Le Capitaine Pamphile/12

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Michel Lévy frères (pp. 132-155).

Première nuit :

Grâce au soin que nous avons pris de présenter à nos lecteurs le capitaine Pamphile comme un nageur de premier ordre, nous espérons qu’ils n’auront pas conçu une trop vive inquiétude en le voyant tomber à l’eau avec ses compagnons de voyage ; en tout cas, nous nous empressons de les rassurer, en leur disant qu’au bout de dix minutes d’une coupe acharnée il gagna sain et sauf le rivage.

À peine s’était-il secoué, opération qui ne fut pas longue vu l’exiguïté du costume auquel il était réduit, qu’il aperçut la flamme que le Serpent-Noir avait allumée pour rallier ses camarades. Son premier soin fut de tourner le dos à ce signal et de s’en éloigner au plus vite.

Malgré les soins délicats que le grand chef avait eus de lui pendant les six journées qu’ils étaient restés ensemble, le capitaine Pamphile avait constamment nourri l’espoir qu’une occasion se présenterait un jour ou l’autre de s’en séparer ; aussi, de peur que le hasard ne lui en envoyât pas une seconde il résolut de profiter de la première ; et, malgré l’obscurité et la tempête, il s’enfonça dans les forêts qui s’étendent des rives du fleuve à la base des montagnes.

Après deux heures de marche à peu près, le capitaine Pamphile, pensant qu’il avait mis une distance suffisante entre lui et ses ennemis, se décida à faire une pause et à songer aux moyens de passer la meilleure nuit possible.

La position n’était rien moins que confortable ; le fugitif se retrouvait avec sa peau de castor pour vêtement, et il fallait qu’elle lui tînt lieu, pour le moment de matelas et de couverture ; il frissonnait d’avance à l’idée de la nuit qu’il allait passer, lorsqu’il entendit, de trois ou quatre côtés différents, des hurlements lointains qui détournèrent sa pensée de cette première préoccupation pour la reporter sur une autre perspective bien autrement inquiétante ; dans ces hurlements, le capitaine Pamphile avait reconnu le cri nocturne et affamé des loups, si communs dans les forêts du Canada, qu’ils descendent parfois, lorsque la nourriture leur manque, jusque dans les rues de Portland et de Boston.

Il n’avait pas encore eu le temps de prendre une résolution, lorsque de nouveaux hurlements retentirent plus rapprochés ; il n’y avait pas un instant à perdre : le capitaine Pamphile, dont l’éducation gymnastique avait été soigneusement développée, comptait parmi ses talents les plus distingués celui de monter aux arbres comme un écureuil ; il avisa donc un chêne d’une grosseur tout à fait raisonnable, l’empoigna corps à corps, comme s’il eût voulu le déraciner, et atteignit les premières branches au moment où les cris qui lui avaient donné l’éveil retentissaient pour la troisième fois, à cinquante pas à peine de lui ; le capitaine Pamphile ne s’était pas trompé, une bande de loups dispersés dans la circonférence d’une lieue à peu près l’avaient éventé, et revenaient au grand galop vers le centre où ils espéraient trouver à souper. Ils arrivèrent trop tard : le capitaine Pamphile était perché.

Cependant les loups ne se tinrent pas pour battus ; rien n’est entêté comme un estomac vide ; ils se rassemblèrent au pied de l’arbre et commencèrent à se plaindre si lamentablement, que le capitaine Pamphile, tout brave qu’il était, ne fut pas, en entendant ce cri triste et prolongé, à l’abri de toute terreur, quoique, de fait, il fût à l’abri de tout danger.

La nuit était sombre, mais pas si sombre cependant qu’il n’aperçût dans l’obscurité, pareils aux flots d’une mer moutonneuse, les dos fauves de ses ennemis ; d’ailleurs, chaque fois que l’un d’eux levait la tête, le capitaine Pamphile voyait luire dans l’ombre deux charbons ardents, et, comme le désappointement était général, il y avait des moments où ces têtes se dressant à la fois, la terre semblait semée d’escarboucles mouvantes qui, en se croisant, enlaçaient des chiffres étranges et diaboliques…

Mais bientôt, à force de regarder fixement le même point, ses yeux se troublèrent ; aux formes réelles succédèrent des formes fantastiques ; son intelligence elle-même, tant soit peu brouillée par l’effet d’un trouble qui lui avait été jusqu’alors à peu près inconnu, cessa de se rendre compte du danger réel pour rêver des dangers surhumains. Une foule d’êtres qui n’étaient ni hommes ni animaux, lui apparurent en place des quadrupèdes bien connus qui s’agitaient au-dessous de lui ; il lui sembla voir surgir des démons aux regards de flamme, qui se tenaient par la main et dansaient autour de lui la danse satanique ; à cheval sur sa branche comme une sorcière sur son manche à balai, il se voyait le centre d’un sabbat infernal où il était appelé à jouer son rôle.

