Le Brave Soldat Chvéïk/XIV
CHAPITRE XIV CHVÉÏK ORDONNANCE DU LIEUTENANT LUCAS.
1.
Le bonheur de Chvéïk dura peu. La fatalité cruelle mit une brusque fin à son amical commerce avec le feldkurat. Si ce dernier jusqu’ici a pu mériter notre sympathie, le fait que nous allons relater est de nature à le faire bien déchoir à nos yeux.
En effet, le feldkurat vendit Chvéïk au lieutenant Lucas, ou, pour mieux dire, le perdit aux cartes – tout comme naguère encore, en Russie, on faisait les serfs. Cet accident survint d’une façon tout à fait inattendue. Ce fut lors d’une réunion d’officiers chez le lieutenant Lucas, où on jouait au « vingt et un ».
Le souverain maître des destinées de Chvéïk avait tout perdu et ne sachant plus avec quoi continuer le jeu, il s’enquit :
— Combien seriez-vous disposé à me prêter sur mon ordonnance Chvéïk. Un imbécile épique, un type très intéressant, le nec plus ultra du genre. Jamais personne n’a eu une ordonnance pareille.
— Je veux bien te prêter cent couronnes, répondit le lieutenant Lucas. Si tu ne me les rends pas après-demain au plus tard, tu n’auras qu’à me passer ton as de tampon. Le mien est insupportable. Il ne fait que se lamenter, il écrit toute la journée des lettres chez lui et avec ça, il vole tout ce qui lui tombe sous la main. J’ai eu beau le battre, rien n’y fait. Chaque fois que je le vois, je le gifle, mais ça ne m’avance pas. Je lui ai cassé comme ça deux dents de devant, ça ne lui a fait aucun effet.
— Entendu, alors, dit le feldkurat avec insouciance, va pour cent couronnes ou mon Chvéïk après-demain.
Ayant perdu les cent couronnes, il prit tristement la direction de son logis car il savait bien qu’il lui serait impossible de payer sa dette et qu’il avait bassement vendu son fidèle serviteur pour une misérable somme.
— J’aurais bien pu lui demander le double, méditait-il en changeant de tramway ; mais les remords l’emportaient sur les regrets.
— C’est dégoûtant tout de même, ce que j’ai fait là, pensa-t-il en ouvrant la porte de son appartement ; comment oserai-je supporter son regard de bête innocente ?
— Mon cher Chvéïk, dit-il quand il se trouva face à face avec son ordonnance, il est arrivé aujourd’hui un événement extraordinaire. J’ai eu une déveine fantastique aux cartes. Je faisais tout sauter. Une fois j’ai eu sous la main un as, une autre fois un dix, et le banquier qui n’avait chaque fois tiré qu’un valet, a fini quand même par avoir le vingt et un. Et ça a continué de même jusqu’à ce que je sois ratissé.
Le feldkurat hésita.
— À la fin, dit-il après un intervalle, c’est vous que j’ai perdu, mon petit. J’ai emprunté cent couronnes sur vous, et il faut les rendre après-demain, sans cela vous ne serez plus à moi, mais au lieutenant Lucas. Je suis vraiment peiné…
— J’ai encore cent couronnes, fit Chvéïk, je peux vous les prêter.
— Donnez-les-moi, dit vivement le feldkurat, je vais les lui porter tout de suite. Je regretterais trop de me séparer de vous.
— Je viens payer ma dette, annonça triomphalement le feldkurat aux joueurs encore attablés, donnez-moi une carte.
— Je fais banco, ajouta-t-il lorsqu’on lui passa la carte.
— C’est malheureux, proféra-t-il, je dépasse. À un point seulement.
Au second tour, il voulait encore faire sauter la banque.
— Vingt ramasse ! fit le banquier.
— J’ai dix-neuf, avoua tristement le feldkurat, en « remisant » ses quarante dernières couronnes.
De retour chez lui, il était déjà convaincu qu’aucune puissance humaine ne pouvait sauver Chvéïk et que celui-ci était fatalement destiné à devenir le tampon du lieutenant Lucas.
— Il n’y avait rien à faire, mon pauvre Chvéïk. On ne lutte pas contre la fatalité. J’ai perdu et vos cent couronnes, et vous-même. Le destin a été plus fort que moi. Je vous ai livré aux griffes du lieutenant Lucas, et le jour est proche où nous devrons nous séparer.
— Est-ce que la banque était grosse ? demanda Chvéïk tranquillement, ou est-ce que vous aviez peu souvent la main. Quand les cartes ne tombent pas, c’est mauvais, mais souvent c’est encore pire, c’est même un malheur quand ça va trop bien. À Zderaz il y avait un ferblantier qui s’appelait Voyvoda, et il avait l’habitude de faire une manille chez un bistro derrière le Café du Siècle. Une fois le diable s’en mêlant, il proposa à ses copains : « Si on se mettait à jouer le vingt et un, à deux sous ? » Alors, on a commencé et lui, il tenait la banque. Les autres étaient tous morts et il y avait déjà vingt couronnes en banque. Comme le vieux Voyvoda souhaitait la veine aux autres aussi, il a dit : « Si je tire un roi ou le huit, je passe la banque. » Vous ne pouvez pas vous imaginer la déveine qu’ils ont tous eue. Ni le roi ni le huit ne voulait sortir, la banque, montait et elle comptait déjà cent balles. Aucun des joueurs n’avait assez de pognon pour la faire sauter et le vieux Voyvoda suait à grosses gouttes. Il se tuait à répéter : « Si je tire un roi ou un huit, je passe la banque ! » À chaque tour, ils misaient dix couronnes qui y restaient régulièrement. Un patron ramoneur qui voyait déjà cent cinquante balles en caisse, s’est mis en colère, et est allé chez lui prendre de l’argent pour faire sauter la banque. Le père Voyvoda qui en avait déjà plein le dos, voulait même tirer jusqu’à trente pour perdre dans tous les cas, mais au lieu de ça, voilà qu’il lève deux as. Il n’a fait semblant de rien et a dit : « Seize ramasse ! » Va te faire foutre, le ramoneur n’avait que quinze. Est-ce que ça ne s’appelle pas une déveine, ça ? Le vieux Voyvoda était tout pâle et embêté comme une poule qui trouve un couteau, les autres commençaient à chuchoter que c’était un vieux tricheur qui faisait sauter la coupe ; ils disaient aussi qu’il avait déjà ramassé une volée à cause de ça, et pensez que c’était lui le plus honnête d’eux tous. Et il y avait déjà cinq cents balles à la banque. Le bistro n’y tenait plus. Il avait justement préparé de l’argent pour payer la brasserie, il l’a pris, il s’est assis et s’est mis à miser d’abord deux cents balles, après il a retourné sa chaise en fermant les yeux pour attirer la veine et il a dit « Messieurs, je fais banco ! » Et encore : « Jouons cartes sur table ! » Le vieux Voyvoda aurait donné tout ce qu’il avait pour perdre ce coup-là. Il a étonné tout le monde en gardant le sept qu’il venait de tourner. Le bistro rigolait dans sa barbe, parce qu’il avait déjà vingt et un en main. Le vieux Voyvoda lève encore un sept, il le garde. « Maintenant vous allez lever un as ou un dix, lui dit le bistro ; et je vous parie ma tête à couper que vous êtes mort ! » On aurait entendu voler une mouche, le vieux Voyvoda tourne et figurez-vous qu’il tire le troisième sept. Le patron est devenu vert, il était complètement décavé ; il s’en va à la cuisine et cinq minutes après, son commis vient chercher les gars pour couper la corde du patron qui se balançait pendu à l’espagnolette de la fenêtre. On l’a décroché, on l’a fait revenir à lui et on a continué à jouer. Personne n’avait plus de pèze, tous les sous dans la banque étaient entassés devant Voyvoda qui ne faisait que dire : « Un roi ou un huit, et je passe la main ! » et qui aurait voulu à tout prix être mort ; mais comme il était obligé de jouer à cartes ouvertes, il lui était impossible, même en le faisant exprès, de dépasser le vingt et un. En voyant ça, ils devenaient tous idiots et faute de pognon, ils se sont mis d’accord pour signer des bons. Ça a duré plusieurs heures et les mille balles s’accumulaient toujours devant Voyvoda. Le patron-ramoneur devait déjà un million et demi, le charbonnier du coin, près d’un million, le concierge du Café du Siècle y était pour 800.000, un carabin pour deux millions. Rien que dans la cagnotte, il y avait 300.000 balles, en bons, bien entendu. Le vieux faisait des efforts désespérés pour perdre. À chaque instant il s’en allait quelque part et laissait sa place à un autre ; mais quand il revenait on lui annonçait qu’il avait encore gagné. Ils ont pris un jeu de cartes tout neuf, mais c’était toujours la même chose. Quand, par exemple, le vieux Voyvoda s’arrêtait à quinze, l’autre n’avait que quatorze. Tout le monde le regardait de travers et celui qui grognait le plus, c’était un paveur qui n’avait risqué que huit couronnes. Il disait qu’un type comme le vieux Voyvoda, la terre ne devrait pas le porter, qu’on devrait l’éventrer à coups de pied, le foutre dehors et le noyer comme un chien. Vous n’avez aucune idée de l’état où était le vieux Voyvoda. Enfin, il lui est venu une idée. « Je vais sortir, qu’il dit au ramoneur, tenez mes cartes. » Et sans chapeau, il court dans la rue Myslikova pour trouver les agents. Par hasard, il est tombé le nez dessus et leur a tout de suite dit que chez un tel bistro on jouait à un jeu de hasard. Les agents lui ont dit d’aller devant, qu’ils le suivaient. À peine rentré dans la salle, on lui apprenait que le carabin avait perdu entre temps plus de deux millions, et le concierge plus de trois ; que dans la cagnotte il y avait déjà plus de cinq cent mille en bons. Mais à l’instant même les agents ont rappliqué dans le local. Le paveur criait « Sauve qui peut ! » inutilement, du reste, car les agents faisaient main basse sur la banque et la cagnotte, avant de fourrer au poste toute la compagnie. Le charbonnier résistant des pieds et des mains, on était obligé de l’introduire dans le petit panier à salade du service de nuit. Dans la banque, les agents ont trouvé plus d’un milliard et demi en bons et quinze cents couronnes en espèces. « Non, elle est raide, celle-là » a dit l’inspecteur de police en apprenant le montant des enjeux, « on se croirait à Monte Carlo ». Tout le monde est resté au poste jusqu’au lendemain, sauf le vieux Voyvoda. Il avait été relâché en récompense pour avoir dénoncé la chose, et on lui avait promis un tiers de la somme saisie. Ça faisait juste cent soixante millions, et ça l’a rendu louftingue : le matin, de très bonne heure, il est allé commander une douzaine de coffres-forts. Voilà ce qu’on appelle avoir de la chance aux cartes…
Mais le feldkurat demeurait inconsolable, et Chvéïk se résigna à faire des grogs. Vers minuit pendant qu’il mettait coucher son maître, non pas sans beaucoup de tirage, le joueur malheureux sanglotait encore :
— Je t’ai vendu, camarade, salement vendu. Maudis-moi, frappe-moi autant que tu veux, je t’en donne la permission. Je t’ai livré en proie à la fureur du sort. Je n’ose pas te regarder en face. Piétine-moi, mords-moi, tue-moi, je ne mérite que ça… Sais-tu quel homme je suis ?
En enfonçant dans l’oreiller son visage baigné de larmes, il ajouta d’une voix faible et douce :
— Je suis un lâche, un infâme !
Et il s’endormit sur-le-champ.
Le lendemain, ayant soin d’éviter le regard de Chvéïk, il sortit très matin et ne rentra que tard dans la nuit, flanqué d’un nabot, sa nouvelle ordonnance.
— Mettez-le au Courant du service, dit-il, fuyant toujours le regard de Chvéïk, et apprenez-lui bien à faire les grogs… Demain, vous irez vous annoncer au lieutenant Lucas…
Chvéïk et son successeur passèrent agréablement la nuit à se chauffer des grogs. Au réveil, le nabot, qui se tenait à peine sur ses jambes, éprouva le besoin de chanter un original pot-pourri d’airs populaires.
— Pour toi, je peux être tranquille, c’est réglé, déclara Chvéïk à son élève ; avec des dispositions comme tu en as, tu peux être sûr de faire l’affaire de monsieur l’aumônier.
Le matin même le brave soldat Chvéïk montra pour la première fois sa face pleine de franchise et de probité à son nouveau maître, le lieutenant Lucas.
