Le Cabaret de la belle femme/Chapitre 8

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Albin Michel (p. 131-141).
LES POISSONS ROUGES


Un camarade faisait le guet à l’entrée du boyau de la Mine.

— Acré ! nous cria-t-il, les v’là qui reviennent.

Subitement, tout le monde fut planqué. Les uns disparurent dans leurs terriers, d’autres, changés en statue du devoir, regardèrent au créneau en fronçant les sourcils, et le caporal Roubion, tout débraillé, qui cherchait ses poux entre deux sommes, reboutonna prudemment sa capote.

— On ne peut même plus être tranquille chez soi, se plaignit Lousteau, qui ciselait une bague.

Les officiers d’État-Major qui étaient allés, en procession, visiter la mine, s’en retournaient, l’air satisfait. Un grand, en tenue bleu clair, qui portait un brassard doré, s’intéressa à nous, au passage.

— Eh bien, ils ont bonne mine, ces garçons-là, nous dit-il avec la sollicitude qu’on accorde aux petits bohémiens courant derrière la roulotte paternelle. Vous mangez bien, hein ?

— Oui, avec nos colis, ronchonna quelqu’un.

Le groupe élégant s’éloignait, en parlant très fort.

— Vraiment très bien faite, cette mine. — Pour quand, l’attaque ?

— J’espère que mon cliché sera bon…

— Ils se défendront, vous savez.

— Dame on ne fait pas d’omelette sans casser d’œufs…

C’était nous, les œufs… La mine que les officiers venaient de visiter était la curiosité du secteur. Le général en était très fier et, de l’avis du génie qui l’avait creusée, c’était une merveille, le modèle du genre.

Elle était haute, large, solidement étayée, avec un ventilateur pour renouveler l’air jusqu’au fond et une pompe pour épuiser l’eau. À cinquante mètres de l’entrée, on entendait au-dessus de sa tête le pas pesant des « Fritz », et cela procurait chaque fois une petite émotion au visiteur.

— Ce sont les Allemands, vraiment ? disait-il, la voix étouffée.

Et il regardait religieusement le plafond, n’ayant jamais approché les Boches de si près.

On venait à la mine en pèlerinage ; le quartier général y envoyait tous les matins des visiteurs très gradés — parfois des civils qui, parmi nous, faisaient figure de déguisés — tous les officiers d’état-major et d’intendance y venaient prendre des photographies et nous n’étions tranquilles que les jours de pluie ou de marmitage, ces messieurs n’aimant pas les éclaboussures.

Pourtant, si nous étions continuellement sur le qui-vive, craignant toujours l’arrivée du colonel pour un pèlerin de marque, notre position stratégique, à l’entrée du boyau de la mine, avait ses petits avantages. On nous donnait des cigarettes pour nous faire raconter — avec des détails inédits — l’attaque du 16 février, et, parfois, on ramassait même une pièce de vingt sous, quand le monsieur avait été content. De temps en temps on nous photographiait, dans des attitudes mémorables de héros prêts à tout. Mais, de préférence, on faisait poser Lousteau, parce qu’il avait l’air d’un trappeur, et le caporal Roubion, parce que c’était le plus sale.

Tout le pays connaissait la mine, son emplacement exact, sa longueur ; on en parlait chez tous les débitants, à cinq lieues à la ronde ; les paysans nous demandaient poliment de ses nouvelles quand nous descendions au repos, et les Allemands eux-mêmes, j’imagine, devaient se la passer en consigne lorsqu’ils changeaient de secteur.

Depuis six semaines qu’elle était finie, on avait dû la faire sauter dix fois, — les compagnies déjà prêtes à l’attaque, musettes à grenades bourrées, — mais, au dernier moment, la date de l’inauguration était toujours remise, et chaque régiment qui prenait les tranchées souhaitait, sans égoïsme, que cette cérémonie fût réservée à ceux qui les relèveraient. Le général, sans doute, la conservait comme attraction.

