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Le Carnaval des revues

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REVUE DE CARNAVAL EN DEUX ACTES ET NEUF TABLEAUX


LE SOUPER DE MARDI-GRAS
PROLOGUE


REPRÉSENTÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS, A PARIS, SUR LE THÉATRE DES BOUFFES-PARISIENS, LE 10 FÉVRIER 1860.


PROLOGUE
Personnages du prologue
MARDI-GRAS M. Désiré.
LES BOUFFES-PARISIENS Mmes Tautin.
LA REVUE DES VARIÉTÉS Cico.
LA REVUE DU PALAIS-ROYAL Fréval.
LA REVUE DES FOLIES-DRAMATIQUES Chabert.
LA REVUE DES DÉLASSEMENTS COMIQUES Ourmet.
LA REVUE DU THÉATRE-DÉJAZET Deschamps.
PREMIER GARÇON MM. Jean-Paul.
DEUXIÈME GARÇON Tautin.

Un cabinet de restaurant.

Scène PREMIÈRE

DEUX GARÇONS.
PREMIER GARÇON.

Allons, chaud ! dépêchons-nous de mettre le couvert ! Le particulier qui a retenu ce cabinet a droit aux plus grands égards.

DEUXIÈME GARÇON.

Est-ce que ce serait un prince polonais, ou un banquier hollandais ?

PREMIER GARÇON.

Eh ! non, imbécile ! c’est un gaillard qui nous envoie pas mal de pratiques.

DEUXIÈME GARÇON.

Et qui donc ?

PREMIER GARÇON.

M. Mardi-Gras.

DEUXIÈME GARÇON.

M. Mardi-Gras !

PREMIER GARÇON.

Il doit souper ici avec sa société. Et, tiens, justement c’est lui que j’entends.

Scène II.

Les mêmes, MARDI-GRAS, en costume allégorique.
MARDI-GRAS.

Eh bien ! est-ce prêt ?

PREMIER GARÇON

Oui, monsieur Mardi-Gras.

MARDI-GRAS.

Le couvert ?

PREMIER GARÇON
Le voilà mis.
MARDI-GRAS.

Le souper ?

DEUXIÈME GARÇON.

Est sur le feu.

MARDI-GRAS.

Soignez les écrevisses, il y aura des dames.

PREMIER GARÇON.

Ah ! ah !… des petites dames ?

MARDI-GRAS.

Parbleu !

PREMIER GARÇON.

Combien faudra-t-il mettre de petits coussins sous la table pour les petits pieds de ces petites dames ?

MARDI-GRAS.

Cinq.

PREMIER GARÇON.

Cinq !… (Criant.) Cinq femmes pour un ! … Baoum !…

MARDI-GRAS.

Prévenez-moi dès qu’elles arriveront.

DEUXIÈME GARÇON.

Oui, monsieur Mardi-Gras !

MARDI-GRAS.

Allons, du zèle, de l’activité !… et que la gaieté préside à cet ambigu ! (Les Garçons sortent.)

Scène III.

MARDI-GRAS, eul.

De la gaieté !… j’en ai besoin, j’en ai soif !… C’est dans le but de me distraire que j’ai invité à souper les Revues de mil huit cent cinquante-neuf… Elles sont très-gaies… à ce que dit l’Entr’acte, un journal connu pour l’impartialité de sa rédaction, et qui ne fait jamais de réclames… Je passerai avec elles un quart d’heure de bon temps… et ce ne sera pas du superflu… car, depuis quelques années, je tourne au lugubre… je m’amoindris, je me crétinise… je suis triste comme un coulissier dégommé… Enfin, pauvre Mardi-Gras, j’ai perdu mes grelots !…

Air : Mon château, qu’il était chic ! (de Croquefer.)

Autrefois le carnaval
Était le plus gai des drilles,
Menant son char triomphal
En répétant : Bacchanal !
Il parcourait les courtilles
En jetant à pleines mains
Des gros sous et des pastilles
A la tête des gamins.

(Avec gaieté.)

Tra la la la.

DEUXIÈME COUPLET.

Mais les temps sont bien changés,
Et je pense avec tristesse
Au pierrots déménagés,
Aux beignets qui sont mangés !
Je portais, plein d’allégresse,
Mes crêpes sur un plateau,
Et maintenant, ô détresse !
Je les porte à mon chapeau !

(Avec accablement.)

Tra la lala.

Scène IV.

MARDI-GRAS, LE PREMIER GARÇON.
PREMIER GARÇON, rentrant.

Monsieur mardi-Gras !… Monsieur Mardi-Gras !

MARDI-GRAS.

Eh bien ! qu’est-ce ?… qu’y a-t-il ?

PREMIER GARÇON.

Ce sont elles !… les petites dames !

MARDI-GRAS.

Ah ! bravo !… faites-les entrer.

PREMIER GARÇON.

Entrez, entrez, Mesdemoiselles. (Il introduit les Revues et sort.)

Scène V.

MARDI-GRAS, LA REVUE DES VARIÉTÉS (sans queue ni tête), LA REVUE DU PALAIS-ROYAL (l’omelette du niagara), LA REVUE DES FOLIES DRAMATIQUES (vive la joie et les pommes de terre !), LA REVUE DÉLASSEMENTS COMIQUES (la toile ou mes quat’ sous), LA REVUE DU THÉATRE DÉJAZET (gare la-d’ssous !).
LES REVUES, entrant.
CHŒUR.
Air : Papa, les p’tits bateaux.

D’ mil huit cent cinquant’ neuf
Vous voyez en nous les revues,
Toujours très-peu vêtue
Et n’offrant jamais que du neuf.

SANS QUEUE.

Je possèd’ vingt tableaux,
Précédés d’un prologue.

LA TOILE.

De notre dialogue.
Les mots sont tous nouveaux.

VIVE LA JOIE.

J’ai de fort beaux décors.

L’OMELETTE.

J’ai des acteurs très-forts.

SANS QUEUE.

J’ai de jolis couplets…

L’OMELETTE.

Et surtout des mollets.

ENSEMBLE.

D’ mil huit cent cinquante-neuf, etc., etc.

MARDI-GRAS, à part,

Diable !… elles ne me paraissent pas de la première fraîcheur ! (Haut.) Bonsoir, mes jolies Revues.

TOUTES LES REVUES.

Bonsoir, Mardi-Gras !… bonsoir !

MARDI-GRAS.

Je vois que vous êtes exactes.

SANS QUEUE.

Oh ! nous arrivons toujours exactement.

L’OMELETTE.

Au jour et à l’heure ! c’est notre devise.

MARDI-GRAS.

Très-bien ! mais, d’abord, faisons un peu connaissance. Veuillez m’apprendre vos noms, titres et qualités.

TOUTES.

Volontiers !

SANS QUEUE, avec hauteur.

Permettez, je commence. (Chantant faux.)

Air de Saltarello.

Par droit de date et de conquête,
Tout ici m’appelle à régner ;
Car le public, qui me fait fête,
Chaque soir vient me couronner.
Je me nomme Sans queu’ ni tête

MARDI-GRAS, l’interrompant.

Assez !… Pas besoin de me dire ton nom… Tu es la Revue des Variétés.

LA TOILE.

Pardine !… c’est facile à deviner… elle chante assez faux pour ça.

SANS QUEUE, vexée.

Faux !

L’OMELETTE.

C’est juste !

SANS QUEUE.

Avec ça que vous vous en privez, vous autres !

MARDI-GRAS, à part.

Le fait est que, sous ce rapport, elles n’ont rien à s’envier. (Haut, aux autres revues) Et vous, les petites mères ?

L’OMELETTE.

Je suis la Revue du Palais-Royal, l’Omelette du Niagara.

MARDI-GRAS.

Fichtre !… le Niagara !… Ça frise un peu la chute.

L’OMELETTE.

Je suis un succès, mon cher, un grand succès.

SANS QUEUE, bas.

Oui, à ce qu’elle dit !

VIVE LA JOIE.

Moi, je m’appelle Vive la joie et les pommes de terre !

MARDI-GRAS.

Un joli nom… gai et nourrissant ! Et vous venez ?…

VIVE LA JOIE.

Des Folies-Dramatiques.

MARDI-GRAS.

Ah bah !… Mais vous me semblez bien décolletée… Je croyais qu’on ne jouait à ce théâtre que des vaudevilles honnêtes et vertueux… Il y en avait un surtout que j’ai vu autrefois… et qui était d’un moral, mais d’un moral…

VIVE LA JOIE.

Oui, je sais ce que tu veux dire… Écoutez, voilà ce que c’est.

Air : J’étais aimable, élégante. (Bataklan.)

Un pauvre ouvrier honnête,
Amoureux,
Aime une ouvrière honnête,

Aux doux yeux ;
Un grand seigneur malhonnête
L’aime aussi :
Mais ell’ veut rester honnête
Jusqu’ici.
Qui ne voudrait accorder une larme
A ce tableau rempli de charme,
Vraiment touchant
Et très-piquant ?

MARDI-GRAS.

C’est ça même !

VIVE LA JOIE.

Oui, c’était comme ça jadis ; mais aujourd’hui ce n’est plus mon genre… Il faut bien faire comme ses voisins.

LA TOILE ET GARE LA-D’SSOUS.

Oh ! ses voisins !…

GARE LA-D’SSOUS.

Cela vous plaît à dire !…

LA TOILE.

Est-ce une pierre que vous jetez dans mon jardin ?

VIVE LA JOIE.

Gare là-d’ssous !…

MARDI-GRAS.

Gare là-d’ssous !… J’y suis !… Vous êtes la revue des Folies-Nouvelles ?

GARE LA-D’SSOUS, faisant la révérence.

Théâtre-Déjazet, s’il vous plaît. (Imitation de Déjazet dans les Premières Armes de Richelieu.) Maraud !… faquin !… coiffe-moi !…

MARDI-GRAS.

Ah ! oui, vous avez changé de nom.

VIVE LA JOIE.

Et elle aurait bien dû changer de répertoire.

MARDI-GRAS.

Le fait est que Gare là-d’ssous n’est pas trop œil-de-bœuf.

LA TOILE.

C’est du dernier commun !

GARE LA-D’SSOUS.

Par exemple !

LA TOILE.

Parlez-moi de mon titre… à la bonne heure !…

MARDI-GRAS.

El c’est ?…

LA TOILE, fièrement.

La Toile ou mes quat’ sous !

GARE LA-D’SSOUS.

Oui, c’est du distingué !…

MARDI-GRAS, à la Toile.

Ah ! vous êtes donc…

LA TOILE.

La Revue des Délassements-Comiques.

SANS QUEUE.

Un boui-boui ?… Ah ! fi !… ah ! l’horreur !… vous invitez ces gens-là ?…

LES REVUES.

Hein ?… Qu’est-ce qu’elle dit ?

SANS QUEUE.

Des Toile ou mes quat’ sous !… Des revues des Délas.-Com. !

LA TOILE.

Tiens !… cette duchesse des Panoramas ! Il lui sied bien de faire sa tête… à elle, mam’selle Sans queue ni tête !

GARE LA-D’SSOUS.

Pour une revue des Variétés, vous en manquez joliment.

SANS QUEUE.

De revue ?

LA TOILE.

Eh ! non… de variété.

TOUTES, riant.

Ah ! ah ! ah !

SANS QUEUE, avec dédain,

Oh ! que le mot est vieux !

LA TOILE.

Pas plus que les vôtres !…

SANS QUEUE.

Harengère !…

LA TOILE.

Chipie !…

MARDI-GRAS, à part.

Ah çà ! je ne m’amuse pas du tout !… (Haut.) Voyons, mes petites chattes, ne nous griffons pas !… Nous sommes ici pour nous divertir… et franchement vous n’êtes guère amusantes.

LA TOILE.

Ah ! c’est comme ça que vous nous recevez !

SANS QUEUE.

Ma foi ! si j’avais su, je ne me serais pas dérangée.

TOUTES LES AUTRES.

Ni moi ! ni moi !

MARDI-GRAS, impatienté.

Ma foi, vous auriez aussi bien fait !…

TOUTES.

Malhonnête !…

SANS QUEUE.

Oh ! j’étouffe !… je suffoque ! Partons, Mesdemoiselles !…

TOUTES.

Oui, oui, partons !… (Elles vont pour sortir, et s’arrêtent à la vue des Bouffes-Parisiens qui entre.)

Scène VI.

Les mêmes, LES BOUFFES-PARISIENS, puis
LES BOUFFES.

Un instant !…

LES REVUES.

Hein ?

MARDI-GRAS.

Que voulez-vous ?… qui êtes-vous ?

LES BOUFFES.

Les Bouffes-Parisiens.

TOUS.

Les Bouffes-Parisiens !…

LES BOUFFES.
Air nouveau de J. Offenbach.

Je possède un’ salle petite,
De petites partitions,
Des chanteurs d’un petit mérite,
De petites prétentions.
Modestement je ne fabrique,
Pour égayer mon petit nid,
Que de la petite musique…
Enfin, chez moi tout est petit,
Bien petit ;
Mais on dit
Que c’ qu’est petit
Est gentil.
Bon public, chez moi tu t’étouffes :
Quand je chante, à ma voix tu viens ;
Car je suis, oui, je suis les Bouffes,
Les Bouff’, les Bouffes-Parisiens !

DEUXIÈME COUPLET.

