Le Château de la Belle-au-Bois-Dormant/11
PRÉFACE POUR UN LIVRE
QUI NE FUT JAMAIS PUBLIÉ
Combien m’ont impressionné ces mots que tu as mis en tête de ton livre : vieille marine !
C’est pourtant vrai, mon Dieu, que la marine de notre jeunesse remonte à un quart de siècle, et qu’elle est déjà vieille, démodée, finie…
Au temps de nos débuts, il y avait encore des pays qui étaient loin, des ports où l’on se sentait vraiment ailleurs ; il y avait encore quelques dernières frégates, vierges d’escarbilles et de fumée de houille, qui s’en allaient légères, silencieuses et propres, manœuvrées par des hommes vêtus de toile blanche, et traversaient l’océan sous la seule impulsion de leurs grandes voiles. En escadre, on pratiquait encore l’ « exercice de manœuvre », qui sans doute ne valait déjà plus celui que nos pères faisaient, mais qui demeurait cependant une incomparable école d’agilité et de force. Et nos navires de guerre n’étaient point tout à fait devenus ces machines pour tueries électriques, qui cheminent sournoises et à demi-noyées, en soufflant d’infectes nuages noirs.
Oh ! le Sénégal de notre époque, comme tu en as bien rendu la désolation languide et fiévreuse !… Oh ! le Dakar d’autrefois, où nous possédions en commun une case, une case de bois bâtie, disais-tu, avec des débris de caisses à vermouth, et hantée par les fourmis blanches, les serpents, les lézards !… Trois maisons, en ce temps-là, dans ce pays, et un seul magasin : vaste bazar où l’on vendait de tout, des alcools sur le comptoir, des conserves pour navires et des verroteries pour nègres ; là trônait une sévère grosse dame de Marseille, toujours en sueur, qui avait des moustaches, un passé mystérieux et des tatouages obscènes sur le bas du corps. C’était tout ; des villages yoloffes venaient ensuite, où l’on entendait le soir des bamboulas furieuses, rythmées à grands coups de calebasses ; puis commençaient les sables, les mornes déploiements du désert, jaunes sous le soleil torride… On dit que c’est une ville à présent… Non, mais te représentes-tu ça : notre Dakar jouissant d’établissements publics et doté d’un chemin de fer ?…
Et l’îlot de Gorée, son hôpital triste et brûlant, où tu faillis mourir ! Nulle part ailleurs que dans ton livre, je n’en ai retrouvé l’oppression, l’étouffement et le silence : Gorée, vieille petite ville du siècle dernier, colonie de nos pères, aujourd’hui abandonnée et qui mélancoliquement s’émiette sur son rocher, au souffle du Sahara voisin. En lisant ce que tu en dis, je me suis senti chaud à la tête, avec un fourmillement dans les cheveux, comme là-bas quand vous prend la fièvre.
Déjà un quart de siècle, depuis notre exil au Sénégal ! Le temps a dispersé nos camarades d’alors, et la fièvre jaune en a fauché plus d’un. Quant à notre navire, il n’existe plus… J’y élevais, non loin de ta chambre, trois jeunes caïmans orphelins, t’en souviens-tu encore, qui s’évadaient parfois et jetaient dans ton existence une note inquiète.
Plus tard, mon cher ami, nous nous sommes retrouvés à l’école d’Escrime et Gymnastique, et je m’attendais à voir reparaître dans tes notes cette période joyeuse et drôle durant laquelle nous étions du matin au soir en équilibre ou en garde, ou bien encore, tantôt par les pieds, tantôt par les mains, suspendus à quelque chose. Et c’est dommage que tu n’en aies point parlé, car tu aurais employé là si bien cette ironie immense, mais compatissante et bon enfant, qui t’est particulière.
Dans tes courts récits, rapides comme ta parole, nerveux et un peu violents comme toi-même mais pleins de générosité et de cœur, je te retrouve tout entier. Je retrouve aussi la gaieté de notre chère marine et l’esprit de nos « carrés » de bord.
Et cependant, j’ai un reproche à te faire, un reproche assez grave. Tu as bafoué comme il convenait deux ou trois de nos égaux ou de nos chefs, et, quand tu cingles la piètre figure de certain amiral, aujourd’hui remisé, tous les marins seront avec toi pour applaudir. Mais pourquoi n’as-tu parlé que des mauvais ? Il s’en trouve aussi de bons et de charmants, de braves et d’héroïques ; tu en es convaincu plus que personne, toi qui as laissé dans la marine des amis que tu aimes si sincèrement et qui te le rendent. Alors pourquoi ne dis-tu rien de ceux que tu regrettes ? ni de ceux que tu vénères et que tu admires ? Tu aurais su le faire si bien ! Il manque des chapitres à des petites histoires, je t’assure, et je crains que cela ne te donne, pour ceux qui ne te connaissent pas, un air d’avoir écrit une œuvre de dénigrement et de rancune — ce qui serait cependant tout à fait au-dessous de ta pensée et de ton cœur…
Maintenant, bonne chance à ton livre, et pardonne le franc parler de ton très ancien camarade d’Afrique et autres lieux.