee, ou polissant un vers, qui ne confesseroit que tu gagnes nostre ame ? ha ! Qu’il est malaysé de ne te point aymer, si je voy maintenant qu’en te donnant du blasme, je ne me puis encore empescher de rimer. Clarimond ayant recité ce sonnet que l’on loüoit fort, dit qu’il l’avoit rendu le meilleur qu’il luy avoit esté possible, afin que l’on ne dist point en le voyant, il a bien fait de quiter la poësie, car il ne s’y entendoit guere. Mais puis que tu confesses que les charmes de la poësie sont puissans, luy repartit le berger, comment les pourras tu quitter en faisant l’amour, veu que la poësie et la musique, sont les deux filles de chambre de Venus ? Ne vous arrestez pas là, respondit Clarimond car si mesme en blasmant les vers, j’ay fait d’autres vers, c’est qu’en parlant à la poësie, je l’ay voulu payer de sa propre monnoye, et luy parler en son langage. Je te diray une chose, reprit Lysis, puis que tu ne veux plus faire de vers, tu ne feras que m’enseigner les rithmes, car je ne les sçay pas toutes, aussi bien ne faut-il pas que tu mettes la main à mon ouvrage, de peur

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que tu ne devinsses si presumpt ueux, que de t’en attribuer la gloire. Cecy estant arresté, Clarimond ne se put tenir de dire à Lysis qu’il se gardast bien de faire des vers si impertinens que personne n’en tinst de conte, et que possible feroit-il comme un certain poëte de la cour, qui composa des vers pour un ballet, lesquels furent trouvés si mauvais que l’on ne les lut que cette nuict là seulement, et que le lendemain l’on n’y songeoit desja plus, de sorte que l’on disoit par raillerie, qu’il n’avoit pas donné au jour ses ouvrages, mais qu’il les avoit donnez à la nuict, ne crain point cette infortune, luy dit Lysis, encore que je vueille faire des vers pour une serenade, je les donneray au jour, puis que je les offriray à Charite : mais que dis-je je les donneray au jour, ne sera-ce point plustost eux qui donneront du jour à nostre siecle, tant je les rendray excellens ? Toy-mesme que j’ay destiné pour escrire mon histoire, si tu veux dedier ton livre à Charite, comme il le faudra necessairement, apren qu’il sera veritablement mis en lumiere, puis que la lumiere de ses beaux yeux l’esclairera. Tu ne sçavois pas encore que le ciel te reservoit à cette dignité ; apren le, et t’en acquite fidellement. Ne m’abandonne point, et remarque tout ce que je diray. Je m’estois imaginé qu’il faudroit imprimer mon histoire à Paris, mais non, je ne veux pas que des artisans mercenaires s’y employent ; il y aura des nymphes qui en prendront icy la charge dans quelque grotte. Elles auront des caracteres d’argent, et se serviront moins d’ancre que d’or et d’azur. ô heureux le papier où seront imprimees mes belles avantures ! ô heureuses les mains qui y travailleront ! ô heureux ceux qui liront de si rares choses ! Mais encore plus heureux le berger Lysis, qui les aura faites, et toy Clarimond qui les auras descrites ! Apres ce beau discours Clarimond sçachant qu’il se contentoit que son histoire fust mise en prose luy promit de la faire, encore qu’il n’eust guere d’envie de se donner ce travail. Il estoit si tard qu’il ne s’en put retourner en son chasteau. On luy fit aprester un lict dedans la chambre où avoit desja couché Lysis. Toute la nuict le berger l’empescha de dormir ; il luy demandoit tantost une epithete, et tantost une rime. Clarimond qui estoit un garçon aussi plaisant qu’il y en ait en France, prenoit plaisir à luy dire les plus crotesques mots du monde, afin de le faire faillir. Sur la pointe du jour comme il commençoit à s’endormir, Lysis se leve et le resveille en courant par la chambre, et criant tout haut : je l’ay treuvee, je la tien, c’est la plus belle reprise de chanson qui jamais fut faite. Je sçay quelle mesure je donneray à tous les couplets, et mon air sera plus beau que pas un qu’ait jamais fait Guedron. Ny a t’il donc pas moyen de dormir avec vous ? Dit Clarimond, vous m’avez rompu en

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deux le plus beau songe qui fut jamais ; et que songeois-tu ? Apren le moy, dit Lysis. Je songeois que vous estiez un asne, respondit Clarimond, et que Charite estoit une asnesse, et que l’on vous atteloit tous deux à un char pour le tirer. Cecy est emblematique, repartit Lysis, si le dieu Morphee t’a representé que j’estois un asne, c’est qu’il veut signifier les travaux que je suporte avec patience. Cela pourroit bien estre, dit Clarimond, mais vous n’estes pas un asne d’or comme celuy d’Apulee, et si Apulee sous la semblance d’un asne cachoit un homme, vous qui avez un destin contraire, sous la semblance d’un homme vous cachez un asne. Que cela soit ou non, poursuivit Lysis, mais si tu as veu Charite faite en asnesse, c’est pour dire qu’elle a de bonnes oreilles, et qu’elle entend bien mes souspirs ; que si l’on nous fait tirer un char, ô le bon presage ! C’est que nous serons tous deux asservis sous un mesme joug. Mais il faut sçavoir ce qui en arrivera ; acheve de songer, je te supplie, l’amy. Je dormiray bien encore, dit Clarimond, mais pensez vous que je puisse reprendre comme je voudray ce mesme songe ? Taschez y vous mesme, et achevez ce que j’ay commence. Ha je ne sçaurois, reprit Lysis, il faut que je veille pour parler aux muses, qui ne viennent guere nous entretenir en plein jour, parce qu’elles sont honteuses, si l’on les void parler à des hommes. Certes la chasteté en est fort grande, de ne venir treuver les hommes que la nuict, repartit Clarimond. Ne te moques point dit, Lysis, ce que je te dis est vray : mais d’avantage ce qui m’empesche de dormir, est que l’amour se tient tousjours sur mon chevet, et ayant son arc en main, fait la garde, de peur que le sommeil ne m’entre dans les yeux. Avant que de me gagner il faudroit abattre cette sentinelle. Clarimond ne repartit rien à cecy, afin de demeurer en repos, et Lysis croyant qu’il s’en alloit encore songer, ne fit plus aucun bruit, de peur de le resveiller : de sorte qu’il eut le moyen de dormir encore bien long-temps. Lors qu’il se resveilla il treuva Lysis tout habillé, qui estoit fort empesché à ses vers. Il avoit desja barboüillé plus de dix fueilles de papier, escrivant une stance et la rayant pour en remettre une autre, et puis effaçant encore celle-cy pour rescrire la premiere. Il avoit pour le moins gasté six plumes à les manger par le bout, et je pense que toutes les boutiques des merciers du païs ne luy en eussent pas sçeu fournir, s’il eust voulu composer un poëme heroïque. Ses ongles estoient desja rongez jusqu’à la racine, et il s’estoit mis en tant de diverses postures pendant ses resveries qu’il en estoit tout lassé. Clarimond en eut quelque pitié, voyant que lors qu’il ne pouvoit trouver la fin d’un vers selon sa fantaisie, il avoit tant de despit qu’il faisoit plus de grimasses, qu’un chat qui a avallé de la moustarde. Il se leva promptement, et ayant veu

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en quel estat estoit son ouvrage, il luy reforma ce qui n’estoit pas à propos, et luy donna l’invention d’achever toute la piece. Lysis se promettoit bien d’en avoir tout l’honneur, encore qu’il se laissast ayder librement : car il avoit deliberé de mentir avec asseurance. Clarimond n’en fut pas fasché, et Montenor et Anselme estans venus les voir, il leur dit luy mesme que le berger avoit composé d’admirables vers. Lysis estant alors supplié de les monstrer, commença de les lire d’un ton magnifique. Il y avoit ainsi. Plainte de Lysi s. je ne suis plus de chair et d’os, je ne suis qu’un homme de flâme ; l’on chercheroit mal à propos le corps où se loge mon ame : je n’ay plus que la voix pour crier nuict et jour ha ! Charite, Charite, Charite, si Lysis est mort pour vostre amour, faites qu’il ressuscite. si je rencontre un villageois, il recule quand je m’avance ; il luy semble que j’ay la voix d’un ombre qui fait penitence ; il me vient conjurer de quiter ce sejour, ha ! Charite, Charite ; Charite, si Lysis est mort pour vostre amour en souffrant pour vous tant de maux, ô bel object plein de merite, je ne puis dire que ces mots, Charite, Charite, Charite : je n’ay plus que la voix pour crier nuict et jour ha ! Charite, Charite, Charite, si Lysis est mort pour vostre amour faites qu’il ressuscite. lors qu’un amant chantoit ces vers afin d’exprimer son martyre, l’echo parlant en lieux divers se plaisoit tant à les redire, que l’on n’entendoit rien aux echos d’alentour que Charite, Charite, faites qu’il ressuscite. Montenor dit qu’il doutoit si la repetition du mot de Charite si frequente estoit à propos, mais l’on luy repartit, que cela estoit tres excellent, et que celuy qui ne l’avoüoit point ne s’y connoissoit pas. Lysis dit aussi que ce nom estoit le plus bel ornement de ses vers, et qu’il avoit mesme eu envie de faire une stance où il n’y eust rien autre chose. Pour Anselme il admiroit la conclusion, qui de fait n’estoit pas mauvaise, car il sembloit qu’on entendist une infinité d’echos, redire les plaintes d’un amant : mais Lysis n’avoit garde de descouvrir que cette invention venoit de Clarimond. Tout ce que l’on treuva le plus à reprendre, fut que le berger n’avoit pas suject de se plaindre. Neantmoins il respondit

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que jamais un amant comme luy n’estoit sans peine, et que s’il feignoit d’estre mort, c’estoit afin de convier Charite à le secourir. Ne voyez vous pas que toutes choses ont compassion de moy, poursuivit-il, la nature mesme croit que je ne sois plus en vie. Le ciel est aujourd’huy tout obscur, c’est qu’il s’habille de dueil, à cause de mon trespas. Pour ne rien celer, ce n’est point tout cela, dit Clarimond, c’est que vous autres poëtes, vous ne donnez à vostre maistresse le nom de douce, et de favorable, ou de sauvage et de rigoureuse, que selon que l’un de ces mots est necessaire pour fournir à la cadence ou à la rime de vos vers, et quand vous avez des pensees sur une faveur, afin de les faire valoir, vous n’avez garde d’apeller les dames ingrates : ainsi l’on peut dire qu’elles sont tout ce qui vous plaist qu’elles soient. L’amoureux berger ne respondit point à cette raillerie, car il ne l’entendit pas, ayant l’esprit occupé à songer à l’air qu’il donneroit à sa chanson. Il en avoit composé un du commencement et de la fin de deux autres que l’on luy avoit apris autrefois, et neantmoins il s’imaginoit qu’il n’y avoit rien qui ne partist de luy. Quand il l’eut chanté l’on luy confessa qu’il estoit admirable, et pource qu’il estoit desja tard, l’on se mit à table pour disner. Clarimond s’en alla un peu apres, disant que quelque affaire domestique l’apelloit, et que sa bonne mere croiroit qu’il fust perdu, s’il ne s’en retournoit bien tost. Lysis se souvenant qu’il n’avoit point veu encore les bergers de Forests à cause que ses amours l’avoient tousjours diverty, supplia Montenor de luy donner leur connoissance. Ce n’est qu’à deux lieuës d’icy que l’on les treuve, respondit Montenor, je n’ay pas le loisir d’y aller. Si vous ne m’y menez, repliqua Lysis, je vous quiteray dés à cette heure, et m’y en iray : à quoy voulez vous que je passe le temps ? Estudiez vostre serenade, dit Montenor, afin que vous ne faciez rien que bien à propos. Certes vous avez raison, reprit Lysis, cela n’est pas de peu de consequence. Ayant dit cecy il s’enferma seul dans sa chambre avec sa guytarre, et ne voulut faire autre chose le reste du jour qu’aprendre son air. Cependant Montenor et Anselme allerent à la chasse. Quand ils furent de retour il s’en vint souper avec eux, et apres il pria Anselme de luy prester un laquais pour aller avec luy, jusques à la maison de Charite. Anselme luy ayant permis d’emmener celuy qu’il voudroit, il ne prit pas Gringalet, parce qu’il commençoit de le treuver meschant ; il choisit Champagne son compagnon, qui estoit un grand garçon qui luy sembloit assez docile, et ayant pris congé de la compagnie, il s’en alla avec luy, n’oubliant pas sa guytarre, car il avoit envie de donner tout de bon une serenade à sa maistresse. Anselme et Montenor ne vouloient pas prendre la peine

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de le suivre, aus si ne desiroit-il pas qu’ils en fissent rien, n’ayant que faire de tant de tesmoins. Le chemin ne luy sembla point long ny difficile : il fut en peu d’heure devant la maison d’Oronte, où ayant accordé sa guytarre, il commença de joüer, et chanta son air en mesme temps. Sa musique estoit si bonne que Champagne mesme qui avoit l’esprit grossier, ny prenoit point de plaisir. Sa voix et son instrument s’acordoient à peu pres ensemble et estoient aussi agreables comme le braire d’un asne, avec le bruit d’une roüe de moulin. Ce qui estoit de plaisant estoit que pour feindre une deffaillance, il fondoit petit à petit, et enfin il chanta si bas que l’on ne l’entendit presque plus. L’air estant finy il joüa des sarabandes avec lesquelles il acordoit ses souspirs, et à chaque tremblement, il en tiroit un du profond de son estomach. Toutesfois il eut ce malheur que sa maistresse n’entendit non plus cette serenade, que celle de Sainct Clou, et il n’y eut alors que quelques chiens des voisins qui s’en mirent en rumeur. Pour luy il n’estoit pas si fort occupé à ce qu’il faisoit qu’il n’ouyst bien le son d’un luth que l’on touchoit d’un autre costé, de la maison d’Oronte. Suy moy, Champagne, dit-il alors au laquais, voicy quelque avanture signalee qui se presente. Quand il eut dit cecy ils s’aprocherent de l’endroit où ils avoient ouy le luth : mais ils l’entendirent encore plus loin, et tant plus ils avançoient, tant plus il sembloit reculer. Enfin ayans traversé force arbres, ils se virent dans un champ où ils aperceurent une personne qui marchoit, mais ils ne purent connoistre qui c’estoit. Ils la suivoient tout doucement, comme elle entra dans un petit bois, vers lequel Lysis courut vistement. Ha ! Champagne, dit-il, c’est une hamadryade que nous venons de voir ; elle estoit sortie de ce bois pour donner avecque moy une serenade à ma maistresse. Maintenant elle s’est renfermee dedans son sejour. Il faut que nous la poursuivions pour la remercier de sa courtoisie. Champagne dit qu’il estoit temps de s’en retourner, qu’il ne se faloit pas amuser, et qu’il se fourast dans le bois s’il vouloit, mais que pour luy il se contentoit de l’atendre à l’entree. Lysis oyant cecy se lança incontinent dans une haye dont le bois estoit fermé, et fit tant qu’il trouva passage. Il entendit encore le luth, de sorte qu’en courant d’un costé et d’autre entre les arbres, il pensoit qu’il treuveroit bien tost l’hamadryade : mais comme il vid qu’il ne l’oyoit plus du tout, ce fut alors qu’il commença de crier, ou fuyez vous ? Belle nymphe, ce n’est pas pour vous violer que je vien icy : helas ! Mes affections sont bien engagees ailleurs. Pourquoy vous cachez vous ? Venez faire la musique avec moy. Vous estes vous desja enfermee sous vostre escorce ? En se plaignant ainsi il chemina tant par ce bois que Champagne ne

