Le Canard sauvage, Rosmersholm/Notice sur le canard sauvage

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Le Canard sauvage, Rosmersholm
Traduction par M. Prozor.
(p. 3-9).

NOTICE
SUR LE « CANARD SAUVAGE »


Dans aucune œuvre d’Ibsen le caractère spécial de son génie ne se dessine aussi nettement que dans le Canard sauvage. Je ne veux pas dire que ce soit là l’œuvre capitale du grand dramaturge qu’on appelle d’ordinaire l’auteur des Revenants. Les jours où la figure d’Oswald, celle de sa mère et toute cette vision du nord, d’une si effrayante lucidité, lui est apparue, au soleil de juillet, sur les bords du golfe de Naples, ne sont-ils pas les plus importants de sa vie intellectuelle ? Il le penserait lui-même que je n’en serais pas surpris. Mais ce qui ne m’étonnerait pas davantage, c’est qu’il eût dérogé en cette occasion à son système de travail habituel, qui n’est pas de s’abandonner à l’inspiration, d’improviser ses œuvres et de les tracer d’une haleine.

À cet égard, les renseignements ne nous manquent pas. En Allemagne comme en Scandinavie, ce n’est pas seulement l’œuvre d’Ibsen, c’est encore sa physionomie qui intéresse le public.

Ibsen nous offre, en effet, en plein xixe siècle, le type d’un de ces laborieux d’âme et d’esprit dont la figure séduit quiconque sonde le passé pour y retrouver le secret de la grande production intellectuelle. Depuis longtemps, cette saine intelligence s’est astreinte à une discipline sévère à laquelle nous devons la puissance et la solidité de tout ce qu’elle produit. Ni son esprit hardi, ni son audacieuse imagination n’ont jamais entraîné ce poète dans les parages dangereux où le jugement perd pied, où se perd la déclamation. Ceci est un trait de race qui l’empêchera toujours d’être dénationalisé : le Scandinave a peur de sa propre voix quand il l’entend sonner creux.

Ibsen aurait pu peupler la scène d’abstractions et il faut lui être reconnaissant d’avoir évité cet écueil, d’autant plus que ces abstractions même auraient pu être séduisantes : témoins ses petits apologues dont le sens profond nous révèle parfois toute une conception du monde contenue dans une trentaine de vers. Mais, dès que le dramaturge s’éveille en lui, bride sa fantaisie et s’en rend maître. Durant des mois, regardant et réfléchissant, il promène dans le monde l’idée du nouveau problème moral qu’il portera sur la scène.

Ce problème s’est posé devant lui depuis longtemps. Il s’agit maintenant de le présenter au public de la façon dont les problèmes moraux se présentent dans la vie réelle. Et, s’arrachant au rêve comme à la spéculation, Ibsen se tourne vers la réalité, pour lui emprunter ses formes et ses couleurs. Il va, dit-on, jusqu’à lire assidûment la quatrième page des journaux de son pays, pour bien se représenter l’image de cette existence quotidienne dans laquelle il placera l’action de sa pièce. Il demande à ses impressions, à ses souvenirs, des faits, des physionomies, des milieux, les réunit, les examine, en fait l’objet de longues réflexions.

Il va sans dire qu’une pensée maîtresse dirige ce travail expérimental et choisit ce qui lui convient parmi les réalités qui défilent devant l’observateur ou s’éveillent dans sa mémoire. C’est ainsi qu’il rend dramatique et vivant ce monde d’images qui se presse dans son cerveau, si tôt qu’il se met à réfléchir et à raisonner, comme l’atteste toute son œuvre poétique.

Prenons le Canard sauvage : Ibsen, après avoir demandé dans ses drames précédents que la vérité serve de base à toutes les relations humaines, paraît tout à coup saisi de désabusement et s’écrie : « Mais non ! laissons l’illusion aux âmes faibles ; elles sont incapables de supporter la lumière. L’illusion seule les rend heureuses. » Aussitôt l’illusion se présente à lui pareille à ce grenier, où, tout enfant, au dire d’un de ses biographes, il s’enfermait durant des heures, soit pour feuilleter de vieux livres illustrés, soit pour animer d’une vie fantastique un vaste encombrement d’objets hors d’usage, au milieu desquels sautaient les lapins, gloussaient les poules, tandis qu’un canard caquetait dans son baquet. Ce canard, dans la pièce, joue un rôle étrange. Il est là, vivant : les personnages le voient de la scène. « Ce n’est pas un canard ordinaire, c’est un canard sauvage, » dit à l’utopiste Grégoire, le vieil Ekdal, ce malheureux dont la faiblesse d’esprit a jadis été exploitée par un misérable et qui a perdu en prison le peu d’intelligence qu’il possédait. Et la fable ingénieuse du canard blessé qui plonge jusqu’à la vase, y pique son bec, se retient aux varechs et ne reparaît plus jamais à la surface, à moins qu’un chien habile ne l’y ramène, se déroule sous la forme d’un simple radotage placé dans la bouche de ce vieux chasseur tombé en enfance. — La physionomie de ce bonhomme est une des plus vraies, des plus pittoresques de tout le théâtre d’Ibsen. Il doit avoir étudié sur nature cette figure épisodique qui, bien représentée sur la scène, est d’un effet inoubliable. Mais il en est une autre, plus fouillée, plus saisissante de réalité : c’est celle du fils d’Ekdal, d’Hialmar, le photographe, le faux artiste, le faux génie, le faux caractère, avec qui, plus qu’avec tout autre, c’est vraiment peine perdue de faire de l’apostolat. Ah ! pour lui la rédemption elle-même n’est qu’un sacrifice inutile : nous le voyons à la mort de sa fille Hedwige, qui ne fournira à cet homme qu’un thème à pose et à déclamation.

