Le Chapelet rouge/Partie 2/Chapitre IV

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Le Grand Écho du Nord (p. 48-54).


IV


« J’ai le cœur étreint, chuchota le substitut. Cet homme qui accuse son ami… et devant la femme de cet ami… »

M. Rousselain avait peut-être, lui aussi, le cœur étreint, car c’était un brave homme, mais l’intérêt que soulevaient en lui les affaires passionnelles étouffait toute autre considération.

« Hein ? fit-il, je vous l’avais bien dit. Quand la passion est en jeu, ça va tout seul. Il n’y a qu’à les jeter les uns contre les autres. Ce sont eux qui mènent l’instruction et avec quelle ingéniosité ! quelle vigueur ! quelle haine Et ce n’est pas fini…

— Vous croyez ?

— Mais non, l’autre va se défendre ! Observez son calme. Sa riposte est prête.

— Cependant, tout le condamne.

— Certes ! Mais l’enjeu est tellement magnifique.

— L’enjeu ?

— Oui… la femme…

— Alors, vous persistez ?

— Vous êtes jeune encore, mon ami… Attendez…

Christiane attendait, elle aussi. Son beau visage, si tragique, selon l’expression de M. Rousselain, se tournait anxieusement vers son mari, et d’Orsacq, comme un assaillant qui a donné tout son effort, se préparait à supporter la réaction de son adversaire.

Elle fut paisible, d’abord, cette réaction, et ne s’adressa ni au comte d’Orsacq, ni à Christiane, mais directement à M. Rousselain.

« Monsieur le Juge d’instruction, dit Bernard, j’estime que je vous dois des éclaircissements rapides sur une partie de ma vie que vous ignorez. Je suis un être extrêmement renfermé, qui ne montre jamais ce qu’il y a en lui-même à ceux qui le touchent de plus près. Mais il y a des heures de crise dans la vie où il faut dire de soi ce qui est essentiel pour qu’on juge certains de vos actes. Voici : je n’ai jamais eu de grandes ambitions, jamais de grands bonheurs, et jamais non plus de grandes douleurs, jusqu’au jour où j’ai rencontré celle qui a bien voulu être ma femme. À dater de ce jour, j’ai souffert et j’ai été heureux, parce que je l’aime, et j’ai eu tout au moins l’ambition de la rendre heureuse, dans la mesure de mes moyens. Or, si raisonnable qu’elle soit, il m’a semblé qu’une des conditions du bonheur pour elle était l’aisance, la facilité de vivre, le bien-être, un peu de luxe même. Pour satisfaire des goûts, somme toute si modérés, j’ai beaucoup travaillé. Malheureusement, la chance ne me favorisa pas, et mes moyens sont restreints. Cependant, l’exploitation de certaines inventions mécaniques que je pus mettre au point m’a permis de réaliser quelques sommes et j’espérais, grâce à un brevet intéressant, devenir riche, lorsque tout cela, par suite d’obstacles inexplicables que je n’ai pas compris, s’est effondré. Voulant à tout prix tenir mes engagements, j’ai payé, j’ai donné tout ce que j’avais. J’étais ruiné. Voilà, monsieur le Juge d’instruction, la position du problème. À la base de mes actes, il y a cela.

— Il y a « cela », interrompit d’Orsacq, mais « cela » n’a aucun rapport avec mon accusation. »

Bernard riposta :

« Je ne t’ai pas interrompu dans ton réquisitoire, Jean. Laisse-moi me défendre sans m’interrompre… jusqu’à ce que j’accuse à mon tour.

— Je suis curieux de savoir…

— Patience. »

Bernard Debrioux réfléchit et reprit :

« Donc, j’étais ruiné. Ma femme, que je n’avais voulu tenir au courant d’aucun de mes espoirs, en ignorait l’avortement, et j’allais tout lui révéler, quand un hasard dirigea mon attention sur les causes qui avaient provoqué ma ruine. Je me renseignai, je surveillai Sourdenal, je recueillis certaines informations sur lui, j’appris certains faits équivoques, et peu à peu, en quelques jours, pas davantage, — car je fus aidé par des circonstances que je dois laisser dans l’ombre — je me rendis compte que j’avais été trahi.

— Trahi ?

— Oui.

— Par Sourdenal ?

— Sourdenal n’avait été qu’un instrument.

— Entre les mains de qui ?

