Le Capitaine Pamphile/17

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Michel Lévy frères (pp. 212-231).

Le lendemain de son arrivée au Havre, le capitaine Pamphile reçut un demi-quintal de raisins secs et six douzaines de pots de confiture, qu’il ordonna à Double-Bouche de faire amarrer dans son office particulier ; puis il s’occupa des préparatifs d’appareillage qui ne furent pas longs, attendu que le digne marin naviguait presque toujours sur son lest, et, comme on l’a déjà vu, ne faisait ordinairement ses chargements qu’en pleine mer ; si bien qu’au bout de huit jours il doublait la pointe de Cherbourg, et qu’au bout de quinze, il croisait entre le 47e et le 48e degré latitude, juste en travers de la route que devait suivre le trois-mâts le Zéphir pour se rendre de Nantes à New-York. Il résulta de cette savante manœuvre qu’un beau matin que le capitaine Pamphile, moitié assoupi, moitié éveillé, rêvait paresseusement dans son hamac, il fut tiré tout à coup de ce demi-sommeil par le cri du matelot en vigie qui signalait une voile.

Le capitaine Pamphile descendit de son hamac, sauta sur une longue-vue, et, sans prendre le temps de passer sa culotte, monta sur le pont de son bâtiment. Cette apparition tant soit peu mythologique aurait pu paraître inconvenante, peut-être, à bord d’un navire plus régulier que ne l’était la Roxelane ; mais il faut avouer, à la honte de l’équipage, que pas un de ses membres ne fit la moindre attention à cette notable infraction aux règles de la pudeur, tant ils étaient habitués aux bizarreries du capitaine ; quant à celui-ci, il traversa tranquillement le pont, grimpa sur le bastingage, enjamba quelques enfléchures des haubans, et, avec le même flegme que s’il eût été couvert d’un vêtement plus régulier, il se mit à examiner le navire en vue.

Au bout d’un instant, il n’avait plus de doute : c’était bien celui qu’il attendait ; aussi les ordres furent-ils immédiatement donnés pour placer les caronades sur leurs pivots et la pièce de huit sur son affût ; puis, voyant que ses recommandations allaient être exécutées avec la promptitude ordinaire, le capitaine Pamphile ordonna au timonier de tenir toujours la même route, et descendit dans sa cabine, afin de se présenter devant son confrère le capitaine Malvilain d’une manière plus décente.

Lorsque le capitaine remonta sur le pont, les deux bâtiments étaient à peu près à une lieue l’un de l’autre, et l’on pouvait reconnaître dans le nouvel arrivant l’honnête et grave démarche d’un navire marchand, qui, chargé, de toutes ses voiles et par une bonne brise, file décemment ses cinq ou six nœuds à l’heure ; il en résultait que même eût-il tenté de prendre chasse, le Zéphir eut été rejoint au bout de deux heures par la vive et coquette Roxelane ; mais il ne l’essaya même pas, confiant qu’il était dans la paix jurée par la Sainte-Alliance et dans l’extinction de la piraterie, dont il avait lu, huit jours encore avant son départ, la nécrologie dans le Constitutionnel. Il continua donc de s’avancer sur la foi des traités, et il n’était plus qu’à une demi-portée de canon du capitaine Pamphile, lorsque ces mots retentirent à bord de la Roxelane, et, portés par le vent, allèrent frapper les oreilles étonnées du capitaine du Zéphir :

— Ohé ! du trois-mâts ! mettez une embarcation à la mer, et envoyez-nous le capitaine.

Il y eut une pose d’un instant, puis ces mots, partis du bord du trois-mâts, parvinrent à leur tour jusqu’à la Roxelane :

— Nous sommes le bâtiment de commerce le Zéphir, capitaine Malvilain, chargé d’eau-de-vie, et faisant route de Nantes à New-York.

— Feu ! dit le capitaine Pamphile.