— Je vous déclare avec obéissance, mon lieutenant, annonça-t-il, que c’est moi le Chvéïk que monsieur l’aumônier Katz a perdu aux cartes.
2.
Les officiers emploient des ordonnances depuis l’âge le plus reculé. Il est probable qu’Alexandre le Grand avait déjà son tampon. Ce qui est certain, c’est qu’à l’époque féodale ce rôle était tenu par des soldats mercenaires, au service des chevaliers. Sancho Pansa, le fidèle serviteur de don Quichotte, qu’était-il d’autre, en somme ? Je me suis toujours étonné qu’aucun savant n’ait pensé à écrire l’histoire des ordonnances à travers les siècles. Elle nous apprendrait que le duc d’Almaviva mangea son ordonnance au siège de Tolède. Comme ce gentilhomme nous le dit dans ses Mémoires, il avait si grand’faim qu’il ne pensa même pas à saler sa victime ; elle avait la chair tendre, fondante comme du beurre et d’un goût entre la poule et l’âne.
Dans un vieux livre bavarois sur l’art militaire, on trouve aussi des instructions à l’usage des ordonnances. D’après ce livre, les qualités requises pour celui qui se destinait à cette carrière, étaient : la piété, la vertu, l’horreur du mensonge, la modestie, la vaillance, l’audace, l’honnêteté et l’amour du travail. En un mot, l’ordonnance devait réaliser l’idéal du temps. Notre âge moderne a apporté au type de l’ordonnance une modification assez sensible. Le « tampon » d’aujourd’hui n’est plus ni pieux, ni vertueux, ni véridique. Il ment, il escroque son maître dont la vie, grâce à lui, devient souvent un enfer. C’est un astucieux esclave qui invente toutes sortes de machinations pour empoisonner l’existence de son maître.
La nouvelle génération des tampons est loin d’offrir des serviteurs dévoués jusqu’à se laisser manger sans sel comme le magnanime Fernando du duc d’Almaviva. D’autre part, nous voyons que les maîtres d’aujourd’hui, en livrant à leurs ordonnances une lutte acharnée pour sauvegarder leur autorité, ne reculent devant aucun moyen. C’est, en quelque sorte, le règne de la terreur. En 1912, à Gratz en Styrie, un procès sensationnel apporta des documents précieux sur le sujet qui nous préoccupe : Un capitaine tua son ordonnance à coups de pied, comme il avait l’habitude de lui en administrer systématiquement. Le conseil de guerre l’acquitta sous prétexte que l’officier n’en était qu’à son deuxième cas. La vie individuelle du tampon n’a donc aucune valeur ; ce n’est qu’un souffre-douleur, un esclave et, par dessus le marché, une bonne à tout faire. Dans ces conditions, rien d’étonnant qu’il se défende par la ruse.
Il y a des cas où le « tampon » est élevé au rang d’un « favori » ; alors, il fait la pluie et le beau temps dans la compagnie et le bataillon. Tous les sous-officiers veulent s’attirer ses bonnes grâces. C’est lui qui décide des permissions, c’est lui qui intervient au rapport pour que tout marche bien.
Pendant la guerre, ces favoris méritaient force médailles d’argent, grandes et petites, digne récompense de leur courage et de leur valeur.
Le quatre-vingt-onzième de ligne comptait plusieurs de ces héros ainsi honorés. Un tampon reçut la grande médaille d’argent seulement parce qu’il était expert à voler et à cuisiner des oies. Un autre eut la petite médaille d’argent parce qu’il n’était jamais à court de savoureuses denrées alimentaires qu’on lui envoyait de chez lui, et qu’il en ravitaillait son maître en telle quantité que celui-ci s’en flanquait tous les jours une bosse.
C’est en ces termes que sa décoration fut proposée par son maître à qui de droit :
« Pour avoir fait preuve, au cours de plusieurs combats, d’un courage et d’une valeur exceptionnels au mépris de la mort et en restant fidèlement aux côtés de son officier sous le feu de l’ennemi qui préparait une attaque. »
Ses seuls exploits guerriers consistaient à saccager, loin du front et sans coup férir, les poulaillers du voisinage.
La guerre eut pour effet non seulement de modifier la position du tampon envers son maître, mais aussi d’en faire l’individu le plus honni de tous les hommes sans distinction. À la distribution des boîtes de conserves – une pour cinq hommes – le tampon s’en appliquait une à lui tout seul. Sa gourde était toujours remplie de rhum ou de cognac. Toute la journée, il ne faisait que mastiquer du chocolat, boulotter des biscuits d’officiers, fumer les cigarettes de son patron, fricoter, pendant des heures entières, de petits plats et des gourmandises et se promener en veste de parade.
Le tampon vivait toujours en d’intimes rapports avec l’ordonnance de la compagnie ; il l’approvisionnait en reliefs de la table de son officier et de la sienne, et l’admettait aux avantages dont il jouissait lui-même. Avec le sergent-major de la comptabilité, ces deux hommes formaient un trio pour lesquels l’existence de l’officier n’avait pas de secret, ainsi, du reste, que tous les plans d’opérations et tous les ordres de bataille.
La section la mieux informée était toujours celle dont le caporal était le plus lié avec le tampon.
Quand celui-ci avait dit par exemple : « À deux heures trente-cinq on foutra le camp », c’est à deux heures trente-cinq précises que les soldats autrichiens se détachaient de l’ennemi.
Le tampon cultivait aussi des relations avec le cuisinier. Il errait toute la sainte journée autour des marmites et commandait son menu comme au restaurant.
— Donne-moi une bonne tranche bien entrelardée, disait-il ; hier, tu m’as foutu rien que des os. Mets-y aussi un bout de foie dans ma soupe, tu sais bien que je ne bouffe pas de rate.
La spécialité du tampon était de semer la panique. Au bombardement des tranchées, il lâchait son courage dans son pantalon. À ces moments-là, il se terrait avec ses bagages et ceux de son officier dans un refuge préparé à l’avance, et se faisait encore un bouclier d’une des couvertures. Il souhaitait alors ardemment que son officier fût blessé, ce qui lui permettrait de se retirer à l’arrière, bien loin à l’intérieur.
Pour provoquer la panique, il s’entourait toujours de quelque mystère. « Il me semble qu’ils sont en train de replier le téléphone », confiait-il au passage en allant de section à section. Et il n’était jamais si content que quand il pouvait affirmer : « Ça y est, le téléphone est bouclé ! »
Personne ne goûtait autant que lui les joies de la retraite. Alors il en arrivait à oublier que les balles et les shrapnels sifflaient au-dessus de sa tête ; il se frayait énergiquement un chemin, toujours avec ses bagages, jusqu’au siège de l’état-major où stationnait le train. Il aimait beaucoup le train de l’armée autrichienne et profitait largement de sa qualité de tampon pour le charger de sa personne et de ses bagages. Le cas échéant, il ne dédaignait pas d’avoir recours pour ce service aux chariots sanitaires. Quand il était obligé d’aller à pied, il marchait en homme abattu et recru de fatigue. Dans des circonstances pareilles, il laissait en plan les bagages de son maître, et ne sauvait que son bien à lui.
S’il lui arrivait d’être fait prisonnier dans la tranchée sans son officier, le tampon ne manquait jamais de s’approprier les effets de son ancien maître et il les traînait partout.
J’ai vu un tampon qui marchait, en compagnie des soldats faits prisonniers en Russie, de Dubno à Darnice, en passant par Kijev. En plus de son havresac à lui, il avait celui de son ancien maître, cinq petites valises, deux couvertures et un oreiller, et portait un gros paquet sur la tête. Il se plaignait que les cosaques lui eussent dérobé deux autres valises.
Je n’oublierai jamais la silhouette de cet homme, vivant fourgon de déménagement, qui avait traversé avec ce fardeau presque toute l’Ukraine. Je ne saurai jamais comment il a eu la force de faire ainsi des centaines de kilomètres, avant d’être enfin délesté par la mort à Tachkent. Il y périt de fièvre typhoïde et ses bagages lui servirent au moins de lit de mort.
Aujourd’hui, aux endroits les plus reculés de la République Tchécoslovaque, on trouve des anciens tampons toujours prêts à se vanter de leur conduite héroïque dans la grande guerre. Chacun d’eux a pris d’assaut les positions de Sokol, de Dubno, de Nich, de la Piave et, à l’en croire, chacun d’eux était un Napoléon.
— Alors, j’ai dit à notre colonel de téléphoner à l’état-major qu’on pouvait y aller…
La plupart du temps, ils étaient de convictions réactionnaires, et détestés des soldats. Il y avait parmi eux des dénonciateurs dont tout le plaisir était de voir les soldats suspendus aux arbres, les poignets croisés au creux des reins de façon à toucher juste le sol du bout du pied.
Enfin, les tampons constituaient une caste à l’égoïsme sans bornes.
3.
D’origine tchèque, le lieutenant Lucas était le type achevé de l’officier de carrière dans la Monarchie austro-hongroise, à la veille de la débâcle. L’école des cadets avait fait du lieutenant un être à deux visages, une sorte d’amphibie. Dans le monde, il parlait allemand, langue dans laquelle il écrivait aussi, mais il lisait de préférence des livres écrits en langue tchèque et, au cours qu’il était chargé de donner aux candidats du « volontariat d’un an », futurs officiers de réserve, qui, du reste, étaient tous Tchèques, il disait souvent à ses élèves sur un ton de confidence : « Nous savons que nous sommes Tchèques, mais il est inutile de le crier sur les toits. Moi aussi, je suis Tchèque, vous savez. »
Il considérait la qualité de Tchèque comme une sorte de société secrète où il serait dangereux d’être impliqué.
En dehors de ce point, ce n’était pas un méchant homme ; il ne craignait pas ses supérieurs et, aux manœuvres, s’occupait avec sollicitude de sa compagnie. Il s’arrangeait toujours pour la loger confortablement dans des greniers, et souvent payait, de sa poche, à boire aux hommes.
Il était content d’entendre chanter les soldats en marche. Il voulait aussi qu’ils chantent en allant à la plaine d’exercice et au retour. Marchant à côté de sa compagnie, il chantait avec elle :
Et voilà qu’à minuit
L’avoine du sac s’enfuit,
Trala ria boum.
Il était bien vu par les soldats qui l’aimaient pour son esprit de justice et parce qu’il ne tyrannisait personne.
Les sous-officiers tremblaient devant lui, il lui suffisait d’un mois pour changer en agneau pacifique le plus brutal sergent-major.
Il criait souvent, c’est vrai, mais sans jamais injurier grossièrement, car il choisissait toujours ses mots avec soin.
— C’est à contre-cœur, voyez-vous, disait-il, que je vous punis, mon garçon ; mais qu’y puis-je faire, la discipline avant tout. C’est d’elle que dépend le moral et l’efficacité de l’armée, sans elle, les soldats ne sont que des roseaux pliant à tous les vents. Si vous ne tenez pas votre uniforme en bon état, s’il vous manque des boutons ou s’ils sont mal cousus, c’est un signe certain que vous oubliez vos devoirs envers l’armée. Vous avez peut-être peine à comprendre que vous méritez d’aller en prison parce que, hier à la revue, il y avait un bouton manquant à votre veste, une bagatelle, un rien que dans le civil on ne remarquerait même pas. Et pourtant, voyez-vous, une petite négligence pareille de votre part vous expose nécessairement à une punition. Pourquoi ? Ce qui est en jeu, ce n’est pas un malheureux bouton, mais bien l’obligation pour vous de prendre des habitudes d’ordre. Aujourd’hui, vous ne recousez pas votre bouton, et c’est le commencement du désordre. Demain, vous trouverez déjà incommode de démonter votre fusil pour le nettoyer, vous oublierez votre baïonnette chez le bistro, et à la fin, vous vous endormirez étant en faction et de tout cela le germe aura été ce malheureux bouton. Voilà, mon garçon, pourquoi je vous punis, c’est dans votre intérêt, pour vous éviter la punition plus grave que vous ne tarderiez pas à récolter en continuant à négliger vos devoirs. Vous me ferez cinq jours et je vous souhaite de profiter de ces loisirs au pain sec et à l’eau pour réfléchir un brin, pour comprendre que la punition n’est nullement une vengeance de notre part, mais un simple moyen d’éducation, employé dans le seul but de faire du soldat puni un meilleur soldat.
Depuis longtemps, déjà, le lieutenant Lucas aurait dû passer capitaine ; mais sa prudence concernant la nationalité tchèque ne lui servit de rien : son avancement s’ajournait à cause de la franchise dont il ne se départait jamais dans ses relations avec ses supérieurs, car il avait la flatterie en horreur.