Le capitaine sentit instinctivement que le vertige l’attirait en bas, et que, s’il obéissait à cette attraction, il était perdu ; il rassembla toutes ses forces de corps et d’esprit dans un dernier acte d’intelligence, se lia fortement au tronc de l’arbre avec la corde qui maintenait autour de ses reins la peau de castor, et, se cramponnant de ses deux mains à la branche supérieure, il renversa la tête en arrière et ferma les yeux.

Alors la folie et le délire triomphèrent complètement ; le capitaine Pamphile sentit d’abord son arbre se mouvoir, se courbant et se relevant comme les mâts d’un vaisseau pendant la tempête ; puis il lui sembla qu’il faisait, pour arracher ses racines du sol, des efforts pareils à ceux que tente un homme dont les pieds sont enfoncés dans un marais ; après quelques instants de lutte, le chêne réussit, et, de cette blessure qu’il avait faite à la terre sortirent des flots de sang que les loups se mirent à boire ; l’arbre profita de leur avidité pour s’éloigner d’eux et fuir, mais seulement par secousse, et comme un invalide qui sautille sur une jambe de bois. Bientôt, leur pâture épuisée, les loups, les démons, les vampires, dont croyait être débarrassé le brave capitaine, se mirent à sa poursuite ; ils étaient conduits par une vieille femme dont on ne pouvait apercevoir la figure, et qui tenait un couteau à la main ; et tout cela courait d’une course insensée.

Enfin l’arbre, lassé, haletant, essoufflé, parut manquer de force, et se coucha comme un homme éperdu ; alors, les loups, les démons, toujours conduits par la vieille femme, s’approchèrent avec leurs yeux brûlants et leurs langues sanglantes ; le capitaine jeta un cri et voulut étendre les bras, mais aussitôt un sifflement aigu se fit entendre derrière sa tête, une impression glacée courut par tout son corps : il lui sembla sentir que de froids anneaux l’étouffaient en l’enlaçant ; puis cette impression diminua graduellement, les fantômes disparurent, les hurlements s’éteignirent, l’arbre éprouva encore quelques secousses, et tout rentra dans le silence et l’obscurité.

Peu à peu, grâce au silence, les nerfs du capitaine Pamphile se calmèrent ; son sang, qui bouillonnait, enflammé par le délire, se refroidit, et ses esprits, plus tranquilles, rentrèrent des domaines fantastiques où ils s’étaient égarés dans la nature positive et réelle ; il jeta les yeux autour de lui, et se retrouva au milieu de sa forêt sombre, solitaire et silencieuse. Il se tâta pour voir si c’était bien lui-même, et finit par reconnaître sa situation telle qu’elle était ; attaché à son arbre, à cheval sur sa branche, il était, non pas aussi bien que dans son hamac de la Roxelane ou que sur la peau de buffle du grand chef, mais au moins en sûreté contre les attaques des loups, qui, au reste, avaient disparu. En reportant les yeux vers le bas du chêne, le capitaine crut bien encore distinguer une masse informe et mouvante qui paraissait rouler autour du tronc de l’arbre ; mais, comme bientôt les plaintes qu’il avait cru entendre cessèrent, et comme l’objet sur lequel il avait les yeux fixés devint immobile, le capitaine Pamphile crut que c’était un reste du songe infernal qu’il venait de faire, et, haletant, couvert de sueur, écrasé de fatigue, il finit par s’endormir d’un sommeil aussi tranquille et aussi profond que le permettait la situation précaire dans laquelle il se livrait au repos.

Le capitaine Pamphile fut éveillé au commencement du jour par le caquetage de mille oiseaux de différentes espèces qui voltigeaient joyeusement sous le dôme touffu de la forêt. Il ouvrit les yeux, et la première chose qu’il aperçut fut l’immense voûte de verdure qui s’étendait au-dessus de sa tête, et à travers les intervalles de laquelle glissaient obliquement les premiers rayons du soleil. Le capitaine Pamphile n’était pas dévot de sa nature ; cependant, comme tous les marins, il avait ce sentiment de la grandeur et de la puissance de Dieu que développe la vue éternelle de l’océan au fond de l’âme de ceux qui labourent incessamment ses immenses solitudes ; son premier mouvement fut donc une action de grâces à celui qui tient le monde dans sa main, que le monde s’endorme ou s’éveille : puis, après un instant de contemplation instinctive, il abaissa ses regards du ciel vers la terre, et, au premier coup d’œil, toutes les impressions de la nuit lui furent expliquées.