Un sillon de lumière accompagné d’un tourbillon de fumée, et suivi d’une détonation violente, partit aussitôt de l’avant de la Roxelane, et en même temps, on aperçut l’azur du ciel par un trou de la voile de misaine de l’innocent et inoffensif trois-mâts, qui, croyant que le bâtiment qui tirait sur lui avait mal entendu ou mal compris, répéta de nouveau et plus distinctement encore que la première fois :

— Nous sommes le bâtiment de commerce le Zéphir, capitaine Malvilain, chargé d’eau-de-vie, et faisant route de Nantes à New-York.

— Ohé ! du trois-mâts ! répondit la Roxelane, mettez une embarcation à la mer, et envoyez-nous le capitaine.

Puis, voyant que le trois-mâts hésitait encore à obéir, et que la pièce de huit était rechargée :

— Feu ! dit une seconde fois le capitaine.

Et l’on vit le boulet égratigner le sommet des vagues et aller se loger en plein bois, à dix-huit pouces au-dessus de l’eau.

— Au nom du ciel, qui êtes-vous et que demandez-vous donc ? cria une voix rendue encore plus lamentable par l’effet du porte-voix.

— Ohé ! du trois-mâts ! répondit l’impassible Roxelane, mettez une embarcation à la mer, et envoyez-nous le capitaine.

Cette fois, que le brick eût bien ou mal compris, qu’il fût réellement sourd, ou qu’il fît semblant de l’être, il n’y avait pas moyen de ne pas obéir : un troisième boulet au-dessous de la flottaison, et le Zéphir était coulé ; aussi le malheureux capitaine ne se donna-t-il point le temps de répondre, mais il fut visible à tout œil un peu exercé que son équipage se mettait en devoir de descendre la chaloupe à la mer.

Au bout d’un instant, six matelots se laissèrent glisser les uns après les autres par un cordage ; le capitaine les suivit, s’assit sur l’arrière, et la chaloupe, se détachant des flancs du trois-mâts, comme un enfant qui quitte sa mère, fit force de rames pour franchir la distance qui séparait le Zéphir de la Roxelane, et s’avança vers tribord ; mais un matelot monté sur la muraille fit signe aux rameurs de passer à bâbord, c’est-à-dire du côté d’honneur. Le capitaine Malvilain n’avait rien à dire, il était reçu avec les égards dus à son rang.

Au bout de l’échelle, le capitaine Pamphile attendait son confrère ; or, comme notre digne marin était un homme qui savait vivre, il commença par s’excuser auprès du capitaine Malvilain, sur la manière dont il l’avait prié de lui rendre visite ; puis il lui demanda des nouvelles de sa femme et de ses enfants, et, une fois rassuré sur leur santé, il invita le commandant du Zéphir à entrer dans sa cabine, où il avait, disait-il, à traiter avec lui d’une affaire importante.

Les invitations du capitaine Pamphile étaient toujours faites d’une manière si irrésistible, qu’il n’y avait pas moyen de les refuser. Le capitaine Malvilain se rendit donc de bonne grâce aux désirs de son confrère, qui, après l’avoir fait passer le premier, malgré les difficultés de politesse qu’il opposa à cet honneur, referma la porte derrière lui, en ordonnant à Double-Bouche de se distinguer, afin que le capitaine Malvilain emportât une idée honnête de la chère que l’on faisait à bord de la Roxelane.

Au bout d’une demi-heure, le capitaine Pamphile entrouvrit la porte, et remit à Georges, qui était de planton dans la salle à manger, une lettre adressée par le capitaine Malvilain à son lieutenant : cette lettre contenait l’ordre de faire passer à bord de la Roxelane douze des cinquante pipes d’eau-de-vie enregistrées à bord du Zéphir, sous la raison Ignace Nicolas Pelonge et compagnie. C’était juste deux mille bouteilles de plus que le capitaine Pamphile n’en avait strictement besoin ; mais, en homme de précaution, le digne marin avait pensé au déchet qu’une navigation de deux mois pouvait apporter à sa cargaison ; d’ailleurs, il pouvait tout prendre, et, en songeant à part lui à cette omnipotence dont son hôte usait si sobrement, le capitaine Malvilain rendit grâce à Notre-Dame de Guerrande de ce qu’il en était quitte à si bon marché.