Son caractère avait gardé quelque chose de celui du paysan tchèque du Midi de la Bohême : il était né dans un village de cette contrée pleine de sombres forêts et d’étangs glauques.
S’il était juste envers les soldats, en général, il détestait les ordonnances, parce qu’il avait toujours eu le malheur de tomber sur des tampons ignobles.
Il les giflait et essayait de les redresser par des remontrances continuelles et en leur donnant des exemples d’une conduite irréprochable ; mais ses efforts restèrent vains. Pendant des années entières, il luttait désespérément avec les ordonnances, en changeant sans cesse, mais chaque fois il finissait par soupirer : « Encore un abruti pire que le dernier ! » En désespoir de cause, il les considérait comme une espèce inférieure du règne animal.
D’ailleurs, il aimait les animaux. Il avait un serin de Harz, un chat angora et un griffon d’écurie. Tous les tampons qu’il avait eu successivement à son service maltraitaient ces animaux bien plus que le lieutenant Lucas ne les maltraitait eux-mêmes quand ils avaient commis la plus grande saleté.
Ils laissaient tous, comme un seul homme, mourir de faim le serin, l’un d’eux creva un œil au chat et l’infortuné griffon était rossé jusqu’au sang par eux tous indistinctement. L’un des prédécesseurs de Chvéïk s’était même avisé de conduire la pauvre bête à la fourrière à Pankrac, pour la faire exécuter, et paya joyeusement de sa poche les dix couronnes, prix de cette opération. Il annonça tout simplement au lieutenant que le chien s’était égaré à la promenade. Mais le cruel tampon fut bien puni, car on l’envoya d’urgence rejoindre sa compagnie.
Lorsque Chvéïk se présenta chez le lieutenant Lucas pour lui annoncer qu’il passait à son service, son nouveau maître le fit entrer dans sa chambre et lui dit :
— Vous m’êtes recommandé par Monsieur l’aumônier Katz et j’espère que vous serez digne de sa recommandation. J’ai déjà eu pas mal d’ordonnances et ils n’ont pas vieilli à mon service. Je tiens à vous faire remarquer que je suis très exigeant et que j’ai pour principe de punir avec une extrême sévérité le moindre micmac et le moindre mensonge. Chez moi, il s’agit toujours de dire la vérité et d’exécuter tous mes ordres sans rouspétance. Quand je vous dirai : « Sautez dans le feu », il faudra obéir, même si ça ne vous amuse pas. Qu’est-ce que vous regardez comme ça, voyons ?
Pendant l’exhortation du lieutenant, Chvéïk n’avait pu s’empêcher de regarder la cage du serin suspendue au mur. Obligé de répondre à la question de l’officier, il prononça de sa voix suave :
— Je vous déclare avec obéissance, mon lieutenant, que je vois là un canari du Harz.
Sans regret de troubler l’éloquence du lieutenant, Chvéïk gardait scrupuleusement la position militaire et le fixait sans broncher.
Lucas allait l’interpeller brutalement, quand il s’aperçut de l’expression d’innocence dont rayonnait le visage de Chvéïk :
— Dans sa recommandation, Monsieur l’aumônier m’a dit que vous étiez un imbécile épique et je crois qu’il ne s’est pas trompé.
— Je vous déclare avec obéissance, mon lieutenant, que Monsieur l’aumônier ne s’est pas trompé du tout. Quand je servais dans mon régiment, j’ai été réformé pour idiotie et pour idiotie notoire encore ! Nous étions deux : moi et puis un capitaine qui s’appelait von Kaunitz. Celui-là, sauf votre respect, mon lieutenant, quand il se promenait dans la rue, il avait toujours un doigt de la main gauche fourré dans le trou de nez gauche et le pouce de la main droite dans le droit, et quand il allait avec nous au champ de manœuvre, il nous faisait toujours mettre en rang comme pour un défilé et disait :
— Soldats, eh, n’oubliez pas, eh, qu’on est mercredi aujourd’hui, eh, parce que demain, eh, on sera jeudi, eh.
Le lieutenant Lucas haussa les épaules comme un homme qui ne sait que penser ou qui ne veut pas comprendre.
Il se contenta donc de marcher entre la porte et la fenêtre, passant et repassant devant Chvéïk qui, selon le règlement, le suivait des yeux pour être prêt à lire dans les siens. Le regard de Chvéïk exprimait tant de candeur que le lieutenant Lucas reprit, sans faire semblant d’avoir entendu l’histoire du capitaine idiot :
— Oui, chez moi il faut de l’ordre, de la propreté, et surtout jamais de mensonge. Le mensonge est quelque chose que je déteste et que je punis sans merci. Est-ce que vous me comprenez ?
— Je vous déclare avec obéissance, mon lieutenant, que je vous comprends très bien. Rien de plus mauvais que quand on ment. Dès qu’on commence à s’embrouiller, on est fichu. Dans un village près de Pelhrimov, il y avait un instituteur qui s’appelait Vanek, et il courtisait la fille du garde forestier Spera. Cet homme-là a fait savoir à l’instituteur que s’il l’attrapait jamais dans le bois derrière les jupes de sa fille, il lui expédierait dans le derrière du crin coupé, mélangé avec du sel. L’instituteur lui a fait répondre qu’il n’allait jamais au bois avec la fille : mais une fois qu’il attendait la gosse, le garde lui est arrivé le nez dessus et allait déjà le soumettre à la petite opération promise : alors l’instituteur a juré qu’il était seulement venu pour cueillir une fleur qui manquait dans son herbier, et le garde a bien voulu le croire. Un second coup, l’instituteur a prétendu qu’il cherchait dans le bois un insecte très rare ; et le pauvre type bafouillait tellement qu’il a fini par raconter qu’il était venu poser des collets à lièvres. Le garde lui a fait jurer que c’était la vérité et l’a conduit ensuite à la gendarmerie ; de là, l’instituteur a passé au tribunal, et il a bien failli aller en prison. Et pourtant, c’était bien simple : s’il avait dit la vérité, il n’aurait eu qu’un peu de crin coupé, mélangé avec du sel. Moi, je suis d’avis, que dans tous les cas on a raison d’avouer ; mieux vaut toujours être franc ; et quand il m’arrive de faire quelque chose qui ne convient pas, j’aime mieux me présenter et dire : « Je vous déclare avec obéissance que j’ai fait ceci et cela ». Quant à l’honnêteté, c’est aussi une très belle chose, avec elle, on est toujours sûr d’aller loin. Prenons par exemple les courses à pied. Celui qui triche, est tout de suite disqualifié. C’est ce qui est arrivé justement à mon cousin. Un homme honnête est estimé de tout le monde, on le respecte partout, il passe son temps à être content de lui-même et il se sent renaître tous les jours quand il se met au lit et qu’il peut se dire : « Encore une journée où j’ai été honnête. »
Pour écouter Chvéïk, son nouveau maître s’était assis et, le discours se prolongeant, il regardait les chaussures de son tampon.
— Mon Dieu, pensait-il, tout ce qu’il dit, c’est des boniments idiots, mais moi-même, est-ce que je ne dis pas souvent des bêtises du même genre ? Il n’y a que la façon de les dire qui varie.
Pour se donner une contenance et préserver son autorité, il dit, quand Chvéïk eut fini :
— Chez moi, il faut avoir les chaussures toujours bien cirées, l’uniforme en bon état, tous les boutons bien cousus, et il faut toujours avoir l’air d’un soldat et pas d’un voyou de civil. C’est curieux qu’on n’arrive jamais à avoir une ordonnance qui ait un peu de tenue militaire. Je n’en ai eu qu’un seul qui avait une tournure martiale, mais celui-là m’a volé mon uniforme de parade et l’a vendu dans le quartier juif.
Il se tut un instant. Puis, il se mit de nouveau à expliquer à Chvéïk toutes les tâches qui lui incomberaient, en insistant toujours sur la nécessité d’être un fidèle serviteur et de ne raconter à personne ce qui se passait.
— Je reçois souvent des dames, dit-il, et quelquefois elles passent la nuit ici, quand je ne suis pas de service le lendemain. Dans ce cas, vous nous apporterez notre café au lit, mais seulement quand j’aurai sonné, vous comprenez ?
— Je vous déclare avec obéissance, mon lieutenant, que je comprends très bien, parce que, si j’entrais tout à coup, sans prévenir, ça pourrait être des fois très désagréable pour la dame. Une fois j’ai ramené chez moi une jeune fille et le lendemain, la logeuse nous a apporté notre café juste au moment où on n’était pas très sages. La brave femme a eu peur, elle m’a échaudé le dos avec son café et elle a eu encore le toupet de me dire : « Bonjour, M’sieur le patron ! » C’est pour vous dire mon lieutenant, que je sais parfaitement comment on doit se tenir, quand il y a une dame en visite.
— C’est bien, Chvéïk, pour les dames, il faut toujours être excessivement poli, fit le lieutenant dont l’humeur maussade se dissipait, la conversation roulant sur un sujet qui occupait les loisirs que lui laissaient la caserne, le champ de manœuvres et les cartes.
L’éternel féminin était l’âme de son logis. Ce sont ses amies qui lui avaient créé un foyer paisible. Elles s’y étaient mises à plusieurs douzaines, et certaines d’entre elles s’étaient complu, durant le temps de leur séjour, à enrichir l’abri de leurs amours éphémères de mille objets utiles et agréables.
La tenancière d’un café, qui avait passé chez Lucas quinze jours au bout desquels son mari était venu la chercher, lui avait brodé un tapis de table ; elle avait aussi orné de gracieux monogrammes le linge de son hôte et elle était sur le point de commencer une tenture murale, quand son époux était venu mettre fin à l’idylle et à son activité.
Une demoiselle, que ses parents n’avaient repérée qu’après trois semaines, voulait changer en véritable boudoir la chambre à coucher du lieutenant, en disposant partout des vases et des bibelots et en installant un Ange gardien à la tête du lit.
Dans tous les coins de la chambre à coucher et de la salle à manger, on pouvait remarquer la trace d’une main féminine, dont la cuisine se ressentait aussi. On y voyait toute une batterie resplendissante, de la vaisselle plate, de l’argenterie, don d’une généreuse épouse de fabricant, qui avait prodigué au lieutenant ses faveurs ainsi que des machines à couper les légumes, des appareils à fabriquer du pâté de foie gras, des casseroles, des grils, des poêles, un moulin à café et bien d’autres choses encore.
La femme du fabricant est partie au bout d’une semaine, parce qu’elle ne pouvait pas accepter cette idée que le lieutenant avait en dehors d’elle une vingtaine d’amies, multiplicité qui ne laissait pas d’affaiblir l’ardeur avec laquelle ce costaud lui témoignait ses sentiments.
Le lieutenant Lucas entretenait aussi des relations épistolaires très suivies avec des amies absentes dont les photographies ornaient son album. Depuis quelque temps il tendait au fétichisme et collectionnait des reliques. Sa collection se composait de quelques jarretières, de quatre pantalons de dames, richement brodés, de trois chemises entièrement à jour, du plus fin creton de soie, de mouchoirs de batiste, d’un corsage et de plusieurs bas dépareillés.
— Je suis de service aujourd’hui, dit Lucas, et je ne rentrerai que très tard. Gardez bien l’appartement et tâchez de mettre tout en ordre. L’ordonnance dont je me suis débarrassé à cause de sa fainéantise, part aujourd’hui pour le front, attention à vous, hein !
Il donna encore des ordres sur l’entretien du serin et du chat et sortit, non sans ajouter, en tenant la porte, quelques conseils sur l’honnêteté et sur la correction.
Chvéïk fit de son mieux pour remettre l’appartement en bon état. Lorsque son maître rentra après minuit, la nouvelle ordonnance résuma ainsi son travail du jour.
— Je vous déclare avec obéissance, mon lieutenant, que tout est en bon ordre, sauf pour le chat qui a fait un sale coup et a boulotté votre canari.
— Comment ça ? tonna Lucas.