— De Jean d’Orsacq. »

Ces mots furent lancés dans un élan d’offensive nouvelle et avec un air de défi. Et sans attendre que le comte relevât ce défi, Bernard reprit :

« Et c’est pourquoi, Jean, je t’ai accusé de mensonge, quand tu as dit que tu ignorais au nom de qui cette affaire t’avait été proposée par Sourdenal. Dès le début, Sourdenal m’a prévenu qu’il t’avait confié mon nom et que c’était toi, au contraire, qui voulais rester dans l’ombre. Pourquoi ce désir puisque nous étions camarades de lycée, et qu’une rencontre fortuite nous avait remis en présence l’un de l’autre, il y a huit mois ? Pourquoi ? Je l’ai su quand je ne pouvais plus remonter le courant. C’est toi qui as manœuvré contre mon affaire, qui as fait attaquer le brevet, mon brevet, dans les journaux financiers, toi enfin qui, ayant racheté au préalable toutes les actions, les as jetées d’un coup sur le marché, provoquant la panique.

— Mais tu es fou ! tu es fou ! s’écria d’Orsacq. Faire baisser des actions que j’aurais rachetées en sous-main, c’était jouer contre moi.

— Peut-être, mais contre moi d’abord, et c’était cela surtout qui t’importait.

— Qui m’importait ? Et pourquoi ? Dans quel intérêt une telle bêtise ?

— Pour me ruiner.

— Te ruiner ? J’avais donc une raison pour cela ?

— Une raison qui domine toute ta vie.

— Laquelle ?

— Tu aimes ma femme. »

L’apostrophe fut jetée avec une rage contenue, et d’une voix qui frémissait. Accusation imprévue, même pour Christiane, même pour d’Orsacq, car rien n’avait pu faire supposer jusqu’ici, un instant, que Bernard eût seulement discerné quelque chose de suspect, la moindre arrière-pensée galante dans la conduite que Jean d’Orsacq tenait à l’égard de Christiane. Alors quoi, il savait ? Il avait suivi cet empressement sournois, ce manège habile, cette passion ardente, si bien dissimulée que personne n’en avait soupçonné l’action secrète ?

D’Orsacq en fut un instant décontenancé. Il sentit en face de lui une jalousie aussi brutale que la sienne, et une exécration qui ne reculerait devant aucune vengeance. À son tour, il murmura :

« C’est une ignominie !

— Qu’est-ce qui est une ignominie ? riposta Bernard.

— De mêler le nom de ta femme à notre débat. Je ne peux pas admettre… »

La colère de Bernard se déchaîna :

« Tu ne peux pas admettre ? À quel titre donc parles-tu ? N’est pas un nom qui m’appartient ? Si je le mêle à notre débat, c’est pour le défendre, et c’est mon devoir, puisque son nom est lié au mien, comme sa vie est liée à ma vie. Et c’est cela qui t’exaspère, hein ? nos deux destinées jointes… nos existences entrelacées jusqu’à la mort… Mais avoue donc ! Tout à l’heure, tu m’as contraint d’avouer. À ton tour, fais ton aveu. Dis-moi que tu l’aimes et que tu voulais me la voler. Avoue qu’après m’avoir ruiné pour démolir notre ménage, et pour la tenter avec le luxe que tu représentes, tu me dénonces aujourd’hui pour m’avilir à ses yeux. Avoue donc que tu me hais, moi le mari, moi l’obstacle ! »

Ils se touchaient presque, et il semblait qu’ils fussent sur le point de se colleter. Rien ne pouvait plus les retenir. Pour eux, il n’y avait plus ni juge, ni enquête, ni accusation. C’était de l’amour et de la haine qui s’entrechoquaient, deux adversaires qui s’affrontaient pour une femme, sans qu’aucun des deux songeât à mesurer la portée judiciaire de ses paroles.

« Tu avoues, n’est-ce pas ? Tu ne peux pas ne pas avouer ? »

Jean secoua la tête.

« Je ne veux pas te répondre.

— Pourquoi ?

— Ce n’est pas au moment où ma vie est bouleversée par le drame de cette nuit… »

Durant quelques secondes, défaillant, il se cacha le visage entre les mains, mais Bernard ne le lâchait pas et reprenait sans pitié : « Tu as bien eu la force de m’accuser et de reconstituer mon rôle dans cette affaire. Aie le courage de montrer le tien, et les sentiments qui t’ont jeté contre moi. »

Toutes les ripostes de Bernard portaient comme des coups directs au cœur même de son adversaire. En vérité, les forces s’équilibraient et l’attaque du comte Jean perdait de sa valeur et de son importance. Bernard pouvait relever la tête.