Au bout de deux heures, le transport était achevé, et le capitaine Pamphile, fidèle à son système de civilité, avait eu la politesse de faire exécuter son emménagement pendant le dîner, de manière à ce que son collègue ne vît rien de ce qui se passait. On en était aux confitures et aux raisins secs, lorsque Double-Bouche, qui s’était surpassé dans l’exécution du repas, vint dire un mot à l’oreille du capitaine : celui-ci fit de la tête un signe de satisfaction et demanda le café. On le lui apporta aussitôt, accompagné de deux bouteilles d’eau-de-vie, que le capitaine reconnut, au premier petit verre, pour être la même qu’il avait dégustée chez le préfet d’Orléans ; cela lui donna une haute idée de la probité du citoyen Ignace Nicolas Pelonge, qui faisait ses envois si fidèles aux échantillons.

Le café pris et les douze pipes d’eau-de-vie arrimées, le capitaine Pamphile n’ayant plus aucun motif de retenir son collègue à bord de la Roxelane, le reconduisit avec la même politesse qu’il l’avait reçu jusqu’à l’escalier de bâbord, où l’attendait sa chaloupe, et où il prit congé de lui, mais non sans le suivre des yeux jusqu’au Zéphir, avec tout l’intérêt d’une amitié naissante ; puis, lorsqu’il le vit remonter sur son pont et qu’à la manœuvre il reconnut qu’il allait se remettre en route, il emboucha de nouveau son porte-voix, mais, cette fois, pour lui souhaiter bon voyage.

Le Zéphir, comme s’il n’eût attendu que cette permission, étendit alors toutes ses voiles, et le navire, cédant à l’action du vent, s’éloigna aussitôt dans la direction de l’ouest, tandis que la Roxelane mettait le cap vers le midi. Le capitaine Pamphile n’en continua pas moins de faire des signaux d’amitié, auxquels répondit le commandant Malvilain, et il n’y eut que la nuit qui, en succédant au jour, interrompit cet échange de bonnes relations. Le lendemain, au lever du soleil, les deux navires étaient hors de la vue l’un de l’autre.

Deux mois après l’événement que nous venons de raconter le capitaine Pamphile mouillait à l’embouchure de la rivière Orange et remontait le fleuve, accompagné de vingt matelots bien armés, pour faire sa visite à Outavari.

Le capitaine Pamphile, qui était observateur, remarqua avec étonnement le changement qui s’était opéré dans le pays depuis qu’il l’avait quitté. Au lieu de ces belles plaines de riz et de maïs qui trempaient leurs racines jusque dans la rivière au lieu des troupeaux nombreux qui venaient, en bêlant et en mugissant, se désaltérer sur ses bords, il n’y avait plus que des terres en friche et une solitude profonde. Il crut un instant s’être trompé et avoir pris la rivière des Poissons pour la rivière Orange ; mais, ayant pris hauteur, il vit que son estime était juste : en effet, au bout de vingt heures de navigation, il arriva en vue de la capitale des Petits-Namaquois.

La capitale des Petits-Namaquois n’était peuplée que de femmes, d’enfants et de vieillards, lesquels étaient dans la plus profonde désolation, car voici ce qui était arrivé :