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l’entendit plus. Il l’apella par plusieurs fois, et voyant qu’il ne respondoit point, et que c’estoit follie de le chercher dans l’obscurité qu’il faisoit, il s’en retourna chez Montenor, auquel il conta sa perte. Il fut bien crié de son maistre qui n’estoit point aise des infortunes qui pourroient arriver à Lysis. Toutesfois l’on crut qu’il seroit bien facile de le retrouver, si dés le lendemain au matin on en vouloit faire la recherche. Cependant Lysis affligé au possible, alloit embrasser tous les arbres qu’il rencontroit, et leur demandoit des nouvelles de la nymphe qu’il avoit perduë. Apres avoir esté une heure ou deux en ceste occupation, il treuva des broussailles au delà desquelles il aperceut les champs. Il pensa qu’il y trouveroit encore Champagne, car le temps luy avoit si peu duré, qu’il s’imaginoit n’avoir esté qu’un demy quart d’heure dans le bois. Comme il vid qu’il avoit beau apeller, et qu’il ne respondoit point, il ne laissa pas de croire qu’il s’en retourneroit bien tout seul, mais il sçavoit si peu le chemin qu’il s’esgara, et fut plus de deux heures à marcher par des sentiers inconnus. Enfin la lassitude le contraignit de se mettre dans un boccage où il se reposa jusques au jour. Quand le soleil luy eut donné dessus les yeux et l’eust contraint de les ouvrir, il dit aussi tost. ô qu’il me semble que j’ay bien passé la nuict plus à mon aise que sur un lict de plume ! ô que cecy est beau de me lever tout d’un coup, sans avoir besoin de valet de chambre pour m’habiller ! ô que l’avanture que j’ay couruë est agreable, et que c’est une chose bien romanesque d’avoir couché sur la dure ! En achevant ce discours il sortit du boccage, et ayant tousjours sa guytarre en main, il se mit à en joüer pour salüer le nouveau jour, avec les oyseaux qui chantoient leur ramage. Il marcha tant qu’il arriva à un petit hameau, où n’ayant point d’autre contenance, il racloit tousjours quelques accords. Il y avoit 5 ou six petits enfans à une porte qui accoururent apres luy en chantant la guymbarbe, et le tirerent si fort qu’il falut qu’il s’arrestast à joüer devant eux pour les contenter. Il y en eut un qui alla crier à sa mere qu’il avoit ouy la feste, de sorte que pensant que Lysis fust quelque pauvre garçon qui allast ainsi joüer devant les enfans de maison en maison, elle luy aporta une piece de pain et de fromage. Il avoit si faim qu’il ne pût refuser ce qu’elle luy presentoit, et ayant tout mangé il s’abreuva à une petite fontaine qu’il treuva en son chemin. De là il s’avisa qu’il seroit bon d’aller chercher les bergers de Forests, plustost que de s’en retourner chez Montenor, puis qu’il ne vouloit pas le mener vers eux ; or il y avoit fort peu de pasturages en ce quartier là : il n’y rencontroit pas seulement des bergers du païs, et pour d’autres personnes s’il en treuvoit, ce n’estoit que des chartiers, ausquels

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il ne daignoit s’amuser, bien qu’ils le regardassent avec admiration. Quand il voyoit une colline il luy tardoit qu’il ne fust au haut pour sçavoir ce qu’il y avoit par-delà, et s’il treuvoit un boccage, il le faloit encore traverser pour voir ce qui estoit derriere. Enfin il treuva un hermite qui se pourmenoit le long d’une haye en disant son breviaire. Il s’imagina aussi tost que c’estoit un druyde, et luy faisant une profonde reverence, luy dit, mon pere, obligez moy de me dire si je suis encore bien esloigné des prairies où Celadon et Astree meinent paistre leur troupeau. L’hermite qui jamais n’avoit leu roman, luy respondit, je ne connoy point ces gens là que vous me nommez. Mais dites moy, d’où venez vous avec vostre rebec ? Treuvons un lieu pour nous assoir, dit Lysis, et puis je vous conteray mon histoire. Mon pere, l’Isle de France est ma patrie (poursuivit-il estant assis sur une motte de terre avec l’hermite) Montenor est en ce païs-cy mon hoste, Anselme mon amy, Charite mon ennemie. Il est bien vray qu’il y a quelque douceur en son inimitie, et j’esperois hier au soir la charmer par les accords de ma guytarre. Vous sçavez que les nuicts sont si paisibles que l’on n’entend plus que les vents et le bruit des fontaines ; aussi n’ay-je pas creu violer leur silence ordinaire, car je n’ay rien fait ouyr que le vent de mes souspirs, et la fontaine de mes larmes. Je n’ay point couché sur d’autre lict que celuy que la nature m’avoit apresté, et l’aurore qui est une dame fort charitable, me voyant ce matin a eu compassion de moi. Elle en a trebien pleuré, et il ne faut pas croire que ce fust pour la mort de son fils. L’hermite qui n’avoit guere estudié, ne comprenoit rien à ce discours, sinon qu’il trouvoit que c’estoit bien fait d’avoir couché sur la dure pour macerer sa chair. Il fut contraint de dire à Lysis qu’il desiroit sur tout de sçavoir quelle profession il faisoit. Tout mon exercice est de faire l’amour, reprit Lysis ; si j’escry, si je compose des vers, si je me promeine, si je resve, tout cela n’est que pour aprendre à bien aymer. Que vous estes heureux, dit l’hermite, pourveu que vous n’aymiez que la divinité. Si vous la voulez servir, demeurez avec moy, et prenez l’habit de moyne : nous passerons doucement ensemble le reste de nos jours ; aussi bien me semble-t’il que vous estes vagabond, et qu’il vaudroit mieux que vous eussiez une retraitte. Lysis reconnoissant alors que c’estoit là un hermite, luy dit, mon pere, sçachez que j’ay treuvé la vraye tranquilité de la vie. Il y en a beaucoup à la verité qui se font moynes, pour vivre loin des vanitez du monde, mais moy j’ay choisi une condition où l’on a une semblable felicité. Je me suis rendu berger depuis un peu ; ne voyez vous pas que j’en ay pris l’habit ? à n’en point mentir quand mes parens me l’ont veu prendre ils ont fait autant d’efforts pour me le faire quitter, que s’ils m’eussent

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veu entrer dans les carmes deschaussez : mais tous leurs cris ont esté inutiles. L’hermite dit là dessus que veritablement il faloit qu’il suivist sa premiere inclination, pourveu qu’elle ne fust point mauvaise, et neantmoins pour luy monstrer où il passoit sa vie il le mena dans sa cellule qui estoit fort bien accommodee. Lysis ayant beu du vin de sa queste, le suplia de luy monstrer le droit chemin pour s’en retourner chez Montenor, pource que ne rencontrant personne qui le pust mener vers les bergers de Forests, il estoit resolu de l’aller retreuver. L’hermite luy dit qu’il y avoit plus de trois lieuës jusqu’à la maison qu’il demandoit, et qu’il se depeschast s’il les vouloit faire avant la nuict. Lysis prit alors congé de luy, luy asseurant que s’il n’ eust point esté berger il eust voulu estre hermite, et luy promettant qu’il tascheroit de le revoir quelque jour. Il suivit un grand chemin qu’il luy avoit monstré, et en marchant il ne faisoit que resver à cette derniere avanture. Il estoit presque marry qu’il n’estoit demeuré avec cét hermite, pource qu’il luy estoit venu en l’imagination qu’il entendoit la magie, et qu’il luy pourroit enseigner beaucoup de secrets. Il n’eut pas fait deux lieuës qu’il se treuva au bois ou il avoit cherché l’hamadryade, mais il ne le connoissoit point. Il apartenoit à un nommé Hircan qui avoit sa maison au bout. Ce gentilhomme estoit fort des amis de Clarimond, qui en revenant de chez Montenor l’avoit rencontré, et luy avoit apris la belle humeur de Lysis. Ayant donc sçeu que ce berger devoit donner une serenade à Charite, il luy en avoit voulu donner une aussi, et estoit venu joüer du luth devant la maison d’Oronte à la mesme heure. Le jour commençoit de faillir quand Lysis entra dans le bois, de sorte que n’y voyant plus guere claire, une certaine crainte s’empara de son ame. N’est ce point icy un bois consacré à quelque dieu ? Disoit-il en soy mesme ; voicy un lieu si desert que personne n’y vient, s’il ne s’esgare. Jamais pasteur ny bouvier n’entrerent icy, et jamais l’on n’y a entendu le son d’une coignee tranchante. Je n’ose pas seulement me frosler contre ces buissons, tant j’ay crainte qu’ils ne perdent quelqu’une de leurs fueilles, et que je ne commette autant de meurtres. Il alloit tousjours plus avant avec beaucoup de respect, lors qu’il aperceut Hircan qui se promenoit dans une allee une baguette à la main. Aussi tost il crut que c’estoit un magicien qui faisoit là sa demeure, et luy allant faire la reverence, il luy dit, je vous demande pardon si je suis venu icy troubler vostre solitude. Si vous ne desiriez pas que je vous visse, vous deviez employer vostre art à me deffendre l’entree de ce bois. Je croy que vous estes content que je vienne jusqu’à vous, puis que vous l’avez permis, et vous souffrirez bien que j’adresse mes vœux aux divinitez

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que vous adorez. Hircan ayant ouy cecy reconnut aussi tost que c’estoit là l’homme que luy avoit figuré Clarimond, et estant fort resjouy de cette rencontre, il luy dit qu’il pouvoit venir librement sur les lieux qui luy apartenoient, et dans sa maison aussi, qui n’estoit jamais fermee aux hommes de merite. Je rends donc graces au destin qui m’a fait venir icy, reprit Lysis, un pauvre amant comme moy, peut recevoir bien de l’assistance d’un tel homme que vous ; vous sçavez le pouvoir des herbes et des pierres, et par vostre magie vous donnez toute sorte de remede aux affligez. Hircan voyant alors que Lysis le prenoit pour un enchanteur, le voulut entretenir en cette opinion, et luy repartit ainsi. Vous ne vous trompez pas de croire que rien n’est impossible à mes charmes. Quand l’on void que la lune est eclypsee, c’est que je l’attire du ciel pour venir coucher avec moy, et de la plus chaste des deesses, j’en fay ma concubine. Je fy un matin trembler la terre si fort que toutes les marmites furent renversees, et les meubles des maisons s’en allerent c’en dessus dessous. J’arreste quelquefois les fleuves, et les empesche d’aller payer leur tribut à la mer. J’arrache les arbres des forests aussi facilement qu’un paysan arrache le chaume, et si j’ay quelque message à faire, je commande aux demons comme à mes laquais. Vous ne serez pas prié de faire pour moy de si grandes choses, dit Lysis, je ne veux pas non plus que vous fassiez passer les arbres de mon voisin dedans mon clos, ny que vous donniez la clavelee aux moutons de mon rival ; je souhaite seulement de sçavoir, si je suis aymé de ma maistresse, et si quelque jour elle rendra mes desirs contens. Venez souper chez moy, berger, luy respondit Hircan, nous parlerons apres de ces choses. Cela dit il le mena dans son chasteau, qui estoit si bien basty que le berger s’imaginoit qu’il eust esté fait par l’ayde des demons, comme le palais d’Armide, tellement qu’il ne craignoit pas que ce fust icy un faux magicien tel que Clymante qui trompa Galathee. Hircan estoit un homme fort desbauché, qui avoit avec luy une tresbelle demoiselle qu’il entretenoit. Il luy fit accroire que c’estoit une nymphe des eaux qu’il avoit contrainte par ses charmes de venir demeurer en son chasteau. Quand elle eut connu l’humeur du personnage, elle s’en voulut donner du plaisir, et estant à table eux trois, elle luy jettoit des oeillades languissantes, comme si elle eust esté touchee d’amour pour luy. Dés qu’il voyoit cela il baissoit la teste comme une honteuse pucelle, et ne l’osoit regarder. Apres le repas Hircan le laissa avec elle disant qu’il s’en alloit dans son cabinet consulter les demons sur son affaire. Elle l’entretint sur diverses choses, et principalement elle fut curieuse d’aprendre quelques particularitez de ses amours,

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lesquelles il luy conta avec beaucoup de modestie. Le magicien estant revenu luy dit que tout ce qu’il avoit pû sçavoir, estoit qu’avec la perseverance, il gagneroit le courage de Charite, mais qu’il auroit desormais beaucoup de peine à l’aborder, pource que Leonor la tiendroit de court. Cecy n’est point sans remede, dit Lysis, j’essayeray de me desguiser pour l’aller voir. Ne pouvez vous pas par vostre art, me donner une autre forme que la mienne, et me rendre méconnoissable ? J’aviseray cette nuict au visage que vous devez prendre, repartit Hircan, allez dormir en paix au lict que je vous ay fait preparer. Lysis s’alla coucher librement ayant de tresbonnes esperances, et le lendemain au matin l’enchanteur l’ayant esté trouver luy fit plonger la teste dans un seau d’eau, cependant qu’il marmotoit quelques paroles inconnuës, et il luy dit apres, asseurez vous que vous estes maintenant tout semblable à une fille de village des plus gentilles. Vous n’avez qu’à aller à cette heure-cy treuver Leonor ; je sçay bien qu’elle a affaire de servante ; elle vous loüera indubitablement, et par ce moyen vous pourrez voir continuellement Charite, et jouyr de tous les contentemens du monde. Le berger s’asseurant sur cecy, descendit jusques dans la cuisine. Tous les valets avoient le mot du guet de leur maistre : l’un disoit, que demandez vous la belle fille ? D’où estes vous ? Et l’autre en se moquant juroit qu’il eust voulu luy avoir donné son vieux haut de chausse pour son pucellage. Lysis fut tout ravy de cecy : et il s’enfuit en riant vers Hircan pour luy donner des loüanges sur son sçavoir. Il eut tant d’impatience qu’il prit congé de luy et de la nymphe aquatique, et ayant pris un laquais pour guide se mit au chemin de la maison d’Oronte. Il n’eut pas fait 50 pas qu’il rencontra une villageoise. Voulant esprouver si elle le prendroit pour une fille, il s’en alla luy faire une reverence bien basse, et luy dit avec une voix de faulcet, bonjour, ma commere, dites moy s’il vous plaist par où l’on va au chasteau d’Oronte. Je suis une pauvre fille esgaree. Vrayment, luy respondit la villageoise en grommelant, je ne voudrois pas qu’une telle fille eust couché avec la mienne. J’aurois peur qu’elle n’en fist d’autres. Quoy vous n’avez point de compassion de celles de vostre sexe, poursuivit Lysis, aprenez moy le chemin : ce garçon ne le sçait pas. Regardez ce qu’il arrivera, si je ne vay vistement chez Oronte. Je pourray estre rencontree par des bergers ou des porchers, ou bien par des satyres, et puis adieu la fleur de ma virginité. Le laquais dit alors à la villageoise en se riant, que c’estoit veritablement une fille qu’il menoit, mais elle se fascha, et poursuivant son chemin, elle dit qu’ils estoient des moqueurs, et qu’ils allassent tirer du plaisir d’un autre

