Le Chansonnier Charles Gille (Baillet)
Charles Gille est le nom d’un chansonnier de grand mérite, et ce nom, qui fut un moment célèbre, va chaque jour s’effaçant de la mémoire du peuple ; encore quelques années et l’oubli l’emportera, comme il en a emporté tant d’autres si nous ne le sauvons pas.
Je choisis le moment où la chanson prend une allure et une désinvolture que nous ne lui connaissions que par les hors-d’œuvre de certains chansonniers, pour te retracer la vie et te rappeler les œuvres de ce poète populaire, pour qui la chanson était une mission.
Tu vivais dans un monde très différent du sien, mon cher Nadaud, où ses refrains n’arrivaient qu’indirectement et comme des échos affaiblis c’est pourquoi je suis houreux de te faire connaître comment sont nées ces chansons qui ont fait leur tour du France sur l’aile du succès et n’ont laissé le nom de leur auteur que dans la mémoire de quelques fervents amis.
Ah ! les chansonniers d’aujourd’hui ne se donnent pas tant de peine, ils ramassent tous les sujets que leurs devanciers ont jugé trop peu dignes d’être chantés, et, leur talent aidant, car le talent ne leur manque pas, ils ont vite trouvé un auditoire pour les applaudir. Aussi nous entendons dire chaque jour la chanson se meurt, la chanson est morte : n, i, ni, adieu Béranger !
Je réponds : adieu Béranger, c’est possible, il a remué la France pendant vingt ans avec ses refrains, il y a soixante ans de cela, sa part est faite, à d’autres ; mais si Béranger et les chansonniers de son école ont cessé de plaire, la chanson n’est pas morte pour cela, et, elle ne peut mourir en France, elle fait partie de notre vie. C’est pur elle que chaque époque traduit ses sensations, ses aspirations, ses événements. Il est donc logique qu’elle se transforme, qu’elle change d’allure et de voix, et il ne faut pas s’étonner du mouvement qui se produit de ce côté depuis quelques années et révolutionne nos amis de la Lice et du Caveau. Il faut constater ce qui existe, c’est de la statistique.
Ah ! s’il s’agissait d’apprécier, de comparer la chanson d’hier à celle d’aujourd’hui, je ne serais peut-être pas de l’avis de M. Ernest Lefèvre, qui met Jules Jouy au-dessus de Béranger (c’est imprimé) je dirais que les brutalités modernes me font parfois regretter le vieux jeu et que la Ballade des Derrières froids de Mac-Nab ne me fera pas oublier le Bataillon de la Moselle de Charles Gille, voire même la plus modeste pastorale de Pierre Dupont.
Mais je le répète je constate ; et la chanson, loin d’être morte, ne me paraît avoir jamais été plus fêtée que depuis quelques années ; elle a changé de forme et de but, voilà tout : plusieurs journaux parisiens publient quotidiennement des chansons, il y en a de très remarquables ; si on ne les chante, pas c’est que celle d’aujourd’hui fait oublier celle de la veille.
Les étalages des libraires sont émaillés de volumes des néo-chansonniers dont les noms commencent à se faire jour dans le public. Ces recueils, aux couvertures multicolores et chatoyantes, sont édités luxueusement… et… ils se vendent ; on les demande en librairie ; ce qui ne se produisait plus depuis longtemps pour les volumes de chansons.
Ajoutez à cela que des critiques bien notés crient bravo et que les premières maisons musicales publient lesdites chansons en grand format avec de superbes dessins elles ont leurs petites et grandes entrées dans la clientèle la plus aristocratique du noble faubourg, comme dans les caboulos du Bou’-Mich’. Donc on chante, la chanson existe. Le Chat-Noir, un café artiste où le public paraît beaucoup s’amuser, est le grand foyer d’où est partie la chanson du jour, il a donné son nom au genre.
Un fait à l’appui :
Un de nos maîtres chansonniers dont tu connais bien le nom, mon cher Nadaud, se trouvait dernièrement dans un des magasins de musique des mieux fréquentés. Une dame du meilleur monde était là feuilletant les romances, une belle jeune fille accompagnait la dame : ― Maman, lui dit-elle de l’air le plus sérieux : surtout prends du Chat-Noir.
Vous le voyez : le Chat-Noir littéraire est le grand inspirateur du jour. Cela durera-t-il ? le temps est un bon juge et mon modeste avis est que le genre Chat-Noir est en littérature ce que le Boulangisme était en politique. ― Tais-toi, Nadaud, la parole est à M. Xanrof pour nous dire : la Ballade des Michés ou à M. Mac-Nab qui nous fera entendre le Clyso-Pompe, cela se termine par ces deux vers suaves, adressés à une dame :
Le vers est tout entier dans le volume.