Jamais il n’était venu tant de visiteurs que depuis trois jours ; la mine, vraiment, ne désemplissait pas, et, comme l’avait judicieusement fait observer Lousteau, « il ne manquait plus que les Boches » …

Ils vinrent aussi…


Ce fut un matin, vers dix heures. Tout nu dans un baquet rempli à la source, Jean de Crécy-Gonzalve, en frissonnant, prenait un tub, et les hommes de soupe, choqués par ces mœurs corrompues, l’injuriaient au passage.

— Cache ça, on va manger.

— Il fait ça pour crâner.

Notre caporal ricanait en dessous, tout en nettoyant sa gamelle avec un vieux journal.

— Quand y cherche ses poux, marmonnait-il, y ne vient pas nous chercher…

La table était déjà mise : une porte d’armoire à glace posée sur quatre pieux. Nous avions également rapporté du village, en fouillant dans les ruines, des assiettes dépareillées, des couverts en ruolz, et une horrible jardinière de porcelaine peinte, que nous avions remplie de muguet.

Assis sur une caisse, la tête renversée, je regardais les taches de soleil que le chêne laissait glisser entre ses doigts. Ah ! le bon secteur, si paisible, avec ses patrouilles sans risque et ses veilles sous bois… Cette large sape, qui menait à notre gourbi, nous servait de salle à manger, et les autres escouades nous enviaient bassement, parlant d’intrigues sournoises et de protections honteusement acquises.

Un sourire heureux m’étirait les lèvres, en entendant chanter la graisse sous la cagna d’où montait une légère fumée bleue. Lousteau nous faisait des frites dans un couvercle de bouteillon, et je me sentais déjà la bouche humide…

— Vous êtes-t-y prêts ? cria-t-il de sa cuisine.

Comme réponse, une sourde explosion gronda, pas bien loin, dans les bois. Puis quelques coups de feu, des aboiements de grenades… Et avant qu’on ait rien compris, ce fut un brusque orage de bataille, un barrage acharné, un crépitement de fusillade, tout cela éclaté d’un seul coup, comme une poudrerie saute.

Jean de Crécy-Gonzalve s’était sauvé de son baquet, tout nu, ruisselant, ses chaussures à la main. Lousteau surgit du gourbi, barbouillé de suie, en corps de chemise.

— Mon flingue… Où qu’est mon flingue ? braillait-il.

On courait sans savoir. Tout de suite au créneau, le caporal criait : « On ne voit rien… »

En effet, devant nous, entre les bois français et boches, la plaine restait nue. Mais des shrapnells crevaient au-dessus de nous, les billes grêlant dans les branches, et de gros noirs essoufflés dépassaient le bois, allant crever sur nos deuxièmes lignes. On se questionnait :

— Qu’est-ce que c’est ?

— Les Boches qui attaquent.

— Où ?

— On ne sait pas…

On aperçut le capitaine, courant dans la direction du bruit. Déjà, un appel passait, d’escouade à escouade.

— Les brancardiers… Faites passer… Il est tombé un obus dans le boyau… Nous nous étions empilés dans notre sape, le dos rond, la tête rentrée. Toujours au créneau, Roubion répétait :

— On ne voit rien… on ne voit rien…

Je me souviens qu’un copain, accroupi près du seau de vin, se servit un quart. Lousteau le renversa d’un coup de pied :

— Voleur !

— Quoi ! J’prends juste em’part…

Les 75 s’étaient mis à répondre, toutes les batteries donnant, et c’était un tonnerre infernal, obus français et boches mêlant leurs aiguillées. À ce moment, on vit déboucher du boyau, en galopade, un groupe de visiteurs, le kodak en bandoulière, qui filaient vers l’arrière sans tourner la tête.