Franc gamin, je n’ai pas de morgue ;
Ma devise est : légèreté.
Et je remplace les points d’orgue
Par une pointe de gaîté.
Aimant la part que Dieu m’a faite,
Je ne suis pas, sans contredit,
Un rossignol, une fauvette,
Mais un pinson leste et petit,
Tout petit ;
Mais on dit
Que c’ qu’est petit
Est gentil.
Bon public, chez nous où tu pouffes,
Point de grands airs Italiens ;
Car je suis, oui, je suis les Bouffes,
Les Bouff’, les Bouffes-Parisiens !

MARDI-GRAS.

Eh bien ! franchement, il me plaît, ce petit-là !… et il arrive à propos, car je commençais à m’ennuyer.

LES BOUFFES.

Tu as pourtant joyeuse compagnie.

SANS QUEUE.

De l’ironie !… Monsieur se moque !… Une boîte à musique !…

LES BOUFFES.

Voulez-vous bien vous taire !… Hou ! hou ! la vilaine !

SANS QUEUE.

Me taire, moi !… la Revue des Variétés !… Mais vous ne me connaissez donc pas ?

LES BOUFFES.

Au contraire… je t’ai vue dans la pièce de ton directeur.

SANS QUEUE.

Comment ! de mon directeur ?

LES BOUFFES.

Mais sans doute !… il me semble avoir lu sur ton affiche…

SANS QUEUE.

Le nom de mon directeur ?

MARDI-GRAS.

C’est vrai, au fait !…

SANS QUEUE.
C’est son nom, mais ce n’est pas lui.
LES BOUFFES.

Comment !… Si ce n’est lui, c’est donc ?…

SANS QUEUE.

C’est son frère.

LES BOUFFES.

Ah ! c’est son frère ?…

MARDI-GRAS.

« Si ce n’est toi, c’est donc ton frère ?… » Connu !

LES BOUFFES.

Ah çà ! et chez toi, au Palais-Royal ; ma petite Omelette ?

L’OMELETTE.

Chez moi, c’est son père.

MARDI-GRAS.

Le père !… le père !…

GARE LA-D’SSOUS.

Comme chez moi, Théâtre-Déjazet, c’est le fils.

LES BOUFFES.

Le père, le fils… le frère…

MARDI-GRAS.

Reste encore l’oncle, le neveu, le cousin…

SANS-QUEUE.

Mais toi, qui viens nous chercher noise, il me semble, petit Bouffe, que sous ce rapport tu as plus d’un reproche à te faire.

LES BOUFFES.

D’abord, on ne dit pas ces choses-là à soi-même… et puis, moi, j’ai une permission.

TOUTES.

Une permission ?

VIVE LA JOIE.

Et de qui donc ?

LES BOUFFES, riant.

De M. le maire.

TOUTES, riant.

Ah ! ah ! ah !

MARDI-GRAS.

Allons, je vois que vous faites votre petite pot-bouille en famille.

LES BOUFFES.

Ce qui ne nous fait pas toujours faire meilleure cuisine.

PREMIER GARÇON, entrant.

Monsieur, vous êtes servi.

MARDI-GRAS.

Bravo !… à table :

TOUS.

A table ! (On se place.)

MARDI-GRAS.

Tiens : ils ont deviné mes goûts !… un jambon !

LES BOUFFES.

De Bayonne !… je connais ça… c’est de mon répertoire.

Air de Tromb-al-Cazar.

Un jambon de Bayonne,
De Bayonne en Bayonnnais,
Bayonnais et Bayonnette,
Ah ! turlurette !
Eh ! bon, bon, bon, bon,
Que le vin est bon
Avec le jambon,
Avec le jambon de Bayonne !
Ah ! vive le jam, jam,
Le bon, bon, de Ba, Ba,
Vive le jam, jam, le jambon
De Bayonne !

DEUXIÈME COUPLET.

Le rillou, la rillette,
Le saucisson de Lyon,
Le boudin, l’andouillette,
Ah ! turlurette !
Eh ! non, non, non,
Ce n’est pas si bon
Que le vrai jambon,
Que le vrai jambon de Bayonne.
Ah ! vive le jam, jam, etc., etc.

MARDI-GRAS,

Ah ! ma foi petit Bouffe, tu as eu une bonne idée de venir. J’allais faire un drôle de souper… Elles ne disent rien !… Si encore elles avaient un peu de verve, de gaieté…

LES BOUFFES.

Eh ! comment veux-tu qu’elles en aient ? Elles viennent au monde chaque année du 15 au 20 décembre… avec les glaces… Elles se traînent grelottantes dans des chemins battus… en chantant pendant un mois ou deux, plus faux les unes que les autres, de vieux ponts-neufs que tout le monde sait par cœur, et qui sont toujours les mêmes… Elles se chipent les unes aux autres leurs calembours, leurs couplets, leurs personnages, si bien que qui en a vu une…

MARDI-GRAS.

Les a vues toutes.

LES BOUFFES.

De sorte que, au commencement de février, comme ce soir, elles sont fatiguées, essoufflés, fanées… et n’amusent plus personne.

SANS QUEUE.

Vraiment !… tu crois çà ?… Eh bien, fais-en donc une revue, toi, monsieur le malin !

LES BOUFFES.

Pourquoi pas ?

SANS QUEUE.

Une revue aux-Bouffes !…

VIVE LA JOIE.

Et à cette époque ?

LES BOUFFES.

Elle aura du moins le mérite de la nouveauté. Ce sera une revue de carnaval.

MARDI-GRAS.

Une revue de carnaval !… Adopté ! Je serai ton compère !…

LES BOUFFES.

J’accepte… Et maintenant, finissons notre souper !… (Appelant.) Garçon !

LES GARÇONS, entrant.

Voilà, Monsieur, voilà !…

MARDI-GRAS.

Est-ce qu’il n’y a pas d’autres Revues en bas ?

PREMIER GARÇON.

Pardon, Monsieur, il y en a encore une… mais elle est en main.

LES BOUFFES.

Comment en main ?

PREMIER GARÇON.

C’est la Revue des Deux-Mondes.

MARDI-GRAS.

Imbécile !… Allons, du champagne !

PREMIER GARÇON.

De suite, Monsieur.

LES BOUFFES.

Et maintenant, buvons au succès de notre Revue !

TOUS.

A son succès !…

LES BOUFFES, se levant et au public.
TROISIÈME COUPLET.

Il nous reste à savoir
Si nous aurons le pouvoir
De divertir le public,
Voilà le hic !
Dépêchez-vous de nous applaudir
Avant de finir ;
Ça pourrait être au dénoûment
S’ passer autrement.
Ah ! risquez quelques bravos,
Un bravo, deux bravos !
Car, Messieurs,
Il vaut mieux,
Dit-on, tenir que d’attendre ;
Veuillez donc maintenant vous y prendre.
Un bravo, deux bravos
Sans attendre.

REPRISE ENSEMBLE.

(On trinque, on boit. – Le rideau baisse.)


ACTE PREMIER

PREMIER TABLEAU
MARDI-GRAS M. Désiré.
LES BOUFFES Mlles Tautin.
UNE MARCHANDE Maréchal.
UN GAMIN, marchand de serins Tostée.
PREMIER MARCHAND MM. Tautin.
DEUXIÈME MARCHAND Antonini.
TROISIÈME MARCHAND Caillat.
PREMIÈRE CRIEUSE Mlles ………
DEUXIÈME CRIEUSE Lasserre.
TROISIÈME CRIEUSE Tafanel.
Les petites boutiques des boulevards.

Scène PREMIÈRE.

PROMENEURS et MARCHANDS.
CHŒUR DES MARCHANDS.
Air des Dames de la halle.

Venez, passants des boul’vards,
Acheter nos marchandises.
Honorez de vos regards
Nos jouets, nos friandises !
Voyez, voyez,
Choisissez !

UN MARCHAND, criant.

L’agrément des enfants et la tranquillité des parents !

DEUXIÈME MARCHAND.

Pour vingt-cinq centimes la montre et la chaîne !

TROISIÈME MARCHAND.

Prodige de la chimie !… Cosmétique admirable conservant en même temps la blancheur du teint et le brillant de la chaussure !

PREMIÈRE CRIEUSE.

Achetez mes belles oranges !

TROISIÈME CRIEUSE.

La boutique à vingt-neuf sous !

DEUXIÈME CRIEUSE.

Le Guide des portiers et des gens du monde !

TOUS.

Voyez ! voyez !…

REPRISE DU CHŒUR.

Scène II.

Les mêmes, MARDI-GRAS, LES BOUFFES-PARISIENS.
LES BOUFFES, à Mardi-Gras.

Par ici donc !… par ici !…

MARDI-GRAS, entrant.

Ah ! sapristi !… quelle foule ! quelle cohue !… J’en suis abruti !

LES BOUFFES.

Comment, toi, Mardi-Gras, tu as peur de la foule ? Ce n’est pas comme moi, les Bouffes-Parisiens… je ne la crains pas… au contraire.

MARDI-GRAS.

Parbleu ! en ta qualité de théâtre, tu ne demandes que ça. Mais, voyons, pourquoi m’as-tu conduit de ce côté ?

LES BOUFFES.

Pour commencer notre revue en visitant les petites boutiques des boulevards.

MARDI-GRAS, regardant.

A propos de ces petites boutiques, on avait annoncé que cette année elles seraient décorées.

LES BOUFFES.

Elles le sont… des affiches de la Porte-Saint-Martin.

MARDI-GRAS.

Elles devaient toutes être uniformes.

LES BOUFFES.

Eh bien ?

MARDI-GRAS.

Eh bien, je les trouve assez laides.

LES BOUFFES.

Justement !… elles sont d’une laideur uniforme.

DEUXIÈME MARCHAND, s’approchant.

A vingt-cinq centimes la montre et la chaîne !

PREMIER MARCHAND.

Ballons géographiques à l’usage des lycées !…

MARDI-GRAS, se débattant.

Mais non ! mais non !… je n’ai besoin de rien.

TROISIÈME MARCHAND.

Prodige de la chimie !… nouveau savon pour enlever toutes sortes de taches. (Le nettoyant.) Vous allez voir ce sera bientôt fait…

MARDI-GRAS.

Ah çà ! que faites-vous donc ? Il y a un trou à présent !…

TROISIÈME MARCHAND.

Il n’y a plus de tache.

MARDI-GRAS, le repoussant.

Va-t’en au diable avec ton savon !

Scène III.

Les mêmes, une marchande.
LA MARCHANDE.
Air de la Ronde des Dames de la halle.

Approchez tous, Messieurs, Mesdames,
Voyez mes joujoux, mes bijoux !
Ach’tez, ach’tez, ach’tez-nous !

ENSEMBLE.

Ach’tez, ach’tez, ach’tez-nous !

LA MARCHANDE.

Biblots d’enfants, d’hommes, de femmes,
Nous en avons pour tous les goûts.
Pour tous, tous, tous, tous les goûts.

ENSEMBLE.

Pour tous, tous, tous, tous les goûts.

LA MARCHANDE.

Inventions, modes nouvelles,
Objets de prix ou bagatelles,
On peut me croire, à mon bazar
Tout est neuf et rien n’est d’hasard.
Tout ce qu’on souhaitera
Chez nous on le trouvera.
Ah ! ah !
Ah ! voyez, voyez nos boutiques !
Pour satisfaire les pratiques
Viv’ du boul’vard les petit’ boutiques !

ENSEMBLE.

Ah ! voyez, voyez nos boutiques ! etc., etc.

LA MARCHANDE.
DEUXIÈME COUPLET.

J’ai des pince-nez, des lorgnettes,
Pour tous les gandins de Paris.
Les gan, gan, gan, gan, gan, gan…

ENSEMBLE.

Les gan, gandins de Paris.

LA MARCHANDE.

Pour les femmes j’ai des cornettes,
Et des calott’s pour les maris.
Des cal, cal, cal, cal, cal, cal…

ENSEMBLE.

Des calott’s pour les maris.

LA MARCHANDE.

J’ai des broch’s pour les cuisinières,
Des jeux d’oi’ pour les actionnaires,
Des cache-nez pour les huissiers,
Et des blagues pour les boursiers.
Enfin, tout ce qu’on voudra
Chez nous on le trouvera.
Ah ! ah !
Ah ! voyez, voyez nos boutiques !
Pour satisfaire les pratiques,
Viv’ du boul’vard les petit’s boutiques !

ENSEMBLE.

Ah ! voyez, voyez nos boutiques ! etc., etc.

MARDI-GRAS, aux Bouffes,

Tiens ! elle me plaît, cette grosse boulotte !

LA MARCHANDE.

Demandez, Messieurs, faites-vous servir !… Paméla Caprice, créatrice, inventrice et conservatrice de divers objets à votre service, dépositaire d’un grand nombre d’inventions, de perfections et d’innovations généralement estimées et brevetées s. g. d. g.

MARDI-GRAS, aux Bouffes,

Elle cherche à nous jeter de la poudre aux yeux.

LES BOUFFES.

Oui, de la poudre à la maréchale.

LA MARCHANDE.

Que puis-je vous offrir ?… (Prenant dans son panier un parapluie.) Ah !… le parapluie Gibus.

MARDI-GRAS.

Tiens ! je croyais que M. Gibus ne confectionnait que des chapeaux.

LA MARCHANDE.

Aussi n’a-t-il donné que son nom à mon parapluie pour lequel j’ai pris un brevet d’invention.

LES BOUFFES.
S. g. d. g. ?
LA MARCHANDE.

Toujours !

MARDI-GRAS.

Et quel avantage possède ce riflard ?

LA MARCHANDE.