Aussitôt après le départ du capitaine Pamphile, Outavaro et Outavari alléchés, l’un par les deux mille cinq cents et l’autre par les quinze cents bouteilles d’eau-de-vie qu’ils devaient toucher en échange de leur fourniture d’ivoire, s’étaient mis chacun de son côté en chasse ; malheureusement, les éléphants se tenaient dans une grande forêt qui séparait les États des Petits-Namaquois de ceux des Cafres, espèce de terrain neutre qui n’appartenait ni aux uns ni aux autres, et sur lequel les deux chefs ne se furent pas plus tôt rencontrés, que, voyant qu’ils venaient pour la même cause et que la spéculation de l’un nuirait nécessairement à celle de l’autre, les levains de vieille haine, qui ne s’étaient jamais bien éteints entre le fils de l’orient et le fils de l’occident se rallumèrent. Chacun était parti pour une chasse ; tous, par conséquent, se trouvaient armés pour un combat, de sorte qu’au lieu de travailler de concert à réunir les quatre mille défenses, et de partager à l’amiable leur prix, ainsi que quelques vieillards à tête blanche le proposaient, ils en vinrent aux mains, et, dès le premier jour, quinze Cafres et dix-sept Petits-Namaquois restèrent sur le champ de bataille.

Dès lors, il y eut entre les hordes une guerre acharnée et inextinguible, dans laquelle Outavaro avait été tué et Outavari blessé ; mais les Cafres avaient nommé un nouveau chef, et Outavari s’était refait ; de sorte que, se trouvant sur le même pied qu’auparavant, la lutte avait recommencé de plus belle, chaque pays s’épuisant de guerriers pour renforcer son parti ; enfin un dernier effort avait été tenté par les deux peuples pour soutenir chacun son chef : tous les jeunes gens au-dessus de douze ans, et tous les hommes au-dessous de soixante, avaient rejoint leur armée respective, et les deux forces réunies des deux nations, devant sous peu de jours se trouver en face, une bataille générale allait décider du sort de la guerre.

Voilà pourquoi il n’y avait plus que des femmes, des enfants et des vieillards dans la capitale des Petits-Namaquois ; encore étaient-ils, comme nous l’avons dit, dans la désolation la plus profonde ; quant aux éléphants, ils se battaient joyeusement les flancs avec leur trompe, et profitaient de ce que personne ne s’occupait d’eux pour venir jusqu’aux portes des villages manger le riz et le maïs.

Le capitaine Pamphile vit à l’instant même le parti qu’il pouvait tirer de sa position ; il avait traité avec Outavaro et non avec son successeur ; il était donc délié avec celui-ci de tout engagement, et son allié naturel était Outavari. Il recommanda à sa troupe de faire une visite sévère des fusils et des pistolets, afin de s’assurer que le tout était en bon état ; puis, ayant ordonné à chaque homme de se munir de quatre douzaines de cartouches, il demanda un jeune Namaquois assez intelligent pour lui servir de guide et mesurer la marche de manière à ce qu’il arrivât au camp en pleine nuit.

Tout cela fut exécuté avec la plus grande intelligence, et, le surlendemain, sur les onze heures du soir, le capitaine Pamphile était introduit sous la tente d’Outavari, au moment où, ayant décidé de livrer le combat le lendemain, celui-ci tenait conseil avec les premiers et les plus sages de la nation.

Outavari reconnut le capitaine Pamphile avec cette certitude et cette rapidité de souvenirs qui distinguent les nations sauvages ; aussi, à peine l’eût-il aperçu, qu’il se leva, vint au-devant de lui, en mettant une main sur son cœur et l’autre sur sa bouche, pour lui exprimer que sa pensée et sa parole étaient d’accord dans ce qu’il allait dire ; or, ce qu’il allait dire et ce qu’il lui dit en mauvais hollandais était qu’ayant manqué à l’engagement pris avec le capitaine Pamphile, puisqu’il ne pouvait tenir le marché convenu, sa langue qui avait menti et son cœur qui avait trompé étaient à sa disposition, et qu’il n’avait qu’à couper l’une et arracher l’autre, pour les donner à manger à ses chiens, comme on doit faire de la langue et du cœur d’un homme qui ne tient pas sa parole.