— Je vous déclare avec obéissance, mon lieutenant, que je vais vous l’expliquer en trois mots. Je savais que les chats n’aiment pas les canaris et qu’ils leur font des misères. Alors, j’ai voulu les mettre ensemble pour qu’ils fassent connaissance tous les deux et je m’étais dit que dans le cas où le chat ne se conduirait pas gentiment, je lui passerais quelque chose pour lui apprendre à vivre, parce que moi, j’aime beaucoup les animaux. Dans notre maison, il y avait une fois un chapelier qui pour dresser son chat, a perdu trois canaris, mais le résultat a été si bon que le chat laissait même un canari se poser sur son dos. Alors, j’ai voulu faire comme le chapelier, j’ai sorti le canari de sa cage et je l’ai fait flairer au chat. Oui, mais cette rosse de chat, bien avant que je n’aie pu l’en empêcher, a donné un coup de dents au canari et le pauvre oiseau est resté sans tête. Moi, je ne croyais pas votre chat capable d’une brutalité pareille. Si ç’avait été un moineau, passe encore, mais un canari du Harz ! Si vous l’aviez vu, ce chat, comme il bouffait de bon cœur les plumes et tout, et comme il ronronnait de plaisir ! On dit que les chats n’ont pas de culture musicale et que par conséquent ils n’aiment pas le chant du canari, parce qu’ils n’y comprennent rien. Je l’ai engueulé comme du poisson pourri, mais je vous jure, mon lieutenant, que je ne lui ai rien fait de mal ; je vous ai attendu pour que vous décidiez quelle punition il méritait, ce gredin de chat.
Chvéïk en disant cela avait un regard si franc que le lieutenant, qui s’était élancé d’abord vers son ordonnance avec l’intention de le battre, recula, prit une chaise et demanda :
— Écoutez, vous, est-ce que vous êtes réellement un agneau du bon Dieu comme ça ?
— Je vous déclare avec obéissance, mon lieutenant, que je suis vraiment ce que vous venez de dire. C’est bien ma déveine, elle me poursuit depuis mon enfance. Je pense toujours à arranger les choses pour le mieux, je ne veux que le bien de tout le monde et, à la fin des fins, je ne fais que mon malheur et celui de tout le monde autour de moi. J’ai voulu sérieusement que le chat fasse connaissance avec le canari et c’est pas ma faute si cette bête l’a dévoré et si la connaissance n’a pas eu le temps de se faire. Il y a quelques années, dans la Maison Stupart, un chat s’est envoyé même un perroquet, parce que l’oiseau se moquait de lui en imitant son miaulement. Mais les chats ont la vie dure. Si vous m’ordonnez, mon lieutenant, de le tuer, il faudra que je l’écrase contre la porte, autrement, il n’y aura pas moyen d’en venir à bout.
Sans quitter son air le plus innocent et son sourire de bonté désarmante, il initia le lieutenant à l’art de tuer les chats. Ce discours aurait certainement rendu fous de rage tous les membres de la « Société protectrice des animaux ».
Il se montra si compétent sur ce chapitre que le lieutenant Lucas, oubliant sa colère, lui demanda :
— Vous avez l’air de vous y connaître, en animaux. Est-ce que vous les comprenez et est-ce que vous les aimez ?
— J’aime surtout les chiens, déclara Chvéïk, parce que c’est un commerce qui rapporte beaucoup à celui qui sait se débrouiller. Moi, au commencement, ça ne marchait pas, parce que j’étais trop honnête, et encore il y avait des particuliers qui me reprochaient de leur avoir vendu une bête à moitié crevée à la place d’un chien de sang. Et tout le monde me demandait des pedigrees ; j’ai dû en faire imprimer, et donner des pauvres toutous de faubourg, qui étaient nés dans une tuilerie, pour des chiens sortant du chenil de l’éleveur bavarois Armin von Barnheim. Il fallait ça pour contenter les clients : ils s’étonnaient parce qu’un chien si précieux, venant de si loin, d’Allemagne, était poilu et n’avait pas les pattes torses. Des trucs comme ça, on en pratique dans tous les grands chenils, et les chiens qui peuvent se vanter d’être de race, ils sont plutôt rares. Il y en a dont la mère ou la grand-mère s’est oubliée avec un monstre quelconque, il y en a aussi qui ont eu plusieurs pères et ont hérité quelque chose de chacun ; ils ont les oreilles de l’un, la queue d’un autre, le poil sur le museau d’un troisième, le chanfrein d’un quatrième, l’influence du cinquième les fait boiter, ils ont la taille du sixième ; et comme il y en a qui ont une douzaine d’auteurs, vous pouvez vous imaginer, mon lieutenant, quel type de cabot ça donne. Une fois, j’ai acheté par pitié un chien comme ça, Balaban, qui avait honte même de sortir et se tenait tout le temps dans son petit coin. J’ai dû le vendre à un client en Moravie et le faire passer pour un griffon d’écurie. Ce qui m’a coûté le plus de travail, c’était de le teindre en poivre et sel.
Le lieutenant prêtant une oreille attentive à ses explications cynologiques, Chvéïk put continuer :
— Les chiens ne peuvent pas se teindre eux-mêmes leurs poils comme les dames leurs cheveux, c’est à celui qui les vend de s’en charger. Si un chien est si vieux qu’il est tout gris, et que vous vouliez le vendre comme un chiot d’un an, ou encore le faire passer, lui qui est grand-père, pour un chiot de 9 mois, vous n’avez qu’à acheter de l’argent fulminant ; vous le faites fondre et avec çà, vous badigeonnez la bête, en noir, qu’elle paraît toute neuve. Pour lui donner de la force, vous lui faites manger de l’arsenic et vous lui nettoyez les dents à l’émeri, celui dont on se sert pour nettoyer les couteaux rouillés. Avant d’aller le vendre, vous lui fourrez dans la gueule un peu d’eau-de-vie pour le saouler, ça le rendra tout de suite vif et folâtre ; il aboie vigoureusement et fait des amitiés aux gens dans la rue, comme un conseiller municipal en goguette. Mais ce qu’il faut surtout, c’est raconter des boniments à l’acheteur pour lui bourrer complètement le crâne. Si quelqu’un veut acheter un ratier et si vous n’avez sous la main qu’un chien de chasse, il faut savoir retourner l’acheteur de façon qu’il prenne le chien de chasse à la place du ratier. Maintenant, si un bonhomme vient pour acheter un dogue d’Ulm et si vous n’avez qu’un ratier, il faut tellement lui en raconter qu’il emporte, tout guilleret, le ratier nain dans sa poche à la place du molosse. Quand je tenais mon commerce de chiens, une vieille dame est venue un jour me voir ; elle m’a dit que son perroquet s’était envolé dans un jardin où il y avait des mauvais garnements qui jouaient aux Indiens, que ces gosses avaient arraché la queue du perroquet et qu’ils s’en étaient coiffés comme des agents de police autrichiens. Ce pauvre perroquet, qu’elle m’a dit, a fini par crever, d’abord de honte d’être sans queue et ensuite d’un médicament que lui avait donné un vétérinaire. Elle voulait acheter un nouveau perroquet bien élevé, qui ne serait pas insolent et qui ne jurerait pas tout le temps. Que devais-je faire ? Je n’avais pas ce perroquet et je ne savais pas où en trouver, mais j’avais un vieux bouledogue aveugle et plein de vice. Et alors, mon lieutenant, j’ai dû jaboter pendant trois heures pour lui coller le bouledogue à la place du perroquet. C’était plus difficile que résoudre une question diplomatique ; quand elle a ouvert la porte pour s’en aller, je lui ai dit : « Eh bien ! maintenant, vous verrez si les gosses sauront arracher la queue à celui-là ! » Depuis, j’ai jamais revu la vieille, mais j’ai appris qu’elle avait dû quitter Prague, parce que son bull avait mordu tous les gens de la maison qu’elle habitait. Croyez-moi, mon lieutenant, il est très difficile de se procurer une bête convenable.
— J’aime beaucoup les chiens, répondit Lucas, mes camarades qui avaient pris leurs chiens avec eux au front, m’ont écrit que la guerre en compagnie d’un brave chien, était bien plus supportable, parce qu’on avait de quoi tuer le temps. À ce que je vois, vous connaissez toutes les espèces de chiens, et je crois que si j’en avais un, vous le soigneriez bien. Quelle espèce, d’après vous, est préférable ? Je voudrais un chien qui puisse me tenir compagnie. J’ai eu déjà un griffon d’écurie, mais je ne sais pas…
— Je suis d’avis, mon lieutenant, que le griffon d’écurie est une espèce très recommandable. Il ne plaît pas à tout le monde, c’est vrai, parce qu’il a les poils hérissés et la moustache très dure de sorte qu’on dirait un forçat échappé de la prison. Il est si moche qu’il en devient beau, et très intelligent avec ça. Ne me parlez pas à côté de ça, d’une andouille de St-Bernard. Et le griffon est plus intelligent que le fox-terrier. J’en ai connu un…
Le lieutenant Lucas regarda sa montre et interrompit la faconde de Chvéïk.
— Il est tard, il faut que j’aille me coucher. Je suis encore de service demain, ainsi vous aurez toute une journée pour vous enquérir d’un griffon d’écurie.
Chvéïk se coucha sur le canapé de la cuisine et se mit à feuilleter les journaux que le lieutenant avait apportés de la caserne.
— Tiens, se dit-il en parcourant les nouvelles aux en-têtes à gros caractères, le Sultan vient de décerner la Médaille de guerre à l’empereur Guillaume, et moi, je n’ai encore rien du tout, pas même la petite médaille d’argent.
Tout à coup il sauta à bas du canapé.
— Je n’y pensais plus, bon Dieu…
Il entra brusquement dans la chambre à coucher, réveilla le lieutenant qui dormait déjà profondément, et lui dit :
— Je vous déclare avec obéissance, mon lieutenant, que je n’ai reçu aucun ordre quant au chat.
Lucas, à moitié endormi, se tourna sur l’autre flanc en murmurant :
— Trois jours de chambrée.
Et il se rendormit.
Chvéïk retourna sans bruit à la cuisine, tira le malheureux chat de dessous le canapé et lui signifia :
— Tu as trois jours de chambrée. Abtreten ![1]
Insoucieux, le chat angora réintégra sa « chambrée » sous le canapé.
4.
Chvéïk s’apprêtait pour aller dénicher un griffon d’écurie, lorsque la sonnette ayant retenti avec frénésie dans l’appartement silencieux, il ouvrit la porte et se trouva face à face avec une dame qui voulait parler d’urgence au lieutenant Lucas. À ses pieds se trouvaient deux grosses malles déposées par un commissionnaire. Chvéïk entrevit encore sa casquette rouge disparaissant dans l’escalier.
— Il n’est pas chez lui, fit sèchement Chvéïk.
Mais la jeune femme, sans se laisser décourager par cet accueil peu aimable, se faufila dans l’antichambre et ordonna catégoriquement à Chvéïk.
— Portez les malles dans la chambre à coucher.
— Sans ordre formel de mon lieutenant, c’est impossible, il m’a ordonné une fois pour toutes que je ne devais rien faire autrement.
— Vous êtes fou, s’écria la jeune femme, je viens en visite, moi.
— Mais moi, je l’ignore complètement, répondit Chvéïk ; mon lieutenant est de service aujourd’hui et il ne rentrera que tard dans la nuit. Le seul ordre que j’ai reçu, c’est de chercher un griffon d’écurie. C’est tout. Il n’a pas parlé de malles ni d’une dame. Je vais maintenant fermer à clef notre appartement et vous seriez bien aimable de vous en aller. Le lieutenant ne m’a pas annoncé votre visite et je ne peux pas confier l’appartement à une personne étrangère que je n’ai jamais vue. Une fois, le confiseur Belcicky, dans notre rue, avait laissé un homme tout seul dans l’arrière-boutique ; le type a cambriolé une armoire et s’est sauvé par la fenêtre.
Comme la visiteuse se mettait à pleurer, Chvéïk changea de ton :
— Je ne pense pas de mal de vous, ma petite dame, mais vous ne pouvez pas rester ici. Vous allez me donner raison vous-même, puisque vous voyez que le lieutenant m’a confié l’appartement à moi, qui suis responsable de tout. Je vous demande donc encore une fois et très poliment, de bien vouloir vous retirer. Tant que je n’aurai pas l’ordre formel du lieutenant, je ne vous connais pas. Ça me fait de la peine de vous parler comme ça, mais chez nous autres militaires, il faut de l’ordre avant tout.
Un peu rassérénée, la jeune femme tira une carte de visite, y traça quelques lignes et la mettant dans une coquette enveloppe, dit avec embarras :
— Portez ça à votre lieutenant, j’attendrai la réponse ici. Voici cinq couronnes comme pourboire.
— Il n’y a rien à faire, répondit Chvéïk froissé par l’obstination de la visiteuse inattendue ; gardez vos cinq couronnes, les voilà, je les mets sur la chaise. Si vous voulez, venez avec moi à la caserne et attendez-moi là, que je remette votre lettre au lieutenant. Alors vous aurez la réponse, mais ne vous entêtez pas à rester ici, vous attendriez quinze ans. C’est pas la peine.