Un avantage immense : celui de se raccourcir et de pouvoir se mettre dans la poche comme une simple lorgnette… Voyez plutôt. (Elle fait jouer un ressort, le parapluie devient très-court.)

LES BOUFFES.

Un parapluie de poche ?… C’est charmant !

MARDI-GRAS.

Et comment fait-on pour l’ouvrir ?

LA MARCHANDE.

Il ne s’ouvre pas.

MARDI-GRAS.

Diable ! mais quand il pleut ?

LA MARCHANDE.

Quand il pleut, on prend une voiture.

MARDI-GRAS.

Et le parapluie ?

LA MARCHANDE.

On le met dans sa poche.

MARDI-GRAS.

Et l’on met la poche dans la voiture.

LA MARCHANDE, montrant un flacon.

Le Secret de la jeunesse ou l’Art de se teindre les cheveux en reniflant.

MARDI-GRAS.

Comment, en reniflant !

LA MARCHANDE.

Oui, Messieurs, l’emploi des teintures connues jusqu’à présent avait des inconvénients, dont le moindre était de vous rendre idiot.

LES BOUFFES.

Fichtre !… c’était déjà bien gentil.

LA MARCHANDE.

J’ai trouvé le moyen d’éviter ce désagrément, en remplaçant l’application par la respiration. Il vous suffit, si vous êtes affligé de cheveux gris, de respirer pendant deux minutes mon précieux élixir, et vous êtes aussitôt teint.

MARDI-GRAS.

Tôt teint !… Je saisis ! Et toi ?

LES BOUFFES.

Parfaitement ! On prend ce flacon, on le respire, et on a les cheveux désirés.

LA MARCHANDE, montrant une planche photographique.

Je tiens également des portraits à un franc pour cartes de visite.

MARDI-GRAS.

Des portraits ?

LES BOUFFES.

Sans doute… c’est l’usage à présent : au lieu de sa carte, on envoie sa photographie.

LA MARCHANDE.

Avec ou sans retouche.

LES BOUFFES.
Air du Savetier et le Financier.

De la routine l’on s’écarte,
Et c’est un grand bonheur
Pour plus d’un visiteur.
On mettait son nom sur sa carte,
Puis, comme un vrai benêt,
Souvent on la cornait.
D’puis qu’on met son portrait d’ssus,
On n’ se corne, corne, corne, corne, corne,
D’puis qu’on met son portrait d’ssus,
On n’ se corne, corne, corne plus.

MARDI-GRAS.

Ah ! on ne se corne plus ?

LES BOUFFES.

C’est clair ! du moment que vous mettez la tête, la corne est inutile.

LA MARCHANDE.

Passons maintenant à mon chef-d’œuvre, la ceinture Buckingham !

MARDI-GRAS.

La ceinture Buckingham ?

LA MARCHANDE.

Ainsi nommée, parce que, à l’exemple de ce seigneur anglais, elle préserve la toilette des dames du macadam.

MARDI-GRAS.

Ah ! voyons… voyons !…

LA MARCHANDE, s’attachant la ceinture.

Regardez !

Air : Pour séduire Alcmène. (Orphée.)

Si l’on vent monter en voiture,
Ou bien traverser un ruisseau ;
On press’ le r’ssort de sa ceinture
Et l’on ménage son fourreau.

(Elle fait jouer le ressort et la robe se relève.)

ENSEMBLE.

Ah ! ah ! ah !
Non, rien n’était jusque-là
Aussi commode que cela !
Ah ! ah ! ah !
De cette ceinture-là
Chaque femme se servira.

LA MARCHANDE.
DEUXIÈME COUPLET.

Sans embarras le tour s’achève,

MARDI-GRAS.

Découvrant un gentil mollet.

LA MARCHANDE.

Et votre robe se relève
Aussi haut que cela vous plaît.

(Elle appuie sur le ressort, la robe s’envole par-dessus sa tête. Poussant un cri.)

(Parlé.) Ciel !… (Elle se sauve, tout le monde rit.)

ENSEMBLE.

Ah ! ah ! ah !
Non, rien n’était jusque-là
Aussi commode que cela !
Ah ! ah ! ah !
Cette ceinture fera.
Son chemin au quartier Breda !

(On entend du bruit dans la coulisse.)

MARDI-GRAS.

Qui vient là ?

LES BOUFFES, regardant.

Ce sont les Barrières de Paris.

MARDI-GRAS.

Les Barrières !… merci !… je les ai avalées dans toutes les revues. Passons les Barrières !

LES BOUFFES.

Soit !… je te l’octroie… et je leur retire le droit d’entrée.

MARDI-GRAS.

Je préfère quelque chose de plus nouveau.

Scène IV.

Les mêmes, UN GAMIN, avec une cage remplie de serins.
LE GAMIN.

Du nouveau ? voilà !…

LES BOUFFES.

Des serins !

MARDI-GRAS.

Tu appelles ça du nouveau ?

LE GAMIN.

Les serins sont toujours de mode, ça ne se passe jamais.

LES BOUFFES.

Farceur !

LE GAMIN.

Du reste, j’ai trouvé à mes canaris une utilité nouvelle.

MARDI-GRAS.

Vraiment ?

LE GAMIN.

Oui, bourgeois, vous voyez en eux le bonheur des époux et la tranquillité des familles.

LES BOUFFES.

Comment ça ? Explique-toi.

LE GAMIN.

Voici l’anecdote, mon général. Dernièrement, une femme mariée, que j’appellerai madame X…, a l’instar des petits journaux, était dans sa chambre avec M. K., un jeune gandin qu’elle avait connu aux eaux… Le mari frappe à la porte. Effroi de la dame, qui n’a que le temps de pousser le verrou… L’othello frappe derechef. – Ouvre donc, bobonne, c’est moi, qu’il dit. – Mon ami, on n’entre pas, qu’elle dit. – Et pourquoi donc ? qu’il dit. – La volière s’est ouverte, qu’elle répond, mon oiseau s’est échappé… et j’attrape mon serin.

MARDI-GRAS.

Son serin ?

LES BOUFFES, riant

Ah ! ah ! ah !

LE GAMIN.
Une frime, une couleur…
LES BOUFFES, riant.

Jaune !

LE GAMIN.

Le mari coupe dedans, et s’en va rassuré.

MARDI-GRAS.

Et le serin a-t-il été attrapé ?

LE GAMIN.

Naturellement… Pour lors, ça m’a donné une idée. D’après c’tte aventure-là, il doit y avoir de la hausse sur les serins, que je m’ai dit, faut spéculer… Et voilà !… je propose ma marchandise à toutes les femmes qui ont besoin d’attraper leur serin.

MARDI-GRAS.

Bien, bien, je comprends…

LES BOUFFES.

Le commerce doit bien aller, hein ?

LE GAMIN.

Mais oui, ça marche, ça boulotte !

Air de la Rose de Saint-Flour.

Bientôt de ma marchandise
Le cours encor doit monter.

TOUS.

Bientôt de sa marchandise
Le cours encor doit monter.

LE GAMIN.

Et sur toute autre entreprise
La mienne va l’emporter.

TOUS.

Et sur toute autre entreprise
La sienne va l’emporter.

ENSEMBLE.

Ah ! ah ! l’excellente affaire !
Ah ! ah ! de bon cœur j’en ris !
Ah ! ah ! nouvelle manière,
Ah ! ah ! d’ tromper les maris !

LE GAMIN.

Un serin va devenir
Indispensable en ménage.
Entr’ époux plus de tapage ;
Mon moyen va m’enrichir.
Ah ! ah ! (bis.)
Sitôt qu’on le connaîtra,
Que d’ serins on achèt’ra !

REPRISE.

Bientôt de ma marchandise, etc., etc.

(Il sort en criant : Achetez des serins ! achetez !… – Aussitôt on voit tomber de la neige.)

MARDI-GRAS, frissonnant.

Ah ! bigre !

LES BOUFFES, de même.

Ah ! fichtre !

MARDI-GRAS.

Ça pique !

LES BOUFFES.

Ça pince !

MARDI-GRAS.

Je m’enrhume du cerveau ! (Il éternue.)

LES BOUFFES.

Ça n’est pas étonnant !… Il doit y avoir à Paris au moins douze degrés de froid.

MARDI-GRAS.

Douze degrés !

LES BOUFFES.

Tout est gelé !… jusqu’au lac du bois de Boulogne…

MARDI-GRAS.

Tiens !… une idée ! Si nous y allions ?

LES BOUFFES.

C’est le rendez-vous des patineurs élégants ; ça pourra servir à notre revue.

MARDI-GRAS.

Et ça nous dégourdira…

LES BOUFFES.

Partons !

TOUS.

Partons !…

CHŒUR GÉNÉRAL.

Saperlotte ! Je grelotte !…

(Tout le monde sort en battant la semelle.)




DEUXIÈME TABLEAU.
MARDI-GRAS MM. Désiré.
UN MONSIEUR Léonce.
LA MÈRE RIQUIQUI Mme Baudoin.
GLISSARD MM. Jean-Paul.
MONSIEUR K Bonnet.
MADAME X Mlle Deschamps.
UN PATINEUR M. Antonini.

Le lac du bois de Boulogne par un temps de glace.

Scène PREMIÈRE.

LA MÈRE RIQUIQUI, marchande de gâteaux, GLISSARD, loueur de patins, patineurs, dames en pelisses fourrées, en manchons, spectateurs. – Tableau animé. On voit passer au fond deux ou trois traîneaux où sont des dames et que poussent des patineurs.
CHŒUR.
Musique de M. Offenbach, sur un motif du Prophète.

Glisser,
Passer,
Tourner, s’élancer,
Quel plaisir charmant !
Quel amusement !
Vraiment, (bis.)
Bien n’est plus charmant
Que cet amusement !

GLISSARD.

Louez patins !

UNE MARCHANDE.

Gâteaux bien fins !

LA MÈRE RIQUIQUI.

Buvez la goutte !
Cassez la croûte !

GLISSARD.

Mèr’ Riquiqui,
On gèle ici ;
Si je pouvais,
Je m’en irais…
J’irais revoir ma Normandie.

LA MÈRE RIQUIQUI.

Est-il agaçant avec sa Normandie.

REPRISE DU CHŒUR.

Glisser, etc.

(L’air continue à l’orchestre.)

GLISSARD, criant en battant la semelle,

Patins à louer !… patins à louer !

LA MÈRE RIQUIQUI.

Allons, Messieurs, des gâteaux tout chauds ! d’excellent cassis !

UN PATINEUR, s’arrêtant devant elle.

Vite, ma brave femme, un petit verre en deux temps.

LA MÈRE RIQUIQUI, versant.

Avalez-moi ça !… un vrai sirop ! ça fond comme la neige.

LE PATINEUR.

Ah ! ah !… toujours le mot pour rire. (Il boit, paye et s’éloigne en patinant. On voit arriver un traîneau dans lequel est une jeune dame élégamment mise, escortée par un jeune homme en cache-nez écossais et en paletot gris.)

GLISSARD, bas, en les montrant à la mère Riquiqui.

Dites donc, voilà des tourtereaux qui n’ont pas l’air d’avoir l’onglée.

LA MÈRE RIQUIQUI.

Pardine ! l’amour, c’est comme le cognac, ça entretient la chaleur. (Ils s’éloignent chacun de son côté en criant leurs gâteaux et leurs patins, Pendant ces derniers mots, le traîneau s’est avancé jusque sur l’avant-scène.)

Scène II.

MADAME X., MONSIEUR K.
MADAME X.

Alfred, il faut rentrer, prenons une régie.

MONSIEUR K.

Nous séparer déjà !…

MADAME X.

Nous séparer déjà !… Je crains quelque gabgie.
Si mon mari savait, qu’au lieu d’aller au bain,
Je suis à patiner avec mon chérubin !…

MONSIEUR K.

Eh ! que m’importe à moi sa jalouse furie ?

MADAME X.

Il a des droits de par le Code et la mairie.

MONSIEUR K.

C’est possible ! Je sais qu’un jour de cet été
Vous avez célébré cette stupidité.

MADAME X.

J’étais si jeune alors !… Et puis, il était riche.

MONSIEUR K.

Ah ! voilà le grand mot !… L’or est votre fétiche.
Qu’il soit vieux, bête et laid, qu’il prenne du tabac,
Un homme est adoré pourvu qu’il ait le sac !

MADAME X.

Calmez-vous !

MONSIEUR K.

Calmez-vous ! Oh ! songer qu’un autre vous possède !

MADAME X, souriant.

Enfant !

(Changeant de ton.)

Enfant ! Que voulez-vous ! C’est un mal sans remède.

MONSIEUR K.

Sans remède, non pas ! Quitte ton Croquefer,
Exilons-nous, partons par le chemin de fer.
Allons recommencer dans une colonie
Le roman illustré de Paul et Virginie.

MADAME X.

O ciel !… partir !

MONSIEUR K.

ciel !… partir ! Oui, viens ! jetons dès aujourd’hui
L’univers et Montmartre entre nous deux et lui !

MADAME X.

Que diraient les journaux ?… Figaro ?… la Silhouette ?

MONSIEUR K.

Qu’importe à l’amour vrai que l’on l’entre-filette ?

MADAME X.

Mais les mœurs ?

MONSIEUR K.

Mais les mœurs ? Préjugé !

MADAME X.

Mais les mœurs ? Préjugé ! Mon serment !… cet anneau ?

MONSIEUR K, d’un ton léger.

Bah !

MADAME X.