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que d’elle. Le berger voyant cecy connut que le charme d’Hircan n’estoit pas si fort qu’il avoit pensé, mais tout aussi tost il songea que la faute venoit de ce qu’il avoit gardé son habit d’homme, qui n’avoit pas esté changé comme son corps : de sorte qu’il s’en voulut retourner chez le magicien pour y mettre remede. Il luy dit ce qu’il en pensoit, et Hircan luy avoüa que lors qu’il auroit un habit de fille, il pourroit bien mieux tromper le monde qu’en ayant un de garçon. La nymphe des eaux fut donc apellee pour le vestir. Il se mit en caleçon, et puis elle luy fit mettre un corps de cotte, une juppe verte, et une camisole grise, et le coiffa d’une calle à la mode de Brie. Elle jetta de si hauts souspirs en l’attiffant que le berger ne se put tenir de luy demander ce qu’elle avoit. Helas ! Je n’ay rien, respondit elle, et c’est de cela que je me fasche. Je voudrois bien avoir tousjours vostre douce compagnie : mais vous me quittez pour aller treuver une chienne, une tygresse, et une louve. Ha ! Que dites vous ? Synope (repartit le berger qui se figuroit qu’elle s’apelloit ainsi) gardez que le ciel ne vous punisse ; pour moy je vous excuse : ce n’est pas vous qui parle, c’est la rage et la jalousie. Au mesme temps il se trouva vestu, et Hircan luy ayant aporté un miroir il se regarda dedans, et s’escria avec un excez d’allegresse. Ha ! Dieu, l’on ne peut mieux ressembler à une bergere que je fay. Il n’y a plus rien icy du berger Lysis, sinon un mol duvet qui ombrage mon menton. Encore n’est-il pas mal-seant d’en avoir, dit Hircan, il y a des femmes qui ont bien plus de barbe que cela, quant ce ne seroit que nostre servante de cuisine, toutefois faites-là couper si vous voulez. Il ne se faut pas esbahir, si j’en ay peu, repartit Lysis, car depuis trois ans qu’une toison d’or est venu orner mon visage, encore qu’elle fust fort belle, je l’ay tousjours fait raser de 8 jours en 8 jours, et me suis tousjours froté les matins avec une pierre ponce, pour l’empescher de croistre et ne paroistre point si vieil, mais principalement pour estre prest à me déguiser en fille, aux occasions qui s’offriroient comme j’en ay tousjours eu beaucoup d’envie. Lysis ayant dit cecy, le valet de chambre d’Hircan luy vint si bien raser le menton, que l’on n’y vid plus de poil. Il crut alors que son changement d’habit accompagné du charme qui avoit esté fait pour luy, seroit capable d’abuser tout le monde. Outre cela Hircan luy dit qu’il se vouloit treuver chez Oronte, quand il parleroit à Leonor, afin de luy persuader de le prendre à son service. Il monta donc à cheval, afin d’y arriver plustost, et cependant qu’il s’y en alloit, Lysis marcha au petit pas avecque son premier conducteur. Hircan estant arrivé chez Oronte, luy aprit la plaisante avanture qui luy estoit arrivee. Floride, Leonor, et Angelique en ouyrent parler, et eussent voulu desja voir le berger Lysis metamorphosé

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en fille. Comme tous ceux qui estoient là estoient de bonne humeur, ils se delibererent de le retenir pour passer le temps. Lysis estant sur le chemin songea quel nom il se donneroit. Il n’en trouva point de plus doux ny de plus pastoral qu’Amarylle, de sorte qu’il le retint ; et comme il se regardoit par fois avec son habit de bergere, il disoit en soy-mesme, non, non, il n’y a point de honte de prendre ce vestement quand l’amour le commande. Le grand Alcide changea bien sa massuë en une quenoüille, et vestit la robbe d’Iole au lieu de la peau de lyon. Poliarque ne s’est-il pas vestu en fille, se faisant apeller Theocrine, et Celadon n’a t’il pas fait le mesme, se faisant apeller Ale xis ? Voicy le principal suject des romans, et jamais histoire amoureuse ne fut bonne que l’on n’y vist un garçon qui prend l’habit de fille, où une fille qui prend l’habit de garçon. Je m’en raporte à tous ceux qui passent leurs journees en cette delicieuse lecture. Pleust à Dieu ! Que Charite me voulust imiter, et que comme j’ay pris des vestemens propres à son sexe, elle prist aussi ceux du mien. Ce seroit-elle alors qui me feroit l’amour, et si l’on nous marioit ensemble, tousjours le changement d’habits n’auroit-il trompé personne : il n’y auroit rien que de tresbien fait. Le berger desguisé arriva chez Oronte avec ces belles pensees, et ayant demandé à parler à Leonor, l’on le mena dans la salle où elle estoit avec le reste de la compagnie. Hircan luy dit soudain, madame, voicy une fille qui demande à servir, elle est parente de ma fermiere : si vous la voulez prendre, je vous respondray d’elle ? Leonor la fit aprocher, et faisant tous ses efforts pour s’empescher de rire, luy demanda ce qu’elle sçavoit faire. Amarylle promit de faire tout ce qui luy seroit commandé, pourveu que l’on luy donnast un peu d’instruction. Je voy bien ce que c’est, dit Leonor, cette fille cy n’est bonne ny à la chambre ny à la cuisine ; elle servira d’un costé et d’autre. Pour les gages qu’en dirons nous ? Il ne faut point songer à cela, repartit Hircan, vous la recompenserez selon qu’elle vous aura servy. Ainsi Leonor arresta de prendre cette belle servante, qui dit aussi tost son nom, et tous ceux qui estoient là presens, avoient tant d’envie de rire, qu’ils ne sçavoient de quelle sorte s’en abstenir. Il sembloit qu’Amarylle fust un espouvantail de cheneviere : on luy voyoit un long dos aussi plat que si elle eust porté toute sa vie une hotte, et pour le sein il n’estoit pas plus rebondy qu’une assiette. Le reste estoit tout d’une venuë comme une quenoüille emmaillottee. Hircan s’en estant retourné on commanda beaucoup de choses à Amarylle ; elle fit tout aussi bien que pas une autre eust sçeu faire : elle mit la nappe, rinsa les verres, et nettoya les chambres, et tout cela avec une si grande modestie que l’on s’en estonnoit.

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La belle n’osoit pas seulement lever les yeux, et quand ce fut à disner avec les valets, elle en eust bien fait de la difficulté n’eust esté qu’elle y voyoit d’autres filles, et principalement Charite qu’elle ne cessoit de considerer. Les valets et les servantes sçavoient tous que c’estoit Lysis, mais l’on leur avoit deffendu expressement de faire paroistre qu’ils en sçeussent rien, ny de l’apeller autrement qu’Amarylle, tellement que pour ne point faillir ils ne luy parloient que fort peu. Anselme et Montenor arriverent là apres disné. Ils avoient envoyé par tout leurs gens chercher Lysis, sans en aprendre des nouvelles, et ils venoient en demander à Leonor. Elle leur dit qu’elle ne l’avoit point veu, et là d essus elle apella Amarylle pour luy commander quelque chose. Dés qu’ils la virent ils furent si surpris qu’ils ne dirent aucun mot, mais comme elle fut partie Anselme s’escria, ha ! Madame, si ce n’est là Lysis, voyla une fille qui luy ressemble parfaitement bien. Leonor luy respondit qu’il ne se trompoit pas, et luy aprit les avantures que le berger avoit couruës chez le magicien Hircan. Anselme eut un contentement nompareil de ce recit, et s’en alla dans une chambre où estoit Amarylle. Elle feignit de ne le point connoistre, et ne se descouvrit point, si bien qu’il la laissa, et s’amusa à parler à Angelique. Hircan vint une heure apres avec Clarimond qu’il avoit envoyé querir. Ce fut alors que l’on se delibera de prendre bien du plaisir de la nouvelle servante. Clarimond s’en alloit folastrer autour d’elle, et taschoit de la baiser. Elle le repoussoit tousjours bien fort, mais ce qu’il y avoit de mal en elle, estoit qu’elle ne contrefaisoit pas assez son langage, et qu’au lieu de parler en simple villageoise, elle parloit en docte courtisane. Laissez moy, disoit-elle à tous coups, je veux que l’on ne me touche non plus que si j’estois une vestale. Arrestez-vous, vous me deffleurerez ; voulez vous attenter sur la candeur de ma pudicité, et faire encourir le naufrage à la nef de ma continence ? Quelquefois elle ne se pouvoit empescher de parler de soy au genre masculin, au lieu de parler au feminin, neantmoins on faisoit semblant de n’y pas prendre garde. Clarimond la poursuivoit tousjours avec de beaux complimens, parmy lesquels il l’apelloit sa deesse et sa nymphe. Personne ne se pouvoit tenir de rire de voir qu’il donnoit de telles qualitez à une fille si mal atournee, et Angelique demanda si les nymphes avoient des calles. Vous ne devez point douter qu’il n’y en ayt quelques unes qui en portent, dit Anselme, car elles s’habillent toutes à la mode de la contree où elles font leur sejour. Cela fait que celles de la riviere de Marne ont des calles de Meaux, et que celles du fleuve de Seine ont des chaperons à la mode de Paris. L’on tint encore de fort plaisans

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discours sur de semblables suje cts : mais tout cecy estoit peu de chose ; l’on s’imagina que l’on pourroit bien recevoir d’autres contentemens d’Amarylle. Toutesfois l’on n’en parla point, et ceux qui estoient de dehors, s’en retournerent chacun chez eux, laissans Leonor avec sa nouvelle servante. Amarylle passa quatre jours avec tous les contentemens du monde. On luy avoit donné une petite chambre où elle couchoit toute seule, et n’en sortoit point qu’elle ne se fust toute habillee devant un miroir qu’elle avoit. Encore qu’elle ne parlast à Charite que comme à une fille indifferente, le ciel luy faisoit beaucoup de grace à son avis, de luy donner le moyen de la voir quasi tousjours. Leonor ne s’ennuyoit point de la nourrir, car elle prenoit plaisir à voir la diligence avec laquelle elle la servoit, et d’ailleurs elle ne craignoit guere qu’elle aportast du scandale à sa maison. Elle estoit de ces amoureuses contemplatives qui songent plustost aux delices de l’esprit qu’à celles du corps, et elle se remettoit tousjours devant les yeux la chasteté d’Alexis qui tenant sa maistresse toute nuë n’avoit pas la hardiesse de luy rien faire. Que si elle s’estimoit heureuse d’aymer la belle Charite, elle ne le pensoit pas moins estre de se voir aymee elle mesme par Marcel valet de chambre d’Oronte. Ce garçon vouloit se donner carriere en luy parlant d’amour, mais elle prenoit de la vanité des discours qu’il luy tenoit. Quand elle se regardoit dans son miroir, il luy sembloit bien qu’elle estoit belle, et il ne s’en faloit guere qu’il ne luy avinst un mal aussi dangereux que celuy de Narcisse : car l’ame de Lysis aymoit ce visage d’Amarylle qu’elle voyoit. Cela faisoit qu’elle baisoit souvent la glace pour estre bouche à bouche avec cette bergere. Bien qu’elle se mirast si souvent, il ne se faut pas pourtant imaginer qu’elle fust des mieux attiffees du monde. Vous me direz que ses resveries amoureuses la rendoient negligente, mais il y avoit encore autre chose, c’estoit qu’elle n’entendoit pas à s’acommoder, et qu’elle ne se pouvoit pas faire si gentille comme Synope l’avoit renduë le premier jour. Il y avoit 5 jours qu’elle estoit avec Leonor, lors qu’Anselme, Montenor et Clarimond arriverent sans bruit en cette maison. Ils s’estoient jusqu’à lors abstenus d’y venir pour voir ce qu’Amarylle feroit cependant, et ce temps-là s’estoit passé entr’eux à faire des visites d’un costé et d’autre, et aller à la chasse. Les entretiens de Lysis avoient obligé Oronte, Floride, Leonor, et Angelique à lire des romans pour se rendre sçavans en sa doctrine, et tirer plus de plaisir de luy. Clarimond n’eut donc pas si tost dit qu’il faloit acuser Amarylle d’impudicité que chacun se douta de la voye que l’on y devoit tenir. Apres en avoir deliberé ensemble, voyla

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Leonor qui s’assist dans la cour sur une haute chaire que l’on luy aporte, et Floride et Angelique se mettent à ses costez sur des escabelles. Aussi tost l’on envoye querir Amarylle par deux satellites qui luy lient les mains derriere le dos, et l’entraisnent rudement sur la place sans luy rien dire, bien qu’elle les conjure de luy aprendre en quoy elle a offencé. Quand elle fut devant Leonor, l’on la fit asseoir dessus un petit placet comme une criminelle, et Oronte s’aprocha avec dix ou douze personnes autour de luy, tant gentils hommes que damoiselles, que l’on avoit envoyé querir au voysinage, mais qui n’estoient là que pour servir de nombre sans parler, ainsi qu’une suite de valets en une comedie. J’ay e nvoyé querir cette fille pour en faire la justice, dit Leonor à Oronte, dites nous maintenant dequoy vous l’acusez. Il prit alors une contenance fort serieuse, et commença ainsi de parler. Je suis bien fasché, madame, de ce qu’il faut que j’importune vos chastes oreilles d’un playdoyer remply d’impuretez : mais puis qu’il vaut mieux parler du vice et le descouvrir, que de le laisser impuny, je vous diray hardiment la faute enorme qu’Amarylle a commise. Vous aviez retiré ceans par charité cette fille vagabonde qui desguisoit ses meschancetez : mais pour deshonorer cette maison où l’on luy faisoit si bon accueil, elle n’a guere tardé à faire paroistre ce qu’elle est, et ayant regardé avec des yeux de concupiscence la beauté de mon valet de chambre Marcel, elle n’a point eu de repos qu’elle ne l’ayt desbauché ; vous sçavez qu’il a de si beaux traicts de visage qu’il n’y a point de fille à trois lieuës à la ronde qui n’en soit amoureuse : celle-cy à voulu posseder ce que desiroient les autres, et par des allechemens subtils à fait en sorte qu’il a contaminé la pureté de sa continence. Il n’est pas des plus fins qui se fassent, et l’on luy doit pardonner s’il a failly : car ç’a plustost esté par simplicité que par malice : mais pour cette louve, je demande qu’elle soit punie selon les loix que cette contree observe de tout temps contre celles qui ont peché par fornication comme elle a fait. Ha ! Madame, rendez moy la justice ; considerez l’enormité du cas d’avoir pollué cette maison, et outre cela d’avoir corrompu la chasteté d’un jeune adolescent qui estoit plus-net qu’Hypolite. Il estoit toute mon esperance, et j’avois resolu de le marier à la fille de mon fermier, avec laquelle il eust pu faire de beaux enfans en un lict legitime, et cependant le voyla gasté pour toute sa vie. Il a perdu son honneur ; sa plus belle rose est cueillie : personne ne voudra plus de luy. Au moins que nous ayons le plaisir de voir mourir celle qui en est cause, pour reparation d’un tel mal. Apres qu’Oronte eust ainsi harangué, Leonor demanda à Amarylle, si elle avoit quelque chose à dire contre cela. Elle respondit