Le capitaine, qui parlait le hollandais comme Guillaume d’orange, répondit qu’il n’avait que faire du cœur et de la langue d’Outavari, que ses chiens étaient rassasiés, ayant trouvé la route semée de cadavres de Cafres, et qu’il venait offrir un marché bien autrement avantageux à l’un et à l’autre que celui que lui proposait avec tant de loyauté et de désintéressement son fidèle ami et allié Outavari : c’était de le seconder dans sa guerre contre les Cafres, à la condition que tous les prisonniers faits après la bataille lui appartiendraient en toute propriété, pour, par lui ou ses ayant cause, en faire ce que bon leur semblerait : le capitaine Pamphile, comme on le voit à son style, avait été clerc d’avoué avant que d’être corsaire.

La proposition était trop belle pour être refusée ; aussi fut-elle reçue avec acclamation, non seulement par Outavari, mais encore par le conseil tout entier ; le plus vieux et le plus sage des vieillards tira même sa chique de sa bouche et sa coupe de ses lèvres, pour offrir l’une et l’autre au chef blanc ; mais le chef blanc dit majestueusement que c’était à lui de régaler le conseil, et il ordonna à Georges d’aller chercher dans ses bagages deux aunes de carotte de Virginie et quatre bouteilles d’eau-de-vie d’Orléans, qui furent reçues et dégustées avec une profonde reconnaissance.

Cette collation achevée, et comme il était une heure du matin, Outavari envoya chacun se coucher à son poste, et resta seul avec le capitaine Pamphile, afin d’arrêter avec lui le plan de la bataille du lendemain.

Le capitaine Pamphile, convaincu que le premier devoir d’un général est de prendre une parfaite connaissance des localités sur lesquelles il doit opérer, et n’ayant aucun espoir de se procurer une carte du pays, invita Outavari à le conduire sur le point le plus élevé des environs, la lune jetant une lumière assez vive pour que l’on pût distinguer les objets avec autant de lucidité que par un crépuscule d’occident. Justement, une petite colline s’élevait sur la lisière de la forêt, à laquelle était appuyée l’aile droite des Petits-Namaquois. Outavari fit signe au capitaine Pamphile de le suivre en silence, et, marchant le premier, il le conduisit par des chemins où tantôt ils étaient obligés de bondir comme des tigres, tantôt forcés de ramper comme des serpents. Heureusement que le capitaine Pamphile avait passé, dans le courant de sa vie, par bien d’autres difficultés, tant dans les marais que dans les forêts vierges de l’Amérique ; de sorte qu’il bondit et rampa si bien, qu’au bout d’une demi-heure de marche, il était arrivé avec son guide au sommet de la colline.

Là, si habitué que fût le capitaine Pamphile aux grands spectacles de la nature, il ne put s’empêcher de s’arrêter un instant et de contempler avec admiration celui qui se déroulait sous ses yeux. La forêt formait un immense demi-cercle dans lequel était enfermé le reste des deux peuples : c’était une masse noire qui projetait son ombre sur les deux camps, et dans laquelle l’œil eût cherché en vain à pénétrer, tandis qu’au delà de cette ombre, réunissant un bout du demi-cercle à l’autre, et formant la corde de l’arc, la rivière orange brillait comme un ruisseau d’argent liquide, en même temps qu’au fond le paysage se perdait dans cet horizon sans bornes visibles et au delà duquel s’étend le pays des Grands-Namaquois.

Toute cette immense étendue, qui conservait, même pendant la nuit, ses teintes chaudes et tranchées, était éclairée par cette lune brillante des tropiques, qui seule sait ce qui se passe au milieu des grandes solitudes du continent africain ; de temps en temps, le silence était troublé par les rugissements des hyènes et des chacals qui suivaient les deux armées, et au-dessus desquels s’élevait, comme le roulement du tonnerre, le rauquement lointain de quelque lion. Alors tout se taisait, comme si l’univers eût reconnu la voix du maître, depuis le chant du bengali qui racontait ses amours, balancé dans le calice d’une fleur, jusqu’au sifflement du serpent qui, dressé sur sa queue, appelait sa femelle en élevant sa tête bleuâtre au-dessus de la bruyère ; puis le lion se taisait à son tour, et tous les bruits divers qui lui avaient cédé l’espace s’emparaient de nouveau de la solitude et de la nuit.