Bah ! Tu le veux ? eh bien !… je me laisse entraîneau.

ENSEMBLE
Air : Heureux présage. (Dames de la halle.)

Charmant voyage,
Doux équipage !
Pour nous l’amour
Fit ce beau jour !

(Le traîneau s’éloigne et disparaît.)

GLISSARD, qui est rentré pendant l’ensemble.

Tiens !… qu’est-ce que c’est donc que ce particulier-là ? Il a une bonne tête avec sa lorgnette. (Il sort.)

Scène III.

LE MONSIEUR A LA LORGNETTE, après avoir regardé de tous côtés, s’approchant du public.

Iphigénie, ma femme, m’a dit, il y a trois jours qu’elle s’était enfermée pour attraper son serin… Son serin ?… Il n’y a que moi dans la maison… Ça m’a semblé louche… et pour éclaircir la chose j’ai fait emplette de cet accessoire… (Il montre l’énorme lorgnette qu’il tient à la main.) Une lorgnette rayée… à l’instar des nouveaux canons, dont elle a la précision et la portée. Avec ça on distingue facilement les objets à une distance de dix-neuf mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf kilomètres et neuf centimes. Or, ce matin même, j’ai voulu faire une expérience… Iphigénie, ma femme, était sortie pour aller au bain… (elle va très-souvent au bain, ma femme, depuis quelque temps)… je braque mon télescope… et qu’est-ce que j’aperçois ?… Horreur ! stupéfaction ! abomination !… ma femme, en plein lac du bois de Boulogne… assise dans un traîneau, et se faisant remorquer par une machine à vapeur vêtue d’un paletot gris et d’un cache-nez écossais. Ça m’a semblé de plus en plus louche… Sans perdre une minute, j’ai sauté en omnibus… et me voici… S’ils sont au lac, malheur aux coupables !… Grâce à ma longue-vue rayée… à l’instar des nouveaux canons… je tombe au milieu d’eux comme un bombe… et j’éclate comme ce projectile de guerre ! Voyons, cherchons… et essayons de les découvrir. (Il braque sa lorgnette. En ce moment le lac se couvre de patineurs.)

Scène IV.

LE MONSIEUR,
LE MONSIEUR, à lui-même.

Saperlotte ! parmi tout ce monde, il ne me sera pas facile… (Poussant un cri.) Ah ! ciel !… il me semble que je les aperçois… (Il va pour sortir ; mais, au même instant, Mardi-Gras arrive en patinant ; il se heurte avec le monsieur, et tous deux sont renversés par le choc.)

LE MONSIEUR, à part.

Ah ! j’ai cassé la glace !… Je n’ose pas me relever… on me la ferait payer. (A Mardi-Gras.) Imbécile !

MARDI-GRAS, à terre.

Maladroit !

LE MONSIEUR.

Voici ma carte avec mon portrait.

MARDI-GRAS.

Voici mon portrait avec ma carte.

LE MONSIEUR.

Votre heure ?

MARDI-GRAS.

L’épée.

LE MONSIEUR.

Vos armes !

MARDI-GRAS.

Deux heures et demie du matin.

LE MONSIEUR.

Le lieu ?

MARDI-GRAS.

Vincennes.

LE MONSIEUR.

Très-bien ! j’irai à Marly.

MARDI-GRAS.

Mardi ou mercredi, ça m’est égal.

LE MONSIEUR, regardant la carte de Mardi-Gras.

Mardi-Gras !… je le ferai avec vous mercredi des cendres ! (Se relevant et regardant dans sa lorgnette.) Ah ! grand Dieu ! ma femme qui s’embarque au Havre sur le Léviathan !… Ah ! je me suis levé à temps !… (On sort en courant. – Rire général. – Changement à vue.)




TROISIÈME TABLEAU.
BATAKLAN MM. Caillat.
KÉKIKAKO, son confident Desmonts.
LE MONSIEUR A LA LORGNETTE Léonce.
SIDI-MOUFFETARD Désiré.
SIDI-BATIGNOLLES Jean-Paul.
BEN-AMOUR Tautin.
BEN-CHAMPION Guyot.
CONSTANTINE, vivandière Mmes Tautin.
BALAKLAVA, id. Maréchal.
BAIONNETTE, id. Cico.
CARABINE, id. Deschamps.
MOUSQUETON, id. Baudoin.
TROMPETTE, id. Grandet.
GRENADINE, id. Tafanel.
PREMIÈRE CHINOISE Chabert.
DEUXIÈME CHINOISE Lucie Freval.
TROISIÈME CHINOISE Tostée.
QUATRIÈME CHINOISE Lecuyer.

Un intérieur chinois.

Scène PREMIÈRE.

BATAKLAN, KÉKIKAKO. Ils entrent en dansant ; Bataklan tient un bocal sous chaque bras.
BATAKLAN.

Kékikako ?

KÉKIKAKO.

Seigneur Bataklan ?

BATAKLAN, montrant les oranges confites qui sont dans un des bocaux.

Sais-tu comment ces gredins de Français appellent ceci ?

KÉKIKAKO.

Non, grande lumière.

BATAKLAN.

lis appellent ça des chinois.

KÉKIKAKO.

Horreur !

BATAKLAN.
Mais je me suis bien vengé de leur insolence.
KÉKIKAKO.

Et comment ?

BATAKLAN, montrant le second bocal.

Tu vois ces cornichons ?

KÉKIKAKO.

Eh bien ?

BATAKLAN.

J’appelle ça des Français.

KÉKIKAKO, riant.

Ah ! ah ! ah !

BATAKLAN.

Assez !… tu es affreux quand tu ris !… Ces Français n’ont-ils pas osé nous déclarer la guerre ! Me forcer, moi le cousin germain du soleil, le commandant en chef du Céleste-Empire, à m’occuper des invasions de la France !… comme si je n’avais pas assez de ma Chine !…

KÉKIKAKO.

Rassurez-vous, seigneur… Dès que vous paraîtrez aux yeux de ces sauvages étrangers, ils se disperseront comme de timides lapins… ou comme les sables du désert… (Bruit en dehors.)

BATAKLAN.

Qui vient là ?

KÉKIKAKO.

Ce sont de jeunes Chinoises qui réclament l’honneur de contempler votre sublime face.

BATAKLAN.

Allons !… qu’est-ce qu’elles me veulent ?

Scène II.

Les mêmes, quatre chinoises.
CHŒUR.
Air de Vent du soir.

Soleil immortel,
Fais que ta lumière
Ici nous éclaire,
En ce jour cruel !
En cette occurrence,
Montre la clémence,
Soleil immortel ! etc., etc.

BATAKLAN.

Jeunes Chinoises, développez devant moi l’objet de votre visite.

PREMIÈRE CHINOISE.

Grande lumière, nous venons vous adresser une réclamation.

BATAKLAN.

Encore des réclamations !… et contre qui ?

DEUXIÈME CHINOISE.

Contre les hommes.

BATAKLAN.

Auriez-vous à vous en plaindre ?

TROISIÈME CHINOISE.

Au contraire, seigneur.

QUATRIÈME CHINOISE.

Si nous avions à nous en plaindre…

PREMIÈRE CHINOISE.

Nous ne serions pas venues vous importuner.

BATAKLAN.

Je ne comprends pas.

DEUXIÈME CHINOISE.

Voici l’explication : nous avons remarqué avec douleur…

TOUTES.

Ah ! oui !

DEUXIÈME CHINOISE.

Que depuis quelque temps les hommes perdaient la louable habitude de se marier.

BATAKLAN.

Est-ce possible, Kékikako ?

KÉKIKAKO.

Ça l’est, seigneur, ça l’est.

TROISIÈME CHINOISE.

Nous venons donc supplier très-humblement Votre Grandeur de frapper d’un impôt les célibataires de quarante ans…

DEUXIÈME CHINOISE.

Comme inutiles…

PREMIÈRE CHINOISE.

Et comme gênant la circulation.

BATAKLAN.

Est-ce possible, Kékikako ?

KÉKIKAKO.

Ça l’est, seigneur, ça l’est.

QUATRIÈME CHINOISE.

En France, on impose bien les chiens.

PREMIÈRE CHINOISE.

Pourquoi n’imposerait-on pas les Chinois non mariés ?

DEUXIÈME CHINOISE.

Qui naturellement deviennent des objets de luxe.

BATAKLAN.

Vous voulez que je traite mes sujets comme des caniches ?

TOUTES LES CHINOISES.

Oui, oui ! elle a raison !

QUATRIÈME CHINOISE.

Guerre aux célibataires !

TOUTES.

Guerre aux célibataires !

BATAKLAN.

Au fait, c’est une idée ! Donc, je taxe les chiens… c’est-à-dire les Chinois de quarante ans qui ne sont pas mariés… et, de plus, j’impose les célibataires du sexe féminin au-dessous de trente ans qui voudront se marier.

LES CHINOISES, se récriant,

Mais… seigneur Bataklan…

BATAKLAN.

J’ai dit ! Que l’on se réjouisse, et que l’on débarrasse mon palais.

REPRISE DU CHŒUR D’ENTRÉE.

(Les Chinoises sortent.)

BATAKLAN.

Ouf !… je respire !… Pourtant, je ne puis m’empêcher de penser à cette maudite guerre… (En ce moment paraît à l’une des portes latérales l’extrémité de la grande lorgnette du tableau précédent.)

KÉKIKAKO.

Ciel !

BATAKLAN.

Quoi ?

KÉKIKAKO.

Voyez !

BATAKLAN, effrayé.

Un canon braqué sur nous !… L’invasion commence… dissimulons ! (Ils se posent en potiches en remuant la tête à la manière des magots.)

Scène III.

Les mêmes, LE MONSIEUR A LA LORGNETTE, entrant.
LE MONSIEUR, à part.

Ah ! quelqu’un !… (S’approchant.) Pardon… je cherche ma femme… n’auriez-vous pas vu ma femme ? (Bataklan remue la tête de gauche à droite.) Non ?… (Allant à Kékikako.) Et vous ?… Tiens ! ce sont des potiches !… Je cherche ma femme et je tombe en des faïences !… (Il retourne à Bataklan qui sort en sautant.) Il s’en va ! (Revenant à Kékikako.) Chapeau couleur solferino… manchon de fausse martre que je lui ai donné pour sa fête… (Kékikako sort de l’autre côté en dansant.) Lui aussi !… Avec tout ça, ils ne m’ont pas répondu !… Oh ! je comprends… ils ignorent mon idiome… ils ne parlent que le chinois, les imbéciles !… (S’adressant au public.) Il n’y aurait pas ici quelque mandarin lettré… ou illettré, qui entendrait le français ? Figurez-vous que j’arrive du Havre, à bord de la Constance (amère dérision !), pour suivre l’infidèle qui a trahi ses serments et sa foi. Des serments contractés à la mairie du treizième… après l’annexion !… Et me voici en Chine, où je la demande à tous les échos de Pékin. Ah ! la malheureuse ! c’est la littérature nouvelle qui l’a perdue… la lecture des romans du jour… Madame Bovary, de M. chose… Lui et Elle, de M. machin… Elle et Lui, de M. chose… Eux deux, d’eux deux… La Pénélope normande, de M. chose… Ah ! ce M. chose ! ce M. machin !… quels corrupteurs ! Si jamais je les rencontre… Du moins, ici, dans ce pays de potiches, elle est à l’abri de ce poison… la vue des magots lui rappellera peut-être son mari, et la ramènera dans le sentier de la pudeur… (Regardant dans sa lorgnette.) Ah ! là-bas… j’aperçois ma femme qui prend le thé avec un monsieur qui lui fait des tartines !… O ma lorgnette, je te remercie !… (Il sort vivement par la droite. Aussitôt, par l’autre porte, un zouave paraît et avance la tête.)

Scène IV.

SIDI-MOUFFETARD, SIDI-BATIGNOLLES, BEN-AMOUR, BEN-CHAMPION, et autres zouaves.
BEN-CHAMPION.
Air de la Casquette.

As-tu vu…

BEN-AMOUR, paraissant à une fenêtre du fond.

As-tu vu… La casquette…

SIDI-BATIGNOLLES, à la porte de droite.

As-tu vu…

SIDI-MOUFFETARD, à la fenêtre de gauche.

As-tu vu… La casquette au père Bugeaud ?

TOUS, entrant.

Si tu n’ l’as pas vu’, voltigeur,
As-tu vu…Tu n’auras pas d’ galette ;
As-tu vu…Si tu n’ l’as pas vu’, voltigeur,
As-tu vu…Tu n’auras pas mon cœur !

SIDI-MOUFFETARD, au public.

C’est moi, Mardi-Gras… je me suis mis en zouave pour pousser notre revue jusqu’en Chine, tout en passant des Revues.

BEN-AMOUR.

Eh bien, personne ?… Visage de bois dans l’établissement !

BEN-CHAMPION.

A la boutique, s. v. p. !

TOUS.

A la boutique !

SIDI-MOUFFETARD.

On demande des potiches !

SIDI-BATIGNOLLES.

Et on ne répond pas de la casse.

BEN-CHAMPION.

Quant à moi, Ben-Champion, me faut une odalisque du Japon.

SIDI-MOUFFETARD.

Une odalisque !… Il en faut une douzaine par physionomie.

SIDI-BATIGNOLLES.

Une douzaine !… comme il y va, Sidi-Mouffetard !

SIDI-MOUFFETARD.

C’est mon idée ! je me déguise en pacha.

BEN-CHAMPION.

Le soldat français est porté dessus l’amour… Pas vrai, Ben-Amour ?