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qu’elle nioit tout ce que l’on luy imposoit : tellement que l’on envoya querir Marcel pour sçavoir de luy la verité. Il s’en vint faisant le niais et le pleureux, et dit à Leonor, ouy, il est vray que cette fille m’a forcé à ce que je ne voulois pas faire. Apres m’avoir bien fait les doux yeux, elle me dit hier au soir, qu’elle estoit fort enrheumee, et qu’elle ne faisoit autre chose qu’esternuer ; mais que ce qui luy faschoit le plus estoit qu’elle couchoit toute seule, et n’avoit personne pour luy dire, dieu vous soit en ayde. Elle me pria quant et quant de vouloir faire cét office, et tout à la bonne foy j’ay esté cette nuict coucher avec elle, et c’est de là qu’est venuë la malencontre. Que s’il y a quelque chose à dire davantage, la vergongne me bouche le passage de la voix, et je n’en oserois parler. Là se teut Marcel, et Amarylle prenant la parole, s’escria aussi tost, ha ! Meschant où vas tu chercher ce que tu dis ? Moy je t’ay prié de ton deshonneur et du mien, et tu as couché avec moy, ha ! Que la terre s’ouvre tout maintenant pour m’engloutir si cela est ! Ne te souvient-il pas que toutes les fois que tu m’as voulu seulement baiser, je t’ay repoussé plus-fort que si tu eusses esté un monstre ? Veux tu imiter Phoedre qui acusa Hypolite qui l’avoit desdaignee, et pource que tu n’as pû me forcer, veux-tu dire que je t’ay forcé ? Helas ! N’y a t’il point icy d’advocat qui vueille parler pour moy ? Il parlera pour l’innocence mesme. En disant cecy Amarylle se tourna de tous costez, mais elle ne vid personne qui s’offrist à la deffendre. Elle n’avoit point aussi de tesmoins pour prouver comme elle avoit tousjours resisté aux caresses de Marcel, et au contraire, c’estoit luy qui en avoit pour parler contre elle. Tous les serviteurs venoient dire qu’ils l’avoient veu regarder ce garçon avec des yeux fort lascifs, et il n’y eut pas jusqu’à Charite qui ne vinst jurer qu’elle l’avoit ouy souspirer devant luy. Ce fut là le surcroist de son mal ; elle n’osoit contredire à ceste belle Charite, et elle se contentoit de dire en soy mesme, qu’elle s’estonnoit de voir que la maistresse de Lysis, voulust parler contre Amarylle, qui avoit quelque traits de visage semblables à ceux de ce berger. Comme elle estoit en cette pensee, et qu’elle n’osoit plus rien dire, Leonor ayant fait semblant de consulter avec sa sœur et sa fille, parla de cette sorte. Les plaintes de Marcel et de son maistre estans ouyes sur ce qu’ils asseurent qu’Amarylle a corrompu ce jeune homme, et à forfait contre son honneur, et cette fille nous ayant tousjours nié cecy, nous ordonnons qu’elle sera mise à l’espreuve de la chasteté, avant que de proceder plus outre, ainsi qu’il est accoustumé en cette contree. Amarylle fut fort contente de ce jugement, et l’on dit aussi tost

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qu’il faloit aller querir la platine sacree, qui estoit gardee dedans le thresor du chasteau. Ceux qui estoient là en parloient comme d’une chose veritable, et asseuroient qu’il n’y avoit que les personnes chastes qui pussent marcher dessus sans se brusler la plante des pieds. Il y avoit là une servante qui la vouloit aller querir, mais Oronte luy dit ne te mesle point de cela je te supplie ; je ne voudrois pas respondre de toy, tu és trop affettee ; apren que celles qui ont tant soit peu laissé aller le chat au fromage, n’oseroient toucher à cette platine. Il ne la faut envoyer querir que par de petits enfans, de la chasteté desquels l’on est asseuré. Que les deux filles de nostre jardinier y aillent. Tout aussi tost ces deux petites villageoises furent menees au lieu où estoit la platine, sur laquelle les servantes de Floride faisoient seicher leurs collets ; elles l’aporterent et la misrent au milieu de la cour. Amarylle ne tenoit point toutes ces choses cy pour des feintes, elle avoit veu une semblable avanture dedans l’histoire aethiopique ; et si l’on la vouloit esprouver par le feu, elle se souvenoit bien encore d’une Melite, dont il est parlé dans les amours de Clytophon et de Leucippe, laquelle fut mise à l’espreuve de l’eau. Elle se deschaussoit donc pour monter sur la platine, lors qu’un gros valet d’estable faisant semblant d’estre curieux, y toucha du bout du doigt seulement. Il le retira aussi tost en s’escriant, ha ! Je brusle, j’ ay la main toute rostie. Hé ! Bien prophane, dit Oronte, te voyla puny : tu ne voulois pas croire une chose que tant d’autres ont esprouvee. Ne te souvenois-tu pas que tu as passé toute ta jeunesse dans le bordel ? Croyois-tu estre chaste apres cela ? Amarylle remarquant cette avanture entra en admiration, et estant preste à monter sur la platine elle avoit quelque peu de crainte d’y estre bruslee. Pour Amarylle, disoit elle en soy mesme, je sçay bien qu’elle est chaste, mais pour Lysis je ne le sçay pas asseurement. Toutefois mes pieds ne seront pas bruslez, car c’est au corps et en l’exterieur que je suis Amarylle, et je ne suis Lysis qu’en l’ame, puis qu’un magicien m’a fait changer de figure. Apres s’estre rasseuree avec cette subtilité, elle se raffermit encore le courage, ayant espluché toute sa vie passee, et consideré que si le berger Lysis avoit peché, ce n’avoit esté que par desir, et qu’il n’avoit jamais fait folie de pas un de ses membres. Estant donc une chose certaine que Lysis et Amarylle estoient aussi nets que quand ils sortirent du ventre de leur mere, la belle accusee monta nus pieds dessus la platine, et s’y tint long temps sans y sentir aucune ardeur : aussi n’avoit elle garde d’estre chaude, car il y avoit plus de deux jours qu’il n’y avoit eu de feu dessous. Quelques uns des assistans s’escrierent alors. Ostez-vous, Amarylle, vous estes chaste, nous n’en doutons plus ; c’est trop vous persecuter.

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Ha ! Amarylle reyne des belles et des chastes, que vous jettez de lumiere de ce lieu où vous estes montee. Il n’y a point d’autre feu sur cette platine que celuy de vos yeux. Elle descendit fort contente apres ces exclamations : mais Oronte criant plus haut que les autres, s’en vint dire, que l’on ne croye point à ceste espreuve, elle n’est pas veritable en son endroit ; Amarylle est sorciere, je le scay bien, elle a des charmes pour se garentir d’estre bruslee. Que l’on la despoüille pour luy oster ses caracteres, et puis l’on la condamnera au feu, ou l’on la jettera dans la riviere avec une meule de moulin au col. Leonor dit la dessus que l’on vist donc si elle avoit quelque sortilege sur soy, et au mesme temps tous les laquais qui est oient là, se jetterent dessus elle. L’un luy osta sa calle, et l’autre sa camisole, mais aussi tost elle se couvrit la teste de son tablier, de peur que l’on ne vist qu’elle avoit les cheveux trop courts pour une fille. Clarimond sortant alors d’un endroit ou il s’estoit caché, s’en vint la tirer des mains de ces cruels ministres de justice, et l’ayant laissee en un coin de la cour pour se racommoder, s’alla mettre un genoüil en terre devant les juges. Ayez pitié d’une innocente, madame, dit-il à Leonor, et si c’est que vous la vouliez faire mourir pource que vous estes affamee de sang, mettez moy en sa place, et prenez du mien. Je suis si fort espris de ses beautez, que je suis contant de mourir pour elle. Vous dites quelle porte des charmes ; il est vray elle en a dans ses yeux pour me blesser, et si elle en a outre cela pour se garantir de la bruslure de la platine sacree, je vous dy que c’est moy qui les luy ay baillez à porter sans qu’elle le sçache. C’est moy qui suis sorcier, c’est moy qui suis coulpable : que l’on dresse un bucher pour me jetter dedans. Je ne puis rien souffrir que je n’espreuve tous les jours : le feu où vous me ferez mettre ne sera pas plus ardent que celuy des beaux yeux d’Amarylle, au milieu duquel je me suis desja jetté. Que si vous m’alleguez qu’elle n’est pas seulement accusee du crime de sortilege, mais qu’elle l’est aussi de celuy de fornication, pour lequel il faut tousjours qu’elle meure, je veux encore souffrir la punition pour elle, afin que vous la laissiez vivre, et vous me ferez mourir mille fois si vous le desirez. Vous estes fou, mon amy repartit Leonor, ne sçavez vous pas que tous delicts sont personnels, et qu’il faut que la justice soit faite de ceux qui ont failly. Si vous avez tant d’envie de mourir, l’on vous fera mourir tous deux ensemble. C’a que l’on aporte des fagots, et que l’on les brusle. Leonor n’eut pas si tost prononcé ces rigoureuses paroles, que l’on tira force petars à l’entree de la porte, et Hircan sortit du milieu d’une flamme de poix resine, de mesme qu’un ombre à l’hostel de bourgongne. Il tenoit en sa main un flambeau allumé qui faisoit force fumee, et pour

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mieux joüer son personnage de magicien, il avoit une grande soutane de toille noire. Toute l’assistance feignit d’estre troublee à sa venuë, et chacun s’enfuit d’un costé et d’autre, de sorte qu’il se saisit facilement d’Amarylle, et l’ayant mise dans un carrosse qui l’attendoit à la porte, luy dit, ne crains plus, beau berger, je suis Hircan ton amy, qui t’est venu secourir au besoin. Ceux qui te vouloient faire mourir auront beau te chercher. Mon chariot est traisné par des hypogriphes qui nous conduiront chez moy en peu d’heure. Les avantures passees avoient si fort estonné Amarylle qu’elle ne sçavoit où elle estoit, mais enfin elle r’entra en elle mesme, et reconnoissant Hircan le remercia de la faveur qu’il luy fai soit. Elle luy dit qu’il devoit aussi emmener Clarimond, pource qu’il estoit demeuré pour les gages, et qu’on le feroit mourir au lieu d’elle. Ne vous en mettez point en peine, dit Hircan, un de mes demons là enlevé pareillement : il est à cette heure chez luy. Faites nous donc conduire bien dextrement, repartit Amarylle, car à ce que dit Claudian en parlant du char de Triptoleme, les routes de l’air ne sont pas moins dangereuses que celles des eaux. Le carrosse alloit bien fort tandis qu’ils parloient de la sorte, et ils furent en peu de temps au chasteau du magicien. Amarylle eut de la peine à se persuader qu’elle fust encore Lysis ; elle en avoit oublié le personnage, et il luy estoit tout estrange de voir que l’on l’apelloit de ce nom. Elle se tastoit en la partie qui fait les hommes, et bien qu’elle y trouvast ce qui avoit accoustumé d’y estre, elle ne s’asseuroit point qu’il y fust. Ce doute luy dura jusqu’à tant que le magicien, comme pour user d’un contre charme, luy eust jetté un peu d’eau sur la teste, en proferant quelques mots barbares. Apres elle reprit ses habits de berger, et s’en alla conter à la nymphe Synope, toutes les avantures qu’elle avoit couruës. Tout cecy avoit esté une partie faite par Clarimond et Anselme, qui avoient envoyé querir Hircan. Ils estoient demeurez au chasteau d’Oronte avec le reste de la compagnie, et ils eurent bien du plaisir à parler de toutes les sottises que le berger amoureux avoit faites. Chacun avoüa qu’il n’y avoit rien de pareil à sa conversation, et que l’on venoit de voir par effect une avanture remarquable, que l’on n’avoit point veu jusqu’à lors autrement que par escrit. Que s’ils estoient satisfaits, Lysis (que j’ay de la peine à ne plus nommer Amarylle) ne l’estoit pas moins. Il disoit qu’il luy estoit arrivé une chose qui n’estoit dans aucune histoire du monde, et que l’on voyoit bien dans le pasteur fidelle une bergere qui portoit un mesme nom que luy, laquelle estoit accusee faulsement d’avoir perdu son honneur, et que dans une pastoralle plus nouvelle qu’il avoit leuë, il y avoit aussi