Le capitaine Pamphile resta un instant, comme nous l’avons dit, sous le poids de l’impression que devait produire un pareil spectacle ; mais, comme on le sait, le digne marin n’était pas homme à se laisser longtemps détourner par des influences bucoliques d’une affaire aussi sérieuse que celle qui l’avait amené là. Sa seconde pensée le reporta donc de plein saut au milieu de ses intérêts matériels ; alors il vit, de l’autre côté d’un petit ruisseau qui s’échappait de la forêt et allait se jeter dans l’orange, toute l’armée des Cafres campée et endormie, sous la garde de quelques hommes qu’à leur immobilité on eût pris pour des statues : comme les Petits-Namaquois, ils paraissaient être décidés à livrer la bataille le lendemain, et attendaient de pied ferme leurs ennemis.

D’un coup d’œil, le capitaine Pamphile eut mesuré leur position et calculé les chances d’une surprise ; et, comme son plan était suffisamment arrêté, il fit signe à son compagnon qu’il était temps de regagner le camp ; ce qu’ils firent avec les mêmes précautions qu’ils l’avaient quitté.

À peine de retour, le capitaine réveilla ses hommes, en prit douze avec lui, en laissa huit à Outavari, et, accompagné d’une centaine de Petits-Namaquois, auxquels leur chef ordonna de suivre le capitaine blanc, il s’enfonça dans la forêt, fit un grand détour circulaire, et vint s’embusquer, avec sa troupe, sur la lisière de la forêt qui longeait le camp des Cafres.

Arrivé là, il plaça quelques-uns de ses matelots de distance en distance, de manière à ce qu’entre deux marins il y eût dix ou douze Namaquois ; puis il fit coucher tout le monde et attendit l’événement.

L’événement ne se fit pas attendre : au point du jour, de grands cris annoncèrent au capitaine Pamphile et à sa troupe que les deux armées en venaient aux mains. Bientôt une fusillade activement nourrie se mêla à ces clameurs ; aux même instant, toute l’armée ennemie fit volte-face dans le plus grand désordre, et essaya de regagner la forêt. C’était ce qu’attendait le capitaine Pamphile, qui n’eut qu’à se montrer, lui et ses hommes, pour compléter la défaite.

Les malheureux Cafres, cernés en tête et en queue, enfermés, d’un côté, par la rivière, et, de l’autre, par la forêt, n’essayèrent même plus de fuir : ils tombèrent à genoux, croyant que leur dernière heure était arrivée, et, en effet, pas un seul n’en eût probablement réchappé, à la manière dont y allaient les Petits-Namaquois, si le capitaine Pamphile n’avait rappelé à Outavari que ce n’étaient point là leurs conventions. Le chef interposa son autorité, et, au lieu de frapper de la massue et du couteau, les vainqueurs se contentèrent de lier les mains et les pieds aux vaincus ; puis, cette opération terminée, on ramassa, non pas les morts, mais les vivants. On donna du jeu à la corde qui leur entravait les jambes, et on les fit, de gré ou de force, marcher vers la capitale des Petits-Namaquois. Quant à ceux qui s’étaient échappés, on ne s’en inquiéta pas davantage, leur nombre étant trop faible pour causer désormais la moindre inquiétude.