BEN-AMOUR.

C’est un fait ! surtout après un mois de planton sur un bâtiment à hélice… et qui en manque d’ délices.

TOUS, riant.

Ah ! ah ! ah !

SIDI-MOUFFETARD.

La main pour le mot.

SIDI-BATIGNOLLES.

Mais, avec tout ça, je meurs de faim, moi !

SIDJ-MOUFFETARD.

Je propose d’aller à la chasse des comestibles.

TOUS.

Aux comestibles !

SIDI-MOUFFETARD.

Et surtout, mes enfants, de la discipline ; celui qui ne se conduira pas comme un vrai zouzou, sera mis à l’ordre du jour.

BEN-CHAMPION.

C’est dit !

TOUS.

Partons !… (Ils sortent par la gauche. – Aussitôt, par la droite et sur la ritournelle de l’air suivant, arrivent les vivandières.)

Scène V.

CONSTANTINE, MOUSQUETON, BALAKLAVA, BAIONNETTE, CARABINE, TROMPETTE, GRENADINE, etc. Elles entrent en défilant.
CONSTANTINE.

Halte ! front !

Air de Pepito.

(Bruit charmant.)

Lorsqu’éclate la fusillade,
Pan, pan, pan, pan, pan, pan, pan !
Quand !’ tambour commenc’ sa roulade,
Pan, pan, pan, pan, pan, pan, pan !
Pour guérir une estafilade,
L’ meilleur calmant
C’est alors un’ bonne rasade
D’un vin fumant,
Qui fait pan, pan !
En s’échappant.
Pan, pan, pan !…
Accourez à nous, grognards et conscrits !
La santé du corps est dans nos barils.
C’est jour de bataille, on donne gratis
Bourgogne et Bordeaux, cognac et cassis !

REPRISE ENSEMBLE.

Accourez à nous, etc., etc.

CONSTANTINE.

Que personne ne quitte les rangs !… je vais passer l’inspection !

BAÏONNETTE.

Encore !…

BALAKLAVA, bas.

Elle a la manie de l’inspection, celle-là !…

MOUSQUETON, de même.

C’est assommant !…

CONSTANTINE.

Fixe !… (Passant l’inspection.) Levez la tête, numéro trois… Vivandière Mousqueton, rentrez l’estomac !… vous n’êtes pas dans l’alignement…

MOUSQUETON.

Mais, commandante, ce n’est pas ma faute si…

CONSTANTINE.

Silence !… C’est bien !… la tenue est satisfaisante… vivandières, je suis contente de vous !…

CARABINE, bas.

C’est encore heureux !…

CONSTANTINE.

Rompez les rangs !…

TOUTES, avec joie.

Ah !…

CONSTANTINE.

Et causons…

TOUTES, avec empressement.

Oui, oui… causons… causons !…

CONSTANTINE.

Depuis que nous sommes en Chine, je le sais, vous avez respecté la discipline.

BAÏONNETTE.

Je m’en flatte.

MOUSQUETON.

Je m’en contre-flatte.

CONSTANTINE.

Vous avez donné à ces peuplades, plongées dans l’abrutissement et étrangères à toute crinoline, une haute idée de notre civilisation…

MOUSQUETON.

Fichtre !… je le crois.

BALAKLAVA.

On sait se tenir en société.

CONSTANTINE.

Cependant…

CARABINE.

Ah ! il y a un cependant ?…

BAÏONNETTE.

Je l’aurais parié…

CONSTANTINE, reprenant.

Cependant j’ai des reproches à adresser à l’une de vous.

TOUTES.

Des reproches ?…

MOUSQUETON.

Et à cause ?…

TOUTES.

Oui… oui… à cause ?…

CONSTANTINE.

Il m’est revenu qu’en traversant une rue de Pékin, une vivandière, oubliant les égards qu’on doit au vilain sexe, s’était permis, vis-à-vis d’un jeune magot, des familiarités intempestives…

TOUTES, à part.

Ah ! diable !…

CONSTANTINE.

Le dit magot était pur, naïf, candide… et mineur !… Il y a subornement de mandarin. Le voilà compromis.

TOUTES.

Oh !… compromis !…

BALAKLAVA.

Pour si peu de chose !…

CONSTANTINE.

Il ne trouvera plus à se marier. C’est grave… très-grave !…

MOUSQUETON.

Ah çà ! mais ces Chinois sont donc des rosières ?…

CONSTANTINE.

Silence !… Je veux que le nom de la délinquante soit mis sur le rapport… et, pour cela, je l’invite à se déclarer. Que la coupable lève la main !… (Toutes lèvent la main.) Comment !… toutes !… est-ce possible !…

TOUTES.

Pardon, pardon, commandante !…

CONSTANTINE.

Soit !… le délit étant général, je ne sévirai pas pour cette fois… mais que cela ne vous arrive plus, ou je serais inflexible. Je vous fais toutes fusiller.

TOUTES.

Vive Constantine !… vive la commandante !…

Scène VI.

Les mêmes, LES ZOUAVES, BATAKLAN, KÉKIKAKO et deux ou trois autres chinois.
TOUS LES ZOUAVES, en dehors.

Par ici !… suivez-nous !…

CONSTANTINE.

Ah ! voici les camarades. !… (Tous les zouaves entrent, tenant chacun un Chinois prisonnier.)

SIDI-MOUFFETARD.

Avancez donc, magots !…

BEN-BATIGNOLLES.

Et plus vite que ça !…

MOUSQUETON.

Comment ! des prisonniers !

SIDl-MOUFFETARD.

Un peu, femme respectable !

SIDI-BATIGNOLLES, à la porte du fond.

Je tiens le gouverneur !… je tiens le gouverneur !…

LES ZOUAVES ET LES VIVANDIÈRES.

Le gouverneur !…

BEN-AMOUR.

Eh bien, amène-le !

SIDI-BATIGNOLLES.

J’ peux pas !… il ne veut pas me lâcher !…

TOUS, riant.

Ah ! ah ! ah !… (Michel entre, tirant à lui Bataklan.)

TOUS LES CHINOIS, tombant aux pieds des Français.

Grâce !… grâce !…

SIDI-MOUFFETARD.

Rassurez-vous !… Le soldat français est magnanime et ne frappe jamais du sabre un ennemi désarmé. (Il lui donne un coup de pied au derrière.)

BATAKLAN.

Ah !… je suis frappé dans mon honneur !

CONSTANTINE.

Comme ça doit l’ennuyer de poser en théière !

MOUSQUETON, à Bataklan.

Allons, gros poussah, faites une risette à maman !… (Batalkan rit bêtement.) A-t-il l’air bête, ce gaillard-là !

CARABINE.

Dites donc, camarades, si nous l’emmenions avec nous ?

BATAKLAN.

M’emmener, moi, Bataklan ! le propre cousin du soleil !…

TOUS.

Oui, oui, emmenons-le !…

CONSTANTINE.

Vous verrez notre pays… cette belle France, berceau de la Polka des baisers !

MOUSQUETON.

Vous ferez connaissance avec les chinois de la mère Moreau.

SIDI-MOUFFETARD.

Vous passerez des jours filés par la joie et la bamboche.

BATAKLAN.

Eh bien, oui, ça me va !… nous danserons, nous souperons, nous follichonnerons. (Dansant.) Follichons et follichonnettes !…

MOUSQUETON.

Il sait la chanson !…

BATAKLAN.

Je n’hésite plus !… je pars avec vous après la fête.

CONSTANTINE.

Hein !… il y a une fête ?

BATAKLAN.

Que je m’étais payée et que je ne veux pas perdre… (Tous remontent et sortent.) J’avais donné des ordres à Kékikako, et… (S’apercevant qu’il est seul.) Que la fête commence ! (Changement à vue.)




QUATRIÈME TABLEAU

Un jardin chinois brillamment illuminé.


Scène PREMIÈRE

BATAKLAN, KÉKIKAKO, les zouaves, les vivandières, chinois et chinoises, puis LE MONSIEUR A LA LORGNETTE.

(Polka chinoise, exécutée par les Chinois, les Chinoises, les zouaves et les vivandières.)

LE MONSIEUR A LA LORGNETTE, entrant en dansant pendant la polka.

Je me suis mis en Chinois… pour n’être pas reconnu !… (Il continue de danser. – A la fin de la polka on entend un coup de canon.)

SIDI-MOUFFETARD.

C’est le signal du départ.

BATAKLAN.

Assez de danses comme ça.

CONSTANTINE.

Maintenant, en route !

TOUS.

En route !

CONSTANTINE.

Et sur une marche chinoise.

BATAKLAN.

J’ai le Bataklan, mon chant de guerre !

TOUS.

En avant, le Bataklan ! (Chinois, zouaves, vivandières et le monsieur se munissent de grosses caisses, de cymbales, de chapeaux chinois. Tout le monde se met en ligne, et la marche commence.)

FINALE.
Air de Ba-ta-clan.
SIDI-MOUFFETARD.

Pour célébrer ce beau voyage,
Chantons, hurlons à pleine voix !

BATAKLAN.

Chantons avec force, avec rage,
Le refrain chéri des Chinois.

ENSEMBLE.

Bataklan !
Bourakan !
Astrakan !
Fichtonkan !

CONSTANTINE.
DEUXIÈME COUPLET.

Oubliant les lois de la Chine,
Nous avalerons à la fois
Les Chinois et la mandarine,
La mandarine et les Chinois.

ENSEMBLE.

Bataklan !
Bourakan !
Astrakan !
Fichtonkan !

(Tintamarre. – Tableau,)




ACTE DEUXIÈME.

CINQUIÈME TABLEAU.
LA PARODIE Mlle Chabert.
LA DUCHESSE DE CHAMELLINI MM. Léonce.
GÉMÉA Désiré.
LE DUC JOB Caillat.
LE VOLONTAIRE DU CIRQUE Tautin.
LE MARCHAND DE COCO Desmonts.
UN DOMESTIQUE Jean-Paul.
PREMIÈRE GENEVIÈVE Mmes Maréchal.
DEUXIÈME GENEVIEVE R. Deschamps.
TROISIÈME GENEVIÈVE L. Tautin.
PAULA Tostée.
LA PÉNÉLOPE NORMANDE Cico.
LA FILLE DE TRENTE ANS Lasserre.

Le salon de la Parodie.

Scène PREMIÈRE.

UN DOMESTIQUE, puis LA PARODIE.
LE DOMESTIQUE, au fond et parlant à la cantonade.

C’est bien ! c’est bien !… Attendez !… je vais m’informer si ma maîtresse peut vous recevoir… (Venant en scène.) Sont-ils agaçants, ces gens de théâtre !… On dirait que la Parodie ne doit songer qu’à eux.

LA PARODIE, entrant par le côté.

Eh bien ! qu’est-ce donc ? qu’y a-t-il ?

LE DOMESTIQUE.

Pardon, madame la Parodie, ce sont les Pièces nouvelles qui se prétendent toutes de grands succès et qui viennent…

LA PARODIE.
Me supplier de les parodier ?…
LE DOMESTIQUE.

Probablement.

LA PARODIE.

C’est bien ! nous verrons ça… Qu’elles attendent un moment. (Le domestique sort.) Les parodier !… ne suis-je pas née pour cela ?… La Parodie n’est-elle pas partout aujourd’hui ?

Air : Messieurs, de mon spécifique. (Geneviève.)

Tout au monde est comédie ;
On ne voit dans l’univers
Que sujets de parodie,
Que médailles et revers.
Cette femme si jolie,
Grâce à la poudre de riz,
Ce n’est que la parodie
Et de la rose et du lis.
Ce financier qui se pique
De parler tableaux, couleur,
D’encourager la musique,
Parodie un connaisseur.
C’est parodie aussi, la prude
Qui marche dévotement,
Et regarde d’habitude
Lorsque défile un régiment.
Qu’est-ce enfin que la crinoline ?
Qu’est-ce aussi que les corsets ?
La parodie anodine
Des plus séduisants attraits.
Tout au monde est comédie ;
On ne voit dans l’univers
Que sujets de parodie,
Que médailles et revers.

LE DOMESTIQUE, entrant et annonçant.

Les quatre grands succès du jour !

LA PARODIE.

Faites entrer !

Scène II.

LA PARODIE, LE DUC JOB, LA PÉNÉLOPE NORMANDE, LA FILLE DE TRENTE ANS, LE VOLONTAIRE DU CIRQUE.
CHŒUR.
Air de Geneviève de Brabant.

Nous sommes les succès de Paris,
Et nous venons en votre logis,
Afin de vous prier
De nous parodier.
Daignez nous parodier,
Oui, nous parodier !

LA PARODIE.

Les parodier !… Mais c’est donc une rage, une fureur !… (Au Duc Job.) Ah ! je vous reconnais !… vous êtes le Jeune Homme pauvre.

LE DUC JOB.

Pardon ! j’ai quelques points de ressemblance avec lui, mais je m’appelle le Duc Job.

LA PARODIE.

Le Duc Job !… Enchanté de faire votre-connaissance. On dit que votre succès…

LE DUC JOB.

A été tout de go !… Quoique gentilhomme, je suis très-industrieux. D’abord, je me fais soldat… puis je fabrique du papier à cigarettes, pour que vous en fumiez… de Job.

LA PARODIE, riant,

Fumier de Job !… Ah ! ah ! pour un grand seigneur, voilà un jeu de mots…

LE DUC JOB.

Ah ! je ne suis pas du tout collet-monté. Ma comédie trahit parfois le ton du vaudeville.

