Le Capitaine Pamphile/1

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Michel Lévy frères (pp. 3-14).



I

Introduction à l’aide de laquelle le lecteur fera connaissance avec les principaux personnages de cette histoire et avec l’auteur qui l’a écrite.


Je passais, en 1831, devant la porte de Chevet, lorsque j’aperçus, dans la boutique, un Anglais qui tournait et retournait en tous sens une tortue qu’il marchandait avec l’intention évidente d’en faire, aussitôt qu’elle serait devenue sa propriété, une turtle’ soup.

L’air de résignation profonde avec lequel le pauvre animal se laissait examiner, sans même essayer de se soustraire, en rentrant dans son écaille, au regard cruellement gastronomique de son ennemi, me toucha. Il me prit une envie soudaine de l’arracher à la marmite, dans laquelle étaient déjà plongées ses pattes de derrière ; j’entrai dans le magasin, où j’étais fort connu à cette époque, et, faisant un signe de l’œil à madame Beauvais, je lui demandai si elle m’avait conservé la tortue que j’avais retenue, la veille, en passant.

Madame Beauvais me comprit avec cette soudaineté d’intelligence qui distingue la classe marchande parisienne, et, faisant glisser poliment la bête des mains du marchandeur, elle la remit entre les miennes, en disant, avec un accent anglais très-prononcé, à notre insulaire, qui la regardait la bouche béante :

— Pardon, milord, la petite tortue, il être vendue à monsieur depuis ce matin.

— Ah ! me dit en très-bon français le milord improvisé, c’est à vous, monsieur, qu’appartient cette charmante bête ?

Yes, yes, milord, répondit madame Beauvais.

— Eh bien, monsieur, continua-t-il, vous avez là un petit animal qui fera d’excellente soupe ; je n’ai qu’un regret, c’est qu’il soit le seul de son espèce que possède en ce moment madame la marchande.

— Nous have la espoir d’en recevoir d’autres demain matin, répondit madame Beauvais.

— Demain, il sera trop tard, répondit froidement l’Anglais ; j’ai arrangé toutes mes affaires pour me brûler la cervelle cette nuit, et je désirais, auparavant, manger une soupe à la tortue.

En disant ces mots, il me salua et sortit.

— Pardieu ! me dis-je après un moment de réflexion, c’est bien le moins qu’un aussi galant homme se passe un dernier caprice.

Et je m’élançai hors du magasin en criant, comme madame Beauvais :

— Milord ! milord !

Mais je ne savais pas où milord était passé ; il me fut impossible de mettre la main dessus.

Je revins chez moi tout pensif : mon humanité envers une bête était devenue une inhumanité envers un homme. La singulière machine que ce monde, où l’on ne peut faire le bien de l’un sans le mal de l’autre ! Je gagnai la rue de l’Université, je montai mes trois étages, et je déposai mon acquisition sur le tapis.

C’était tout bonnement une tortue de l’espèce la plus commune : testudo lutaria, sive aquarum dulcium[1] ; ce qui veut dire, selon Linné chez les anciens, et selon Ray chez les modernes, tortue de marais ou tortue d’eau douce.

Or, la tortue de marais ou la tortue d’eau douce tient à peu près, dans l’ordre social des chéloniens, le rang correspondant à celui que tiennent chez nous, dans l’ordre civil, les épiciers, et, dans l’ordre militaire, la garde nationale.

C’était bien, du reste, le plus singulier corps de tortue qui eût jamais passé les quatre pattes, la tête et la queue par les ouvertures d’une carapace. À peine se sentit-elle sur le plancher, qu’elle me donna une preuve de son originalité en piquant droit vers la cheminée avec une rapidité qui lui valut à l’instant même le nom de Gazelle, en faisant tous ses efforts pour passer entre les branches du garde-cendre, afin d’arriver jusqu’au feu, dont la lueur l’attirait ; enfin, voyant, au bout d’une heure, que ce qu’elle désirait était impossible, elle prit le parti de s’endormir, après avoir préalablement passé sa tête et ses pattes par l’une des ouvertures les plus rapprochées du foyer, choisissant ainsi, pour son plaisir particulier, une température de cinquante à cinquante-cinq degrés de chaleur, à peu près ; ce qui me fit croire que, soit vocation, soit fatalité, elle était destinée à être rôtie un jour ou l’autre, et que je n’avais fait que changer son mode de cuisson en la retirant du pot-au-feu de mon Anglais pour la transporter dans ma chambre. La suite de cette histoire prouvera que je ne m’étais pas trompé.