— Vite ! criait celui qui les menait… Que chacun rejoigne son poste… Dépêchons-nous…

Derrière eux, à vingt pas, un gros homme s’essoufflait, apoplectique, les tempes ruisselantes. Il courait de toute la vitesse de ses petites jambes et maintenait de la main gauche ses décorations qui sautaient. Le caporal l’arrêta..

— Mais, qu’est-ce que c’est, mon capitaine ?

— Les Boches sont entrés dans la mine en faisant sauter une sape… Ils sont sortis par nos deuxièmes lignes… Il faut que vous attaquiez pour leur reprendre le bois.

Lousteau poussa un cri de fureur.

— Ah ! les v… ! Je l’avais bien dit que les Boches viendraient…


Cela s’est passé comme toutes les attaques : une sanglante bousculade à quoi on ne comprend rien…

À midi, d’abord, une compagnie a tenté un coup de main, le général croyant réussir par surprise. Partis plus de deux cents, ils sont revenus cinquante.

Alors, nous avons attendu la tombée du jour, et nous avons donné, deux bataillons massés, après une courte préparation de 105. Quart d’heure horrible.

Mais pourquoi vouloir arracher ces souvenirs odieux à un cœur qui voudrait oublier, pourquoi s’obliger à cette exhumation ? Je ne veux plus revoir ces heures-là… Je me souviens, pourtant, que tout courant, les dents serrées, je reconnaissais les camarades, couchés sur les muguets. Et stupidement je pensais, la tête bouleversée par les éclatements : « Partie de campagne… partie de campagne… Des provisions… »

On s’est battu jusqu’à la nuit. Un cycliste m’a dit que le général cherchait à suivre notre avance à la lorgnette, de l’autre côté de la rivière. Mais la plupart de nos fusées s’arrêtaient dans les branches, les arbres cachaient les tranchées, les agents de liaison n’arrivaient pas, et l’arrière ne connaissait rien du combat, que les reprises brutales de fusillade soudainement rallumée comme un feu qu’on ranime d’une bourrée de bois sec. À chaque coup de téléphone qui lui parvenait, le général gémissait :

— Ah ! mon pauvre régiment ! mon pauvre régiment ! Ils ont déjà repris la moitié du bois ?.. Ne pourraient-ils pas enlever le reste ?

Les Allemands avaient hâtivement déroulé de hauts treillages, cloués aux arbres, et c’était, devant chaque « cage à poules », un arrêt meurtrier. Il fallait cisailler le fil de fer sous le feu, arracher chaque grillage à coups de pétards, et, dans les boyaux hérissés de chevaux de frise, c’était encore la tuerie. L’entrée de la mine reprise, il fallut s’arrêter… Les Boches solidement retranchés gardaient la première ligne.

— Ah ! c’est dommage, c’est bien dommage, disait le général en remontant dans son auto… Avec un peu de bonne volonté, je suis sûr qu’ils auraient pu faire mieux.

En avant de la tranchée que nous tenions, des camarades étaient restés couchés et, jusqu’à la relève, nous avons entendu Roubion, notre caporal, nous appeler plaintivement, la tête posée sur le parapet boche : il avait déboutonné sa capote, pour chercher sa blessure, et l’on eût dit que, mourant, le pauvre gars continuait à se gratter.



On nous a mis au repos, pour récompense, dans un bourg bien achalandé, où la musique donnait tous les jours un concert sur la place de l’Église. L’État-Major de la division se trou vait là, de l’Intendance aussi, et une section d’autos-canons.

Le matin de notre arrivée, un de ces soldats tranquilles nous avait dit :

— Ce qu’on s’ennuie ici ; on en crève… Et rien à faire. Vous, au moins, on vous occupe…

On nous occupait, en effet, à faire l’exercice, et des marches de vingt-cinq kilomètres, avec le sac monté. Dès qu’on nous laissait libres, nous nous glissions dans le parc du château, un vieux parc solitaire, dont l’herbe folle broutait les allées.