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une bergere accusee de me sme : mais que jamais on n’avoit ouy parler, qu’un berger ayant pris les habits de fille, fust repris de justice pour semblable suject. En toute sorte d’avantures il cherchoit ainsi des exemples dans beaucoup de romans, que je ne veux pas nommer, et il ne se faut pas estonner s’il en trouvoit tousjours quantité de mesme façon : car c’est que ces beaux esprits qui les ont composez ont tant d’invention qu’ils n’y sçauroient rien mettre qu’ils n’ayent desrobé des autres. Lysis ayant son habit ordinaire s’ennuyoit desja avec le magicien, et vouloit aller entretenir Montenor et Anselme. Il monta dans le mesme carrosse où il estoit venu, et s’en retourna chez eux. Ils estoient alors revenus du chasteau d’Oronte, et des qu’ils le virent ils firent les estonnez et luy demanderent où il avoit tant esté. Ne voyez vous pas que j’ay encore ma guytarre à la main ? Dit il en riant, j’ay esté donner une serenade à ma maistresse. Il n’y a qu’un jour que je suis party. Vous en avez donc passé six à dormir dans quelque grotte, repartit Montenor ; cependant vous avez bien perdu du temps ; vous n’avez pas veu une servante qu’avoit Leonor, qui nous sembloit pour le moins aussi belle que Charite. Clarimond qui estoit dans une autre chambre arriva a l’instant, et asseura que cette fille estoit si belle, qu’il en estoit devenu esperduëment amoureux ; mais qu’il ne sçavoit de qu’elle sorte elle luy avoit esté ravie. Lysis se sousriant ne voulut plus celer la verité, et se mit à dire, vous avez esté bien trompez, mes chers amis, c’estoit moy qui faisoit le personnage d’Amarylle, je vous l’apren, mais n’en dites rien chez Oronte, de peur que Leonor n’en soit faschee contre moy. Chacun fit semblant d’estre ravy d’admiration, et sur tout Clarimond, qui ne cessoit de dire, faudra-t’il donc que desormais je n’ayme qu’une idee ? Ou trouveray-je la belle nymphe qui m’a blessé ? Ha ! Lysis puis qu’elle est en toy, il faudra que je change mon amour en une amitié honneste. L’on ne parla point d’autre chose durant le soupé, et le lendemain apresdisné ils furent tous chez Oronte, qui demanda au berger où il avoit esté l’espace de sept ou huict jours que l’on ne l’avoit point veu ; à quoy il respondit, qu’il avoit esté visiter quelques bergers de la contree. Comme l’on ne parloit plus à luy, il prit son temps pour aller entretenir Charite en un lieu à l’escart ou elle cousoit en linge. Incomparable bergere, luy dit-il, jusques à quand sera-ce que vous m’éconnoistrez mon amour ? Ne sçavez-vous pas que plustost Lignon remontera contre sa source, les arbres seront sans fueilles au printemps, et amour sans carquois et sans brandon, que le berger Lysis cesse de vous adorer ? Voulez vous tousjours estre un crocodile qui attire les hommes et les devore, ou une gorgonne

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et une meduse qui transforme les cœurs en un rocher de constance, au lieu que le sien est un rocher de mespris. Ha ! Courage dyamantin ; ha ! Anaxarete. Le berger n’eut pas si tost dit cela que Charite s’enfuyt d’aupres de luy, et s’en alla dire à Leonor, aussi vray, madame, je ne sçaurois plus souffrir la presence de Lysis, il ne fait que me chanter injures. Il s’aprocha la dessus, et s’en vint dire qu’il prenoit le ciel à tesmoin, comme il avoit tousjours entretenu sa maistresse avec autant de respect qu’une divinité, et qu’il ne luy avoit parlé qu’en termes choisis qui estoient tirez des poëtes, et que son discours avoit esté une citation perpetuelle. Il raporta alors ce qu’il avoit dit, et Leonor le trouvant fort à propos, commanda à Charite de mieux aprendre ce que c’estoit que de complimens, et de faire desormais un plus doux accueil à son serviteur. Toutefois il ne l’entretint pas davantage pour cette fois là, car l’on l’arresta à discourir sur diverses choses. Quand il fut de retour chez Montenor, il se voulut aller promener par les champs en attendant le soupé. Il rencontra un paysan auquel il demanda où il alloit coucher. Il luy respondit qu’il alloit coucher à Coulommiers. Cela le fit songer un peu : car il luy sembloit qu’il avoit tousjours ouy dire que cette ville là n’estoit qu’à treize lieuës de Paris, au lieu qu’il pensoit estre à cent lieuës loin. à quel Coulommiers allez vous ? Dit il au paysan. à Coulommiers en Brie, luy respondit-il. Et vous estes fou mon compere, reprit Lysis ; vous irez coucher en Brie, et vous estes en Forests : il y a bien loin l’un de l’autre, j’enten assez la geographie. Je sçay aussi bien mon chemin que vous, repartit le paysan, il y a trente ans que je fay cettuy-cy ; vous ne me l’aprendrez pas ; et en mesme temps il continua de marcher laissant Lysis en un estonnement nompareil. Il treuva encore un homme qui venoit du costé où alloit l’autre. Il luy demanda, en quel païs sommes nous ? Mon amy, dites le moy, vous me ferez faveur. Vous le sçavez mieux que moy, monsieur, luy respondit-il, à vostre avis ne sommes nous pas en Brie ? En Brie, repliqua Lysis, certes nous sommes en Forests. Ne voyez vous pas que je suis vestu en berger ? Mais d’où venez-vous ? Ou allez vous ? Coucherez vous aujourd’huy à Mont-Brisson ? Il y a bien loin d’icy où vous dites, respondit le voyageur ; je le sçay bien, c’est mon païs ; j’y voudrois bien estre : mais je ne suis qu’à une lieuë de Coulommiers, par où je vien de passer, et je coucheray au premier village où je treuveray un bon giste. Lysis fut encore plus estonné qu’auparavant d’entendre cecy, et il ne sçavoit si la Brie avoit esté transportee au lieu où devoit estre le Forests, ou si luy mesme avoit sauté insensiblement d’un païs à l’autre. Il parla serieusement à ce voyageur qui

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luy respondit de mesme, avec de si bonnes raisons qu’il connut qu’il avoit esté trompé. La fascheri e qu’il en receut, fit qu’il ne voulut pas retourner chez Montenor. Celuy qu’il avoit rencontré luy sembloit de fort bonne humeur, tellement qu’il resolut de faire amitié avec luy, encore qu’il eust tres-mauvaise mine. Luy ayant demandé qui il estoit, il luy tint ce propos. Comme j’estois il y a cinq ans, compagnon menuisier de mon estat, je mis quelque planche à l’estude d’un sçavant homme qui demeuroit à Paris. Il s’arraisonna à moy, et treuvant mes discours à son goust, il me dit que si je le voulois servir il me rendroit fort capable. Or il avoit trouvé la pierre philosophale de la science, et dans les affiches qu’il faisoit coller par la ville, il promettoit d’abreger les longues estudes. Je quittay ma premiere vacation pour me rendre docte avec luy, et je vous jure que l’ayant presque tousjours servy jusqu’à cette heure, il m’a apris de fort belles choses. Maintenant je ne sçay ce qu’il est devenu ; je l’ay laissé pour une petite querelle qui survint entre nous deux, et je vay par la France enseignant mon art aux enfans. Vous n’avez jamais veu rien d’admirable comme ce que je sçay. Je parle promptement sur quelque suject que l’on me baille. Au reste pour mon nom, c’est Carmelin. Puis que vous estes si eloquent, dit Lysis, discourez moy de la vertu. La vertu est si belle, repartit Carmelin, que si les hommes la pouvoient voir toute nuë, ils seroient espris de son amour. On dit qu’à Rome il faloit passer dans son temple, avant que d’entrer en celuy de l’honneur. Comme l’argent est plus vil que l’or, aussi l’or est plus vil que la vertu. Elle jette de profondes racines dans le champ de nos ames, mais les autres choses tombent comme les fleurs de la prairie. Et de la volupté qu’en direz vous ? Reprit Lysis. C’est la plus fascheuse maistresse du monde que la volupté, dit Carmelin, les gages quelles nous donne à la fin, ne sont que des maladies et des desespoirs. Elle abonde en miel et en fiel, et si elle vous presente de l’hypocras dans une coupe, il y a de l’absynthe au fons. C’est une courtisanne traistresse, qui ne vous embrasse que pour vous estouffer. Foy de pasteur, s’escria Lysis, voyla bien d’aussi belles marguerites françoises que j’en ouy jamais dire. On void clairement que vous avez d’exquises recherches, et de beaux lieux communs. Vous estes l’homme qu’il me faut. Je ne sçaurois trouver une meilleure compagnie. Je voy que vous estes vagabond, arrestez vous en ce païs avec moy. Il ne vous y coustera guere à vivre, si vous voulez vous faire berger comme je suis : car il y presse à qui m’aura à disner et à souper. Sçavez vous bien que c’est de la vie pastorale ? La vie pastorale est la plus heureuse du monde, reprit Carmelin, les bergers sont contens de ce peu qu’ils ont, et qui est content

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est heureux. Les natural istes nous enseignent que le tonnerre tombe tousjours sur les plus hauts arbres, et jamais sur les basses herbes : ainsi les calamitez se jettent sur les grands seigneurs, et espargnent les pauvres rustiques. Ha ! Voyla le mot, dit Lysis avec un excez d’allegresse, que vous estes habille homme, vous ne parlez que par sentences. Que nous ferons de merveilles si vous demeurez avec moy ! Nous composerons des livres ; nous ferons des playdoyers, et nous irons haranguer devant les nymphes. Je vous donneray une maistresse si vous n’en avez desja une toute choisie. Vous la courtiserez, et en recevrez des faveurs fort grandes : mais il faudra un peu souffrir auparavant, car c’est une tres-discrette bergere. Ne luy ferez vous pas bien un compliment amoureux ? On dit qu’en Ethiopie il y avoit une statuë de Memnon qui rendoit un son harmonieux quand le soleil la regardoit, dit Carmelin, ainsi lors que vous ou quelqu’autre de pareil merite jettera ses rayons dessus moy, je diray des choses qui contenteront vos oreilles. La coustume de Perse estant de faire des presens à son roy, un pauvre manouvrier qui rencontra Artaxerxes sans avoir rien à luy donner, luy alla querir un peu d’eau fraische, dont il luy fit don. Je ne vous presenteray aussi à la verité que peu de chose, mais vous l’estimerez beaucoup, le mesurant à ma bonne volonté, et sçachant que je n’ay pas les thresors de Cresus. N’alleguez point tant, dit Lysis, retournons à la statuë de Memnon, je pense que je suis de son humeur. Dés que ma teste est frapee de l’ardeur du soleil, je commence à esternuer. Mais pour parler de ce qui vous concerne sans faire de digression, je vous jure que vous aurez avec moy des plaisirs que les plus puissantes paroles de vostre eloquence, ny de la mienne ne sçauroient exprimer jamais. Carmelin qui n’estoit pas des plus sages de ce monde, fut ravy de la promesse que luy faisoit Lysis. Au mesme temps il passa un paysan à qui le berger demanda le chemin du chasteau de Clarimond ; il luy dit qu’il s’en alloit vers ce costé là, et qu’il le suivist ; Lysis le fit estant resolu d’y aller, pour ce que le naturel de ce gentil homme luy sembloit assez bon. Il le treuva de retour chez luy, car il avoit quitté Montenor et Anselme : mais Clarimond fut bien estonné de le voir, et luy demanda pourquoy il avoit laissé ses bons amis. Ce sont des trompeurs, respondit Lysis, ils m’ont amené icy me faisant acroire que c’estoit le païs de Forests, et c’est la Brie : mais je ne lairray pas de vivre heureusement, et je seray icy berger aussi bien comme ailleurs. Ma mere a chassé le berger de nostre ferme, dit Clarimond, voulez vous prendre sa place ? La condition n’est pas mauvaise. Vous aurez des gages, et si vous serez bien nourry. Le matin on garnira bien vostre pannetiere,

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et au soir vous aurez de la soupe tant que vous voudrez. C’est me traiter indignement, que de me dire cela, repartit Lysis, sçachez que je ne veux garder que les moutons qui m’apartiendront, et non pas estre un valet mercenaire. Ce n’est pas par necessité que je pren cette condition, c’est pour la tranquilité de la vie. C’est ainsi que font tant de pasteurs d’Arcadie et de Forests, qui sont sortis de maisons fort illustres. Mais vous qui m’avez juré d’estre berger avec moy, dites moy où est allé le ressouvenir de vos sermens ? Je n’ay rien oublié de ce que je vous ay promis, respondit Clarimond, mais je ne m’en puis encore aquiter, pource que j’ay quelque affaires avec ma mere qui m’en destournent ; il faut chasser tous ces soins avant que d’estre berger avec vous. Vous avez raison, repliqua Lysis, et en attendant, cét honneste homme que voicy me tiendra compagnie. Il est galand ; faites-le parler pour le connoistre. En disant cecy il monstra Carmelin à Clarimond, qui luy dit aussi tost, vous estes donc maintenant compagnon de ce brave berger. La vertu se fait bien tost des compagnons, respondit Carmelin ; comme la pierre panthaura, disent Pline et Du Vair, amene à soy tout ce qui en aproche ; aussi la vertu tire à soy tout le monde. Comment ? Il allegue, dit Clarimond ; vous voyez, dit Lysis, il est le principal disciple de l’autheur de l’abregé des longues estudes. Je ne m’esbahy donc pas s’il est docte, reprit Clarimond, il ne sort que d’excellens personnages de l’eschole d’un tel philosophe. Cela estant dit Clarimond fit aprester à souper, voyant bien qu’il luy faloit traiter ces deux nouveaux hostes malgré la chicheté de sa mere. Comme ils furent à table Carmelin estalla le plus beau de son sçavoir, et discourut sur la temperance. Il estoit aysé à connoistre à tout le monde excepté à Lysis, qu’il parloit comme un perroquet, et qu’il sçavoit par cœur des choses qu’il n’entendoit pas : car il prononçoit mal les mots, ne s’arrestoit point au bout d’une periode, et ne haulsoit ny ne baissoit sa voix. Lysis luy proposant ce qu’il faloit faire pour estre berger, luy dit qu’il devoit en premier lieu choisir un beau nom, et quitter celuy de Carmelin qui n’estoit pas convenable à un homme de leur qualité, et qu’il le vouloit apeller Corydon, Tyrcis, ou Melibee : mais Carmelin dit que son pere et tous ses ayeux avoient esté apellez comme luy, et qu’il n’avoit garde de leur faire ce tort de changer leur nom. Au moins faut il deguiser le vostre à quelque prix que ce soit, dit Lysis, et en faisant un diminutif je vous apelleray Carmelinet, ou Carmelinthe, ou Carmelindor : ces mots sentent leur roman à pleine bouche. Quand j’ay dit quelque chose je m’opiniastre à l’observer, repartit Carmelin. Bien donc, puis que vous estes

