Aller au contenu

Le Château de la Belle-au-Bois-Dormant/09

La bibliothèque libre.

PROCESSION
DE
VENDREDI SAINT EN ESPAGNE

Depuis quinze ans bientôt, ce qui marque surtout dans ma mémoire les fêtes de Pâques — mais je ne saurais dire pourquoi, — c’est, au pays basque, à Irun, cet instant qui suit la rentrée de la procession du vendredi saint dans l’église sombre et amène le retour soudain du silence sur la vieille petite ville, après l’agitation de l’archaïque défilé.

Cela se passe chaque fois par quelque soir de printemps encore incertain, avec des tiédeurs qui déjà grisent un peu, et avec des feuilles dépliées à peine aux arbres de la place que l’église domine de ses hauts murs austères. Immuable, ce défilé de la procession depuis quinze ans que je le connais : la même musique ; les mêmes saints et les mêmes saintes en bois peint, promenés sur des brancards ; les mêmes douze pêcheurs basques, au visage dur, aux joues rasées comme celles des moines, figurant les douze apôtres en toge romaine ; — seulement, d’une année à l’autre, je les vois vieillir.

Les mêmes humbles dévotes, figurant les trois saintes femmes, en longs vêtements noirs, éplorées derrière le cercueil du Christ ; — seulement, d’une année à l’autre, je les vois vieillir…

Et toujours, ces centaines de vieux paysans, à l’expression si triste et fermée, qui suivent, le cierge à la main.

Quand tout cela, après la promenade lente par la ville, s’est engouffré sous le grand portail de l’église, déjà obscure, alors commence pour moi cet instant d’indicible mélancolie, sur cette place du moyen âge redevenue silencieuse, et où l’on sent tout à coup le froid du soir, tandis que l’air reste imprégné d’une odeur d’encens, et le sol criblé de mille taches de cire par le passage de tous ces modestes cierges de pauvres…