LA PARODIE, montrant la Pénélope.

Qu’est-ce que c’est donc que cette personne-là ?

LE DUC JOB.

Vous ne le devinez pas ?… un costume antique et un bonnet de Cauchoise… C’est la Pénélope normande.

LA PARODIE.

Je voudrais bien connaître son histoire.

LE DUC JOB.

Elle ne demande qu’à la chanter.

LA PÉNÉLOPE NORMANDE.
Air nouveau de J. Offenbach.

Quand fut parti l’époux fidèle,
Je m’ennuyais horriblement ;
L’attente est chose si cruelle,
Je pris un tout petit amant.
C’est si bon quelqu’un qui vous aime !
Ma foi, j’eus bientôt deux galants.
J’en aurais bien pris un troisième,
Mais je n’en ai pas eu le temps,
C’est pour continuer cette vie
Que j’ai quitté la Normandie.

LA PARODIE, montrant le Volontaire du Cirque.

Et ce troupier ?

LE VOLONTAIRE DU CIRQUE.

Moi, mille tonnerres !… je suis le jeune Volontaire de l’Histoire d’un drapeau… un succès de poudre, et qui fait de l’or.

LA PARODIE.

Ah ! le Cirque a donc renoncé à la monnaie de billon ?

LE VOLONTAIRE DU CIRQUE.

Et il a bien fait, mille carabines !

LA PARODIE.

Et cette pauvre jeune fille qui reste tristement à l’écart et semble délaissée ?

LA FILLE DE TRENTE ANS.

Bien délaissée, en effet, Madame ; vous voyez en moi la Fille de trente ans… et même davantage… Je cherche un mari… mais j’ai beau déployer mes séductions, tout le monde me fuit, m’abandonne.

LA PARODIE.

Peut-être avez-vous quelques défauts ?

LA FILLE DE TRENTE ANS.

C’est la faute de mon auteur, qui me les a donnés.

LE DUC JOB.

Le fait est que, depuis quelque temps, l’auteur de la Camaraderie et de Bertrand et Raton n’a plus que des…

LA PARODIE, l’interrompant.

Halte-là !… vous oubliez ses succès.

Air de la Ronde du Violoneux.

Envers lui moins de rudesse !
De chez nom le violoneux
Redisait à la jeunesse
En montrant un arbre vieux :
« S’il n’a plus son vrai feuillage,
S’il n’a plus d’aussi beaux fruits,
Eh ! lon, lon, la, jeunes gens du village,
Souvenez-vous de ceux qu’il a produits. »

REPRISE ENSEMBLE.

Eh ! lon, lon, la, jeunes gens du village, etc.

LA PARODIE.

Allez !… je songerai à vous.

LE DUC JOB.

Et n’oubliez pas surtout, Madame, que…

REPRISE DU CHŒUR D’ENTRÉE.

Nous sommes les succès de Paris,
Et nous venons en votre logis, etc.

(Ils sortent. – Le domestique rentre.)

Scène III.

LA PARODIE, LES TROIS GENEVIÈVES DE BRABANT.
LE DOMESTIQUE, introduisant les trois Genevièves.

Entrez, entrez, Mesdemoiselles.

LA PARODIE.

Que vois-je !… Trois sœurs jumelles !…

LES TROIS GENEVIÈVES.

Les trois Genevièves de Brabant.

PREMIÈRE GENEVIÈVE.

C’est moi qui suis l’aînée.

LA PARODIE.

L’ainée… Ah ! oui… à cause du costume.

PREMIÈRE GENEVIÈVE.

J’ai vu le jour il y a trois mois, aux Bouffes-Parisiens.

LA PARODIE.

Vous paraissez bien souffrante.

PREMIÈRE GENEVIÈVE.

Ce n’est pourtant pas l’air qui m’a manqué.

LA PARODIE.

Qu’est-ce donc alors ?

PREMIÈRE GENEVIÈVE.
Dame !… je ne sais pas trop… c’est…
Air de Geneviève de Brabant.

O ma, ma, maman !
J’ai bobo, j’ai de la peine.
O ma, ma, maman !
C’est mon poëm’ qui me gêne.
Je chantais assez bien,
Mais ça n’y faisait rien ;
Le public, pas content,
Le méchant !
O ma, ma, maman !
A fait du mal à l’enfant !
Oh ! oh ! oh ! oh !
J’ai bobo !

LA PARODIE.

Je comprends ! (Montrant la deuxième Geneviève.) Et celle-ci ?

DEUXIÈME GENEVIÈVE.

La Geneviève des Variétés.

LA PARODIE.

Une variété de Geneviève.

PREMIÈRE GENEVIÈVE.

Une copie, une imitation qui m’a pris mes défauts sans me prendre mes qualités…

LE DOMESTIQUE.

Enfin, et cette autre, la troisième ?

TROISIÈME GENEVIÈVE.

Je suis la Geneviève du Palais-Royal, mon petit.

LE DOMESTIQUE.

Tiens, elle a l’air d’une gaillarde. Elle doit avoir de l’esprit.

TROISIÈME GENEVIÈVE,

De l’esprit ?… voilà ! (Elle lève la jambe.)

LA PARODIE.

Du talent.

TROISIÈME GENEVIÈVE.

Du talent ?… voilà ! (Elle lève l’autre jambe.)

LA PARODIE.

Il paraît que tout son talent, tout son esprit.

PREMIÈRE GENEVIÈVE.

Consiste à lever la jambe.

DEUXIEME GENEVIÈVE.

Ce qui fait qu’elle a eu bientôt levé le pied.

TROISIÈME GENEVIÈVE.
Air précédent.

O ma, ma, maman !
J’ai bobo, j’ai de la peine.
O ma, ma, maman !
V’la ç’ qu’arrive quand on s’ démène.
Dans mon pas très-risqué,
Crac ! le pied m’a manqué !
Enfin, c’est le cancan,
Le méchant !
O ma, ma, maman !
Qu’a fait du mal à l’enfant.
Oh ! oh ! oh ! oh !
J’ai bobo !

LE DOMESTIQUE, annonçant.

Le Marchand de coco, du théâtre de l’Ambigu.

PREMIÈRE GENEVIÈVE.

Comment, on nous congédie ?

LA PARODIE.

Entrez là… vous avez droit à une place chez moi. (Elles sortent en reprenant ensemble :)

O ma, ma, maman ! etc.

Scène IV.

LA PARODIE, LE MARCHAND DE COCO.
LE MARCHAND DE COCO, entrant.

A la fraîche ! qui veut boire ?… Voilà le coco ! (Il fait aller sa sonnette.)

LA PARODIE.

Mais taisez-vous donc, vous faites un bruit…

LE MARCHAND DE COCO.

C’est pour chauffer mon succès. A la fraîche ! qui veut boire ?…

LA PARODIE.

Enfin, êtes-vous amusant ? Vous paraissez assez gai.

LE MARCHAND DE COCO.

Il y a dans ma pièce du gai… et du triste. Je m’appelle Gaspard… pas Gaspard l’Avisé… Gaspard, le marchand de coco.

LA PARODIE.

Je comprends.

LE MARCHAND DE COCO.

J’ai mis dans ses meubles une jeunesse.

LA PARODIE.

Diable ! c’est peu moral.

LE MARCHAND DE COCO.

Cette jeunesse, c’est la fille d’un proscrit… et je l’ai recueillie pour la sauver.

LA PARODIE.

Ah ! fort bien !… et comme une bonne action trouve toujours sa récompense…

LE MARCHAND DE COCO.

On arrête ma femme, on arrête ma fille, on arrête toute la boutique.

LA PARODIE.

Et vous ?

LE MARCHAND DE COCO.

Moi, je reçois un coup de baïonnette et je tombe en agitant ma sonnette.

LA PARODIE.

Voilà une sonnette qui joue un grand rôle dans votre drame.

LE MARCHAND DE COCO.

Oui, quand la voix me manque, je remplace le dialogue par une sonnette vive et animée… A la fraîche ! qui veut boire ?… Voilà le coco ! (Il sort.)

LE DOMESTIQUE, accourant.

Madame !… Madame !… c’est une Tireuse de cartes qui vous demande. Elle arrive de la Porte-Saint-Martin, par l’omnibus.

LA PARODIE.

La Tireuse de cartes ? qu’elle entre ! Je serai charmée de la voir.

Scène V.

LA PARODIE, GÉMÉA, puis LA DUCHESSE, et ensuite PAULA.
GÉMÉA, entrant par le fond, et venant jusque sur l’avant-scène d’un air sombre.

Je m’appelle Géméa… Je tire les cartes et va-t-en ville… Je suis la mère numéro un de la petite. (Elle sort par la gauche.)

LA DUCHESSE, entrant par le fond.

Je suis la duchesse de Chamellini, une femme de la haute… Italie, et la mère numéro deux de la petite. (Elle sort par la droite.)

PAULA, entrant par le fond.

Moi, je suis la petite. V’lan ! (Elle sort par le fond en sautillant.)

GÉMÉA, revenant…

Pendant que j’étais allée faire une réussite de trente-cinq sous, on m’a filouté mon enfant, et on lui a fait renier la chanson de sa mère.

LA DUCHESSE, rentrant.

J’ai agi comme une drôlesse en chipant le bébé… et si c’était à recommencer… j’agirais exactement de même.

LA PARODIE, à elle-même.

Voilà une exposition extrêmement claire.

GÉMÉA, apercevant la duchesse.

Cette femme !…

LA DUCHESSE, voyant Géméa.

Cette bohémienne !…

GÉMÉA.

La duchesse !

LA DUCHESSE.

Géméa !

GÉMÉA, s’approchant d’elle.

Ma fille ! Rends-moi ma fille ! Je veux ma fille !

LA DUCHESSE.

Que l’enfant prononce !

GÉMÉA.

Soit ! En avant la grande scène du quatrième acte. Remontons !… (Elles remontent.)

LA DUCHESSE.

Redescendons !… (Elles redescendent la scène. – Musique.)

PAULA, revenant.

Me revoici.

GÉMÉA, allant à elle.

Je suis Géméa, la tireuse de cartes.

LA DUCHESSE.

Dis une tireuse de carottes !

GÉMÉA.

Taisez-vous ! (A Paula.) Je t’ai engendrée et mise au monde. Tes frères, tes malheureux frères, sont tous millionnaires. Auras-tu le cœur de laisser tes frères sur le carreau ? (Paula porte la main à ses yeux. Mouvement de la duchesse.) Ah ! taisez-vous ! vous voyez bien qu’elle y va de sa larme !

PAULA.

O mon Dieu !

LA DUCHESSE.
O mon Dieu ! mon Dieu !
GÉMÉA.

O mon Dieu ! mon Dieu ! mon Dieu !

LA PARODIE, à part.

C’est très-pathétique !

LA DUCHESSE, à Paula.

T’avoir engendrée, belle fichaise ! Moi, je t’ai mise en nourrice… douze francs par mois, le savon compris. Je t’ai fait éduquer aux oiseaux ; je t’ai fait apprendre les Lanciers et un peu de violon… enfin j’ai fait de toi une demoiselle du monde. Veux-tu renier les principes de la bonne société pour retourner avec cette cartomancienne ?

PAULA.

O mon Dieu !

LA DUCHESSE.

O mon Dieu ! mon Dieu !

GÉMÉA.

O mon Dieu ! mon Dieu ! mon Dieu !

LA PARODIE, à part.

Le style est beau, mais peu varié.

GÉMÉA, tirant Paula par un bras.

Viens !…

LA DUCHESSE, la tirant par l’autre.

Viens !…

PAULA.

Quelle situation !… placée entre deux mères, comme l’isthme de Suez !

QUATUOR.
GÉMÉA.
Air de la Juive.

Rachel, quand du Seigneur la grâce tutélaire
A mes tremblantes mains confia ton berceau…

LA PARODIE.

Pourquoi parler en cette affaire
De la Juive et de son berceau ?

GÉMÉA.

C’est la même situation,
Et c’est le cri de la passion.

(A Paula,)

Air de Robert le Diable.

Tiens, voici cet écrit redoutable.

LA DUCHESSE, à Paula.

Ne prends pas cet écrit redoutable.

GÉMÉA.

Cet écrit redou…

PAULA.

Cet écrit redou…

LA DUCHESSE.

Cet écrit redou… table !

LA PARODIE.

Eh ! quoi ! mais c’est Robert le Diable
Que vous me chantez à présent.

GÉMÉA.

C’est la même situation.

LA DUCHESSE.

Et c’est le cri de la passion !

GÉMÉA, tirant à elle Paula.
Air des Dames de la halle.

Tu n’auras pas mon enfant !

LA DUCHESSE, la tirant d’un autre côté.

Tu n’auras pas mon enfant !

LA PARODIE.

Comment ! vous poussez le scandale
Jusques aux dames de la halle !

LA DUCHESSE.

C’est la même situation.

GÉMÉA.

Et c’est le cri de la passion.

(A Paula.)

Opte !

LA DUCHESSE.

Opte !

PAULA.

Que j’opte ?

LA DUCHESSE.

Je t’adopte.

GÉMÉA.

Elle radopte !

ENSEMBLE.

Ah !

(Tenue.)

GÉMÉA, à la duchesse.

Dites donc, duchesse, mais il y a longtemps que l’orchestre a fini.

LA DUCHESSE.

Ah !… (Au chef d’orchestre.) Pardon, monsieur Varney !… mais c’est le cri du cœur.

PAULA.

O mon Dieu !