Comme j’étais obligé de sortir et que je craignais qu’il n’arrivât malheur à Gazelle, j’appelai mon domestique.

— Joseph, lui dis-je, lorsqu’il parut, vous prendrez garde à cette bête.

Il s’en approcha avec curiosité.

— Ah ! tiens, dit-il, c’est une tortue… Ça porte une voiture.

— Oui, je le sais ; mais je désire qu’il ne vous en prenne jamais l’envie d’en faire l’expérience.

— Oh ! ça ne lui ferait pas de mal, reprit Joseph, qui tenait à déployer devant moi ses connaissances en histoire naturelle ; la diligence de Laon passerait sur son dos, qu’elle ne l’écraserait pas.

Joseph citait la diligence de Laon, parce qu’il était de Soissons.

— Oui, lui dis-je, je crois bien que la grande tortue de mer, la tortue franche, testudo mydas, pourrait porter un pareil poids ; mais je doute que celle-ci, qui est de plus petite espèce…

— Ça ne veut rien dire, reprit Joseph : c’est fort comme un Turc, ces petites bêtes-là ; et, voyez-vous, une charrette de roulier passerait…

— C’est bien, c’est bien ; vous lui achèterez de la salade et des escargots.

— Tiens ! des escargots ?… Est-ce qu’elle a mal à la poitrine ? Le maître chez lequel j’étais avant d’entrer chez monsieur prenait du bouillon d’escargots parce qu’il était physique ; eh bien, ça ne l’a pas empêché…

Je sortis sans écouter le reste de l’histoire ; au milieu de l’escalier, je m’aperçus que j’avais oublié mon mouchoir de poche : je remontai aussitôt. Je trouvai Joseph, qui ne m’avait pas entendu rentrer, faisant l’Apollon du Belvédère, un pied posé sur le dos de Gazelle et l’autre suspendu en l’air, afin que pas un grain des cent trente livres que le drôle pesait ne fût perdu par la pauvre bête.

— Que faites-vous là, imbécile ?

— Je vous l’avais bien dit, monsieur, répondit Joseph tout fier de m’avoir prouvé en partie ce qu’il avançait.

— Donnez-moi un mouchoir, et ne touchez jamais à cette bête.

— Voilà, monsieur, me dit Joseph en m’apportant l’objet demandé… Mais il n’y a aucune crainte à avoir pour elle… un wagon passerait dessus…

Je m’enfuis au plus vite ; mais je n’avais pas descendu vingt marches, que j’entendis Joseph qui fermait ma porte en marmottant entre ses dents :

— Pardieu ! je sais ce que je dis… Et puis, d’ailleurs, on voit bien, à la conformation de ces animaux, qu’un canon chargé à mitraille pourrait…

Heureusement, le bruit qu’on faisait dans la rue m’empêcha d’entendre la fin de la maudite phrase.

Le soir, je rentrai assez tard, comme c’est ma coutume. Aux premiers pas que je fis dans ma chambre, je sentis que quelque chose craquait sous ma botte. Je levai vitement le pied, rejetant tout le poids de mon corps sur l’autre jambe : le même craquement se fit entendre de nouveau ; je crus que je marchais sur des œufs. Je baissai ma bougie… Mon tapis était couvert d’escargots.

Joseph m’avait ponctuellement obéi : il avait acheté de la salade et des escargots, avait mis le tout dans un panier au milieu de ma chambre ; dix minutes après, soit que la température de l’appartement les eût dégourdis, soit que la peur d’être croqués se fût emparée d’eux, toute la caravane s’était mise en route, et elle avait même déjà fait passablement de chemin ; ce qui était facile à juger par les traces argentées qu’ils avaient laissées sur les tapis et sur les meubles.