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invincible, g ardez vostre premier nom, reprit Lysis, je sçay desja ce qu’il faudra faire : pour donner l’etymologie de ce nom de Carmelin : je diray qu’il se dit comme des carmes esleus ou des carmes limez, et que c’est que vous faites bien des carmes et des vers, ou que vous avez grande envie d’en faire. Comme cecy fut ordonné, Lysis s’estant mis à regarder le visage de Carmelin et tout le reste de sa personne, y trouva encore beaucoup à reprendre. Il vous faudra bien changer de mine pour estre berger avec moy, luy dit-il, vous estes salle comme le valet d’un pedant. Vos cheveux sont aussi gras que s’ils estoient lavez avec de l’huyle d’olive. Vostre barbe est si mal accommodee qu’il semble que l’on n’y ayt jamais touché avec le rasoir, ny avec le ciseau, et que l’on ne l’ait faite qu’avec un bouchon de paille allumé, ainsi que celle de Denys le tyran. Je voy aussi sur vos moustaches de petites perles qui tombent de vostre nez, comme une rosee. Il faudra oster tout ce poil où s’arrestent les immondices de l’egoust de vostre cerveau. Ne voyez vous pas que j’ay le menton aussi raz que celuy d’un empereur romain ? Pourquoy voudriez vous laisser croistre une barbe si longue ? Seroit-ce pour vous servir de bavette, de peur de gaster vostre fraise en mangeant du potage ? Il faudra bien user aussi de savonnettes pour blanchir vos mains, qui sont plus terreuses que si à faute de soc elles vous avoient servy à labourer tout un arpent de terre ; et il ne faudra pas non plus oublier à rogner vos ongles qui sont de couleur d’ardoise par le bout, et deviennent si grands qu’ils serviroient bien à faire des cornes de lanterne, ou des chaussepiez. Cette reprimande fit taire Carmelin pour un peu de temps, mais enfin il avalla sa honte avec un verre de vin, et promit qu’il se rendroit aussi propre qu’un fiancé de village. Clarimond envoya un valet vers Anselme luy dire qu’il ne se mist point en peine de Lysis, et puis il commanda que l’on preparast une chambre pour luy et Carmelin. S’estans entretenus quelque temps apres soupé ils se coucherent tous trois. Le lendemain Lysis ne voulant plus differer d’estre berger tout à bon, en parla à Carmelin, et voyant qu’il se rendoit plus propre à servir qu’à estre son compagnon, à cause qu’il estoit fort pauvre, il se resolut de le prendre à son service, sans luy rien commander toutefois que de facile et d’honneste. Il luy donna donc de l’argent, et luy dit qu’il s’en allast luy acheter des moutons en quelque marché ; et qu’il n’oubliast pas aussi à faire raser sa barbe, et gauffrer ses cheveux. Dés qu’il fut party Clarimond vint entretenir le berger sur ses amours, et luy demanda s’il n’avoit point encore receu quelque faveur signalee de Charite. Il luy respondit que son grand respect l’en avoit empesché. Sçachez, amant, reprit Clarimond, que la fortune favorise les

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hardis, voire les temeraires. Mesprisez la resistance de vostre maistresse : les filles ne s’enfuyent de nous que pour estre suivies et pour estre atteintes. Elles ne combattent que pour estre vaincuës, et sont bien aises de n’estre pas les plus fortes. Que si vos levres peuvent toucher les leurs, ne vous contentez point de cela, car qui à obtenu le baiser, et ne passe point plus outre, se monstre indigne du bien qu’il vient de recevoir. Vous m’amenerez l’exemple de beaucoup de chastes bergers, mais ce ne sont que des niais tous tant qu’ils sont. Il y en a bien d’autres qu’eux qui sont plus louables, lesquels ont fait franchir le sault à leurs maistresses. Un certain plaisir inconnû vint alors chatoü iller Lysis, et pour se donner quelque satisfaction en amour, il se proposoit de suivre le conseil de Clarimond, et de tascher de parvenir à la jouissance. Estant en cette pensee, il s’en alla promener luy seul aux environs du chasteau. Il y avoit desja passé une demie heure, lors qu’il vid deux femmes sur le grand chemin, lesquelles s’aprochoient de luy petit à petit. Enfin il reconnut que c’estoit la jardiniere d’Oronte et la belle Charite. Il se cacha derriere une haye pour n’estre point veu, et comme elles passerent par là, Charite dit à l’autre, je ne sçaurois plus marcher si je ne me repose ; il nous faut asseoir icy. Elles se misrent à l’instant sur l’herbe, et Lysis prenant de la hardiesse autant qu’il luy en faloit, les vint aborder. Elles luy aprirent qu’elles alloient en pelerinage à Sainct Fiacre, et luy aussi tost changeant de discours se mit à donner des loüanges à la beauté de Charite qui s’estoit augmentee par la chaleur qu’elle avoit euë en cheminant. La jardiniere qui n’entendoit rien à tout cecy, se leva de sa place, et dit à sa compagne qu’elle s’en alloit tousjours devant au petit pas, et qu’elle ne pouvoit demeurer assise. Le berger se voyant seul avec sa maistresse, voulut pratiquer l’art d’aymer que luy avoit enseigné Clarimond, et prenant premierement la belle main qui luy avoit ravy le cœur, il la voulut baiser. Charite la retira incontinent, de sorte qu’il fut contraint de luy dire, ma belle si vous ne voulez que je baise à nû cette larronnesse de mon cœur, je tireray la manche de vostre chemise, et la mettray par dessus, afin de la baiser ainsi. Ne le permettrez vous pas. L’on baise bien les reliques au travers d’une vitre. Ayant dit cecy il fit tant d’efforts qu’il baisa cette main toute nuë, et croyant à l’heure qu’il faloit essayer de remporter encore quelque avantage sur sa douce ennemie, il luy dit avec des yeux mourans, et un geste amoureux, ha Charite, maintenant que nous voicy seuls, à qui tient-il que nous n’imitions Daphnis et Cloé, et que nous ne nous despoüillions tous nuds comme ils faisoient, pour nous baigner ensemble dans la fontaine qui est proche d’icy ? Elle à tant d’ombrage

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que le soleil qui espie toute chose, ne nous y descouvrira point. Il faut que je me couche sur ton sein, puis que tu és mon autel, et que je suis la victime qui doit estre estenduë dessus ? Ne veux-tu pas permettre que dans ta moictié ma moictié je recolle ? N’y a t’il pas moyen que nous facions ensemble l’androgine ? Il n’eut pas si tost lasché ces paroles que sa maistresse entendit bien ce qu’il vouloit dire : car c’est une maxime qu’une fille ne sçauroit estre si sotte qu’elle ne comprenne bien cela en quelques termes que l’on luy en parle. Charite se leva donc, et en s’enfuyant, luy dit, ne te soucie impudent, asseure toy que je le diray a madame ; tu viens interrompre mes devo tions par tes follies. Si tu penses venir chez nous desormais, tu trouveras visage de bois. Lysis se relevant, s’escria alors, ô pucelle plus tendre que le bouton vermeil, tu me fuis plus viste qu’un fan la dent fiere d’une ourse. Je ne cours pas apres toy comme un loup pour te manger. Je ne suis ny myrmidon ny dolope soudart. Helas ! Aten moy pour m’entendre, ou bien enten moy pour m’atendre. Tu fuys comme un aspic à qui l’on à marché sur la queuë. Nonobstant cette complainte elle ne laissa pas d’aller, et il fut si surpris qu’il n’osa courir apres elle demeurant immobile comme une statuë. ô combien de fois il maudit les conseils de Clarimond, qui ne luy avoient fait aquerir autre chose que la disgrace de sa Charite ! ô qu’il eust bien voulu ne luy avoir rien dit, et avoir esté aussi muet tout ce jour là que les poissons de la riviere de Morin, qui cesse maintenant d’estre celle de Lignon. ô qu’il eust bien desiré avoir esté aussi entrepris de ses membres qu’un paralitique devant sa maistresse, afin de ne luy faire aucune violence ! Mais ce qui estoit fait ne se pouvant revoquer, tout son recours fut aux souspirs et aux larmes. L’heure du disné se passa à resver ainsi, de sorte que Clarimond s’estonnant de ce qu’il ne revenoit point, s’en alla le chercher. L’ayant trouvé pleurant au pied d’un arbre, ce berger luy dit, ha ! Clarimond, ne t’estonne point si je pleure, c’est que je veux arrouser cét orme, et le faire croistre en eschange de l’ombrage qu’il a donné à Charite, quand elle s’est tantost assise dessous : mais helas ! Si tu veux sçavoir un autre suject de mes pleurs, c’est que j’ay offencé cette belle, voulant pratiquer ta doctrine. Vous n’y avez pas possible esté de bonne sorte, repartit Clarimond, et vous avez tout gasté le mystere. Comment est-ce que j’aurois failly ? Reprit Lysis, veu que je ne luy ay dit aucun mot, que je ne luy monstre dans de tresbons autheurs. C’est donc qu’elle n’a pas leu, dit Clarimond, et qu’auparavant que de l’entretenir ainsi, il la faloit faire lire elle mesme. C’est le secret, repartit Lysis, mais puis que vous estes cause de mon mal, vous estes obligé de m’en procurer le remede, et de

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faire ma paix avec elle. Je vous supplie de luy remonstrer que si je luy ay parlé de faire l’androgine, je n’enten point de mal la dessous. Ne sçait-on pas bien qu’autrefois les hommes estoient doubles, mais que pour les punir de leurs mechancetez on les separa en deux. C’est ce qui fait que l’on desire tant de treuver sa moictié, et de faire un animal parfait en se joignant à elle. Or l’on se peut joindre sans peché, comme par les volontez et les desirs, et je puis dire que c’est de la façon que je le prenois. Que si Charite abhorre ces accouplemens, qu’elle se garde d’encourir le jugement de Jupiter. Il a fait advertir les hommes que s’ils retournent à l’offencer, il separera encore chaque moictié en deux. Puis qu’elle ne veut point ouyr parler de se joindre, les dieux pourroient bien la diviser encore ainsi, et pensez vous qu’il la feroit beau voir en deux parties, n’ayant à chacune qu’un demy nez, qu’une demy bouche, qu’un oeil, qu’une oreille, qu’une fesse, qu’une cuisse, et qu’un pied avec lequel elle chemineroit en sautant comme une puce, et se redressant comme un bilboquet. Ce seroit grand’pitié de la voir en cét estat, reprit Clarimond, il l’en faut advertir. Si vous vouliez contenter vostre amour en jouissant d’elle, il vous faudroit rassembler ces deux parties : la peine seroit excessive ; et puis si vous deveniez jaloux, considerez quel moyen il y auroit de garder une telle femme. Cependant que vous en auriez une moictié dans vostre lict, l’autre seroit couchee avec vostre voisin. Apres ces doctes considerations, Clarimond persuada si bien au berger, que l’on pourroit facilement adoucir la rigueur de Charite, qu’il l’emmena en sa maison où il mangea un morceau. De là ils prirent le chemin du chasteau d’Hircan pour se divertir, et marcherent au petit pas en parlant des miracles que faisoit ce magicien. Quand ils furent chez luy, il les mena promener dedans son jardin où Lysis n’avoit point esté encore. En le voyant si beau comme il estoit, il luy sembla que c’estoit la demeure du printemps, de l’esté, et de l’automne, parce qu’il y voyoit des fleurs, et des fruicts à noyau, et à pepin. Il crut qu’Hircan en avoit chassé pour jamais l’hyver par la force de ses charmes. Estant dedans une allee fort large et fort bien couverte elle luy plut tant, qu’il s’escria en estendant les bras, ha ! Belle allee, tu auras de mes vers je te jure : tu merites bien que je face ta description à quelque heure de loisir. Il entra apres dans un cabinet où l’on se mettoit pour estre à la fraischeur. Il y vid une fontaine si bien peinte qu’il dit aux autres, n’aprochons pas si pres, nous serons moüillez, et comme il aperceut un cheval fort bien tiré dedans un paisage, il profera ce galimatias ; voyez comme ce cheval court, vous le perdrez Hircan ; que ne l’attachez vous à un arbre ? Il s’eschape à soy-mesme ; il se laisse derriere soy. Pendant

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qu’il s’am usoit à cecy, Hircan ayant tourné un petit robinet, fit sortir de l’eau tout à bon du plancher d’en bas par une infinité de trous. ô merveille ! S’escria Lysis, en s’enfuyant, je sçavois bien que ce magicien avoit renversé l’ordre de la nature. Au lieu qu’aux autres endroits l’eau tombe du ciel et va contre la terre, icy elle sort de la terre, comme pour aller menacer le ciel. N’est-ce point que cette terre veut pleurer à son tour, pour les maux que je souffre ? Il y avoit avec Hircan un de ses cousins qui s’apelloit Fontenay, lequel l’estoit venu voir. Il s’esbahyssoit fort de ce que disoit Lysis, n’ayant jamais rien ouy de plus extravagant. Il tira à part un valet de la maison, et luy demanda s’il ne le connoissoit point. Il luy respondit qu’il ne sçavoit autre chose de luy, sinon que c’estoit un homme qui estoit devenu fou pour trop aymer Catherine la servante de chambre de Leonor. Il en fut encore plus estonné : car il connoissoit cette fille, et ne la trouvoit pas capable de donner tant d’amour. Il sçavoit bien qu’elle estoit blanche, et qu’elle avoit les cheveux un peu blonds, mais qu’aussi avoit elle en recompense des traits de visage assez desagreables, pour estre estimee laide. N’estant donc pas satisfait il parla de cecy à Hircan, qui luy dit en peu de mots la maladie de Lysis. Comme il la sçeut il s’en alla aborder hardiment le berger, et luy dit, je vous supplie de pardonner à ma curiosité, si je vous demande qui vous estes. Vous voyant parler d’une façon toute extraordinaire, j’ay un desir extréme de l’aprendre. Tous ceux à qui je m’en suis informé ne m’en ont rien dit qui me satisface. Je ne refusay jamais à homme qui vive ce que tu me demandes, dit le berger, scaches que je suis Lysis, et cela te suffise. Cela n’est pas assez ; reprit Fontenay. Apren donc, repartit le berger, que je suis l’amant de la belle Charite. Tout cela n’est rien, luy dit l’autre, de qu’elle profession estes vous ? Que tu és importun ! Dit Lysis. Ne voy-tu pas que je suis berger ? Mon habit ne le fait-il pas connoistre ? Or afin que tu ne t’ataches point aux mots, et que tu ne prennes pas les choses au pied de la lettre, je t’apren que je ne suis pas de ces rustiques qui sont dans les champs : je suis de ceux dont l’ on escrit les histoires dans les romans qui se font aujourd’huy, et dont les comediens representent les actions sur leurs theatres. Ma foy nostre maistre (dit Fontenay, qui ne pouvoit rien celer de ce qu’il pensoit) je pense que vous estes le successeur de Dom Quixote De La Manche, et que vous avez herité de sa folie. Apres avoir esté chevalier errant, il voulut estre berger, mais il mourut sur ce dessein, et je croy que vous voulez estre berger au lieu de luy, et que vous l’imitez en vos extravagances. Vous avez menty, s’escria Lysis, je ne fay rien que de mon invention propre, je n’imitay jamais celuy que vous