Comme cette grande et dernière victoire était due à l’intervention du capitaine Pamphile, il eut tous les honneurs du triomphe. Les femmes vinrent au-devant de lui avec des guirlandes. Les jeunes filles effeuillèrent des roses sous ses pas. Les vieillards lui décernèrent le titre de Lion blanc, et tous ensemble lui donnèrent un grand repas ; puis, ces réjouissances terminées, le capitaine, après avoir remercié les Petits-Namaquois de leur hospitalité, déclara que le temps qu’il pouvait accorder aux plaisirs était écoulé, et qu’il fallait maintenant revenir aux affaires ; en conséquence, il pria Outavari de lui faire délivrer ses prisonniers. Celui-ci reconnut la justesse de cette prétention, et le conduisit dans le grand hangar où on les avait entassés, le jour même de leur arrivée, et où on les avait oubliés depuis ce moment : or, trois jours s’ étaient écoulés ; les uns étaient morts de leurs blessures, les autres de faim, quelques-uns de chaud ; si bien qu’il était temps, comme on le voit, que le capitaine Pamphile pensât à sa marchandise, car elle commençait à s’avarier.

Le capitaine Pamphile parcourut les rangs des prisonniers, accompagné du docteur, touchant lui-même les malades, examinant les blessures, assistant au pansement, séparant les mauvais des bons, comme fera l’ange au jour du jugement dernier ; puis, cette visite faite, il passa au recensement : il restait deux cent trente nègres en excellent état.

Et ceux-là, on pouvait le dire, c’étaient des hommes éprouvés : ils avaient résisté au combat, à la marche et à la faim. On pouvait les vendre et les acheter de confiance, il n’y avait plus de déchet à craindre : aussi le capitaine fut si content de son marché, qu’il fit cadeau à Outavari d’une pipe d’eau-de-vie et de douze aunes de tabac en carotte. En échange de cette civilité, le chef des Petits-Namaquois lui prêta huit grandes barques pour conduire tous ses prisonniers ; et, montant lui-même avec sa famille et les plus grands de son royaume dans la chaloupe du capitaine, il voulut l’accompagner jusqu’à son bâtiment.

Le capitaine fut reçu par les matelots restés à bord avec une joie qui donna au chef des Petits-Namaquois une haute idée de l’amour qu’inspirait le digne marin à ses subordonnés ; puis, comme le capitaine était, avant tout, un homme d’ordre, qu’aucune émotion ne pouvait distraire de ses devoirs, il laissa le docteur et Double-Bouche faire les honneurs de la Roxelane à ses hôtes, et descendit avec les charpentiers dans la cale.

C’est que là se présentait une grave difficulté qui ne demandait rien moins que l’intelligence du capitaine Pamphile pour être résolue. En partant du Havre, le capitaine avait compté sur un échange ; or, les objets échangés prenaient tout naturellement la place les uns des autres. Mais voilà que, par un concours de circonstances inattendues, non seulement le capitaine Pamphile emportait, mais encore rapportait. Il s’agissait donc de trouver le moyen de loger en plus, dans un navire déjà passablement chargé, deux cent trente nègres.

Heureusement que c’était des hommes ; si c’eût été des marchandises, la chose était physiquement impossible ; mais c’est une si admirable machine que la machine humaine, elle est douée d’articulations si flexibles, elle se tient si facilement sur les pieds ou sur la tête, sur le côté droit ou sur le côté gauche, sur le ventre ou sur le dos, qu’il faudrait être bien maladroit pour n’en pas tirer parti ; aussi le capitaine Pamphile eut bientôt trouvé moyen de tout concilier : il fit transporter ses onze pipes d’eau-de-vie dans la fosse aux lions et dans la soute aux voiles ; car il tenait à ne pas mêler ses marchandises, prétendant avec raison, ou que les nègres feraient tort à l’eau-de-vie, ou que l’eau-de-vie ferait tort aux nègres ; puis il mesura la longueur de la cale. Elle avait quatre-vingts pieds : c’était plus qu’il n’en fallait. Tout homme doit se trouver satisfait lorsqu’il occupe un pied de surface sur le globe, et, au compte du capitaine Pamphile, chacun aurait encore une ligne et demie de jeu. Comme on le voit, c’était du luxe, et le capitaine aurait pu embarquer dix hommes de plus.

Or, le maître charpentier, d’après les ordres du capitaine, procéda de la manière suivante.