Quant à Gazelle, elle était restée au fond du panier, contre les parois duquel elle n’avait pu grimper. Mais quelques coquilles vides me prouvèrent que la fuite des Israélites n’avait pas été si rapide, qu’elle n’eût mis la dent sur quelques-uns avant qu’ils eussent le temps de traverser la mer Rouge.

Je commençai aussitôt une revue exacte du bataillon qui manœuvrait dans ma chambre, et par lequel je me souciais peu d’être chargé pendant la nuit ; puis, prenant délicatement de la main droite tous les promeneurs, je les fis rentrer, les uns après les autres, dans leur corps de garde, que je tenais de la main gauche, et dont je fermai le couvercle sur eux.

Au bout de cinq minutes, je m’aperçus, que, si je laissais toute cette ménagerie dans ma chambre, je courais le risque de ne pas dormir une minute ; c’était un bruit, comme si on eût enfermé une douzaine de souris dans un sac de noix : je pris donc le parti de transporter le tout à la cuisine.

Chemin faisant, je songeai qu’au train dont allait Gazelle je la trouverais morte d’indigestion le lendemain si je la laissais au milieu d’un magasin de vivres aussi copieux ; au même moment et comme par inspiration, j’avisai dans mon souvenir certain baquet placé dans la cour et dans lequel le restaurateur du rez-de-chaussée mettait dégorger son poisson : cela me parut une si merveilleuse hôtellerie pour une testudo aquarum dulcium, que je jugeai inutile de me casser la tête à lui en chercher une autre, et que, la tirant de son réfectoire, je la portai directement au lieu de sa destination.

Je remontai bien vite et m’endormis, persuadé que j’étais l’homme de France le plus ingénieux en expédients.

Le lendemain, Joseph me réveilla dès le matin.

— Oh ! monsieur, en voilà une farce ! me dit-il en se plantant devant mon lit.

— Quelle farce ?

— Celle que votre tortue a faite.

— Comment ?

— Eh bien, croiriez-vous qu’elle est sortie de votre appartement, ça, je ne sais pas comment… qu’elle a descendu les trois étages, et qu’elle a été se mettre au frais dans le vivier du restaurateur ?

— Imbécile ! tu n’as pas deviné que c’était moi qui l’y avais portée ?

— Ah bon !… Vous avez fait là un beau coup, alors !

— Pourquoi cela ?

— Pourquoi ? Parce qu’elle a mangé la tanche, une tanche superbe qui pesait trois livres.

— Allez me chercher Gazelle, et apportez-moi des balances.

Pendant que Joseph exécutait cet ordre, j’allai à ma bibliothèque, j’ouvris mon Buffon à l’article tortue ; car je tenais à m’assurer si ce chélonien était ichtyophage, et je lus ce qui suit :

« Cette tortue d’eau douce, testudo aquarum dulcium c’était bien cela, aime surtout les marais et les eaux dormantes ; lorsqu’elle est dans une rivière ou dans un étang, alors elle attaque tous les poissons indistinctement, même les plus gros : elle les mord sous le ventre, les y blesse fortement, et, lorsqu’ils sont épuisés par la perte du sang, elle les dévore avec la plus grande avidité et ne laisse guère que les arêtes, la tête des poissons, et même leur vessie natatoire, qui remonte quelquefois à la surface de l’eau. »

— Diable ! diable ! dis-je ; le restaurateur a pour lui M. de Buffon : ce qu’il dit pourrait bien être vrai.

J’étais en train de méditer sur la probabilité de l’accident, lorsque Joseph rentra, tenant l’accusée d’une main et les balances de l’autre.

— Voyez-vous, me dit Joseph, ça mange beaucoup, ces sortes d’animaux, pour entretenir leurs forces, et du poisson surtout, parce que c’est très nourrissant ; est-ce que vous croyez que, sans cela, ça pourrait porter une voiture ?… Voyez, dans les ports de mer, comme les matelots sont robustes ; c’est parce qu’ils ne mangent que du poisson.

J’interrompis Joseph.

— Combien pesait la tanche ?

— Trois livres : c’est neuf francs que le garçon réclame.

— Et Gazelle l’a mangée tout entière ?