Sur ce, il poussa les deux malles du corridor dans l’antichambre et, faisant grincer la serrure, il cria, tel le gardien d’un vieux château ou d’un musée :
— On ferme !
Désespérée, la jeune femme sortit de l’appartement, Chvéïk ferma la porte à double tour et descendit l’escalier. L’inconnue le suivait comme un petit chien et ne put le rejoindre qu’au moment où Chvéïk sortait du bureau de tabac.
Elle marchait maintenant à côté de lui et s’efforçait de lier conversation avec lui.
— Vous remettrez bien ma carte sans faute ?
— Puisque je vous l’ai dit.
— Et vous êtes sûr de trouver le lieutenant ?
— Je n’en sais rien.
Ces paroles furent suivies d’un long silence. C’était encore l’infortunée visiteuse qui essayait de faire parler l’ordonnance trop scrupuleuse :
— Ainsi vous croyez que vous ne trouverez pas le lieutenant.
— Je ne dis pas ça.
— Et où pensez-vous le trouver ?
— Ça, je n’en sais rien.
De nouveau, le silence régna. Enfin, la jeune femme hasarda encore une question :
— Vous n’avez pas perdu ma lettre ?
— Pas pour le moment.
— Vous allez la remettre au lieutenant ?
— Oui.
— Et vous êtes sûr de le trouver ?
— Puisque je vous ai dit que je n’en savais rien. C’est étonnant comme il y a des gens curieux, ils vous demandent cinquante fois la même chose. C’est comme si je m’amusais à arrêter un passant après l’autre dans la rue pour lui demander quel jour du mois on est.
Toutes les ressources de la conversation étant ainsi épuisées, ils marchèrent sans s’occuper l’un de l’autre, jusqu’à la caserne. Devant la porte, Chvéïk invita la jeune femme à l’attendre et entama une discussion sur la guerre avec un des factionnaires. La dame épiait Chvéïk de l’autre côté du trottoir et manifestait son impatience par des mouvements nerveux, cependant que Chvéïk n’arrêtait pas de discourir et arborait une expression aussi stupide que celle de l’archiduc Charles sur une photographie récemment parue dans la « Chronique de la grande guerre » : Le successeur du trône autrichien causant avec deux aviateurs qui viennent d’abattre un avion russe.
Chvéïk s’assit sur le banc et continua à renseigner les soldats sur la situation stratégique. Dans les Carpathes, les attaques de l’armée autrichienne avaient, paraît-il, remporté un échec complet ; mais d’autre part le général Kouzmanek, commandant de Przemysl, se serait avancé jusqu’à Kyjev[2]. En Serbie, nous aurions prudemment laissé onze solides points d’appui et les Serbes seraient bientôt exténués de courir après nos soldats.
Ensuite, Chvéïk passa à une critique serrée les derniers combats et fit une découverte : il constata qu’un détachement de soldats cerné de partout par l’ennemi devait forcément capituler.
Enfin, jugeant qu’il avait assez parlé, il quitta son banc pour dire à la jeune femme de patienter encore un peu. Sur ce, il monta au bureau où il trouva le lieutenant Lucas en train de corriger le projet d’une tranchée, fait par un sous-lieutenant, en lui signifiant qu’il ne savait même pas dessiner et ne comprenait rien à la géométrie.
— C’est comme ça qu’il faut vous y prendre, voyezvous, disait-il. S’il s’agit d’élever une verticale sur une horizontale, il faut la dessiner de sorte qu’elle forme angle droit avec l’horizontale. Comprenez-vous ? C’est seulement comme ça que vous arriverez à avoir à peu près juste la ligne de votre tranchée-là, et à rester à six mètres de l’ennemi. Mais telle que vous l’aviez dessinée, vous auriez enfoncé notre position dans celle de l’ennemi et votre tranchée monterait verticalement au-dessus de la tranchée ennemie, tandis que ce qu’il vous faut, c’est un angle obtus. C’est pourtant bien simple, n’est-ce pas ?
Le sous-lieutenant de réserve, employé de banque dans le civil, contemplait avec désespoir le plan auquel il ne comprenait absolument rien, et soupira de soulagement lorsque Chvéïk entra et se mit en position militaire devant le lieutenant.
— Je vous déclare avec obéissance, mon lieutenant, qu’il y a en bas une dame qui vous envoie cette lettre et attend la réponse, dit Chvéïk. Et il cligna familièrement de l’œil.
Le contenu de la lettre ne sembla point ravir le lieutenant. Il lut :
Lieber Heinrich ! Mein Mann verfolgt mich. Ich muss unbedingt bei Dir ein paar Tage gastieren. Dein Bursch ist ein grosses Mistvieh. Ich bin ungluecklich. Deine Katy.[3]
Le lieutenant Lucas souffla bruyamment, fit entrer Chvéïk dans une pièce vide à côté du bureau, ferma la porte et se mit à faire les cent pas. Enfin, il s’arrêta devant Chvéïk et dit :
— Cette dame m’écrit que vous êtes une sale bête. Qu’est-ce que vous avez pu lui faire, dites ?
— Je vous déclare avec obéissance, mon lieutenant, que je ne lui ai pas fait de mal ; au contraire. J’ai été tout à fait comme il faut. C’est plutôt elle…, elle a voulu emménager chez nous. Comme vous ne m’aviez donné aucun ordre, je l’ai empêchée d’entrer dans notre appartement. Figurez-vous, mon lieutenant, qu’elle s’est amenée avec deux grosses malles, comme pour une installation.
Le lieutenant souffla encore avec agacement, et Chvéïk imita son maître.
— Quoi ? s’écria tout à coup le lieutenant percevant seulement alors la remarque au sujet des deux malles.
— Je vous déclare avec obéissance, mon lieutenant, que ce sera une dure affaire. Il y a deux ans, dans la rue Vojtesskà, une jeune fille s’est installée chez un tapissier de ma connaissance ; il n’arrivait pas à l’avoir dehors et a dû, pour la faire sortir, s’asphyxier tous les deux au gaz. Avec les femmes on a du chiendent. Ce que je les connais !
— Une dure affaire, répéta le lieutenant ; et il ne croyait pas si bien dire. La situation du cher Henri n’était pas vraiment réjouissante. Une dame, poursuivie par son mari, voulait absolument habiter chez lui au moment même où il se préparait à recevoir Mme Micka de Trebon, qui le comblait régulièrement de ses faveurs deux jours par trimestre, quand elle venait à Prague pour faire ses achats. Le surlendemain il attendait aussi une nouvelle amie. Cette vierge forte, après avoir réfléchi pendant huit jours, car elle devait un mois plus tard se marier avec un ingénieur, avait enfin promis au lieutenant de couronner sa flamme.
Le lieutenant restait assis tête basse, plongé dans un silence méditatif ; mais ne s’avisant de rien, il finit par s’asseoir à la table et écrire sur une feuille de papier ministre :
« Chère Katy, je suis de service jusqu’à neuf heures du soir, je reviendrai à dix. Je te prie de considérer mon appartement comme le tien. Quant à Chvéïk, mon ordonnance, je lui ai donné l’ordre de t’obéir en tout.
— Vous donnerez, dit le lieutenant, cette lettre à la dame. Je vous commande de vous comporter envers elle avec tact et respect, et de satisfaire tous ses désirs qui doivent être des ordres pour vous. Je veux que vous vous conduisiez avec galanterie et que vous la serviez exactement. Voici cent couronnes dont vous me ferez le compte. Elle vous enverra probablement chercher quelque chose ; en tout cas il faut la faire déjeuner, dîner et ainsi de suite. Achetez aussi trois bouteilles de vin et une boîte de cigarettes Memphis. C’est tout pour le moment. Vous pouvez aller, mais je vous recommande encore une fois de faire tout ce qu’elle voudra, sans même qu’elle ait besoin de vous le demander.
La jeune femme qui avait déjà perdu tout espoir de revoir Chvéïk, eut la surprise de le voir sortir de la caserne et se diriger vers elle, une lettre à la main.
Chvéïk salua, lui tendit la lettre et déclara :
— Selon l’ordre de mon lieutenant, madame, je dois me comporter envers vous avec tact et respect, satisfaire tous vos désirs et faire tout ce que vous voudrez, sans même que vous ayez besoin de me le demander. Je dois vous donner à manger et ainsi de suite. Le lieutenant m’a remis cent couronnes pour cela, mais sur ces cent couronnes, il faut que j’achète trois bouteilles de vin et une boîte de Memphis.
Après avoir parcouru la lettre, la jeune femme qui avait retrouvé sa décision, ordonna à Chvéïk de héler un fiacre et de retourner avec elle à la maison. Chvéïk dut se mettre à côté du cocher.
Arrivée, elle entra tout à fait dans le rôle de la maîtresse de maison. Elle commença par faire porter ses malles dans la chambre à coucher. Chvéïk dut battre les tapis et enlever la poussière ; une petite toile d’araignée excita la fureur de la ménagère.
Toute cette activité trahissait bien son intention de « se retrancher » pour longtemps dans la position stratégique que lui offrait la chambre à coucher du lieutenant.
Chvéïk suait sang et eau. Quand il eut fini de battre les tapis, elle lui enjoignit d’enlever les rideaux pour les épousseter et ensuite de laver les fenêtres de la chambre à coucher. Quand cela fut fait, elle lui commanda de changer les meubles de place, ce qui lui permit de donner libre cours à ses nerfs. Chvéïk poussait les meubles d’un endroit à l’autre, sans qu’elle fût jamais contente. Elle inventait à chaque instant un arrangement nouveau.
Bientôt l’appartement fut sens dessus dessous, et la visiteuse sentit faiblir son énergie organisatrice.
Elle prit alors de la literie fraîche dans la commode et garnit amoureusement les oreillers et l’édredon. Elle apportait à cette occupation mille tendres soins et, en se penchant sur le lit, ses narines palpitaient de convoitise.
Ensuite, elle envoya Chvéïk chercher le déjeuner et le vin. Pendant son absence, elle passa un peignoir de soie transparente qui la rendait irrésistiblement séduisante.
Au déjeuner elle but toute une bouteille de vin et fuma quantité de cigarettes. Le repas fini, elle s’allongea sur le lit, tandis que Chvéïk savourait avec délice un quignon de pain de régiment, trempé dans un verre de liqueur sucrée.
Tout à coup il entendit qu’elle l’appelait.
— Chvéïk ! Chvéïk !
Chvéïk ouvrit la porte de la chambre à coucher et aperçut la jeune femme étendue sur le lit dans une attitude languissante.
— Entrez !
Chvéïk s’approcha du lit. Son occupante mesurait du regard, avec un singulier sourire, les épaules trapues et les fortes cuisses de l’ordonnance.
Rejetant l’aérien tissu qui voilait et protégeait ses charmes, elle commanda d’un ton sévère :
— Ôtez vos souliers et votre pantalon ! Venez…
C’est ainsi que le brave soldat Chvéïk put annoncer au lieutenant, à son retour de la caserne :
— Je vous déclare avec obéissance, mon lieutenant, que selon votre ordre, j’ai servi exactement madame et que j’ai satisfait tous ses désirs.
— Je vous remercie, Chvéïk. Est-ce qu’elle a eu beaucoup de désirs ?
— Six, environ, mon lieutenant, répondit Chvéïk. Madame dort à poings fermés, le trajet l’aura fatiguée. Rassurez-vous, mon lieutenant, j’ai fait tout ce qu’elle a voulu, sans même qu’elle ait eu besoin de me le demander.
5.
Tandis que des masses d’hommes armés, enfoncés dans les forêts qui bordent le Dunajetz et le Raab, demeuraient sous une grêle d’obus et que les pièces de gros calibre déchiraient des compagnies entières qu’engloutissait aussitôt le sol des Carpathes et qu’à tous les coins de l’horizon flambaient villes et villages, le lieutenant Lucas et son fidèle Chvéïk jouaient d’assez mauvais gré leur rôle dans l’idylle imposée par la dame qui avait fui son mari pour tenir le ménage du lieutenant.
La dame sortant tous les jours pour ses petites emplettes, le lieutenant en profitait pour délibérer avec Chvéïk des mesures à prendre.