GÉMÉA.

O mon Dieu ! mon Dieu !

LA DUCHESSE.

O mon Dieu ! mon Dieu ! mon Dieu !… (D’une voix naturelle.) Allons-nous-en !…

GÉMÉA ET PAULA.

Allons-nous-en !… (Elles vont pour sortir.)

GÉMÉA, s’arrêtant, et à la Parodie.

Dites donc, il me semble que ça mérite bien un petit bout de parodie ?

LA PARODIE.

Une parodie !… mais vous venez de la faire vous-mêmes… Je ne trouverais jamais mieux que ça.

LA DUCHESSE.

Vous refusez ?…

LA PARODIE.

Sans doute.

GÉMÉA, LA DUCHESSE ET PAULA.

O mon Dieu ! mon Dieu ! mon Dieu ! (Toutes sortent par le fond. – La Parodie entre à gauche. – Changement à vue.)




SIXIÈME TABLEAU.
GRÉTRY MM. Désiré.
GLUCK Desmonts.
MOZART Treillet.
WEBER Duvernoy.
UN AGENT DRAMATIQUE Tautin.
LE COMPOSITEUR DE L’AVENIR Bonnet.
UN MAITRE DE CÉRÉMONIES Jean-Paul.
UN JEUNE HOMME Marchand.
LE DIAPASON Mlle Tautin.

Les Champs-Élysées. – Au fond, un poteau avec ces mots écrits en gros caractères : Champs-Élysées. Côté de la musique.Nota. – Il est défendu, sous peine d’amende, de laisser entrer les pianos et les albums.

Scène PREMIÈRE.

GRÉTRY, puis GLUCK, MOZART et WEBER.
GRÉTRY, entrant en fredonnant.

Et zig et zog, et tic et toc,
Quand les bœufs
Vont deux à deux…

GLUCK, entrant de l’autre côté, en chantant.

J’ai perdu mon Eurydice,
Rien n’égale…

(Apercevant Grétry.) Eh ! c’est le papa Grétry !… Bonjour, Grétry !

GRÉTRY.

Bonjour mon cher Gluck !… Vous avez l’air bien joyeux ce matin.

GLUCK.

Oui ; vous ne savez pas la nouvelle ? on vient de reprendre à Paris mon Orphée.

GRÉTRY.

Bravo !

GLUCK.

Et il est aussi question de la reprise d’Armide.

GRÉTRY.

Vos deux chefs-d’œuvre… Je vous en félicite. Vous allez gagner de l’argent.

GLUCK.

J’y compte bien.

GRÉTRY.

La fameuse querelle des Gluckistes et des Piccinistes va recommencer.

GLUCK.

Ah ! ne me parlez pas de ce petit Piccini ! un Italien !… un cuistre !

GRÉTRY.

Et votre Orphée est-il bien exécuté ? Avez-vous un bon contralto ?

GLUCK.

Admirable !… du moins à ce que disent les gazettes… car, moi, je ne connais pas cette chanteuse… Elle ne vivait pas de mon temps.

GRÉTRY, riant.

Heureusement pour elle !… Ah çà ! que faisons-nous ? Je vous propose une partie de dominos.

GLUCK.

Volontiers.

MOZART, entrant.

Un domino à trois, Messieurs !

GRÉTRY ET GLUCK, chantant.

Mon cœur soupire…
Bonjour, bonjour, Mozart.

(Ils se donnent la main.)

MOZART.

Eh bien, qu’en dites-vous ?

GRÉTRY.

J’accepte !… quoique la partie à trois n’ait pas mes sympathies. Va pour le domino à trois !

WEBER, entrant.

A quatre, si vous le permettez !

GRÉTRY, GLUCK ET MOZART, chantant.

Chasseur diligent…
Bonjour, bonjour, Weber…

(Nouvelles poignées de main.)

GRÉTRY.

J’aime mieux ça !

WEBER.

Asseyons-nous… (Ils approchent une table et remuent les dominos.)

MOZART.

A qui la pose ?

GLUCK, retournant un domino.

Deux-quatre !

GRÉTRY.

Ah ! vous êtes pour le deux-quatre !

MOZART, retournant un domino.

Six-huit !

GLUCK.

Comment ! six-huit ?

MOZART.

Ah ! non, pardon, je me trompais de mesure… c’est-à-dire de dé ; c’est six-quatre.

GRÉTRY.

A vous l’honneur ! (La partie commence.)

WEBER.

Combien jouons-nous ?

MOZART.

Un double louis.

GRÉTRY.

Peste !…

GLUCK.

On voit que vous êtes un richard.

WEBER.

Ce n’est pas comme quand vous étiez sur terre.

MOZART.

Mais oui, on me joue… Je louche d’assez jolies sommes, à présent que je n’ai plus besoin de rien…

Scène II.

Les mêmes, UN AGENT, tenant un énorme sac d’argent.
L’AGENT, saluant.

Illustres maestri…

MOZART.

Tiens !

L’AGENT.

Ce sont vos droits d’auteur du mois dernier que je vous apporte.

LES QUATRE COMPOSITEURS, se levant.

Ah ! très-bien !

GRÉTRY.

Avons-nous fait de belles recettes ?

MOZART.

Avons-nous eu beaucoup de représentations ?

L’AGENT, leur donnant à chacun un bulletin.

Voici vos bulletins… Voyez !

MOZART.

Diable !… je n’ai été joué que douze fois ce mois-ci.

GLUCK.

Moi, seize.

WEBER ET GRÉTRY.

Et nous, trois…

MOZART.

Enfin, c’est égal, le sac est respectable.

GLUCK.

Partageons !…

Scène III.

Les mêmes, UN JEUNE HOMME.
LE JEUNE HOMME, s’approchant, et d’un ton timide.

Pardon, Messieurs.

TOUS.

Hein ?… qu’est-ce ?…

GLUCK.

Que veut cet intrus ?

GRÉTRY.

Qui êtes-vous, jeune homme ?

LE JEUNE HOMME.

Un jeune compositeur… lauréat du Conservatoire de musique.

GRÉTRY.

Le Conservatoire ?… je ne connais pas…

GLUCK.

Ça n’existait pas encore de mon temps, ça !

LE JEUNE HOMME.

J’ai composé plusieurs opéras…

MOZART.

Qui ont été représentés ?

LE JEUNE HOMME.

Bien des fois… à tous les directeurs de théâtre… mais sans pouvoir être admis.

WEBER.

Ah ! ils n’ont pas été reçus ?

LE JEUNE HOMME.

Hélas ! non… faute de place.

MOZART.

Comment ? mais on dit qu’il ne manque pas de places à Paris.

LE JEUNE HOMME.

Les compositeurs morts n’en laissent plus aux vivants.

GLUCK.

Et vous veniez ?

LE JEUNE HOMME.

Vous prier de me laisser représenter de temps en temps, moi et mes jeunes confrères.

MOZART.

Diable !… Permettez… c’est que…

GRÉTRY.

J’ai perdu hier au soir quarante francs aux dominos.

LE JEUNE HOMME.

Certainement il est bon, il est louable de rendre à la scène vos inimitables chefs-d’œuvre…

GLUCK, très-flatté.

Jeune homme… couvrez-vous donc !

MOZART.

Vous êtes ici entre plusieurs airs…

LE JEUNE HOMME, continuant.

Mais enfin, il ne faudrait pas ne donner que des reprises.

GRÉTRY.

Sans doute, sans doute, mais…

LE JEUNE HOMME.

On a repris Richard Cœur de lion.

GRÉTRY.

Mon enfant bien-aimé !

LE JEUNE HOMME.

On a repris Robin des Bois et Oberon

WEBER.

Les deux plus belles perles de mon écrin !

LE JEUNE HOMME.

On a repris le Mariage de Figaro

MOZART.

Un diamant !…

LE JEUNE HOMME.

On a repris Orphée, on va reprendre Don Juan

MOZART.

Où est le mal ?…

GLUCK.

Je suis joué les lundis, mercredis et vendredis…

MOZART.

Moi, les mardis, jeudis et samedis…

WEBER.

Grétry et moi, nous sommes joués les dimanches…

LE JEUNE HOMME.
Eh bien ! et moi, Messieurs, quand me jouera-t-on ?…
MOZART.

On vous jouera… dame !… on vous jouera…

WEBER.

Dans les années bissextiles.

LE JEUNE HOMME.

Cependant… permettez…

GRÉTRY.

Tenez, jeune homme, vous m’intéressez et je veux vous donner un conseil. Vous voulez être joué, n’est-ce pas ?… eh bien, cherchez un bailleur… de fonds… A Paris, pour les entreprises dramatiques, on trouve toujours de l’argent… sept ou huit cent mille francs… une bagatelle !… Vous achetez un terrain, vous vous faites construire une jolie petite salle, et vous faites représenter vos ouvrages… Ah ! seulement, pour l’ouverture, je vous conseille de reprendre Zémire et Azor… Il y a là cent bonnes recettes !… (Il remonte.)

GLUCK, s’approchant du jeune homme et bas.

Pensez donc à Iphigénie

MOZART, s’approchant à son tour.

N’oubliez pas la Flûte enchantée

WEBER, même jeu.

Reprenez Euryante… ça a été bien mal exécuté… et avec des décors…

LE JEUNE HOMME, à part.

Et moi, je me jouerai dans les entr’actes. (Il sort par la droite. On entend jouer la Marche du Prophète.)

GRÉTRY.

Qu’est-ce que cela ?

Scène IV.

WEBER, GRÉTRY, GLUCK, MOZART, UN MAITRE DE CÉRÉMONIES, entrant, suivi d’un homme qui porte une bannière, sur laquelle est écrit : Fête de Schiller.
LE MAITRE DE CÉRÉMONIES, s’approchant et saluant, à Grétry.

Verzeisen sie, mein herr ? Guten morgen !… wie befinden sie sich ? Haben sie wohl geschlafen ? Es ist heûte eime schœne Weter. Ich bin sehr glücklich heûte. Welcher pfoener Festtage ! wie gehst ? ganz güt. Desto besser !

GRÉTRY.

Ah çà ! qu’est-ce qu’il dit ?… Pourquoi s’adresse-t-il à moi plutôt qu’à un autre ?…

WEBER, regardant la bannière.

Fête de Schiller.

LE MAITRE DE CÉRÉMONIES.

Ia, mein herr. Schiller ! Meyerbeer ! Schiller ist ein grosser dichter. Meyerbeer ist ein grosser müsiker. Ich bin sehr glücklich zü haben erstimal die gelegen heit zü sprechen laüt von Meyerber… Welcher grosser dichter Schiller… Welcher grosser tonsitzer Meyerbeer !…

GRÉTRY.

Je ne comprends pas un mot à ce qu’il dit.

WEBER.

Il s’agit de la cérémonie qui a eu lieu dernièrement à l’occasion de la fête de Schiller, et pour laquelle on a composé tout exprès la marche que vous venez d’entendre.

GRÉTRY.

Cette marche ?… mais il y a dix ans que je l’ai sur mon clavecin. C’est la Marche du Prophète.

WEBER.

Oh ! c’est toujours la même marche.

GRÉTRY.

Après ça, pourvu que ça marche !…

LE MAITRE DE CÉRÉMONIES.

Was sagen sie. Sie irren Sich. Was ist das ?…

GRÉTRY.

Qu’est-ce qu’il dit ?… qu’on ouvre le vasistas ?…

LE MAITRE DE CÉRÉMONIES, parlant français, mais avec l’accent allemand.

Oh ! Meyerbeer !… Meyerbeer !… Robert le Diable !… siblime !

LES QUATRE COMPOSITEURS, avec force.

Oui !…

LE MAITRE DE CÉRÉMONIES.

Les Huguenots… siblime !…

LES QUATRE COMPOSITEURS.

Oui !

LE MAITRE DE CÉRÉMONIES.

Le Prophète… siblime !…

LES QUATRE COMPOSITEURS, baissant un peu le ton.

Oui.

LE MAITRE DE CÉRÉMONIES.

L’Étoile du Nord… siblime !…

LES QUATRE COMPOSITEURS, d’un ton encore plus bas.

Oui.

LE MAITRE DE CÉRÉMONIES.

Le Pardon de Ploërmel… siblime !… (Les quatre compositeurs étendent le bras et ouvrent la bouche sans rien articuler. – Le maître de cérémonies insistant.) Le Pardon de Ploërmel… siblime !… (Même silence des quatre compositeurs.) Je vous demande pardon de Ploërmel !… (La marche reprend. Il sort suivi par le porte-bannière.)

LES QUATRE COMPOSITEURS.
ENSEMBLE.
Air des Huguenots.

En Meyerbeer j’ai confiance ;
L’Africaine enfin paraîtra,
Et le succès lui reviendra !…
Oui !…

Scène V.

Les mêmes, moins le maître de cérémonies, LE DIAPASON.
LE DIAPASON, entrant et filant une note.

La !…

GRÉTRY.

Hein ?… qui vient là ?

LE DIAPASON.

C’est moi. (Filant un son.) La…

WEBER.

Mais enfin, qui êtes-vous ?

LE DIAPASON.

La victime des révolutions musicales… un pauvre petit instrument mis au rancart…

GRÉTRY.

J’y suis !… c’est le Diapason.

LE DIAPASON.

Hélas !… oui, le Diapason supprimé.

GLUCK.

En effet, j’ai entendu parler de vos infortunes.

LE DIAPASON.