À vingt pas autour du chêne, la terre était écorchée par les griffes impatientes des loups, comme si une charrue y eût passé, tandis qu’au pied de l’arbre, un de ces animaux, brisé et sans forme, sortait aux deux tiers de la gueule d’un immense boa, dont la queue s’enroulait autour du tronc de l’arbre, à la hauteur de sept ou huit pieds. Le capitaine Pamphile s’était trouvé entre deux dangers qui s’étaient détruits l’un par l’autre : sous ses pieds les loups, sur sa tête un serpent ; ce sifflement qu’il avait entendu, ce froid qu’il avait ressenti, ces anneaux qui l’avaient étouffé, c’était le sifflement, le froid et les anneaux du reptile, dont l’aspect avait fait fuir les animaux carnassiers qui l’assiégeaient ; un seul, arrêté par les étreintes mortelles du monstre, avait été broyé dans ses replis ; ce mouvement de l’arbre qu’avait senti le capitaine, c’étaient les secousses de son agonie ; puis le serpent vainqueur avait commencé d’engloutir son adversaire, et, selon l’habitude des reptiles constricteurs, il en digérait une moitié, tandis que l’autre exposée encore à l’air, attendait son tour d’être engloutie.

Le capitaine Pamphile resta un instant immobile et les regards fixés sur le spectacle qu’il avait à ses pieds ; plusieurs fois, en Amérique et dans l’Inde, il avait vu des serpents semblables, mais jamais dans des circonstances aussi propres à l’impressionner : aussi, quoiqu’il sût parfaitement que, dans la position où il était, le reptile était incapable de lui faire aucun mal, il avisa au moyen de descendre autrement qu’en se laissant glisser le long du tronc ; en conséquence, il commença par dénouer la corde qui l’attachait ; puis, avançant à reculons sur la branche, jusqu’à ce qu’il la sentit plier, il se confia à sa flexibilité, et alors, la courbant sous son poids, il se suspendit par les deux mains et se trouva si près du sol, qu’il pensa qu’il pouvait sans inconvénient abandonner son soutien. L’événement seconda ses espérances : le capitaine lâcha sa branche et se trouva à terre sans accident.

Il s’éloigna aussitôt, non sans regarder plus d’une fois derrière lui ; il marcha au-devant du soleil. Aucune route n’était tracée dans la forêt ; mais avec l’instinct du chasseur et la science du marin, il n’eut qu’à jeter un coup d’œil sur la terre et le ciel pour s’orienter à l’instant ; il s’avança donc sans hésitation, comme s’il eût été familier avec cette immense solitude ; plus il pénétrait dans la forêt, plus elle prenait un caractère grandiose et sauvage. Peu à peu la voûte feuillée s’épaissit au point que le soleil cessa d’y pénétrer ; les arbres poussaient rapprochés les uns des autres, droits et élancés comme des colonnes, et comme des colonnes supportant un toit impénétrable à la lumière. Le vent lui-même passait sur ce dôme de verdure, mais sans se glisser dans ce séjour des ombres : on eût dit que, depuis la création, toute cette partie de la forêt avait sommeillé dans un crépuscule éternel.

À la lueur blafarde de ce demi-jour, le capitaine Pamphile voyait de grands oiseaux dont il lui semblait impossible de distinguer l’espèce, des écureuils ailés sauter légèrement et voler en silence d’une branche à l’autre ; dans ces espèces de limbes, tout paraissait avoir perdu sa couleur naturelle et primitive pour prendre la teinte cendrée des papillons nocturnes ; un daim, un lièvre et un renard qui se levèrent au bruit des pas de celui qui troublait leur demeure, tout en gardant des formes différentes, semblaient avoir revêtu la livrée monotone et uniforme de la mousse sur laquelle ils couraient sans bruit.

De temps en temps, le capitaine Pamphile s’arrêtait les yeux fixes : des champignons fauves et gigantesques, appuyés les uns aux autres comme des boucliers, formaient des groupes si ressemblants par leur couleur et leur dimension à des lions couchés, que, quoiqu’il sût parfaitement que ce roi de la création n’habitait pas cette partie de son empire, il tressaillait au témoignage de ses yeux.

De grandes plantes grimpantes et parasites, à qui la respiration semblait manquer, se tordaient autour des arbres, montaient avec eux, s’accrochant aux branches, et passant comme des festons de l’une à l’autre, jusqu’à ce qu’elles arrivassent à la voûte ; là, elles se glissaient comme des serpents pour aller épanouir au soleil leurs corolles écarlates et parfumées, tandis que celles qui étaient forcées de s’ouvrir en chemin fleurissaient pâles, inodores, maladives et comme jalouses du bonheur de leurs amies, qui s’échauffaient à la clarté du jour et sous le sourire de Dieu.