— Oh ! elle n’a laissé que l’arête, la tête et la vessie.

— C’est bien cela ! M. de Buffon est un grand naturaliste. Cependant, continuai-je à demi-voix, trois livres… cela me parait fort.

Je mis Gazelle dans la balance ; elle ne pesait que deux livres et demie avec sa carapace.

Il résultait de cette expérience, non point que Gazelle fût innocente du fait dont elle était accusée, mais qu’elle devait avoir commis le crime sur un cétacé d’un plus médiocre volume.

Il paraît que ce fut aussi l’avis du garçon ; car il parut fort content de l’indemnité de cinq francs que je lui donnai.

L’aventure des limaçons et l’accident de la tanche me rendirent moins enthousiaste de ma nouvelle acquisition ; et, comme le hasard fit que je rencontrai, le même jour, un de mes amis, homme original et peintre de génie, qui faisait à cette époque une ménagerie de son atelier, je le prévins que j’augmenterais le lendemain sa collection d’un nouveau sujet, appartenant à l’estimable catégorie des chéloniens, ce qui parut le réjouir beaucoup.

Gazelle coucha cette nuit dans ma chambre, où tout se passa fort tranquillement, vu l’absence des escargots.

Le lendemain, Joseph entra chez moi, comme d’habitude, roula le tapis de pied de mon lit, ouvrit la fenêtre, et se mit à le secouer pour en extraire la poussière ; mais tout à coup il poussa un grand cri et se pencha hors de la fenêtre comme s’il eût voulu se précipiter.

— Qu’y a-t-il donc, Joseph ? dis-je à moitié éveillé.

— Ah ! monsieur, il y a que votre tortue était couchée sur le tapis, je ne l’ai pas vue…

— Et… ?

— Et, ma foi ! sans le faire exprès, je l’ai secouée par la fenêtre.

— Imbécile !…

Je sautai à bas de mon lit.

— Tiens ! dit Joseph, dont la figure et la voix reprenaient une expression de sérénité tout à fait rassurante, tiens ! elle mange un chou !

En effet, la bête, qui avait rentré par instinct tout son corps dans sa cuirasse, était tombée par hasard sur un tas d’écailles d’huîtres, dont la mobilité avait amorti le coup, et, trouvant à sa portée un légume à sa convenance, elle avait sorti tout doucement la tête hors de sa carapace, et s’occupait de son déjeuner aussi tranquillement que si elle ne venait pas de tomber d’un troisième étage.

— Je vous le disais bien, monsieur ! répétait Joseph dans la joie de son âme, je vous le disais bien, qu’à ces animaux rien ne leur faisait. Eh bien, pendant qu’elle mange, voyez-vous, une voiture passerait dessus…

— N’importe, descendez vite et allez me la chercher.

Joseph obéit. Pendant ce temps, je m’habillai, occupation que j’eus terminée avant que Joseph reparût ; je descendis donc à sa rencontre et le trouvai pérorant au milieu d’un cercle de curieux, auxquels il expliquait l’événement qui venait d’arriver.

Je lui pris Gazelle des mains, sautai dans un cabriolet, qui me descendit faubourg Saint-Denis, n° 109 ; je montai cinq étages, et j’entrai dans l’atelier de mon ami, qui était en train de peindre.

Il y avait autour de lui un ours couché sur le dos, et jouant avec une bûche ; un singe assis sur une chaise et arrachant, les uns après les autres, les poils d’un pinceau ; et, dans un bocal, une grenouille accroupie sur la troisième traverse d’une petite échelle, à l’aide de laquelle elle pouvait monter jusqu’à la surface de l’eau.

Mon ami s’appelait Decamps, l’ours Tom, le singe Jacques Ier[2], et la grenouille mademoiselle Camargo.




  1. On sait que les reptiles sont divisés en quatre catégories : les chéloniens ou tortues, qui occupent le premier rang ; les sauriens ou lézards, qui occupent le second ; les ophidiens ou serpents, qui occupent le troisième ; enfin les batraciens ou grenouilles, qui occupent le quatrième.
  2. Ainsi nommé pour le distinguer de Jacques II, individu de la même espèce, appartenant à Tony Johannot.