Ah ! elles sont bien tristes, allez !… Après avoir été à la mode… après avoir donné le ton… (Fièrement.) car j’ai donné le ton, Messieurs… se voir baisser tout à coup !… quel abaissement !

GRÉTRY.

Pauvre enfant !… son chagrin m’intéresse.

GLUCK.

Comment cela est-il arrivé ?

WEBER.

Contez-nous donc ça.

LE DIAPASON.

Voilà !… Comme Lindor, ma naissance est commune : je dois le jour à un simple ouvrier. Les premiers temps de ma vie s’écoulèrent chez un luthier… Quoique d’assez petite taille, j’avais une constitution de fer ; j’étais doué d’une intelligence précoce. Dès l’âge le plus tendre, je résonnais à ravir.

GRÉTRY.

Voyez-vous ça !

LE DIAPASON.

Un musicien me vit, je lui plus, et après m’avoir essayé… comme on essaye un diapason, en me frappant…

GLUCK.

Ciel !

LE DIAPASON.

Légèrement… sans me faire de mal… (Reprenant le récit.) il m’emmena chez lui. Un jour il fut nommé professeur, et j’entrai avec lui dans une classe de chant.

GRÉTRY.

De jeunes gens ?

LE DIAPASON, baissant les yeux,

Non… de demoiselles… et il y en avait de fort gentilles… une surtout, qui me tapait toujours sur le dos pour prendre le la… C’était sur mon dos qu’elle prenait le la… Comme sa voix était charmante, et comme elle tapait gentiment !… C’est à elle que je dois mes plus douces vibrations.

WEBER.

Je comprends, c’était l’amie…

LE DIAPASON.

C’était l’amie, l’adorée…

GRÉTRY.

La mi la do ré… je connais ça.

LE DIAPASON.

Nous nous entendions à merveille… Mêmes sons, mêmes intonations… Hélas ! ce fut ce qui me perdit.

GLUCK.
Comment ?
LE DIAPASON.

Les notes aiguës devenaient à la mode ; je me mis à monter d’un quart de ton, elle me suivit… puis d’un demi-ton, elle me suivit encore… Alors, toutes ses rivales voulurent en faire autant ; on prétendit que je leur cassais la voix.

LE DUC JOB.

Ah ! diable !

LE DIAPASON.

Enfin, un beau matin, on m’a donné mon congé.

Air de la Chatte métamorphosée. (Bouffes.)

Vous voyez en moi la victime
De l’ut dièze italien.
Je porte le poids d’un crime
Qui pourtant n’est pas le mien.
Élevant le diapason,
Les grands chanteurs m’ont, sans raison,
D’un demi-ton fait monter ;
Aussi, dès qu’ils voulaient chanter,
Miaoux ! miaoux !
Les chais étaient au rendez-vous.

GRÉTRY.

Allons, consolez-vous, vous rentrerez en grâce.

GLUCK.

On reviendra à vous.

LE DIAPASON.

Espérons-le !… (Soupirant.) C’est si ennuyeux de ne plus être tapé !… (Il sort par la droite en reprenant : Miaoux ! miaoux ! Aussitôt après sa sortie, on entend un grand bruit en dehors.)

TOUS, effrayés.

Qu’est-ce que c’est que ça ?

Scène VI.

Les mêmes, moins le diapason, LE COMPOSITEUR DE L’AVENIR.
LE COMPOSITEUR DE L’AVENIR, entrant avec fracas.

Me voilà ! me voilà !… Je suis le compositeur de l’avenir, et je vous écrase tous, vous le Passé, vous la Routine !… Je suis toute une révolution. Plus de notes, plus d’harmonie, plus de diapason ! plus de gamme ! Plus de bémols ! plus de dièzes ! plus de bécarres ! plus de forté ! plus de pianos !

GLUCK.

Plus de musique alors ?

LE COMPOSITEUR DE L’AVENIR.

Si ! mais une musique étrange, inouïe, indéfinissable, indescriptible !

GRÉTRY.

Pourriez-vous nous faire entendre un morceau de votre composition ?

LE COMPOSITEUR DE L’AVENIR.

J’en ai toujours sur moi. (Il tire une partition de sa poche, s’approche du chef d’orchestre et le salue.) Auriez-vous l’obligeance de distribuer ceci à vos musiciens ?… (Après un moment.) Vous y êtes ?… très-bien !… commençons !… c’est la Marche des Fiançailles. Écoutez et admirez !… (L’orchestre exécute une symphonie barroque. – Le compositeur, un bâton à la main, conduit les musiciens en annonçant les divers motifs.) La demande en mariage… Départ pour la mairie… Adieux de la mère… (Rentrée de trompette.) A cheval ! Messieurs… à cheval !…

GRÉTRY.

Ah çà ! mais, on dirait l’enterrement de Bastien… c’est l’air des Bottes de Bastien !… (Mozart, Grétry, Weber et Gluck se bouchent les oreilles.)

MOZART.

Ah ! le monstre !…

GLUCK, criant.

Ah ! le gueux !…

WEBER.

Ah ! le brigand !…

GRÉTRY.

Qu’est-ce qui a laissé entrer cet homme-là ici ?… (La symphonie s’achève. Le compositeur, au comble de l’émotion et de l’enthousiasme, tombe par-dessus le trou du souffleur dans les bras du chef d’orchestre, qu’il embrasse. Grétry, Weber, Mozart et Gluck l’aident à se relever.)

LE COMPOSITEUR.

Je n’ai pas fini.

GRÉTRY.

Miséricorde !… est-ce qu’il va recommencer ?…

LE COMPOSITEUR.

Je vais maintenant vous chanter quelque chose !…

GRÉTRY.

Ça sera joli !…

LE COMPOSITEUR.

La Tyrolienne de l’Avenir !… (Il chante une tyrolienne. Les quatre compositeurs l’accompagnent en imitant les accents du canard. Puis, la tyrolienne finie, ils tombent sur le compositeur de l’Avenir à coups de poings et le chassent.)

LE COMPOSITEUR, criant.

Chassez-moi !… injuriez-moi !… je n’en suis pas moins le compositeur de l’avenir !… (On baisse un rideau qui représente la charge de différents tableaux de la dernière exposition de peinture.)




ENTR’ACTE.
SEPTIÈME TABLEAU.
PREMIER BOURGEOIS MM. Desmonts.
DEUXIÈME BOURGEOIS Caillat.
LE MONSIEUR A LA LORGNETTE Léonce.
MONSIEUR K Bonnet.
UN INVALIDE Désiré.
UN INSPECTEUR Tautin.
MADAME X Mlle Rose-Deschamps.

Scène PREMIÈRE.

PREMIER BOURGEOIS, placé aux fauteuils d’orchestre.

Ah ! les beaux tableaux !… et quels superbes cadres !… Je suis seulement fâché de n’avoir pas le catalogue…

DEUXIÈME BOURGEOIS, à la deuxième galerie,

J’en ai un, Monsieur, et si vous désirez savoir quelque chose…

PREMIER BOURGEOIS.

Ah ! Monsieur, que de remerciements !… Auriez-vous l’obligeance de me dire quel est ce grand tableau, dans le coin, à droite ?

DEUXIÈME BOURGEOIS.

Quel numéro ?

PREMIER BOURGEOIS.

Numéro vingt-trois… N’est-ce pas un Raphaël ?

DEUXIÈME BOURGEOIS.

Non, Monsieur, il n’y a à cette exposition que des ouvrages d’artistes contemporains, conséquemment rien de Raphaël.

PREMIER BOURGEOIS.

J’en suis fâché… J’ai vu dernièrement au musée de Versailles des batailles de lui qui n’étaient pas mal.

DEUXIÈME BOURGOISE, qui a cherché dans son livret.

Numéro vingt-trois… Mort de César.

PREMIER BOURGEOIS.

César Girodot ?

DEUXIÈME BOURGEOIS.

Eh ! non… César, vous savez bien, qui a été assassiné à Rome, il y a quelques années…

PREMIER BOURGEOIS.

Ah ! César !… un Grec ?… Ah ! c’est sa mort qu’on a voulu représenter !… Mais je ne vois là qu’un paquet de linge…

DEUXIÈME BOURGEOIS.

Probablement c’était le jour de la blanchisseuse.

PREMIER BOURGEOIS.

Et ce portrait de femme ?

DEUXIÈME BOURGEOIS.

Où ça ?

PREMIER BOURGEOIS.

Là-haut, numéro trente-quatre… Ça doit être mademoiselle Alphonsine, des Variétés… ou madame Laurent, de la Porte-Saint-Martin.

DEUXIÈME BOURGEOIS, lisant.

Portrait de madame X., par M. Bénédict Masson.

PREMIER BOURGEOIS.

C’est bien gâché, pour un maçon !… Madame X. !… je ne connais pas !… C’est égal, c’est une jolie blonde… Si j’étais le mari de cette femme-là, je ne serais pas tranquille.

DEUXIÈME BOURGEOIS.

Quand on se met à l’exposition avec un petit nez comme celui-là, ce n’est pas la femme qui est le plus exposée…

PREMIER BOURGEOIS, riant.

C’est le mari !

LE MONSIEUR A LA LORGNETTE, paraissant brusquement au balcon de face.
Pardon, Monsieur, pardon !… c’est le portrait de ma femme !
PREMIER BOURGEOIS.

Ah ! c’est madame votre épouse ? Monsieur, je vous en fais mon compliment.

LE MONSIEUR.

Vous êtes bien bon !… Il n’y a pas de quoi. Ah ! Monsieur, cette créature-là me donne bien du tintoin. Vous ne l’auriez pas aperçue ? Elle ne serait pas ici, par hasard ?

PREMIER BOURGEOIS.

Non.

LE MONSIEUR.

Elle m’avait demandé la permission d’aller au bain, peut-être est-elle dans une baignoire.

PREMIER BOURGEOIS.

Ou au paradis.

LE MONSIEUR.

Au paradis ! c’est impossible ! Elle ne va jamais dans ces endroits-là !… Voyons donc !… voyons donc !… (Il regarde avec sa lorgnette.) Ah ! mon Dieu !

PREMIER BOURGEOIS.

Quoi donc ?

LE MONSIEUR.

Ce portrait… mais c’est celui du jeune homme qui la suivait en voyage… Il a eu l’audace de se faire pendre auprès de ma femme !… C’est une infamie !… une indignité !… je proteste !

LE PORTRAIT D’INVALIDE, parlant.

Silence dans les rangs !… Si vous criez ainsi, l’inspecteur vous fera sortir.

LE MONSIEUR.

Tiens !… le portrait d’invalide qui parle !…

L’INVALIDE.

Dites donc, inspecteur, sans vous commander, donnez-moi une prise.

L’INSPECTEUR.

Voilà !… (Il monte sur un tabouret et donne une prise à l’invalide.)

L’INVALIDE.

Grattez-moi l’occiput ! (L’inspecteur lui gratte la tête.) Insistez !… A propos, j’en grillerais bien une… Est-ce que vous n’auriez pas une cigale à me donner ?

L’INSPECTEUR.

Si vraiment, mon brave.

L’INVALIDE.

Avec un peu de feu, sans vous commander.

L’INSPECTEUR,

Voilà ! (Il lui donne du feu, l’invalide se met à fumer.)

LE PORTRAIT DE M. K.

Eh ! l’ami !… l’inspecteur !

L’INSPECTEUR.

Hein ? qui m’appelle ?

LE PORTRAIT DE M. K.

Moi ? par ici… numéro cinquante-sept !

LE MONSIEUR A LA LORGNETTE.

Comment, lui aussi !…

MONSIEUR K., à l’inspecteur,

Passez-moi donc un prinçados, s’il vous plaît.

L’INSPECTEUR.

Est-ce qu’ils croyent que j’ai dans ma poche un bureau de tabac ?

LE PORTRAIT DE MADAME X.

Ah !… et à moi, monsieur l’inspecteur, une petite cigarette de maryland.

LE MONSIEUR A LA LORGNETTE.

Ma femme !… ma femme qui fume des cigarettes !… Iphigénie, au nom des lois, je vous défends…

MADAME X.

Vous m’ennuyez !…

LE MONSIEUR, criant.

Je l’ennuie !… elle ose l’avouer !

L’INSPECTEUR.

Mais taisez-vous donc, Monsieur !

LE MONSIEUR.

Que je me taise !… Je ferai du scandale, au contraire !… La Gazette des Tribunaux retentira de nos débats… Il y aura du charivari… Pour briser notre union, j’invoquerai l’Indépendance belge… et nous verrons si une femme a le droit de scandaliser le pays en foulant aux pieds un acte constitutionnel et l’opinion nationale du siècle. Venez, Messieurs, fendons la presse… Je cours invoquer les lois de ma patrie. (Il sort, ainsi que les deux bourgeois.)

LES TROIS PORTRAITS.

Bon voyage, monsieur Dumollet !…

LE MONSIEUR, revenant.

Ah ! Madame, vous dites ça, parce que vous savez que je n’en ai pas. (Il disparaît. – L’orchestre joue l’air : Bon voyage, monsieur Dumollet.)

HUITIÈME TABLEAU.

Décoration de palais antique.

BALLET D’HERCULANUM.
PAS DES SIX GRACES,

Exécuté par mesdames Maréchal, Cico, Rose-Deschamps, Fréval, Grandet et Leclerc.

PAS DE LA BACCHANTE,

Dansé par mademoiselle Tautin et M. Désiré.

C’EST L’AMOUR !…

Galop final, dansé par toute la troupe.

L’AMOUR : M. Léonce.

CHŒUR.


FIN.