— Ce qui me semble préférable à tout, mon lieutenant, serait d’annoncer qu’elle est ici à son mari qu’elle a quitté et qui la cherche, paraît-il, d’après la lettre que je vous ai apportée. Il faudrait lui envoyer une dépêche disant qu’elle est chez vous et qu’il n’a qu’à venir la chercher. On m’a parlé d’un cas du même genre qui s’est produit l’an dernier dans une villa près de Vsenory. Cette fois-là c’est la femme qui avait alerté son mari qui s’est empressé d’accourir et de les gifler tous les deux. C’étaient deux civils, mais, dans les mêmes conditions, on n’osera rien faire à un officier. Du reste, vous n’êtes absolument responsable de rien, puisque vous n’avez invité personne et que cette dame est partie de son propre mouvement. Vous verrez qu’un télégramme comme ça aura un effet merveilleux. Et s’il y a des voies de fait…
— C’est un homme très instruit, observa le lieutenant Lucas ; je le connais bien, c’est un négociant de houblon en gros, évidemment il faut que je lui parle… Envoyons le télégramme.
Celui-ci était rédigé en ces termes : « L’adresse actuelle de votre épouse est… », et il indiquait le logis du lieutenant.
C’est ainsi que Mme Katy eut un beau jour la désagréable surprise de voir entrer en coup de vent le marchand de houblon. Pendant que Mme Katy, conservant toute sa présence d’esprit, faisait les présentations : « Mon mari – le lieutenant Lucas », le visage du nouveau venu exprimait la bonne humeur et un empressement respectueux.
Le lieutenant ne voulut pas être en reste de politesse en disant :
— Veuillez vous asseoir, Monsieur Wendler.
Et tirant de sa poche un étui à cigarettes, il lui en offrit une.
Le distingué négociant en houblon prit correctement une cigarette et, bientôt entouré d’un nuage de fumée, dit posément :
— Comptez-vous aller au front sous peu, mon lieutenant ?
— J’ai demandé à être transféré au quatre-vingtonzième de ligne à Boudéïovice et je le rejoindrai dès que j’aurai fini mon cours à l’École des volontaires d’un an. Nous avons un grand besoin d’officiers de réserve et nous constatons avec peine que peu de jeunes gens aujourd’hui se prévalent de leur droit au volontariat d’un an. Appelés sous les drapeaux, ils préfèrent faire leur service comme simples fantassins qu’acquérir l’honneur d’être officiers.
— Le commerce du houblon a énormément souffert du fait de la guerre, mais je crois qu’elle ne durera plus longtemps, dit le marchand en considérant tour à tour sa femme et le lieutenant.
— La situation de nos armées est très bonne, répondit le lieutenant Lucas ; personne ne doute aujourd’hui que la guerre ne doive finir par la victoire des Puissances centrales. La France, la Grande-Bretagne et la Russie ne pourront tenir contre le bloc de granit austro-turco-allemand. Il est vrai que nous avons essuyé quelques insuccès locaux. Mais aussitôt que nous aurons brisé le front russe entre les Carpathes et le Dunajetz moyen, la fin des hostilités sera assurée à bref délai. Les Français sont sur le point de perdre tout leur Est et les armées allemandes entreront bientôt dans Paris. Il n’y a aucun doute. En dehors de ça, nos opérations en Serbie continuent à se développer à notre grande satisfaction : on s’explique généralement mal le repliement de nos régiments, qui n’est en somme qu’un changement de position, fruit d’une habile stratégie. Du reste, nous en verrons bientôt la preuve. Veuillez suivre sur cette carte…
Le lieutenant Lucas prit doucement le marchand de houblon par le bras et le conduisit devant une grande carte du front russe, qui pendait au mur.
— Les Beskydes de l’est nous donnent une excellente ligne d’appui, de même que les divers secteurs des Carpathes, comme vous voyez. Il nous suffit de frapper un grand coup contre le front russe en cet endroit et nous ne nous arrêterons qu’à Moscou. La fin de la guerre est plus proche que nous ne le pensons.
— Et la Turquie ? fit le marchand qui se demandait comment amener la conversation sur l’objet de sa visite.
— Les Turcs tiennent ferme, répondit le lieutenant, en invitant son hôte à se rasseoir ; Hali bey, le président de la Chambre des députés, est arrivé à Vienne avec Ali bey. Le maréchal Liman von Sanders est nommé commandant en chef de l’armée turque des Dardanelles. Von der Goltz pacha a quitté Constantinople et se trouve à Berlin. Enver pacha, le contre-amiral Usedom pacha et le général Djevad pacha ont été décorés par notre empereur. Ce grand nombre de décorations en si peu de temps est un très bon signe.
Ils restaient assis en silence. Enfin, le lieutenant jugea bon de reprendre la parole :
— Quand êtes-vous arrivé à Prague, monsieur Wendler ?
— Ce matin.
— Je suis content que vous m’ayez trouvé chez moi, parce que, l’après-midi, j’ai mon cours à la caserne, et toutes les nuits je suis de service. Ainsi, mon appartement est pour ainsi dire inhabité, ce qui m’a permis d’offrir l’hospitalité à Madame Wendler. Ici personne ne la dérange, elle sort et elle rentre à son gré. Entre vieux camarades que nous sommes…
Le marchand de houblon toussa.
— Katy est évidemment une femme bizarre, monsieur, dit-il, et je vous remercie mille fois de tout ce que vous avez fait pour elle. Tout à coup l’envie la prend de venir à Prague, elle saute dans le premier train, en disant simplement aux domestiques qu’elle va soigner ses nerfs. J’étais en voyage, je suis rentré, la maison était vide et Katy envolée.
Et s’efforçant de prendre une expression de franchise, il menaça du doigt sa femme et lui demanda avec un sourire un peu forcé :
— Tu t’étais dit sans doute : puisque mon mari voyage, j’ai bien le droit d’en faire autant. Bien sûr, tu n’avais pas pensé…
Craignant que la conversation ne prît une tournure désagréable, le lieutenant mena encore une fois son rival devant la carte géographique et lui signala certains endroits marqués au crayon de couleur :
— Tout à l’heure, j’ai oublié de vous faire observer un curieux détail. Vous voyez cette grande ligne, recourbée en arc vers le sud-est, qui forme ici une sorte de tête de pont, constituée par ce groupe de montagnes. Toute l’offensive des Alliés porte sur ce point stratégique d’une extrême importance. Notre tâche à nous est de nous emparer du chemin de fer qui lie ce pont avec la principale ligne de défense de l’ennemi pour occuper la communication entre l’aile droite et l’armée du nord sur les bords de la Vistule. Est-ce que je m’explique assez clairement ?
Le marchand de houblon s’empressa d’affirmer qu’il avait tout très bien compris. Mais il avait compris surtout que le lieutenant voyait dans le reproche fait à sa fantasque épouse une allusion à leurs amours adultères. Il ne se départit donc point de son calme et de sa politesse, et reprit sa place devant la table.
— Cette guerre, ajouta-t-il, nous a fait perdre tous les débouchés de notre houblon à l’étranger. La France, la Grande-Bretagne, la Russie et les Balkans, autant de pays perdus pour notre exportation. Il ne nous reste que l’Italie, mais je crains qu’elle n’entre dans la danse, elle aussi. Ce qui me console un peu, c’est que quand nous aurons gagné la guerre nous pourrons dicter les prix dans le monde entier.
— L’Italie gardera strictement sa neutralité, dit le lieutenant pour le tranquilliser, c’est…
— Pourquoi alors, interrompit le marchand, pris d’une colère subite, car tout : le houblon, l’épouse et la guerre s’embrouillait dans sa tête, ne proclame-t-elle pas loyalement qu’elle est liée à l’Autriche-Hongrie et à l’Allemagne par les traités de la Triple-Alliance ? J’avais cru que l’Italie allait attaquer la Serbie. Alors la guerre serait finie depuis longtemps. Mais aujourd’hui mon houblon pourrit en magasin, les commandes à l’intérieur sont insignifiantes, l’exportation est nulle, et l’Italie reste neutre. Alors pourquoi l’Italie, je vous le demande un peu, avait-elle encore renouvelé en 1912 la Triple-Alliance ? Et le ministre italien des affaires étrangères, M. le marquis di San Giuliano ? Que fait-il, ce monsieur ? Est-ce qu’il dort ou quoi ? Savez-vous ce que je gagnais par an avant la guerre, et ce que je gagne maintenant ?
Il s’interrompit, puis, fixant toujours son regard furieux sur le lieutenant qui s’amusait placidement à souffler des anneaux de fumée qui se rompaient les uns contre les autres, il reprit :
— Ne vous imaginez pas que je ne suive pas les événements. Pourquoi les Allemands ont-ils reculé à la frontière quand ils étaient déjà devant Paris ? Et pourquoi ce duel d’artillerie acharné dans les régions entre la Meuse et la Moselle ? Savez-vous qu’à Combes et à Wœwre près de Marche trois brasseries sont brûlées, trois brasseries qui nous commandaient cinq cents sacs de houblon par an ? Dans les Vosges, une brasserie aussi est détruite, celle de Hartmansweiler, et une autre encore à Niederspach près de Mulhouse. Ça fait, en tout, douze cents sacs en moins par an. La brasserie de Klosterhœk a été six fois le théâtre de violents combats entre les Allemands et les Belges, trois cent cinquante sacs par an.
Son agitation augmentait tellement qu’il n’était plus en état de parler. Il se leva, s’approcha de sa femme et lui dit :
— Katy, tu vas t’en aller avec moi chez nous. Habille-toi.
— Vous ne pouvez pas vous imaginer combien tous ces événements m’énervent, ajouta-t-il pour s’excuser ; dans le temps j’étais beaucoup plus calme.
Mme Wendler partit dans la chambre à coucher pour se vêtir, et son époux dit encore au lieutenant :
— Ce n’est pas la première fois qu’elle me plaque comme ça. L’année dernière, elle est partie avec un professeur et je ne les ai retrouvés qu’à Zagreb. J’ai profité de l’occasion pour vendre à la brasserie municipale de Zagreb six cents sacs de houblon. En général, nous exportions des quantités de houblon dans l’Europe méridionale. Nous faisions des affaires d’or même à Constantinople. Aujourd’hui, nous voilà à moitié ruinés. Si notre gouvernement – comme on le dit – prend des mesures pour restreindre la fabrication de la bière à l’intérieur de la monarchie, il nous achèvera.
Allumant une cigarette que le lieutenant lui offrit, il dit :
— J’ai encore de la chance de n’avoir pas d’enfants. C’est désolant, tous ces soucis de famille.
Il se tut. Déjà Mme Katy, prête au voyage, apparut sur le seuil.
— Comment ferons-nous pour mes malles ? dit-elle.
— On viendra les chercher tout à l’heure, j’ai déjà fait le nécessaire, répondit le marchand de houblon, soulagé que tout se fût passé sans orage ; si tu veux encore faire quelques emplettes, il est grand temps de nous mettre en route. Le train part à deux heures vingt.
M. et Mme Wendler prirent amicalement congé. Le mari surtout était heureux de s’en aller. Il manifesta sa joie au moment de sortir :
— Si jamais – ce que je ne vous souhaite pas – vous êtes blessé, venez passer votre convalescence chez nous. Nous vous guérirons de notre mieux…
Revenu à la chambre à coucher où Mme Katy s’était habillée pour le voyage, le lieutenant trouva sur le lavabo quatre coupures de cent couronnes et le mot suivant :
« Monsieur,
« Vous n’avez pas pris mon parti devant mon mari, ce triple idiot. Vous lui avez permis de m’enlever de chez vous comme on enlève un objet oublié. Vous ne vous êtes pas gêné pour faire observer à mon crétin de mari que vous m’avez offert l’hospitalité dans votre agréable foyer. J’espère que les frais que je vous ai occasionnés ne dépassent pas les quatre cents couronnes ci-jointes, et que je vous prie de partager avec votre ordonnance. »
Le lieutenant Lucas réfléchit un moment et prit ensuite le parti de déchirer le poulet en petits morceaux. Il considéra en souriant l’argent qui traînait sur le lavabo et, constatant que l’amoureuse frustrée avait oublié son peigne, prit cet objet et le joignit à sa collection de reliques.
Chvéïk ne rentra que dans l’après-midi, ayant passé son temps à chercher le griffon d’écurie.
— Vous avez de la chance, Chvéïk, vous savez, lui dit le lieutenant. Cette dame qui a logé chez nous, est déjà partie. Son mari l’a emmenée. Et en récompense de tous les services que vous lui avez rendus, elle a laissé quatre cents couronnes pour vous sur le lavabo. Il est nécessaire de la remercier ou plutôt son mari, parce que cet argent est naturellement à lui, elle le lui avait flibusté pour pouvoir se mettre en route. Je vais vous dicter la lettre.
