Le Château de la Belle au Bois dormant/12
QUELQUES PENSÉES
VRAIMENT AIMABLES
I
C’est incroyable ce qu’il y a de gens chez qui l’âge ingrat dure toute la vie.
II
On rencontre souvent chez les choses une certaine bêtise, un certain mauvais vouloir entêté, qui sont bien plus révoltants encore que chez les personnes.
III
Je n’arrive plus à m’irriter sérieusement contre mon prochain. Non, les seuls êtres qui me causent encore des indignations exaspérées sont les boutons de mes cols ou de mes devants de chemise, lorsqu’en voyage je me trouve seul à leur merci.
IV
La bienfaisante science des laboratoires invente des remèdes merveilleux pour prolonger quelques pauvres chétifs, perforés de microbes, mais, dans sa sollicitude pour l’humanité, invente aussi des poudres détonantes, capables de détruire par milliers à la minute les jeunes sujets mâles de l’espèce.
V
Aspect sous lequel réapparaît à moi-même
ce que de bonnes âmes appellent
ma notoriété.
Une grosse cloche exaspérante, que des mauvais plaisants m’auraient accrochée derrière le dos et qui, dès que je remue, se mettrait à sonner, pour faire hurler les imbéciles et les chiens.
VI
Économie politique et sociale.
Tout est vrai. Mais le contraire l’est également.
VII
Religion.
Tout est faux. Mais le contraire l’est encore bien davantage, et notoirement plus absurde.
VIII
Progrès.
Propagation de l’alcool, de la désespérance et des explosifs.
IX
Bienfaits de la civilisation.
À deux heures du matin et seul, je me trouverais beaucoup plus à mon aise dans la jungle indienne que dans les rues de la ville la plus civilisée de la Terre.
X
Chasse.
L’homme est, je crois, la seule bête qui tue pour le plaisir de tuer. Les bons tigres, les braves lions ne chassent que quand ils ont faim ; encore le font-ils d’une façon moins piteuse et moins lâche, avec leurs propres griffes pour déchirer, leurs propres jarrets pour courir, sans fusils perfectionnés ni rabatteurs.
XI
Automobilisme.
Les bons brigands jadis sur les routes tuaient moins de monde que les gavés qui y font aujourd’hui du 120 ou même du 60 à l’heure ; ils étaient du reste bien plus excusables devant l’humanité et sentaient, je pense, moins mauvais. Il faut admirer les villageois, les travailleurs débonnaires des champs, qui sont sûrs d’être écrasés un jour, eux ou leurs petits, ou seulement leurs chiens ou leurs poulets, et qui ne courent pas sus à ces bouffis-là.
P.-S. — J’ai quelques amis qui chassent, et qui, hélas ! font du 75 en auto. Mais je les aime quand même ; c’est donc à eux que je dédie, avec permission, ce gracieux bouquet de pensées.