Cela n’étonne nullement le docteur Relling, ce cynique bienfaisant qui entretient chez les autres le mensonge vital auquel il ne croit pas lui-même. Une façon à lui de comprendre l’idéal et de le défendre contre des idéalistes, contre des exaltés comme ce malheureux Grégoire Werlé. On raconte qu’un acteur norwégien s’est composé le masque d’Ibsen pour jouer le rôle de Relling. Le procédé est grossier, mais l’idée est à demi exacte, quoi qu’en disent les critiques. Seulement, pour être tout à fait dans le vrai, le comédien qui représentait Grégoire aurait dû se faire également la tête du dramaturge. En effet, l’antagonisme de ces deux personnages sur la scène n’est qu’un reflet du combat qui s’est livré dans son âme et auquel nous devons la plus pessimiste de ses œuvres. Car Relling finit par triompher de Grégoire. Et, sceptique jusqu’au bout, il ne croit pas même à l’accomplissement du projet de suicide que celui-ci conçoit à la fin de la pièce.

Quel abîme de réflexions désolées s’est ouvert devant les yeux d’Ibsen quand il eut constaté avec son vigoureux bon sens qu’un esprit comme le sien ne pouvait rien sur l’inertie des masses grossières, et qu’il valait mieux, pour ne pas attirer des désastres, les laisser à leur fange, accrochées aux varechs pour ne pas voir le monde tel qu’il est ! Il faut que l’amertume ait été grande pour que le poète ait revêtu du masque ridicule de Grégoire un personnage qui, dans ce drame, joue le rôle revendiqué jadis par lui, Ibsen, et que, peut-être, il ambitionne encore de temps en temps. Et cependant ce même bon sens s’est refusé à généraliser sa conclusion pessimiste. L’action se déroule dans un milieu tout spécialement marqué au coin de la vulgarité, une vulgarité choquante chez Gina, la femme de Hialmar, déguisée sous des dehors pompeux chez son piètre mari, déclamateur grotesque quand il n’est pas odieux, nullité dès l’enfance, surfaite par tous. On comprend qu’un type comme celui-là ait paru haïssable à l’artiste laborieux et sincère qu’est Ibsen. Ce profanateur de l’art, — ce n’est pas pour rien que l’auteur l’a fait photographe, — est presque aussi rudement stigmatisé que les profanateurs de la vérité, le vieux Werlé et sa femme de ménage, qui vont fonder une véritable union conjugale sur l’aveu réciproque de leurs vices et de leurs méfaits, parodiant le noble principe affirmé dans « Maison de Poupée ».

Non ! on ne convertit pas les hommes de nos jours. On se réfugie dans l’isolement comme le Stockman d’Un ennemi du Peuple, on est honteusement battu comme le Grégoire du Canard sauvage, ou bien on cherche le triomphe au fond du torrent comme Rosmer. Ces trois drames se sont succédé. Chacun d’eux est un pas de plus vers le pessimisme et le découragement. Il est singulier que le poète les ait écrits au cours d’une vieillesse calme, honorée, au milieu d’un repos tardif, dont il semble jouir avec bonheur. Et ils ne sont pas le résultat d’un parti pris. « Ma pensée est amère quand elle n’est pas triste. » Cette confidence d’un silencieux ne saurait être suspecte.

Quel est, en ce cas, le stimulant qui anime cet esprit si vif, dont la verve éclate au milieu de ses productions les plus chagrines ? C’est le bonheur de travailler, de faire vivre ces figures qui nous captivent dans son œuvre et abondent dans le Canard sauvage. Chacune d’elle est le résultat d’une étude minutieuse. Lorsque, après la période d’observation, le moment d’écrire arrive, le moule est prêt et, au bout de très peu de temps, l’œuvre apparaît vivante, ordonnée dans toutes ses parties. Mais alors commence une espèce d’expérimentation. Pour me servir d’une expression d’Ibsen, il veut faire la connaissance de son monde, voir ses personnages de face, de profil et de dos. Ce qui veut dire, comme on nous l’apprend, qu’il refait parfois un drame entier, non pour le changer, non pour compléter une simple ébauche, mais pour mieux étudier un caractère, en le plaçant dans telle ou telle autre condition. Il modifie d’après cela un trait, une allure, un mouvement qui ne lui convient pas entièrement.

On comprend que cet artiste, dont la figure semble empruntée aux âges austères des maîtres primitifs, conserve, malgré ses désillusions et ses désespérances, les biens inappréciables que nous leur envions : la foi en lui-même et la sincérité. « Je n’ai qu’une prétention, a-t-il dit un jour, c’est de présenter au public, dans chacune de mes pièces, un fragment de la réalité. » Une autre fois, comme on l’interrogeait sur les mobiles d’un de ses personnages, il répondit à peu près ceci : « Je ne sais trop comment vous les expliquer. Je l’ai vu dans tel appartement, à telle heure de la journée, par telle température. Il est probable que, dans d’autres conditions, il aurait agi différemment. »

Une énergie comme celle d’Ibsen s’impose. À un moment donné, la personnalité qui en est capable doit se faire jour dans ses créations. L’illusion scénique une fois produite, elle entre elle-même en scène. On cède à sa volonté de convaincre. L’idée et l’action se confondent et l’enchantement s’opère. Parmi les secrets dont disposent les génies dramatiques, celui d’Ibsen me paraît répondre le mieux aux exigences de plus en plus pressantes du public.

Le Canard sauvage a été acueilli avec enthousiasme. Je le répète, de toutes les œuvres du célèbre dramaturge norwégien, c’est peut-être celle qui fait le mieux comprendre la nature de son esprit et les procédés de son art.


M. Prozor.