Et il dicta :
« Très honoré monsieur,
« Je vous prierais de bien vouloir exprimer à madame votre épouse mes plus sincères remerciements pour les quatre cents couronnes dont elle a bien voulu récompenser les faibles services que j’ai pu lui rendre lors de son séjour à Prague. Mais comme tout ce que j’ai fait pour elle a été fait de bon cœur, il m’est impossible d’accepter cette somme et je vous la…
— Eh bien ! écrivez donc, Chvéïk, qu’est-ce que vous avez ? Nous disons ?
— « … et je vous la… » répéta Chvéïk d’une voix tremblante et sombre.
« … et je vous la renvoie donc, très honoré monsieur, en y joignant l’expression de ma plus profonde considération. Baisez pour moi la main de madame votre épouse.
— C’est tout, fit le lieutenant.
— Je vous déclare avec obéissance qu’il manque encore la date.
— Mettez : « Prague, le 20 décembre 1914. » Maintenant prenez cette enveloppe, écrivez l’adresse que voici et allez porter la lettre et l’argent à la poste.
Et le lieutenant se mit à siffler un air de l’opérette La Divorcée.
— Attendez un peu, Chvéïk, demanda-t-il comme l’autre s’en allait, avez-vous des nouvelles de notre griffon ?
— J’en ai déniché un, mon lieutenant, une bête superbe. Mais il sera très difficile de l’avoir. Peutêtre que vous l’aurez déjà demain. C’est un chien qui mord.
6.
Le lieutenant Lucas n’avait pas entendu les dernières paroles de Chvéïk, très importantes pourtant. « C’est un chien qui pour mordre ne craint personne », aurait voulu ajouter Chvéïk, mais, à la fin, il s’était dit que cela ne regardait en rien son maître.
— Puisqu’il veut son chien, il l’aura, conclut-il.
Il est évidemment facile de dire : « Trouvez-moi un chien ! » Les propriétaires de chiens surveillent leur bête de très près, même si ce n’est que des cabots. Un pauvre toutou sans aspect, bon tout au plus à chauffer les pieds d’une petite vieille, lui aussi, est, tout comme un autre, aimé et protégé par sa maîtresse.
De plus, un chien digne de ce nom est doué d’une intuition qui le met en garde et le prévient qu’un beau jour on essaiera de le voler à son maître. Un chien qui se respecte vit sans cesse sous la menace d’être volé, et est toujours prêt à parer à cette éventualité qu’il sait imminente. À la promenade, quand il s’éloigne un peu trop de son maître, il est gai et joueur – au commencement. La vie lui paraît belle comme à un jeune homme sage qui jouit de ses vacances après avoir passé son baccalauréat.
Mais, tout à coup, sa bonne humeur s’assombrit ; il se rend compte qu’il a perdu son chemin. Alors, il se désespère. Effrayé, il court dans tous les sens, il flaire, il hurle, et serre sa queue entre ses jambes, couche ses oreilles en arrière et galope dans l’inconnu.
S’il pouvait parler, il crierait certainement :
— Jésus-Maria, je sens qu’on va me voler !
Êtes-vous allé quelquefois visiter un chenil et y avez-vous vu de ces chiens en peine ? Ce sont tous des chiens volés. Dans toutes les grandes villes il y a des gens qui font du vol des chiens leur unique métier. Il existe une race de chiens nains, des amours de ratiers qui tiennent facilement dans un manchon ou une poche de pardessus, mais cet abri que l’on croirait inexpugnable, ne défend pas ces pauvres petits des voleurs. Les dogues allemands tachetés qui gardent les villas de la banlieue se volent la nuit. Un chien policier sera volé d’habitude à la barbe des détectives. Vous vous promenez avec votre toutou en laisse ; tout d’un coup, celle-ci est coupée et vous contemplez avec abrutissement la laisse veuve de son chien. Sur le nombre total des chiens que vous rencontrez dans la rue il y en a 50 % qui ont changé plusieurs fois de maître, et il peut arriver à quelqu’un de racheter son propre chien volé quelques années auparavant, si petit qu’ensuite vous ne le reconnaissez plus. Le moment le plus dangereux est celui où vous sortez l’animal pour ses petits et ses grands besoins ; les grands surtout sont périlleux. Voilà pourquoi le chien surpris à cette occupation est toujours plein de méfiance et jette autour de lui des regards craintifs.
Il existe encore bien d’autres procédés pour chiper les chiens : le vol pur et simple, le vol à l’esbroufe et le moyen qui consiste à attirer la pauvre bête dans un guet-apens. Le chien est un animal très fidèle – disent les livres de lecture pour les écoliers, et les traités d’histoire naturelle. Mais faites sentir à un chien, même le plus attaché à son maître, un bout de saucisson de cheval, et il est perdu. Il oublie immédiatement la présence du maître qui marche à côté de lui, se retourne délibérément vers le saucisson tentateur. Il en bave, il renifle avec volupté cette odeur délicieuse, et remue la queue en attendant qu’on lui jette sa proie.
À Mala Strana, au bas de l’escalier qui monte au château du Hradcany, se trouve une petite taverne populaire. Ce jour-là, deux hommes étaient assis au fond de la salle, dans un coin sombre : un militaire et un civil. Mystérieux, les têtes penchées, ils se parlaient tout bas, semblables à des conspirateurs de la République vénitienne.
— Tous les jours vers huit heures, disait le civil, la boniche le promène au coin de la place Havlicek, en face du parc. Tu sais que c’est une bête qui mord à droite et à gauche. Rien à faire pour le caresser.
Et se penchant encore davantage vers le soldat, le civil lui souffla à l’oreille :
— Il n’aime même pas la saucisse.
— Et la saucisse grillée ?
— Non plus.
Les deux hommes crachèrent.
— Et qu’est-ce qu’il bouffe alors, ce fils de garce ?
— J’sais pas moi. Il y a des clebs qui sont gâtés et gavés comme un archevêque.
Le soldat et le civil trinquèrent et le civil continua :
— Une fois, j’avais besoin d’un loulou de Poméranie, et j’ai appris qu’il y avait moyen d’en faire un aux environs de la Klamovka. C’était encore une fine gueule qui ne voulait pas de saucisse. Je me suis esquinté les pattes après lui pendant trois jours. À la fin, j’ai demandé carrément à la bonne femme qui se baladait avec le clebs, ce qu’il mangeait pour être si bath. La bourgeoise flattée m’a confié qu’il aimait surtout les côtelettes de porc. Moi, n’est-ce pas, je me suis dit qu’il aimerait encore mieux quelque chose de plus tendre, et je lui ai acheté une escalope de veau. Eh bien ! mon vieux, c’est comme je te le dis, ce salaud-là n’y a pas touché. Il a fallu que j’achète une côtelette et alors, il s’est décidé. Je me suis sauvé, le chien sur mes talons. La vieille hurlait comme si on lui coupait la tête, mais il ne voulait rien savoir, il ne voyait que la côtelette. Le lendemain, il était déjà au chenil de Klamovka, je lui ai fait un brin de toilette et après trois coups de pinceau sur le museau, il était à ne plus reconnaître. Avec tous les autres clebs, la saucisse de cheval m’a toujours bien réussi. Je crois que tu ferais bien de t’informer d’abord auprès de la boniche. Tu es soldat et beau garçon, elle ne pensera pas à se méfier. Moi, il n’y a rien eu à faire. Quand je lui ai demandé ce que le clebs bouffait, elle m’a dit : « Ça ne vous regarde pas ! » Et elle m’a jeté un coup d’œil comme un poignard. Elle n’est pas très jolie ; pour jeune, elle le paraît plutôt, et avec toi, ça ira certainement.
— Écoute voir, c’est bien un griffon d’écurie ? Je voudrais ne pas faire de gaffe, parce que le lieutenant ne veut que cette race-là.
— Je te dis que c’est un chien épatant, tout à fait ton affaire. Et c’est un griffon d’écurie, aussi vrai que toi tu es Chvéïk et moi Blahnik. Tâche moyen de savoir ce qu’il bouffe et tu l’auras sans faute.
Les deux amis trinquèrent encore une fois. Ils se connaissaient depuis longtemps. En temps de paix, quand Chvéïk gagnait sa vie en vendant des chiens, Blahnik était son fournisseur attitré. Ce collectionneur de chiens à bon marché était vraiment un spécialiste. On racontait qu’il achetait, sous main, à la fourrière de Pankrac, des chiens soupçonnés d’avoir la rage, et qu’il les revendait après les avoir habilement camouflés, sinon guéris. On disait qu’il lui était souvent arrivé de présenter les symptômes de la rage et que tout le monde le connaissait à l’Institut Pasteur de Vienne. Aujourd’hui, il considérait comme un devoir d’amitié de rendre ce service à Chvéïk, sans en tirer aucun profit. Il savait le nom de tous les chiens de Prague. Sa longue conversation avec Chvéïk avait lieu à voix basse : quelques mois auparavant, Blahnik avait emporté sous son paletot le ratier du patron de la taverne, et craignait de se faire remarquer. Le ratier qui était alors tout petit, s’était laissé prendre à un biberon que Blahnik lui avait discrètement tendu sous la table. La pauvre petite bête s’étant crue au sein de sa mère, n’avait fait aucun bruit pendant qu’on l’emportait.
Par principe, Blahnik ne volait que des chiens de race, et ses connaissances approfondies lui auraient mérité un poste d’expert-juré auprès du Tribunal de Prague. Tous les éleveurs renommés se fournissaient chez lui, sans parler de sa clientèle privée qui était aussi très nombreuse. Il arrivait souvent que les chiens qui devaient à ses soins d’avoir changé de maîtres le poursuivissent dans la rue. Pour se venger, ils se frottaient contre lui et traitaient son pantalon comme une borne.
Le lendemain de la conversation secrète des deux hommes, on put voir Chvéïk se promener au coin de la place Havlicek, à l’endroit indiqué par son camarade. Il attendait la servante au griffon d’écurie.
Ce fut le chien qui apparut le premier ; il passa, la moustache et le poil en bataille, le regard éveillé. Il était gai comme tous les chiens qui jouissent d’un moment de liberté après avoir fait leurs petits besoins. Il s’amusait à troubler des moineaux qui se préparaient à déguster leur petit déjeuner de fiente de cheval.
Puis, Chvéïk vit venir la servante. C’était une fille d’un certain âge, dont les cheveux formaient une chaste couronne autour de sa tête. Elle sifflait pour rappeler le chien. Elle faisait tourner en l’air la chaîne du chien et une élégante petite cravache.
Chvéïk lui adressa la parole.
— Pourriez-vous me dire, mademoiselle, par où on va à Zizkov, s’il vous plaît ?
La servante s’arrêta et l’examina curieusement pour voir s’il ne se moquait pas d’elle. Mais, vite rassurée par le regard loyal de Chvéïk, elle ne douta plus que le petit soldat n’eût demandé son chemin pour de bon. Ses yeux s’adoucirent, et elle expliqua à Chvéïk avec empressement la direction qu’il avait à prendre.
— Je viens d’être transféré à Prague avec mon régiment, dit Chvéïk, je ne suis pas d’ici, je suis de la campagne, moi. Et vous, vous n’êtes pas non plus de Prague, n’est-ce pas ?
— Je suis de Vodnany.
— On est des pays, répondit Chvéïk, je suis presque du même patelin, je suis de Protivine.
Les connaissances que Chvéïk possédait sur la topographie de la Bohême du sud – connaissances acquises par hasard lors des manœuvres auxquelles il avait participé au temps de son service militaire à Boudéïovice – réjouirent le cœur de la servante.
— Alors vous connaissez, dit-elle, à Protivine, le boucher Peychar qui a sa boutique sur la place ?
— Bien sûr, c’est même mon frère. Tout le monde l’aime chez nous, vous savez, insista Chvéïk, parce qu’il est très gentil, très poli ; il a de la bonne marchandise et vend bon poids.
— Écoutez, est-ce que vous n’êtes pas le fils de Yarèche, demanda la servante se prenant de sympathie pour ce soldat inconnu.
— Si.
— Et de quel Yarèche, celui de Protivine ou celui de Ragice ?
— Celui de Ragice.
— Est-ce qu’il vend encore de la bière en bouteilles ?
— Mais oui.
— Il doit avoir soixante ans bien sonnés, hein ?
— Cette année, au printemps, il a eu soixante-huit ans passés, répondit Chvéïk avec une calme assurance. Il continue à livrer ses bouteilles avec une petite voiture, mais il vient d’acheter un chien qui lui sert bien dans son commerce. Le chien ne quitte pas la voiture, et ils sont bien contents tous les deux. C’est un chien tout juste comme celui qui poursuit les moineaux là-bas. Jolie bête aussi, ne trouvez-vous pas ?