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dites, et si j’ay leu son histoire, ce n’a esté qu’en passant. C’estoit un fou, qui s’imaginoit qu’il estoit l’amant de Dulcinee, sans jamais l’avoir veuë, au lieu que j’ay cét avantage d’entretenir tous les jours Charite. Il n’entendoit rien à chercher la souveraine felicité. Ce n’est point dans les armes qu’elle se rencontre : on n’y reçoit que de la peine, et l’esprit y devient brutal ; c’est à garder les troupeaux qu’il y a du profit et du contentement. Fontenay voyant que ce berger entroit en courroux, luy dit pour l’irriter d’avantage. Tu me demens infame, sçache que j’en veux avoir la raison. Qui penses-tu estre ? Tu és dans le mespris de tout le monde. Cette Charite pour qui tu souspire ne tient conte de to y, et c’est pour moy qu’elle a de la passion : tous les jours elle me recherche, et neantmoins je ne me laisse point aller à ses apas ; car j’ay une infinité d’autres plus belles maistresses. Ce fut a ce coup que Lysis se mit en colere tout a bon ; il s’en alloit desja vers Fontenay pour le fraper, mais Hircan le retint par le bras, et le mena promener d’un autre costé tandis que Clarimond entretint son ennemy. Lysis demanda à Hircan s’il n’avoit point quelque miroir magique dans lequel il pust voir s’il estoit vray que ce Fontenay fust aymé de sa bergere. Hircan luy respondit qu’il avoit cassé le sien de despit qu’il avoit eu d’y voir une de ses maistresses entre les bras d’un de ses rivaux, et qu’il n’avoit pas encore eu le loisir d’en faire un autre, mais qu’il pourroit bien sçavoir ce qu’il desiroit par quelque autre moyen ; et qu’au reste si Fontenay l’offençoit en quelque façon que ce fust, il luy en feroit avoir la vengeance. La dessus il luy monstra son petit bois, et luy dit que tous les arbres qu’il y voyoit avoient esté autrefois des hommes qu’il avoit ainsi metamorphosez, pource qu’ils avoient fait tort à luy ou à ses amis intimes, et que pour s’enrichir en un moment, il ne trouvoit rien de plus aisé que de se faire ainsi une forest de tous ses ennemis, laquelle estoit aussi tost preste a couper. Lysis qui avoit leu depuis peu les metamorphoses d’Ovide où il y a des choses bien plus incroyables, adjousta foy a cecy fort facilement ; il se delibera d’estre tousjours des amys d’Hircan, afin qu’il ne luy fist point de mal et qu’il luy aydast à punir ceux qui l’offençeroient. Quelque temps apres Hircan ayant mené la compagnie au logis pour faire collation, Lysis ne dit mot à Fontenay se contentant de ne le point regarder. Synope se treuva-là et comme elle estoit un peu effrontee, elle s’en alla dire au berger devant tout le monde, ha ! Cœur inhumain ne croiras tu jamais les peines que je souffre pour toy ? Ne voila t’il pas ce que l’on void dans toutes les pastoralles ? Dit Lysis : une fille ayme tousjours celuy qui ne l’ayme point. Dans Montemajor Selvage cherche Alanio, Alanio cherche Ismenie, Ismenie Montain, et

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Montain Selvage : ainsi Synope me poursuit, et je poursuy Charite, Charite demande Fontenay, et Fontenay demande une autre bergere, qui possible ayme un berger qui n’ayme rien que Synope. N’est-ce pas là une belle rouë qui vaut bien celle de Pythagore ? Nous courrons tous l’un apres l’autre par les champs, nous tenans par la queuë comme les enfans quand ils jouent à un certain petit jeu dont j’ay oublié le nom. Charite dira ne va pas si fort mon Fontenay, et Lysis dira, arrestez vous ma Charite, au moins que je meure devant vous, et puis Synope ira apres qui dira, laisse cette ingrate Lysis, demeure aupres de celle qui ne vit que pour toy. Je ne m’estonne point de la diversité de toutes nos affections , car il faut que tout cela soit ainsi, et jamais l’on n’a veu de bergeries, où cela n’ait esté observé : mais aussi un jour tout s’accordera, et par le pouvoir de quelque dieu, chacun aymera ce qu’il doit aymer, comme il arrive à la fin de toute bonne histoire, qui finit tousjours par mariage. Chacun admira en apparence ces belles raisons, de sorte que Lysis pensant avoir parlé tres a propos fut fort satisfait. Neantmoins apres avoir quité la maison d’Hircan il eut quelques ressouvenirs qui l’animerent contre Fontenay. Sans cela il fust retourné chez son magicien, car la mere de Clarimond ne luy plaisoit pas : mais de demeurer où estoit son ennemy, il ne s’y pouvoit resoudre. Clarimond venant à luy parler de l’offence qu’il avoit receuë, luy mit encore davantage la vengeance en l’esprit, tellement qu’il eut bien de la peine à s’imaginer ce qu’il pourroit faire. Il se faut battre, dit Clarimond, il n’y a que tenir a celà. Faites appeller Fontenay, il est homme d’espee ; il se treuvera sur le champ de bataille. J’ay bien fueilleté les livres de bergerie, repartit Lysis, mais jamais je n’ay veu qu’aucun berger se soit battu en duel. Que si quelqu’un a pris les armes comme le pere de Celadon, il n’a pas bien fait et a contrevenu à nos ordonnances. Je ne suis pas si ennemy des loix que de les vouloir violer comme luy, et ce n’est pas que je manque de courage ; car pourveu que l’on se batte à coups de houlette, je m’y foureray tout des premiers. Si l’on veut aussi se servir de fronde pour jetter des pierres, je m’en ayderay bien : dés que j’estois petit garçon c’estoit mon exercice. Il n’y a rien qui nous convienne mieux, et l’on sçait que David ne se servit que d’une fronde pour tuer Goliath. C’est un des premiers bergers du monde, il le faut imiter en toute chose. Il faudra donc faire sçavoir à Fontenay, reprit Clarimond, que vous desirez vous battre à coups de fronde contre luy. Ne soyons pas si pressez, dit Lysis, possible me viendra-t’il demander pardon de m’avoir offencé. Avec de semblables discours ils arriverent au chasteau de Clarimond où ils trouverent Carmelin de retour. Ce fut bien contre l’attente de Clarimond, car il s’imaginoit que cet homme inconnu ayant l’argent de Lysis, s’en iroit si loin que l’on ne le verroit plus, au lieu de luy amener des moutons, et il y en a beaucoup qui en eussent faict ainsi. Neantmoins il n’avoit pas manqué a ce qu’il avoit promis : car il se figuroit qu’il ne luy pouvoit arriver de meilleure fortune que de servir le nouveau maistre qu’il avoit rencontré, estant pair et compagnon avec luy. Il se voyoit logé dans un chasteau au lieu qu’il n’avoit apris d’estre que dessous une cabanne, et sur tout ce luy estoit une chose fort agreable de manger à la table d’un gentilhomme veu qu’il n’avoit accoustumé de prendre son repas que dans de miserables cabarets. Qui plus est, il avoit autrefois ouy lire quelques pages des delices de la vie pastorale, dont les charmes le captivoient tout a fait. Il avoit donc esté au marché d’une petite ville ou il avoit acheté une douzaine de moutons plus qu’ils ne valoient, car il ne s’y cognoissoit guere ; il avoit aussi changé un habit noir qu’il avoit auparavant en un gris, et avoit fait faire sa barbe. Lysis le trouva fort mignon et fort rembelly encore qu’il ne fust pas tout razé, et qu’il eust de longues moustaches : car il disoit qu’il se pourroit bien faire oster ce poil lors qu’il luy prendroit fantaisie de se deguiser en fille pour aller voir son amante. Pour le troupeau encore qu’il fust mal en point, si est-ce qu’il ne laissoit pas de s’en contenter, ayant si haste d’en avoir un qu’il vouloit prendre le premier qui se presentoit ; et puis il disoit qu’il auroit de la gloire à le nourrir, pource que de maigre qu’il estoit il le rendroit fort gras. Apres avoir soupé il se mit a considerer que la mere de Clarimond ne luy faisoit point bonne mine ; comme de fait la bonne dame n’estoit pas bien aise de voir un fou à sa table, elle qui ne parloit que de devotion. Il songea qu’il faloit chercher logis ailleurs, et loüer quelque petite cabanne pour luy et Carmelin. En suite de cela il eut encore beaucoup d’autres desseins qu’il faloit executer promptement, de sorte qu’il appella son valet, et luy dit, mets nostre troupeau à l’estable s’il n’y est ; aporte moy ma guytarre ; donne moy une plume, de l’ancre, et du papier ; cherche moy une maison ; apren comment se porte Charite ; recommande moy au magicien et à sa nayade ; dy a Anselme et à Montenor que je ne suis plus leur amy. Tu n’es point vigilant : il te faut tout dire. Carmelin se depita d’ouyr cecy : et commença de se plaindre sur la promptitude d’un tel maistre dont il luy estoit impossible d’executer tous les commandemens ny mesme de les entendre. Mais Lysis luy fit des excuses luy remonstrant que parmy sa resverie il avoit dit tout ce qui luy estoit venu à la pensee. Il ne demanda plus que sa guytarre que l’on luy avoit esté querir chez Montenor.

Clarimond l’ayant un peu entendu jouër de cet instrument, luy dit qu’à la verite l’harmonie qu’il produisoit estoit ravissante, mais que quand l’on descrivoit ses passions soit en prose ou en vers, on estoit tout autrement soulagé. Il confessa cecy, et quitant la guytarre demanda une plume et de l’ancre pour escrire une lettre à Charite. C’estoit une chose qu’il faloit necessairement qu’il fist pour sçavoir comment il estoit aupres d’elle, et si elle luy vouloit du mal. Il veilla toute la nuict pour composer ce bel ouvrage et ne fit autre chose qu’escrire et effacer mille resveries, mais enfin il fit sa lettre a demeurer, et encore que le jour ne fust pas venu, il s’en alla resveiller Clarimond pour la luy communiquer, car il n’estoit plus si scrupuleux qu’il estoit quand il fit la premiere laquelle il ne voulut pas monstrer à Anselme. Celle-cy contenoit ces mesmes mots. Poulet de Lysis à la belle Charite. depuis que l’amour qui est un des plus legers oyseaux du monde, est venu faire son nid dedans mon sein, il s’est trouvé si gros de germe, qu’il a falu que je l’y aye laissé pondre. Il luy est sorty un œuf du ventre qu’il a couvé long temps, et à la fin il en a fait éclorre ce petit poulet que je vous envoye. Il ne vous coustera guere à eslever : il ne faut rien pour le nourrir que des caresses et des baisers. Il est si bien instruit qu’il parle mieux que ne sçauroit faire un perroquet, et vous aprendrez aussi bien de luy que de moy-mesme les peines que je souffre pour vous. Il a charge de vous demander si vous estes encore faschée contre moy, et de vous prier de me le faire sçavoir non pas par un poulet aussi gros que luy, mais par un petit poussin seulement si vous voulez, vous asseurant que s’il est ainsi que vostre rigueur soit apaisee, ce ne sera plus des poulets que je vous envoyray, mais des coqs remplis de valeur et d’affection ainsi que veut tousjours estre, vostre fidelle berger. Lysis. Le berger estoit tout ravy en lisant cecy : il juroit qu’il s’estoit surpassé soy-mesme en cette lettre, et Clarimond le luy avoüa, considerant qu’elle estoit pleine d’une certaine gentillesse qui n’estoit pas commune. En effect il disoit la verité, et c’estoit que Lysis avoit souvent de bons intervalles, pendant lesquels il luy venoit tant de diverses choses à la fantaisie, qu’il ne se pouvoit que par hasard il n’y en eust quelques unes de bonnes. Il avoit alors assez bien rencontré, et faisoit cognoistre pourquoy l’on appelle une lettre d’amour un poulet, ce que plusieurs ne sçavent pas, bien qu’ils usent de ce mot. Clarimond luy ayant donc loüé son invention, il eut tant d’impatience qu’il cacheta vistement sa lettre, et appella Carmelin pour la porter à Charite. Il estoit encore couché, tellement que Lysis le cria bien pour le faire lever. Ha ! Paresseux, luy disoit-il, veux tu ensevelir

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ton corps et ton esprit, dans la plume ? Ne voy tu pas que le soleil commence à jetter ses rayons premierement sur les voutes du ciel, puis sur le front des costaux, et qu’il viendra bien tost toucher les plus basses herbes. Desja les laboureurs se retirent de dessus le sein de leurs femmes où ils reposoient leur teste comme sur un oreiller, et desja les oyseaux salüent la venuë du jour par leur ramage. Carmelin s’estant levé vid que de vray le jour commençoit à poindre et Lysis luy donna sa lettre, luy commandant de la porter à sa maistresse. Frottant alors ses yeux qui n’estoient encore qu’a demy ouvers il le suplia de luy dire donc comment cette dame estoit faite et en quel lieu il la trouveroit. Tu la connoistras, lors que tu verras sa bouche vermeille, respondit Lysis, c’est un soleil qui est veu de tout le monde, et qui ne souffre jamais d’eclypse. Si c’est au soleil que vous escrivez, reprit Carmelin, foy d’homme de bien, vous pouvez bien chercher qui porte vostre lettre, je ne sçaurois voler si haut : il faut que quelque oyseau de proye soit vostre messager. Tu ne l’entens pas, ou tu feins de ne le pas entendre, repliqua Lysis, je te parle de la bergere Charite qui demeure au chasteau d’Oronte : on t’enseignera bien le chemin. Clarimond oyant ce discours de son lict appella Lysis, et luy dit qu’il avoit tort d’envoyer ainsi Carmelin porter un poulet à sa maistresse, et que l’on le pourroit battre s’il y estoit rencontré. Je trouveray bien du remede à cecy ; repartit Lysis, j’ay leu il y a quelque temps ; un livre qui s’appelle le temple de Venus ; j’y ay veu de beaux secrets pour faire tenir secrettement des lettres, et entre autres il y en a un d’un pigeon privé qui servoit de messager. Je ne veux pas faire la mesme chose : ce seroit trop m’abaisser que d’imiter quelqu’un : mais je treuve en biaisant un autre dessein sur cettuy-cy. Les poules de la basse cour d’Oronte sortent quelquefois dans la ruë ; je leur feray attacher mon poulet au pied, et elles l’emporteront dans la maison où Charite le prendra. Cette invention est excellente, dit Clarimond, mais il faudroit que Charite en fust avertie, et notez que si vous treuvez le moyen de luy en faire parler, vous treuverez aussi le moyen de luy faire donner vostre lettre sans avoir recours à cet artifice, si bien qu’il n’est point à propos pour maintenant. Ha ! Que je sçay bien un autre secret. J’ay ouy dire que vostre bergere est un peu friande : quand elle est à Paris elle ne sçauroit se passer de manger des petits pastez ; lors qu’elle en va querir il faudroit prier le patissier de mettre vostre poulet dans l’un de ceux qu’il luy donneroit. Nous ne sommes plus icy à la ville, reprit Lysis, et je croy qu’elle a perdu sa coustume ; et puis ce ne sont pas de tels poulets que les miens que l’on met en paste. Vous avez raison, mon maistre, dit Carmelin, et puis elle pourroit avoir si