Sur les deux heures, le capitaine Pamphile sentit vers la région de l’estomac des tiraillements qui lui annoncèrent qu’il n’avait pas soupé la veille, et que l’heure de son déjeuner était passée depuis longtemps. Il regarda autour de lui : des oiseaux voletaient toujours d’arbre en arbre, des écureuils ailés sautaient incessamment de branche en branche, comme s’ils eussent fait la même route que lui ; mais il n’avait ni fusil ni sarbacane pour les atteindre. Il essaya bien de leur jeter quelques pierres ; mais il comprit bientôt que cet exercice ajouterait encore à son appétit sans amener de résultat propre à le calmer ; en conséquence, il résolut de chercher d’autres ressources et de se rabattre sur les végétaux. Cette fois, sa quête fut plus heureuse : après quelques instants d’une recherche attentive, rendue difficile par cette demi-obscurité, il trouva deux ou trois racines de la famille des souchets, et quelques-unes de ces plantes appelées vulgairement choux caraïbes.

C’était à peu près tout ce qu’il fallait pour amuser son estomac ; mais le capitaine Pamphile était homme de précaution : il pensa qu’il n’aurait pas plus tôt calmé sa faim, qu’il allait avoir soif ; alors il chercha un ruisseau comme il avait cherché des racines. Par malheur, la chose était plus rare.

Il écouta avec attention : aucun murmure n’arriva jusqu’à lui ; il aspira l’air pour tâcher d’y saisir quelque faible émanation ; mais il n’y avait pas d’air sous cette voûte, toute gigantesque qu’elle était : il n’y régnait qu’une atmosphère lourde et épaisse, que les animaux et les plantes condamnés à ramper sur la terre respiraient avec effort, et qui semblait insuffisante à la vie.

Alors le capitaine Pamphile prit son parti ; il ramassa un caillou aigu ; puis, au lieu de continuer une quête inutile, il s’en alla d’arbre en arbre, examinant chaque tige avec attention ; enfin il parut avoir trouvé ce qu’il cherchait : c’était un magnifique érable, jeune, lisse et vigoureux. Il le prit alors dans son bras gauche, tandis que, de la main droite, il lui enfonça le caillou aigu dans l’écorce ; quelques gouttes de ce sang végétal et précieux avec lequel les Canadiens font un sucre plus beau que celui de la canne s’en échappa aussitôt comme d’une blessure ; le capitaine Pamphile, satisfait de l’expérience, s’assit tranquillement au pied de sa victime et commença son déjeuner ; puis, lorsqu’il eut fini, il appliqua sa bouche altérée à la plaie dont la sève sortait alors comme d’une fontaine, et se remit en route plus frais, plus dispos et plus vigoureux que jamais.

Vers les cinq heures du soir, à peu près, le capitaine Pamphile crut voir quelques rayons du jour se glisser à travers les ténèbres : sa marche en reprit une nouvelle ardeur, et il parvint aux limites de cette forêt pareille à celle de Dante, qui semblait n’appartenir ni à la vie ni à la mort, mais à une puissance intermédiaire et sans nom. Alors il lui sembla entrer dans un océan de lumière ; il se précipita au milieu de ses vagues dorées par les rayons du soleil couchant, pareil à un plongeur qui, retenu longtemps au fond de la mer, accroché à quelque branche de corail, ou enlacé par quelque polype, se dégage de l’obstacle mortel, remonte à la surface de l’eau et respire.

Il était arrivé à un de ces vastes steppes jetés comme des lacs de verdure et de lumière au milieu des immenses forêts du nouveau monde ; de l’autre côté de cette clairière, une nouvelle ligne d’arbres s’étendait comme une muraille sombre et opaque, tandis qu’au-dessus d’elle on voyait capricieusement onduler dans les derniers flots du jour le sommet neigeux des montagnes dont la chaîne tortueuse sépare toute la presqu’île.

Le capitaine jeta avec satisfaction ses regards autour de lui ; car il voyait qu’il ne s’était pas écarté de sa route.

Enfin ses yeux s’arrêtèrent sur une colonne blanchâtre et tortueuse qui se détachait sur le fond et montait en flottant vers le ciel : il ne lui fallut pas une longue inspection pour reconnaître la fumée d’une hutte, et presque aussitôt, amie ou ennemie, il se détermina à marcher vers elle, le souvenir de la nuit qu’il venait de passer ayant influé d’une manière prompte et décisive sur sa détermination.

Seconde nuit :

Le capitaine Pamphile trouva un petit sentier qui paraissait conduire de la forêt à la hutte. Il le prit, quoique ce ne fut pas sans quelque inquiétude des boquiéros et des serpents cuivrés, si communs dans ces cantons, qu’il marcha au milieu des herbes hautes et touffues.