Voilà certes des titres et de la poésie délicieusement modernes.
Revenons à Charles Gille.
Ce prolétaire remarquable naquit à Paris le 6 janvier 1820. À six ans ses parents le mirent à l’école mutuelle de son quartier, d’où il sortait à douze ans pour entrer en apprentissage. Sa mère était corsetière ; elle le fit coupeur de corsets, profession qu’il exerça longtemps. Doué d’une intelligence peu commune et qu’il s’appliquait à cultiver par la lecture assidue des poètes, des historiens et de tous les bouquins que le hasard lui procurait, Charles Gille, à seize ans, la tête pleine de chansons, rimait correctement. Si la forme laissait parfois à désirer, la pensée était déjà claire et originale.
En 1839, il chante à ses amis : la Fête des Champeaux, œuvre de revendication d’un sentiment très élevé. Le chansonnier a trouvé sa forme et sa voie, il sait encadrer ses sujets. Si la scène de la chanson se passe au seizième siècle, les allusions sont saisissantes, et c’est au nom des opprimés du jour que le poète se fait entendre.
Le tambourin a réveillé nos plaines ;
Sous ces ormeaux,
Sur ces coteaux
Si beaux.
Dansez, bourgeois, varlets, vilains, vilaines,
C’est aujourd’hui la Fpete des Champeaux.
Thémis des grands se fait la protectrice,
C’est en tremblant que j’implore les lois,
La prison touche au Paliiis-de-Justice
Pour le manant qui réclame ses droits.
Mon fils est mort en défendant la cause
D’un peuple ingrat qui semble l’ignorer :
Je ne sais pas où sa cendre repose,
On me défend même de le pleurer.
Dès ce moment Gille ne s’arrête plus ; il produit sans cesse ; les sujets les plus divers abondent sous sa plume. Une pensée géniale le guide : il veut enseigner au peuple ouvrier, qui vient l’écouter et l’applaudir dans les réunions chantantes, l’histoire de la Révolution française en chansons. Il commence la série par le Vengeur, et bientôt tout Paris chante :
Les marins de la République
Montaient le vaisseau le Vengeur.
Puis viennent successivement le Départ de la Garde nationale en 1792, la Trente-Deuxième demi-brigade, le Bataillon de la Moselle.
Voici cette chanson, qui a été dénaturée dans plusieurs éditions, copiée sur le manuscrit autographe de Charles Gille :
Avertissant les plus lointains échos,
Comme une inimens’ crécelle ;
Marchant d’aplomb sous les glorieux lambeaux
D’ sa bannière immortelle.
V’là l’bataillon d’ la Moselle
En sabots.
V’là l’bataillon de la Moselle !
Pour arm’s des fusils d’ la veille encor chauds,
Là-d’ssus l’ soleil ruisselle ;
Nos sabr’s, la preuv’ que nous n’ somm’s pas manchots
N’ tien’nt que par un’ ficelle :
V’là l’bataillon d’ la Moselle
En sabots.
V’là l’bataillon d’ la Moselle !
Rois, galonnez vos hussards si farauds
Des talons à l’aisselle.
Ils s’enfuiront devant nos bleus sarraux
Dont la tram’ se décèle
V’là l’bataillon d’ la Moselle
En sabots.
V’là l’bataillon d’ la Moselle !
Eh quoi conscrit, tu songerais aux coteaux
D’ la provinc’ maternelle ;
Fixe plutôt tes r’gards nos drapeaux,
La France, où donc est-elle ?
V’là l’ bataillon d’ la Moselle
En sabots.
V’là l’ bataillon d’ la Moselle !
Quoi ! tu voudrais par toi, par tes suppôts,
Continuer ta tutelle ;
Va, royauté, cach’ tes vieux oripeaux,
Car tu crèv’ras demoiselle :
V’là l’ bataillon d’ la Moselle
En sabots.
V’là l’ bataillon d’ la Moselle !
Mon général, comm ces canons sont beaux,
Qu’ la r’doute enn’mie est belle
Vous devriez nous ach’ter l’ tout en gros,
L’affair’vous convient-elle ?
V’là l’ bataillon d’ la Moselle
En sabots.
V’là l’ bataillon d’ la Moselle !