Ébranlé dans son élan, hésitant tout d’abord, d’Orsacq peu à peu se domina, et comme Bernard insistait, lui disant :

« Avoue donc !… avoue donc que tu l’aimes… »

Il se redressa sous une impulsion d’orgueil et déclara : « Oui ». Et tout de suite :

« Oui, puisque cela te fait plaisir que je prononce ce mot, oui, j’aime, et puisque tu veux que j’avoue, moi aussi, devant elle et devant la justice, je le fais hautement et fièrement. Oui, Bernard, dès le premier jour où je t’ai revu, et où tu m’as amené chez toi, je t’ai détesté, toi qui m’avais été toujours si indifférent. Je t’ai détesté parce que j’ai trouvé ta femme trop belle pour toi, trop belle et trop fine. C’est par ma haine instinctive et brusque que j’ai senti aussitôt mon amour naissant. Tu ne lui donnais pas l’existence pour laquelle elle est faite. Tout est médiocre autour d’elle : le milieu où elle vit, les objets qu’elle touche, les robes qu’elle porte, et toi, toi surtout. Et tout de suite, j’ai rêvé de lui apporter le bonheur, le luxe, tous les raffinements de la vie, et tout ce qu’il y a d’excessif et d’intense dans un véritable amour, et c’est pourquoi j’ai entrepris de lutter contre toi, c’est-à-dire pour elle, par tous les moyens. »

Il y avait quelque chose d’égaré et de sombre dans leur duel, un duel immobile, tout en paroles frémissantes exprimées à voix basse.

« C’est cela que je voulais te faire dire, chuchota Bernard Debrioux. Par tous les moyens ! Il n’y a pas d’autre mot. Si tu avais pu me ruiner par des moyens honnêtes, je serais un voleur, un voleur qui aurait l’excuse d’avoir voulu sauver son foyer et protéger sa femme contre l’embûche et la tentation, mais un voleur tout de même. Seulement, tu as employé de tels moyens que j’avais le droit d’agir comme je l’ai fait.

— Ah ! ah ! tu avais le droit de voler les six cent mille francs.

— Je ne les ai pas volés. Je les ai repris. Le voleur n’est pas moi, c’est toi. Tes manœuvres pour me ruiner furent illégales.

— Prouve-le.

— J’en ai les preuves. Je te dénoncerai, je te dénonce dès maintenant devant la justice. C’est toi qui as payé les articles qui ont fait tomber l’affaire.

— Prouve-le.

— J’ai des brouillons écrits de ta main et j’ai un rapport écrit de ta main, et j’ai un bilan que tu as falsifié.

— Des blagues ! des mensonges ! s’écria d’Orsacq. Tu m’accuses pour te défendre. Mais tu ne peux rien. Quoi qu’il arrive, quoi que tu fasses, tu es pris la main dans le sac. Tu es le monsieur qui a fracturé une serrure et barboté dans un coffre. Il y avait là un paquet de titres, il est dans l’armoire de ta mère, volé par toi, volé par ta sœur. »

Bernard leva la main et tenta de frapper l’ennemi. Mais Christiane s’était jetée entre eux deux. Elle les sépara et les écarta l’un de l’autre. Et son intervention fut si impérieuse qu’ils se tinrent immobiles soudain, comme s’ils acceptaient qu’elle fût leur arbitre, et comme s’ils attendaient avec une angoisse inexprimable le jugement de la femme qu’ils aimaient tous les deux.

Elle ne dit rien. Il sembla qu’elle n’avait pas eu d’autre idée que d’éviter l’affreuse bataille, et que, pour le reste, elle refusât de prendre parti.

Ils reculèrent encore. Elle s’assit entre eux, à bout de forces. Il y eut un long silence. On aurait dit que la bataille était terminée, et que les deux adversaires avaient prononcé toutes les paroles que l’un et l’autre estimaient utiles à leur attaque ou à leur haine.

Alors le juge se leva. C’était l’instruction qui recommençait. La justice allait tirer les conclusions du débat où elle devait avoir le dernier mot. En faveur de qui le fléau de la balance allait-il pencher ? Car c’était là l’essentiel. Au regard de la loi, il devait y avoir un coupable. Il y en avait un, sûrement, et un seul. Lequel ?

La justice, cependant, sous les traits bonasses de M. Rousselain, avait l’air quelque peu embarrassé. L’affaire était bien obscure et, si quelques clartés éparses luisaient dans l’esprit ingénieux de M. Rousselain, que de contradictions en revanche le détournaient d’une opinion trop exacte ! Il adressa quelques paroles au substitut du procureur, puis il déambula dans la pièce, et comme on frappait à la porte, il ouvrit lui-même à l’inspecteur de la brigade mobile avec lequel il eut un assez long entretien qui parut l’impressionner vivement. Il se retourna vers la table avec une physionomie si sérieuse que l’attente tout à coup devint intolérable. Qu’avait-il appris ? Quelles péripéties nouvelles surgissaient au milieu des ténèbres et de la confusion des faits ? M. Rousselain n’était pas homme à se laisser surprendre par l’émotion. Recouvrant son aspect de quiétude et de nonchalance, sûr de lui maintenant, il commença :

« L’enquête sur le vol qui s’est commis hier et dont je crois que la plupart des éléments nous sont maintenant connus sera poursuivie dans ses moindres détails, et l’on saura également ce qui s’est passé à Paris dans l’histoire Sourdenal. Pour le moment, un point est acquis, sans contestation possible. M. Debrioux, c’est bien vous qui êtes venu ici hier soir, par le sous-sol, par l’escalier de service et par les salons ?