À mesure qu’il approchait de la fumée qui lui servait de guide, il voyait s’élever la hutte, située à la lisière de la plaine et de la forêt ; la nuit vint avant qu’il l’eût jointe, mais sa route n’en fut que plus facile et mieux tracée.

La porte s’ouvrait du côté du voyageur, et, en face de la porte, au fond de la hutte, brillait un feu qui semblait un phare allumé tout exprès pour le guider dans la solitude. De temps en temps, devant la flamme passait et repassait une figure qui se détachait en noir sur le foyer.

Parvenu à quelque distance, il reconnut que c’était une femme, et en reprit une nouvelle confiance ; enfin, arrivé sur le seuil, il s’arrêta et demanda s’il y avait place pour lui au foyer qu’il voyait briller de si loin, et qu’il désirait depuis si longtemps.

Une espèce de grognement, que le capitaine interpréta à sa guise, lui répondit. En conséquence, il entra sans hésiter, et alla s’asseoir sur un vieil escabeau qui semblait l’attendre à une distance convenable de la flamme.

De l’autre côté du foyer, les coudes sur les genoux et la tête dans ses mains, immobile et sans souffle comme une statue, était accroupi un jeune Indien rouge de la tribu des Sioux ; son grand arc de bois d’érable était près de lui et à ses pieds gisaient plusieurs oiseaux de l’espèce des colombes et quelques petits quadrupèdes percés de flèches. Ni l’arrivée ni l’action de Pamphile ne parurent le tirer de cette apathie apparente sous laquelle les sauvages cachent la défiance éternelle qu’ils éprouvent à l’approche de l’homme civilisé ; car, au seul bruit de ses pas, le jeune Sioux avait reconnu le voyageur pour un Européen. Le capitaine Pamphile, de son côté, le regarda avec l’attention profonde d’un homme qui sait que, pour une chance de rencontrer un ami, il y en a dix de trouver un ennemi. Puis, comme cet examen ne lui apprit rien autre chose que ce qu’il voyait, et que ce qu’il voyait le laissait dans son incertitude, il se décida à lui adresser la parole.

— Mon frère est-il endormi, demanda-t-il, qu’il ne lève même pas la tête à l’arrivée d’un ami ?

L’Indien tressaillit ; et, sans répondre que par l’action même, il souleva son front et montra du doigt au capitaine un de ses yeux sorti de son orbite, et pendant à un nerf, tandis que de la cavité qu’il avait occupée coulait sur le bas de sa figure et sur sa poitrine une rigole de sang ; puis, sans dire une seule parole, sans pousser une seule plainte, il laissa retomber sa tête dans ses mains.

Une flèche s’était cassée au moment où la corde de son arc était tendue, et un des fragments du roseau brisé était revenu crever l’œil de l’Indien ; le capitaine Pamphile comprit tout cela du premier regard et ne poussa pas plus loin ses questions, respectant la force d’âme de ce sauvage héros du désert. Alors il se retourna vers la femme.

— Le voyageur est las et a faim ; sa mère peut-elle lui donner un repas et un lit ?

— Il y a sous les cendres un gâteau et dans ce coin une peau d’ours, dit la vieille ; mon fils peut manger l’un et se coucher sur l’autre.

— N’avez-vous donc rien autre chose ? continua le capitaine Pamphile, qui, après le dîner frugal qu’il avait fait dans la forêt, n’eût pas été fâché de trouver un souper plus substantiel.

— Si fait, j’ai autre chose, dit la vieille se rapprochant d’un mouvement rapide, et fixant ses yeux avides sur la chaîne d’or qui soutenait, au cou du capitaine Pamphile, la montre que lui avait rendue le grand chef. J’ai… Mon fils a une bien belle chaîne !… J’ai de la chair de buffle salé et de bonne venaison. Je serais bien heureuse d’avoir une chaîne pareille.

— Eh bien, apportez votre buffle salé et votre pâté de daim, répondit le capitaine Pamphile évitant de répondre au désir de la vieille, ni par une promesse, ni par un refus ; puis, si vous aviez, dans quelque coin, une bouteille d’eau-de-vie d’érable, elle ne serait pas déplacée, je crois, en si bonne compagnie.

La vieille s’éloigna, tournant de temps en temps la tête pour regarder encore le bijou qui lui faisait si visiblement envie ; puis enfin, soulevant une natte de roseaux, elle passa dans une autre partie de la hutte. À peine eut-elle disparu, que le jeune Sioux releva vivement la tête.

— Mon frère sait-il où il est ? dit-il à voix basse au capitaine.