Il établit à tribord et à bâbord une planche de dix pouces de hauteur, qui formait un angle avec la carène du bâtiment et qui devait servir à appuyer les pieds ; de cette manière et grâce à ce soutien, soixante-dix-sept nègres pouvaient fort bien tenir adossés de chaque côté du navire, d’autant plus que, pour les empêcher de rouler les uns sur les autres, en cas de gros temps, ce qui n’aurait pas manqué d’arriver, on plaça entre chacun un anneau de fer qui devait servir à les amarrer. Il est vrai que l’anneau prenait un peu de la place sur laquelle avait compté le capitaine Pamphile, et qu’au lieu d’avoir une ligne et demie de trop, chaque homme se trouvait avoir trois lignes de moins ; mais qu’est-ce que trois lignes pour un homme ! trois lignes ! il faudrait avoir l’esprit bien mal fait pour chicaner sur trois lignes, surtout lorsqu’il vous en reste cent quarante-deux.

Même opération avait été établie pour le fond : les nègres, ainsi disposés sur deux rangs, laissaient vide un espace de douze pieds. Le capitaine Pamphile fit, au milieu de cet espace, pratiquer une espèce de lit de camp de la même largeur que les adossoirs ; mais, comme il ne devait y avoir que soixante-seize nègres pour le remplir, chaque homme gagnait une demi-ligne trois douzièmes : aussi le maître charpentier appela-t-il très judicieusement le banc du milieu le banc des pachas.

Comme ce banc avait six pieds de longueur, il laissait de chaque côté un intervalle de trois pieds pour le service et la promenade. C’était, comme on le voit, plus qu’il n’en fallait ; d’ailleurs, le capitaine ne dissimulait pas qu’en passant deux fois sous les tropiques, le bois d’ébène ne pouvait pas manquer de jouer un peu, ce qui, malheureusement, ferait de la place pour les plus difficiles ; mais toute spéculation a ses chances, et un négociant qui est doué de quelque prévoyance doit toujours compter sur le déchet.

Ces mesures une fois prises, leur exécution regardait le maître charpentier ; aussi, le capitaine Pamphile ayant accompli son devoir en philanthrope, remonta-t-il sur le pont pour voir comment on y faisait les honneurs à ses hôtes.

Il trouva Outavari, sa famille et les grands de son royaume à même d’un magnifique festin présidé par le docteur. Le capitaine prit sa place au haut bout de la table, certain qu’il était de pouvoir entièrement se reposer sur l’adresse de son fondé de pouvoirs ; en effet, à peine le repas était-il fini et avait-on reporté dans leur pirogue le chef des Petits-Namaquois, son auguste famille et les grands de son royaume, que le maître charpentier vint dire au capitaine Pamphile que tout était fini à fond de cale, et qu’il pouvait y descendre pour visiter l’arrimage ; ce que fit aussitôt le digne capitaine.

On ne l’avait pas trompé : tout était merveilleusement en ordre, et chaque nègre, fixé à la membrure de manière à croire qu’il faisait partie du bâtiment, semblait une momie qui n’attendait plus que l’heure d’être mise dans son coffre ; on avait même sur ceux du fond gagné quelques pouces, de manière qu’on pouvait circuler autour de l’espèce de gril gigantesque sur lequel ils étaient étendus, si bien que le capitaine Pamphile eut un instant l’idée d’ajouter à sa collection le chef des Petits-Namaquois, son auguste famille et les grands de son royaume. Heureusement pour Outavari qu’à peine avait-il été reporté dans la pirogue royale, que ses sujets, qui n’avaient pas dans le Lion blanc la même confiance que leur roi, avaient profité de la liberté qui leur était laissée pour ramer de toutes leurs forces ; de sorte que, lorsque le capitaine Pamphile remonta sur le pont avec la mauvaise pensée qui lui était venue dans la cale, la pirogue disparaissait à un angle de la rivière orange.

À cette vue, le capitaine Pamphile poussa un soupir : c’était quinze à vingt mille francs qu’il perdait là par sa faute.