La Républiqu’ n’est pas d’ ces vains mots
Qu’on trait’ de bagatelle
Nous jurâm’s tous de n’ mettre l’ sac au r’pos
Qu’ell’ n’ soit universelle :
V’là l’ bataillon d’ la Moselle
En sabots.
V’là l’ bataillon d’ la Moselle !
Cette chanson n’est qu’une esquisse, mais c’est l’esquisse d’un grand tableau. Gille en lui donnant la note populaire voulait la rendre plus accessible au public ouvrier des sociétés chantantes.
Chaque chanson a son but, sa portée c’est plein de hardiesse et de vigueur, d’un coloris superbe. Tout cela vit, marche et vous empoigne. Ce n’est pas Béranger, ce n’est pas Debraux, ce n’est pas Nadaud, ce n’est pas Pierre Dupont, c’est Charles Gille ; ce n’est pas un écho, c’est une voix. Il a parfois des refrains étranges comme celui-ci :
Je n’ai le temps d’aimer personne,
Vendez-moi de l’amour tout fait.
Au nombre des chansons les plus remarquables de Charles Gille, il faut citer encore l’Histoire de la Chanson, le Cabaret de Ramponneau :
C’est là, regardez ces bandes
De buveurs autour des pots ;
On jurerait des guirlandes
Des rouges coquelicots.
Pas de figures sournoises,
De cafards… surtout pas d’eau
Vivent les chansons grivoises
Et le vin de Ramponneau !
Pas de prêtre qui dédaigne
De visiter ledit lieu,
Car on voit sur son enseigne
Le fantôme d’un vieux dieu.
Il est là, bravant les noises
À cheval sur un tonneau.
Vivent les chansons grivoises
Et le vin de Ramponneau !
Le Bataillon d’Afrique, la Taverne des Hussards, la Prostituée, Ma Plumen, Rabelais, l’Artiste :
Ah ! qu’il soit révéré !
Qu’il soit gai, rêveur ou triste
Laissez passer l’artiste
Son caprice est sacré !
Trois Compagnons et un Savetier, la Payenne, Napoléon, le Bataillon des Prisons :
Comm’ la canaill’ doit pas s’ perpétuer
Dans un État vraiment démocratique,
Par un décret paternel, authentique,
L’ gouvernement nous permet d’ nous faire tuer.
Ôtez-vous d’ là, voyons, pas tant d’ raisons,
À l’avant-garde
Vieux, ça nous r’garde,
Ôtez-vous d’ là, voyons, pas tant d’ raisons,
Place au bataillon des prisons !
Le sujet de cette chanson dénote une puissance d’imagination incontestable et grandiose ceux que la société a rayés de ses rangs et qui demandent, au jour où la patrie est en danger, à se faire tuer pour elle et racheter ainsi leurs fautes. Ce cadre est admirable.
Dans la chanson satirique Gille est aussi un maître, sa Lettre au Commissaire, qui a fait fermer une goguette, est d’une grande virulence. En voici un couplet sur sept :
Des ventrus qui dorment aux Chambres
Nous irons troubler le repos,
Nous montrerons les antichambres
Où l’on marche sur nos drapeaux.
D’après ces quatre vers calcule
Tout le fiel que nous amassons.
On tue avec le ridicule.
Monseigneur, prends garde aux chansons.
Si j’avais la place qui me manque j’aurais encore vingt citations intéressantes a faire. Cependant il faut relater les Mineurs d’Uzel. Quoi de plus caractéristique Charles Gille a 22 ans, il travaille manuellement pour vivre, et déjà toutes les questions politiques et sociales sont familières à cet ouvrier.
Riche ou pauvre devrait-on naître ?
Pourquoi ces démarcations ?
Égaux en droits, on devrait n’être
Que les fils de ses actions.
Nous ne voulons pas le partage,
Mais c’est injuste l’héritage…
C’est le chant des mineurs d’Utzel,
Chant fraternel.
Les compositions poétiques et charmantes dans leur grâce toute juvénile, où se reflète le côté sentimental de leur auteur, ne manquent pas dans le recueil de Charles Gille : la Cloche fêlée, Faustine la coquette, le Bengali, Pâques-Fleuries, Mon pays c’est ton cœur, et vingt autres. La Fée aux aiguilles est une charmante page de cet album, la voici :
La tête encor toute échauffée
Par un conte de l’Orient,
J’ai voulu créer une fée
Au visage frais et riant,
Aux mains alertes et gentilles,
À taille au gracieux contour ;
C’est pourquoi la fée aux aiguilles
Un beau matin m’a dû le jour.
Elle fréquente la mansarde
Que le vent cherche à lézarder :
Au toit où le travail s’attarde
On la voit aussi s’attarder.