— Ma foi, non, répondit celui-ci avec insouciance.

— Mon frère a-t-il quelque arme pour se défendre ? continua-t-il en baissant encore la voix.

— Aucune, répondit le capitaine.

— En ce cas, que mon frère prenne ce couteau et ne s’endorme pas.

— Et toi ? dit le capitaine Pamphile hésitant à accepter l’arme qu’on lui offrait.

— Moi, j’ai mon tomahawk. Silence !

À ces mots, le jeune sauvage laissa retomber sa tête dans ses mains et rentra dans son immobilité, la vieille soulevant la natte : elle apportait le souper. Le capitaine Pamphile passa le couteau à sa ceinture, la vieille jeta de nouveau les yeux sur la montre.

— Mon fil, dit-elle, a rencontré un homme blanc sur le sentier de la guerre ; il a tué l’homme blanc et lui a pris cette chaîne, puis il l’a frottée pour en effacer le sang. Voilà pourquoi elle est si brillante.

— Ma mère se trompe, dit le capitaine Pamphile commençant à soupçonner le danger inconnu dont l’avait prévenu l’Indien : j’ai remonté la rivière Outava jusqu’au lac Supérieur, pour chasser le buffle et le castor ; puis, quand j’ai eu beaucoup de peaux, j’ai été à la ville, et j’en ai échangé la moitié contre de l’eau-de-feu, et l’autre moitié contre cette montre.

— J’ai deux fils, continua la vieille en posant la viande et l’eau-de-vie sur la table, qui chassent depuis dix ans le buffle et le castor, et jamais ils n’ont porté assez de peaux à la ville pour revenir avec une chaîne pareille. Mon fils a dit qu’il avait faim et soif, continua-t-elle, mon fils peut boire et manger.

— Mon frère des prairies ne soupe-t-il pas ? dit le capitaine Pamphile s’adressant au jeune Sioux et approchant son escabeau de la table.

— La douleur nourrit, répondit le jeune chasseur sans faire un seul mouvement ; je n’ai ni faim ni soif ; j’ai sommeil et je vais dormir ; que le Grand Esprit garde mon frère !

— Combien mon fils a-t-il donné de peaux de castors pour cette montre ? interrompit la vieille revenant à son sujet favori.

— Cinquante, répondit à tout hasard le capitaine Pamphile en attaquant bravement un filet de buffle.

— J’ai ici dix peaux d’ours et vingt peaux de castor ; je les donne à mon fils rien que pour la chaîne.

— La chaîne tient à la montre, répondit le capitaine, on ne peut pas les séparer ; d’ailleurs, je désire ne me défaire ni de l’une ni de l’autre.

— C’est bien, dit la vieille avec un sourire de sorcière, que mon fils les garde !… Tout homme vivant est maître de son bien. Il n’y a que les morts qui n’ont rien à eux.

Le capitaine Pamphile jeta un coup d’œil rapide sur le jeune Indien ; mais il paraissait profondément endormi ; il revint donc à son souper, auquel il fit à tout hasard le même honneur que s’il se fût trouvé dans une situation moins précaire ; puis, le repas fini, il jeta une brassée de bois sur le feu et alla se coucher sur la peau de buffle étendue dans un coin de la hutte, non pas dans l’intention de dormir, mais pour ne donner aucun soupçon à la vieille, qui était rentrée dans le second compartiment et avait disparu.

Un instant après que le capitaine Pamphile fut couché, la natte se souleva doucement, et l’horrible tête de la mégère reparut, fixant tour à tour ses petits yeux ardents sur chacun des dormeurs ; ne leur voyant faire aucun mouvement, elle entra dans la chambre, alla à la porte de la hutte qui donnait à l’extérieur, et écouta comme si elle attendait quelqu’un ; mais, aucun bruit n’étant parvenu à son oreille, elle se retourna, et, comme pour ne pas perdre son temps, elle alla détacher des parois de la hutte un long couteau de cuisine, et, se mettant à cheval sur une meule à repasser, elle la fit tourner avec le pied et commença d’aiguiser soigneusement son arme. Le capitaine Pamphile voyait l’eau tomber goutte à goutte sur la pierre, et ne perdait pas un de ces mouvements qu’éclairait la lueur tremblante du foyer ; les préparatifs étaient parlants ; le capitaine Pamphile tira son couteau de sa ceinture, l’ouvrit, en essaya la pointe avec le doigt, passa son pouce sur le tranchant, et, satisfait de l’examen, il attendit l’événement, immobile et simulant le sommeil le plus calme et le plus profond.