— Il est à nous, expliqua la nouvelle connaissance de Chvéïk, je suis servante chez un colonel. Vous ne connaissez pas notre colonel ?
— Si, je le connais, c’est même un type peu ordinaire, dit Chvéïk ; à mon régiment à Boudéïovice nous en avions aussi un comme ça.
— Il est très sévère, vous savez, notre colonel. La dernière fois que nos soldats ont été battus en Serbie, il est rentré fou de colère et il a cassé toute la vaisselle à la cuisine. Il m’a menacée de me donner mes huit jours.
— Alors il est à vous, ce petit beau chien, interrompit Chvéïk ; c’est dommage que mon lieutenant ne supporte pas de chiens à la maison, moi, je les aime beaucoup.
Il se tut. Et tout d’un coup :
— Un chien comme ça ne mange pas n’importe quoi, pour sûr.
— Je vous crois. Notre « Lux » est très gourmand. Pendant un certain temps, la viande ne lui disait rien du tout, il ne voulait pas en manger. Maintenant, il a changé de goût.
— Et qu’est-ce qu’il aime le mieux comme viande ?
— Du foie, du foie cuit.
— Du foie de veau ou de porc ?
— Ah ! ça lui est bien égal, fit la « payse » de Chvéïk en souriant, parce qu’elle croyait qu’il avait essayé de plaisanter.
Ils se promenèrent encore un bon moment. Enfin, le chien vint les rejoindre. La servante l’attacha à la chaîne. Il devint tout de suite très familier avec Chvéïk, voulant déchirer au moins le bas de son pantalon. Mais la muselière l’en empêchait. Soudain, comme s’il eût flairé les intentions de Chvéïk, il s’assombrit et se mit à marcher l’oreille basse à côté de lui. De temps en temps il levait sur Chvéïk un regard torve, comme s’il voulait exprimer : « Je sais ce qui m’attend. Ce n’est pas gai du tout ! »
Chvéïk apprit encore que la servante sortait aussi le chien tous les soirs vers six heures, au même endroit ; qu’elle avait retiré sa confiance à la population mâle de Prague, parce que, ayant mis une fois une annonce dans un journal pour trouver un mari, un serrurier de Prague lui avait répondu en lui promettant de l’épouser et avait fini par disparaître avec huit cents couronnes, le petit pécule de la fiancée. Elle lui dit aussi qu’à la campagne les gens étaient plus honnêtes ; que, si elle devait se marier, elle prendrait pour mari un paysan, mais qu’elle n’y penserait qu’après la guerre seulement, parce que les mariages de guerre étaient une bêtise, les femmes de soldats devenaient veuves pour la plupart.
Chvéïk lui donna le ferme espoir qu’elle le reverrait vers six heures, et s’en alla informer son ami Blahnik que le chien mangeait toutes les sortes de foie.
— Je vais le régaler de foie de bœuf, décida Blahnik ; c’est comme ça que j’ai déjà eu le St-Bernard au fabricant Vydra, un clebs qui ne connaissait que son maître. Demain, tu auras ton griffon sans faute.
Blahnik tint parole. Le lendemain matin Chvéïk avait à peine terminé la chambre qu’il entendit la voix d’un chien à la porte, et son camarade pénétra dans l’antichambre, en traînant par le collier le griffon dont la peur hérissait le poil plus que ne l’avait fait la nature. Il roulait des yeux sauvages, aussi effrayant qu’un tigre affamé qui, de l’intérieur de sa cage, fixe avidement un visiteur bien nourri du jardin zoologique. Il grinçait les dents et grognait comme pour déchirer et tout dévorer.
Les deux amis attachèrent le griffon à un pied de la table de la cuisine, et Blahnik raconta son entreprise :
— J’ai passé à côté de lui avec mon paquet de foie à la main. Il l’a flairé tout de suite et a sauté sur moi. Je ne lui ai rien donné et j’ai suivi mon chemin, le clebs à mes trousses. Au coin du parc, j’ai tourné dans la rue Bredovska et je lui ai jeté un premier morceau. Il l’a bouffé en marchant, sans cesser de me tenir à l’œil. J’ai pris ensuite la rue Jindrisska, où je lui ai encore donné quelque chose. Puis, quand il a eu tout bouffé, je l’ai attaché à ma chaîne et je l’ai traîné à travers toute la place Venceslas et la colline de Vinohrady jusqu’à Verchovice. Ne me demande pas ce qu’il a fait en route. À un moment donné, pendant que nous traversions la voie du tramway électrique, il s’est couché sur les rails et n’a pas voulu bouger. Probable qu’il voulait se suicider. Tiens, j’ai apporté aussi un pedigree en blanc que j’ai acheté à la papeterie Fuchs. Il s’agit de le remplir et comme tu t’y connais, mon vieux Chvéïk…
— Il faut que ça soit écrit de ta main. Mets-y qu’il est originaire du chenil von Bulov. Comme père, inscris : « Arnheim von Kahlenberg », comme mère « Emma von Trautensdorf, par Siegfried von Busenthal ». Le père a eu le premier prix à l’exposition des griffons d’écurie à Berlin, en 1912 ; la mère, la médaille d’or, décernée par la « Société pour l’élevage des chiens de race de Nuremberg ». Quel âge qu’il a, à ton avis ?
— D’après ses dents, il doit avoir deux ans.
— Marque un an et demi.
— Il est mal coupé, Chvéïk, tu sais ! Regarde voir ses oreilles.
— Bah, on aura toujours le temps de réparer ça, quand il sera habitué ici. Pour le moment, on va le laisser bien tranquille, sans ça, il nous embêterait encore davantage.
Le captif s’essoufflait à grogner, tournait en rond et enfin se coucha, la langue pendante et attendit, fatigué, la suite des événements.
Petit à petit il se calma, tout en gémissant par moments.
Chvéïk lui tendit le reste du foie qui avait servi d’appât. Mais le griffon n’y prit pas garde. Il boudait et narguait les deux hommes comme s’il voulait dire : « Vous m’avez eu une fois déjà, vous pouvez bouffer votre foie vous-mêmes. »
Résigné, il faisait semblant de somnoler. Tout à coup, une idée lui ayant passé par la tête, on le vit faire le beau et demander quelque chose avec les pattes de devant. Dans cette posture il s’éloignait jusqu’au bout de sa chaîne.
Chvéïk resta invincible.
— Veux-tu bien te coucher ! cria-t-il.
Le pauvre prisonnier se rallongea en marmottant plaintivement.
— Quel nom allons-nous donner dans son pedigree ? questionna Blahnik. Il s’appelle « Lux ». Il faudra lui donner un nom à peu près pareil pour qu’il y réponde vite.
— Eh bien, on l’appellera « Max » si tu veux. Regarde comme il dresse ses oreilles. Debout Max !
L’infortuné griffon, dépouillé et de son foyer et de son nom se leva et attendit.
— Détachons-le pour voir ce qu’il va faire, décida Chvéïk.
Libre, il marcha vers la porte où il fit trois courts aboiements, se fiant, sans doute, pour être délivré, à la générosité de ses persécuteurs. Mais comme ils restaient inexorables, il s’avisa de faire une petite mare près de la porte, persuadé qu’elle allait enfin s’ouvrir. Il se rappelait que, quand il était tout petit, le colonel, féru de discipline, lui inculquait les notions élémentaires de la propreté en l’expulsant de la chambre après chaque oubli.
Chvéïk observa simplement :
— Tu vois ce qu’il est malin, ce petit bout de jésuite.
Et il lui donna un coup avec sa ceinture, en lui fourrant si bien le museau dans la mare, que, pendant un quart d’heure, il dut se lécher pour se nettoyer.
Humilié, l’ex-« Lux » pleurnichait et courait à travers la cuisine, reniflant avec désespoir ses propres traces. Tout à coup, il revint vers la table, dévora sombrement le foie qui traînait par terre, se coucha près du fourneau et s’assoupit enfin.
— Qu’est-ce que je te dois ? demanda Chvéïk à Blahnik quand celui-ci voulut s’en aller.
— C’est pas la peine d’en parler, Chvéïk, dit gentiment Blahnik ; je ferais tout pour un vieux camarade comme toi, surtout que tu fais ton service militaire. Je te dis au revoir, mais fais attention de ne pas passer avec le clebs par la place Havlicek. Ça pourrait mal tourner. Au cas où tu aurais encore besoin d’un clebs, tu as mon adresse.
Chvéïk ne dérangea pas Max dans son sommeil. Il descendit acheter un quart de foie, le fit bouillir et, en plaçant un morceau près du museau de Max, attendit son réveil.
Chvéïk avait bien prévu. En se réveillant, Max se pourlécha les babines, s’étira, flaira le foie et l’avala goulûment. Ensuite, il s’approcha de la porte et aboya de nouveau trois fois.
Chvéïk l’appela :
— Max, veux-tu venir ici !
Le chien obéit. Chvéïk le prit, l’assit sur ses genoux et le caressa. En signe d’amitié, Max frétilla d’abord de sa queue coupée, puis happa délicatement la main de Chvéïk, la tint dans sa gueule et considéra d’un regard intelligent l’auteur de ses maux, ayant l’air de penser : « Il n’y a rien à faire, je ne sais que trop que je suis fichu ».
Chvéïk continuait à le caresser, en lui racontant d’une voix tendre un « conte de fées » comme à un petit enfant :
— Il y avait une fois un petit chien qui s’appelait Lux et vivait chez un colonel. Le colonel avait une servante qui, tous les jours, conduisait Lux promener. Une fois, il est venu un monsieur qui a volé Lux dans la rue. Lux a eu un nouveau maître, un lieutenant. On lui a donné aussi un autre nom et on l’a appelé Max.
Chvéïk ajouta :
— Max, donne la patte. Tu vois, grosse bête, qu’on sera bons camarades, si tu es toujours gentil et obéissant. Autrement, tu verras que le service militaire n’est pas une rigolade.
Max sauta à terre et tourna joyeusement autour de Chvéïk. Le soir, lorsque le lieutenant Lucas rentra chez lui, Chvéïk et Max étaient de vieux amis.
Méditant sur le sort de Max, Chvéïk émit cette idée philosophique :
— En somme, un soldat est seulement un homme volé à son foyer.
Le lieutenant Lucas eut une agréable surprise en voyant Max qui, de son côté, manifesta une grande joie devant un porte-sabre.
Comme le lieutenant voulait savoir d’où venait le chien et ce qu’il coûtait, Chvéïk répondit que c’était un cadeau d’un de ses amis mobilisé.
— Tout va bien, Chvéïk, dit le lieutenant en jouant avec Max, le premier du mois prochain, je vous donnerai cinquante couronnes pour le chien.
— Je ne peux pas accepter ça, mon lieutenant.
— Écoutez, Chvéïk, prononça sévèrement le lieutenant, quand vous êtes entré à mon service, je vous ai bien expliqué qu’il fallait m’obéir dans tous les cas, exactement. Je vous dis aujourd’hui que vous toucherez cinquante couronnes au premier du mois et que vous serez tenu de les boire. Que ferez-vous donc, Chvéïk, de ces cinquante couronnes ?
— Je vous déclare avec obéissance, mon lieutenant, que je les boirai selon votre ordre.
— Retenez encore ceci : En cas d’oubli de ma part, je vous ordonne de me rappeler que je vous dois cinquante couronnes. Est-ce compris ? À-t-il des puces ce chien ? Tâchez de lui donner un bain. Demain, je suis de service, mais après-demain, j’irai me promener avec lui.
Tandis que Chvéïk lavait Max, son ancien maître, le colonel, tempêtait effroyablement, promettant au voleur du chien de le traduire au conseil de guerre, de le faire fusiller, pendre, enfermer en prison pour vingt ans et couper en morceaux.
— Der Teufel soll den Kerl buserieren ! criait-il que les fenêtres en tremblaient, mit solchen Meuchelmœrdern bin ich bald fertig[4].
Une catastrophique menace planait sur les têtes de Chvéïk et du lieutenant Lucas.
- ↑ Rompez.
- ↑ On sait que le général Kouzmanek avait dû livrer la forteresse de Przemysl aux Russes et avait été transporté à Kyjev comme prisonnier de guerre. (Note du Traducteur.)
- ↑ Mon cher Henri, mon mari me persécute. Il faut absolument que tu me reçoives pour quelques jours. Ton ordonnance est une sale bête. Je suis bien malheureuse. Ta Katy. (Note du Traducteur.)
- ↑ Que le diable l’enc… Des assassins pareils, je leur ferai bientôt leur affaire.