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faim qu’elle avalleroit la crouste, la chair, et le papier en une bouchee : car je pense que c’est un bon manger qu’une lettre d’amour, pourveu que la saulse au verjus n’y soit point espargnee. Je donne mon ame à l’amour, (dit Lysis qui vouloit jurer à la mode nouvelle) si ce n’est icy un drosle qui est universel. Tu as donc l’esprit comique ? Carmelin ; j’en suis bien d’avis ; cela me fera passer le temps avec moins d’ennuy : mais escoute, espargne tousjours ma maistresse en tes railleries autant qu’une divinité. Cela vaut fait, dit Carmelin, et pour vostre lettre sans vous rompre la teste à philosopher sur vos beaux secrets, croyez que j’en trouveray bien d’autres pour la faire tenir à Madame Charite. Je seray un maistre ingenieux en cette affaire : mais il faut que vous m’asseuriez que c’est une fille d’honneur à qui je m’adresseray, et que vous ne la recherchez que pour l’espouser en face de saincte eglise, autrement je ne le ferois pas : car je suis homme qui conserve sa reputation aussi cherement que la prunelle de ses yeux. Je vous respon de cela pour vostre maistre, dit Clarimond, ce n’est pas un maquerellage que l’on vous donne à faire, c’est une honneste commission. Il ne couste rien a appeller les choses par noms honnorables : faites seulement vostre devoir, puis que vous estes si subtil. Lysis et Carmelin quiterent alors Clarimond ; car nostre berger vouloit aller mettre son valet en son chemin. Il fit sortir son troupeau de l’estable, mais n’ayant point de houlette il se trouva bien empesché. Il ne vouloit pas envoyer querir la sienne chez Montenor, et pour s’en passer il s’avisa d’une belle invention. Il trouva un long baston peinturé, dont il se voulut servir, et ayant pris une carte il l’attacha au bout avecque du fil. Il arriva par hasard que c’estoit une reyne de cœur, ce qui le resjouyt merveilleusement. Il ne cessoit de dire qu’elle avoit fort bonne grace en ce lieu là, et qu’elle le faisoit ressouvenir de sa bergere qui estoit veritablement la reyne de son cœur et de son desir. Ayant fait cette belle houlette il sortit du chasteau de Clarimond, et trouvant un paysan nommé Bertrand à la porte d’une petite maison qui luy apartenoit, il luy demanda s’il le pouroit bien loger, luy, son valet, et ses moutons. Le paysan respondit qu’ouy, et il luy monstra ce qu’il avoit de logis dont il se contenta, et fit marché avec luy à un quart d’escu par semaine, luy promettant que pour ce qui estoit du pain et des fruicts qu’il prendroit chez luy, il les payeroit chaque jour. Cecy estant arresté, Lysis monstra à Carmelin par où il devoit aller chez Oronte, et ayant prié l’amour de luy estre favorable, il luy donna congé de partir. Il monta sur une petite butte d’où il le regarda tant qu’il le put voir : mais en fin l’ayant perdu de veuë il eust quelque crainte qu’il n’accomplist pas bien son dessein. Il se mit à songer que l’on n’appelloit point Charite autrement que

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Catherine Du Verger, et il eust quelque remords de conscien ce de n’avoir point apris son vray nom à son valet, afin qu’il ne manquast point à la rencontrer. Toutefois il ne se pouvoit repentir de ce qu’il avoit fait, quand il se representoit qu’il s’estoit obligé par un serment fait à l’amour de n’appeller plus cette belle autrement que par ce nom incomparable de Charite, et puis tombant à la fin dans le fons de sa follie, il s’imagina que veritablement elle s’appelloit ainsi, et que c’estoit une chose connuë de tout le monde. Comme son esprit fut en repos de ce costé là, il eut de bien douces pensees, se figurant que sans doute Charite recevroit sa lettre, et que les mots qu’il avoit escrits seroient si heureux que d’estre l’object de sa veüe et le sujet de sa parole. Cependant son troupeau paissoit ou il trouvoit dequoy, et un gros chien qui cherchoit maistre se trouva là tout à propos pour le garder. Lysis sortant de chez Clarimond avoit garny sa pannetiere d’un gros quignon de pain qu’il avoit pris dans la huche, sans que les valets le vissent. Il en jetta un morceau au chien, et luy ayant baisé le museau, et craché dedans la gueule, il fit bien tost cognoissance avec luy. Ils estoient desja si bons amys que le berger le voyant tout a fait rangé à son service, creut qu’il ne devoit plus avoir de soin que de luy donner un nom qui fust digne du chien et du maistre. Il banda tout son esprit à cecy, et considerant qu’il luy en faloit bailler un suivant ses qualitez, il ne sçavoit s’il le devoit apeller fidelle, ou courageux, ou vigilant. Mais tous ces mots communs ne quadrans pas bien avec son humeur, il en inventa un tres-excellent à force d’y mediter. Ce chien estoit blanc par tout, excepté par le museau qui avoit le poil roux. Cela se raportoit à l’or à son avis, si bien qu’il le voulut appeller musidore, comme qui eust dit museau d’or ou museau doré. Je vous laisse à penser combien il estoit glorieux pour cette belle rencontre : car il se souvenoit d’avoir veu dans quelques romans ce nom de musidore, qui outre la signification qu’il luy donnoit, veut dire en grec, un don des muses. Cela fit qu’il se jugea capable de baptiser autant de personnes qu’il en pourroit tenir dans les campagnes de la Beausse, et se trouvant si heureux a treuver des noms, il jugea qu’il en devoit bailler à toutes les pieces de son equipage. Il disoit en soy-mesme que puis que les chevaliers errans, qu’il estimoit des fous et des enragez, donnoient bien des noms à leurs chevaux et à leurs espees, les bergers qui estoient plus loüables qu’eux, ne devoient pas estre privez de cét honneur d’en donner aussi à leur chien, à leur houlette, et à leur pannetiere. On n’est pas asseuré si le baston de sa houlette estoit celuy d’une confrairie de village, ou s’il avoit servy de thyrse à un certain ballet qu’avoit dansé Clarimond, tant y a qu’il estoit peint en verd, et doré en quelques endroits,

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tellement que Lysis avoit envie d’apeller cette houlette doriverte, ou verdoree, et tous ces deux noms là luy semblans tresbeaux, il avoit bien de la peine à juger lequel il devoit retenir. En attendant qu’il en eust resolu il estoit quasi d’avis de prendre tous les deux, et en pensant à cecy, il s’en alloit tousjours chassant ses moutons devant soy. Il y en eut un qui entra dans une vigne ; les autres y allerent apres, et le chien aussi qui se mit à manger des raisins. Le berger mesme ne se pût abstenir d’en cueillir pour son desjeuné, mais comme il grapilloit d’un costé et d’autre, ne songeant presque plus à ce qu’il faisoit, tant il avoit l’esprit occupé à ses noms, un gros rustre de paysan, ayant une halebarde à la main le vint prendre au collet, et luy dit venez en prison tout à cette heure ; vous payerez l’amende : n’y a t’il qu’a manger le bien des pauvres gens ? Lysis fit tous ses efforts pour se retirer de ses mains, mais il se treuva là incontinent deux autres villageois qui le prirent aussi, de sorte qu’il ne pût resister davantage. Qu’est-ce cy ? Il a aussi mené ses bestes dedans cette vigne (ce dit l’un voyant les moutons et le chien) elles serviront pour nous desdommager. Cettuy cy voyant qu’il y en avoit assez de deux pour tenir Lysis, le laissa à ses compagnons, et conduisit le troupeau apres eux. Pour le chien il les suivit tousjours aboyant contre ceux qui tenoient son maistre. Au moins menez moy sans scandale, dit le berger, ne me tenez plus, j’iray de bon gré, pourveu que vous m’apreniez en quel lieu vous voulez que j’aille au giste, puis que vous me faites courir si fort. Ne voyez vous pas que je suis un messier ? (respondit celuy qui avoit une hallebarde) si nous ne rencontrons nostre juge pour ordonner ce qui sera fait de vous, nous vous mettrons en prison en attendant qu’il soit venu. Pren bien garde à ce que tu fais. Sire messier, repliqua Lysis, je ne sçay pas à quel juge tu me meines, mais apren que je n’en connoy point d’autre que Pan en ce qui est du fait de bergerie. Je ne seray point jugé par les hommes non plus que par les femmes, des mains desquelles j’eschapay quand j’estois Amarylle. Il n’y a que les dieux qui soient au dessus de moy : car dés que j’estois à Sainct Clou, je fus moy-mesme le juge d’Anselme et de Genevre. Au reste quant à la prison, helas ! Où en pourras-tu treuver une plus estroite pour me mettre, que celle où je suis desja pour la belle Charite ? Toutefois allons librement voir ce que l’on nous voudra dire. Apres cecy il chemina sans resistance avec les paysans, et comme les villages sont fort proches l’un de l’autre en Brie, dés qu’ils eurent fait un quart de lieuë ils arriverent à quelques maisons champestres, de l’une desquelles il sortit un praticien qui avoit une barbe de bouc, et un nez de coq d’inde, des chausses blanches un pourpoint de serge noire, et

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un chapeau hors d’escalade. Il estoit juge dudit lieu, pour Hircan qui en estoit seigneur, et y avoit haute, basse, et moyenne justice. Le messier l’ayant aperceu luy alla dire comme il avoit trouvé Lysis en degast dedans les vignes, et le berger prit aussi tost la parole. Ne sommes nous pas au second âge d’or ? Luy dit-il, ne faut-il pas que tous les fruicts de la terre soient communs, et puis entre bergers comme nous, doit-on avoir égard à des loix qui ne sont faites que contre les estrangers ? Le juge ne comprenoit point tout cecy, et estoit prest à le condamner rigoureusement, lors qu’Hircan allant à la chasse passa par là. Lysis l’ayant aperceu tressaillit de joye, et crut que la meute de chiens qui estoit autour de luy, estoit une troupe de demons qui l’assistoient. Delivre moy de ces corsaires, luy dit il, quand j’estois fille une femme me jugea, et maintenant que je suis garçon un homme me veut juger ; tout cecy est au prejudice de l’amour qui est roy de mon ame, et de Pan qui est roy de mon corps et de mes biens. Hircan voyant que Lysis estoit fort en peine, commanda à tous ceux qui estoient là de le laisser en liberté. Ils dirent qu’il avoit mangé leurs raisins, mais Hircan leur ayant respondu que c’estoit peu de chose, ils furent contraints d’obeyr à leur seigneur. Lysis ayant alors ses moutons en sa disposition, rapella son chien qui luy vint faire feste, et se voyant en estat de s’en retourner aux champs, il prit congé de son magicien, qui l’avoit delivré si à propos pour la seconde fois, et avoit receu un contentement nompareil de le treuver en cét estat. Tandis qu’il menoit paistre son troupeau d’un costé et d’autre, Carmelin estoit arrivé vers le chasteau d’Oronte, et demandoit des nouvelles de la bergere Charite à tous ceux qu’il rencontroit. On ne luy en pouvoit rien aprendre, et l’on luy disoit seulement, qu’Oronte avoit bien eu autrefois un berger, mais qu’il n’avoit ny femme ny fille. Cecy l’estonna fort, tellement qu’il ne sçavoit plus à qui s’en informer. En cheminant tousjours il arriva pres du bois d’Hircan où Synope se promenoit avec une autre fille. Quand elle le vid elle luy demanda ou il alloit, et à qui il estoit. Je suis au berger Lysis, respondit-il, et je pense que c’est à vous que j’ay affaire. Je m’imagine que vous estes la bergere Charite : car vous avez un beau pignoir et un beau tablier blanc. Synope ayant bien envie de sçavoir ce que Lysis envoyoit dire à sa maistresse, se resolut de tromper cét homme, et luy ayant avoüé que c’estoit elle veritablement qui s’apelloit Charite, elle le tira à part, pour sçavoir quel message il avoit à luy faire. Il luy donna librement sa lettre, laquelle elle n’eut pas si tost leuë, que pour mettre Lysis au desespoir, elle dit à Carmelin, retourne vers ton maistre, et luy apren ce qu’il ne desire pas sçavoir ;

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c’est que ma colere ne peut avoir de fin. Qu’il n’espere point de faveurs de moy ; il ne merite que des desdains. Pour le poulet dont il me parle je n’en ay que faire s’il n’est bon à mettre en fricassee. En disant cecy elle tourna le dos à Carmelin qui souhaitoit de ne l’avoir point rencontree, et eust mieux aymé ne point raporter de nouvelles à son maistre, que de luy en dire de si mauvaises. Neantmoins il s’en retourna au petit pas, et l’ayant treuvé il luy raconta naïfvement tout ce que la bergere luy avoit dit. Quelle eloquence seroit capable d’exprimer la tristesse de Lysis qui n’eut point de bornes : mais qu’est il besoin d’en parler, puis que nous ne sçaurions mieux declarer que par le silence un ennuy qui le contraignit fort long-temps de se taire, se couchant par terre comme un homme à demy mort ? Enfin il se releva, et voyant que Carmelin alloit d’un costé et d’autre, il luy demanda ce qu’il cherchoit. Je cherchois une fontaine pour y puiser de l’eau, et vous la venir jetter sur le visage, afin de vous faire revenir de vostre pamoison, respondit Carmelin. Helas ! S’escria Lysis, pourquoy en cherches tu si loin ? Ne voy-tu pas qu’il y en a desja tant qui coule sur mes jouës. Regarde ces pleurs qui me baignent le visage ; ils m’ont tiré de mon evanouyssement, mais ce n’a esté que pour me donner le moyen de me plaindre. Ha ! Regrets, tristesses, desespoirs, rages, supplices, gesnes, inquietudes, enfermez vous pour jamais dans mon esprit, mais perdez en les clefs, et n’en sortez plus. Vous petit troupeau, mais agreable, helas ! Que vous ne m’avez guere fait compagnie. Comment vous puis je garder, puis que je m’en vay me perdre ? Ha ! Que vous pouvez bien vous garder vous mesme, si Carmelin et Musidore ne vous prennent sous leur conduite. Carmelin s’efforça alors de le consoler, mais voyant qu’il y perdoit ses peines, il le voulut remener chez Clarimond, pour voir si ce gentilhomme luy pourroit mieux oster son ennuy : mais Lysis luy dit qu’encore qu’il vist que le jour s’en alloit finir, il ne vouloit bouger de là, et qu’il attendroit patiemment ce que les dieux ordonneroient de luy. Carmelin voyant son obstination s’en alla mettre son troupeau en une estable chez le villageois, où ils avoient voulu se loger, et raporta un gros morceau de pain, et un quartier de fromage à son maistre, pour luy faire reprendre ses forces. Lysis ne voulut point manger, et le supplia au nom de ce qu’il aymoit le mieux au monde, de se retirer pour jusqu’au lendemain, et de le laisser là manger aux loups, si les destins le vouloient. Quand Carmelin vid que la nuict estoit venuë, il ne la voulut pas passer aupres de luy ; il s’en alla coucher chez Bertrand, sans vouloir entrer chez Clarimond, à cause qu’il craignoit qu’il ne luy fist des reprimendes, pour avoir si mal operé en son message, encore qu’à dire la verité il n’y eust point de sa faute. Le berger estoit dans un pré, où bien qu’il fust tousjours couché, il ne dormit point du tout. Il ne faisoit que se rouler d’un costé et d’autre, et parloit tantost aux arbres, et tantost aux fontaines, comme s’ils l’eussent entendu, et s’ils luy eussent pu respondre.