La vieille continuait toujours son opération infernale ; cependant elle s’interrompit tout à coup et prêta l’oreille. Le bruit qu’elle avait entendu se renouvela plus rapproché ; elle se leva vivement comme si l’ardeur du meurtre eût rendu à ses membres toute leur souplesse, replaça le couteau à la muraille et alla de nouveau à la porte ; cette fois, ceux qu’elle attendait arrivaient sans doute, car elle leur fit de la main un geste silencieux de se presser, et rentra dans la hutte pour jeter encore un coup d’œil sur ses hôtes. Pas un d’eux n’avait fait un mouvement, et ils paraissaient toujours plongés dans le plus profond sommeil.

Presque aussitôt deux jeunes gens de haute taille et de forte stature parurent sur le seuil de la hutte : ils portaient sur leurs épaules un daim qu’ils venaient de tuer. Ils s’arrêtèrent pour regarder silencieusement et d’un air sinistre les hôtes qu’ils trouvaient dans leur chaumière, puis l’un d’eux demanda en anglais à sa mère pourquoi elle avait reçu chez elle ces chiens de sauvages. La vieille lui fit signe du doigt de se taire : les chasseurs vinrent alors jeter le daim mort aux pieds du capitaine Pamphile. Ils disparurent derrière la natte ; la vieille les suivit, emportant la bouteille d’eau-de-vie d’érable à laquelle avait à peine touché son hôte, et la hutte ne se trouva plus occupée que par les deux dormeurs.

Le capitaine Pamphile resta un instant encore sans mouvement ; on entendait pour tout bruit la respiration calme et égale de l’Indien ; ce sommeil était si parfaitement simulé, que le capitaine Pamphile commença à croire que, tout en faisant semblant de dormir, il s’était endormi réellement. Alors, tâchant d’imiter le modèle qu’il avait sous les yeux, il se retourna, comme agité par un de ces mouvements capricieux communiqués au corps endormi par le cerveau qui veille, et, de cette manière, au lieu d’avoir le visage tourné contre le mur, il se trouva en face de l’Indien.

Il demeura un instant immobile dans cette nouvelle position puis il entrouvrit ses paupières : il vit alors le jeune Sioux dans la même position où il l’avait laissé ; seulement, sa tête n’était plus supportée que par sa main gauche ; l’autre était retombée pendante auprès de lui et reposait près de son tomahawk.

En ce moment, on entendit un léger bruit ; les doigts de l’Indien se crispèrent aussitôt autour du manche de sa massue, et le capitaine vit que, comme lui, il veillait et s’apprêtait à faire face au danger commun.

Bientôt la natte se souleva et donna passage aux deux jeunes gens, qui se glissèrent dessous, l’un après l’autre, rampant sans bruit comme des serpents, derrière eux et après eux apparut la tête de la vieille, dont le corps resta caché dans l’obscurité de l’autre chambre, et qui, pensant qu’il était inutile qu’elle prît part à la scène qui allait se passer, voulait du moins, si besoin était, exciter les assassins de la voix et du geste.

Les jeunes gens se relevèrent lentement en silence, et sans perdre de vue l’Indien et le capitaine Pamphile ; l’un d’eux tenait à la main une espèce de serpe recourbée et tranchante en dedans : il voulut s’avancer immédiatement vers l’Indien, mais son frère lui fit signe d’attendre qu’il se fût armé à son tour. En effet, il s’approcha de la muraille sur la pointe du pied et détacha le couteau ; alors ils échangèrent un dernier regard d’intelligence, puis reportèrent les yeux sur leur mère comme pour l’interroger.

— Ils dorment, dit la vieille à voix basse, allez.

Les deux jeunes gens obéirent, s’approchant chacun de la victime qu’il avait choisie ; l’un leva le bras pour frapper l’Indien, l’autre se pencha pour poignarder le capitaine Pamphile.

Au même instant, les deux assassins reculèrent poussant chacun un cri : le capitaine avait plongé à l’un son couteau jusqu’au manche dans la poitrine, et le jeune Indien avait fendu la tête de l’autre avec son tomahawk. Tous deux restèrent encore debout un instant, oscillant sur leurs jambes comme s’ils étaient ivres, tandis que les voyageurs, d’un mouvement instinctif et spontané, s’étaient rapprochés l’un de l’autre ; puis les deux jeunes gens tombèrent, pareils à des arbres déracinés par une tempête. Alors la vieille poussa une imprécation et le jeune Sioux un cri de triomphe : puis, prenant la corde de son arc, il s’élança dans le second compartiment, en ressortit bientôt traînant la vieille par les cheveux, et, la tirant hors de la hutte, il alla la garrotter à un jeune bouleau distant de la cabane d’une dizaine de pas. Puis il rentra bondissant comme un tigre, ramassa le couteau que l’un des assassins avait laissé tomber, tâta de la pointe s’ils étaient encore vivants ; mais voyant que ni l’un ni l’autre ne remuaient, il fit signe au capitaine Pamphile de sortir ; puis lorsque celui-ci eut obéi machinalement, le jeune Sioux prit au foyer une branche de sapin tout enflammée, mit le feu aux quatre coins de la cabane, sortit sa torche à la main, et commença d’exécuter autour de la hutte une danse étrange accompagnée d’un chant de victoire.