J’ai passé là des heures de délassement délicieux. Certain après-midi, surtout…

Nous étions couchés à l’ombre d’un tilleul, au feuillage naissant, si léger qu’on eût dit une impalpable poussière verte. Tout près, on voyait le verger, ses cerisiers chargés d’essaims blancs. On goûtait du bonheur avec tout son être : avec les mains qui caressaient l’herbe fraîche, les yeux éblouis de lumière, les oreilles qui se berçaient de silence, et l’on respirait, par goulées avides, les giroflées posées comme des papillons, les violettes cachées, l’eau verte du bassin. C’était un de ces beaux jours où le cœur semble trop petit pour contenir tout le bonheur paisible qui vous pénètre. On ne parlait pas, on ne pensait pas : on écoutait, distraitement, l’aboiement lointain d’un chien dans une cour de ferme, un essieu grinçant sur la route, la chanson naïve d’un coucou…

— Tiens, dit Lousteau en l’entendant, le cocu qui prend sa veille…

Nous laissant sommeiller sur le gazon, il avait fureté dans le parc, cherchant des morilles au pied des arbres. À présent, il venait d’imaginer un autre jeu et, couché le long du bassin avec deux camarades, il pêchait des poissons rouges, avec une épingle en hameçon au bout d’un fil et un ver pour appât.

Ils en avaient déjà pris trois, qui frétillaient dans une musette et, maintenant, Lousteau guettait une carpe, qu’on eût dit endormie, entre deux eaux. Insidieusement, il offrait son appât, avançant lentement sa ligne…

— Que faites-vous là ? demanda soudainement une voix.

Le général… D’un seul coup, nous nous étions levés, au garde à vous, les bras tombants.

Personne ne répondit.

— Vous savez bien que c’est défendu d’entrer ici, c’est mon parc, continuait-il de sa voix fatiguée de vieil homme. Qui vous a permis ?…

Mais brusquement, il s’arrêta. Il venait d’apercevoir, dépassant de la musette, une petite queue brillante, qui fouettait l’air.

— Oh ! gémit-il, mes petits poissons… Mes pauvres petits poissons…

Il s’élança, se pencha péniblement, et sortit de la musette les trois poissons rouges, dont deux ne bougeaient déjà plus. Lousteau fit la grimace.

— Oh ! les pauvres petites bêtes, faisait plaintivement le général… Pourquoi leur avoir fait du mal ?… Je ne veux pas qu’on leur fasse de mal, à mes petits poissons rouges… Rejetez-les vite dans l’eau…

Un lieutenant qui l’accompagnait ramassa avec empressement les épinoches.

— C’est pas la peine, fit maladroitement observer Lousteau, y en a déjà deux qui ne bougent plus.

— Ça ne fait rien, s’emporta le général, qui tapotait avec sa canne, elles seront mieux dans l’eau, mes pauvres petites bêtes…

Le dernier, qui frétillait encore, glissa des mains de l’officier. Tombé dans l’herbe, il remuait à peine, et, je ne sais pourquoi, je pensai à Roubion, que nous avions laissé dans le bois fleuri, battant faiblement l’air, d’un bras qui ne pouvait plus…

— Là… vous voyez… il se sauve, le pauvre petit, dit le général penché sur l’eau verdâtre, en regardant son petit poisson se faufiler sous les herbes… Pourquoi voulez-vous leur faire du mal à ces petites bêtes ?…

S’étant retourné, il remarqua nos écussons.

— Ah ! oui, dit-il en hochant la tête… C’est vous qui avez repris la mine… C’est bien dommage qu’on n’ait pas tout repris… Mais c’est bien tout de même, ce que vous avez fait. Tenez, je ne veux punir personne cette fois-ci… Filez vite et n’y revenez pas…


En poussant la grille rouillée qui grinçait, Lousteau me dit :

— C’est un bon vieux, dans le fond…