Quand s’endorment de pauvres filles,
Que harcèle un travail sans fruit,
La petite fée aux aiguilles
Abrège leur tâche sans bruit.
À l’ouvrière nonchalante,
Kilo dit lais ce que tu dois.
De l’enlant vive et pétulante
Souvînt elle pique les doigts.
Des vieux moutiers ouvrant les grilles,
Aussitôt que l’aurore a lui,
La petite fée aux aiguilles
Des nonnes vient charmer l’ennui.
Honte à qui déserte la route
Que la vertu trace au travail
Sait-on plus tard ce qu’il en coûte
Pour rentrer à l’humble bercail ?
Eh quoi ! céder pour des vétilles,
L’honneur, bien si doux à garder…
Toujours à la fée aux aiguilles,
On devrait le recommander.
La vie de Charles Gille fut triste. Seul, l’amour de la chanson fit pénétrer quelques jours heureux. Nature très droite et très indépendante, cet homme vaillant et courageux ne recula devant aucun labeur pour vivre honorablement. On l’a vu travailler dans une fabrique de blanc de céruse ; plus tard il traîna une voiture dans les rues de Paris, en qualité de garçon de magasin, et, dans les dernières années de sa vie, il donnait des leçons de français et d’écriture, à raison d’un franc le cachet. Ses élèves demeuraient plus souvent au sixième étage qu’au premier : cela donne une idée des ascensions qu’il devait accomplir pour arriver à gagner cent francs par mois.
Ses chansons ne lui rapportaient, rien : les éditeurs Eyssautier et Durand le rétribuaient à raison de cinquante centimes le couplet. ― J’ai là ces comptes écrits de sa main. Seul l’éditeur Vieillot fit tomber quelques pièces blanches dans la poche du chansonnier.
Le milieu dans lequel Charles Gille eût trouvé un entourage fraternel et susceptible de l’aider à se produire au grand jour de la publicité sérieuse, et à tirer ainsi profit de son talent, ne lui était pas accessible : l’argent, lui manquait, il subissait la misère, mais il ne se plaignait pas. Il a eu des relations suivies avec Béranger, qui l’appréciait beaucoup et le citait souvent comme un vrai chansonnier, et jamais le vieux poète ne l’a entendu proférer une plainte. Nadar a placé Gille dans la rarissime et précieuse feuille intitulée Le Panthéon Nadar ; il y figure avec son inséparable pipe.
C’est fatigué des cahots de la vie, désenchanté et doutant de lui-même, qu’un matin, le 24 avril 1856. après avoir soldé un petit compte de deux francs ― son unique dette ― à un boutiquier voisin, Gille se pendit dans sa chambre, au moyen d’une corde : il avait laissé la clef sur sa porte, et quand Mme Kelly s’aperçut de l’accident, il était mort depuis une heure.
Gille était d’un naturel gouailleur, son rire était sarcastique et le fond de son caractère était sombre. Le regard vague de ses yeux noirs dénotait une préoccupation constante : était-ce la lutte contre la pensée du suicide ? Cependant il avait su créer autour de lui un groupe d’amis très sympathiques et d’un dévouement absolu. Parmi les chansonniers nous le considérions comme notre maître, la première place était pour lui partout, il fallait donc qu’il fût bien las de la vie et de la lutte pour qu’il nous quittât volontairement à trente-six ans !
Les cent cinquante chansons de Charles Gille sont disséminées dans des publications oubliées ou des feuilles volantes ; je les ai toutes retrouvées et réunies en un volume manuscrit. Il y a là une œuvre qui compte dans l’histoire littéraire et philosophique du XIXe siècle et qu’il faut sauver de l’oubli.
Charles Gille a composé une vingtaine de musiques pour ses chansons, ce sont des airs presque tous devenus populaires. On lui doit aussi un acte en vers, pétillant de verve et d’esprit, intitulé le Barbier de Pézenas ; il a été publié dans le journal le Témoin, rédacteur en chef Henry Lecomte.
Voilà, mon cher Nadaud, en abrégé, l’homme et les œuvres, c’est-à-dire un vaillant citoyen et un grand chansonnier.
Quand le moment sera venu de publier les chansons de Charles Gille je te demanderai un mot pour les présenter au public, tu ne l’as pas refusé à Pottier, tu ne le refuseras pas non plus cette fois, parce que tu es, mon cher Nadaud, tant pis pour ta modestie, non-seulement un maître chansonnier, mais un homme dont le cœur est à la hauteur du talent.