Quelque habitué que fût le capitaine Pamphile aux scènes violentes, il ne put s’empêcher de donner à celle-ci son attention tout entière. En effet, le lieu, l’isolement, le danger qu’il venait de courir, tout donnait à l’acte de justice qui s’accomplissait un caractère de vengeance sauvage ; il avait bien entendu dire parfois que, des chutes du Niagara aux rives de l’Atlantique, c’était une vieille législation établie que de brûler l’habitation des meurtriers ; mais il n’avait jamais assisté à une exécution de ce genre.

Appuyé contre un arbre et immobile comme s’il eût été garrotté lui-même, il vit d’abord une fumée noire et épaisse sortir par toutes les ouvertures, puis des langues de flamme traversèrent le toit, pareilles à des fers de lance rouges ; bientôt de tous côtés, des colonnes de feu surgirent, suivant des ondulations de la brise, tantôt se tordant comme des serpents, tantôt flottant comme des banderoles.

Pendant ce temps, et pareil au démon de l’incendie, le jeune Indien tournait, dansant et chantant toujours. Au bout d’un instant, toutes ces flammes se réunirent et formèrent un immense foyer qui jeta sa lueur à une demi- lieue à la ronde, s’étendant d’un côté sur l’immense steppe de verdure, plongeant de l’autre sous le dôme sombre de la forêt ; enfin, la chaleur devint si violente, que la vieille, quoiqu’à dix pas de l’incendie, poussa des cris de douleur. Tout à coup le toit s’abîma, une colonne de flammes s’éleva, comme lancée par le cratère d’un volcan, poussant au ciel des milliers d’étincelles ; puis successivement chaque paroi s’abattit, et, à chaque chute, le foyer diminua de chaleur et de lumière. L’obscurité reconquit peu à peu le terrain qu’elle avait perdu ; enfin il ne resta bientôt de la hutte maudite qu’un amas de charbons brûlants amoncelés sur les cadavres des meurtriers.

Alors le sauvage cessa sa danse et ses chants, alluma à sa torche une seconde branche de sapin, et la présenta au capitaine.

— Maintenant, dit-il, de quel côté va mon frère ?

— À Philadelphie, répondit le capitaine.

— Eh bien, que mon frère me suive, et je vais lui servir de guide jusqu’à ce qu’il ait atteint l’autre côté de la forêt.

À ces mots, le jeune Sioux s’enfonça dans les profondeurs du bois, laissant la vieille à moitié brûlée près des débris fumants de sa cabane.

Le capitaine Pamphile jeta un dernier regard sur cette scène de désolation et suivit son jeune et courageux compagnon de voyage. Au point du jour, ils arrivèrent à la lisière de la forêt et au pied des montagnes ; là, le Sioux s’arrêta.

— Mon frère est arrivé, dit-il ; du haut de ces montagnes, il verra Philadelphie. Maintenant, que le Grand Esprit garde mon frère !

Le capitaine Pamphile chercha ce qu’il pouvait donner au sauvage pour le récompenser du dévouement qu’il lui avait montré ; et, ne possédant rien que sa montre, il s’apprêta à la détacher, mais son compagnon l’arrêta.

— Mon frère ne me doit rien, dit-il : après un combat avec les Hurons, le jeune élan fut fait prisonnier et emmené sur les bords du lac Supérieur. Il était déjà attaché au poteau : les hommes apprêtaient leurs couteaux à scalper, et les femmes et les enfants dansaient autour de lui en chantant la chanson de mort, lorsque des soldats qui étaient nés comme mon frère de l’autre côté de la rivière salée dispersèrent les Hurons et délivrèrent le jeune élan. Je leur devais ma vie, j’ai sauvé la tienne. Lorsque tu rencontreras ces soldats, tu leur diras que nous sommes quittes.

À ces mots, le jeune sauvage s’enfonça dans la forêt ; le capitaine Pamphile le suivit des yeux tant qu’il pût le voir ; puis, lorsqu’il eut disparu, notre digne marin cassa un jeune ébénier, qui pouvait lui servir à la fois de canne et de défense, et commença à escalader la montagne.

Le jeune élan n’avait point menti : arrivé au sommet il aperçut Philadelphie s’élevant, pareille à une reine entre les eaux vertes de la Delawarre et les flots bleus del’océan.