— C’est moi.

— C’est bien vous qui avez pris votre casquette, et qui, plus tard, l’avez abandonnée imprudemment ?

— C’est moi.

— Vous qui avez ouvert le coffre et emporté les titres ?

— Ils m’appartenaient, monsieur le Juge d’instruction.

— La question n’est pas là. Répondez. C’est bien vous qui vous êtes emparé de ces titres ?

— Oui, c’est moi.

— Vous qui avez enjambé cette fenêtre ?

— Oui, c’est moi.

— Vous qui avez jeté dans le massif où vous veniez de sauter la clef du coffre-fort ?

— C’est moi.

— En ce cas…

M. Rousselain fit une légère pause, puis reprit :

« En ce cas, c’est vous qui avez tué Mme d’Orsacq ? »

Cette petite phrase, où se révélait toute l’intelligence subtile de M. Rousselain, provoqua une véritable stupeur. Chose bizarre, depuis une heure que durait l’interrogatoire, pas une fois, il n’avait été fait allusion au meurtre de Mme d’Orsacq. On parlait de malfaiteur et de cambrioleur. On établissait la route suivie par l’individu. Jean d’Orsacq dévoilait l’histoire et dévoilait les causes du vol. Mais pas une fois le lien qui unissait ce vol et ce meurtre d’une manière si évidente que Vanol, et après lui d’Orsacq et les autres, l’avaient entraperçu avant la découverte du crime, pas une fois ce lien n’avait été évoqué. Et cependant, était-il possible qu’aucun des trois acteurs de la scène qui se déroulait devant le magistrat eût oublié la terrible relation qui existait entre les deux faits, entre ce vol et ce crime ?

Christiane repoussa l’effroyable hypothèse de toute son attitude épouvantée et de ses lèvres balbutiantes. D’Orsacq lui-même protesta :

« Non… non… le vol, oui, mais pas cela… »

Pourtant Bernard Debrioux dit assez calmement :

« Monsieur le Juge d’instruction, après la façon dont le drame a eu lieu, je ne doutais pas que, si les circonstances se tournaient contre moi, il me faudrait faire face à cette accusation. Heureusement elle ne peut s’appuyer sur aucun argument plausible, puisque je n’ai pas tué. »

— Je ne vous accuse pas d’avoir tué, dit M. Rousselain. Mais j’affirme que les événements se sont passés comme si vous aviez tué.

Et il prononça, toujours logique, pondéré, poli, presque cordial dans ses déductions impitoyables :

« Monsieur, hier soir, Mme d’Orsacq est apparue sur le haut de cet escalier, au seuil de son boudoir, à l’instant où tout le monde se disposait à sortir, et on l’a retrouvée, une heure et demie plus tard, morte. Or, personne n’a pu pénétrer auprès d’elle par les autres portes puisqu’on les a trouvées fermées au verrou, tandis que celle-ci, en haut le l’escalier, est restée sans verrou durant cette heure et demie, puisque toutes les personnes qui étaient dans cette pièce ont pu entrer à la suite de M. d’Orsacq et de M. Boisgenêt. Qui donc aurait pu frapper Mme d’Orsacq, sinon celui qui a passé dans cette pièce pour y prendre le paquet de titres ?

— C’est-à-dire moi ?

— C’est-à-dire vous.

— Monsieur le Juge, j’avais une raison précise pour venir ici. Je n’en avais aucune pour pénétrer dans l’appartement de Mme d’Orsacq.

— Vous en aviez une extrêmement grave, au point que votre passage ici ne pouvait aboutir à aucun résultat s’il n’avait coïncidé avec un passage dans l’appartement de Mme d’Orsacq.

— Et cette raison ?

— Cette raison, c’était de prendre la clef du coffre là où elle était cachée.

— La clef du coffre ?

— Dame ! pour ouvrir le coffre, il vous fallait une clef. Or, vous en aviez une, puisqu’on l’a ramassée sous cette fenêtre.

— J’en avais une, en effet.

— Comment était-elle venue en votre possession ?

Bernard parut hésiter. Le juge insista :

« Répondez donc, monsieur. Comment cette clef du coffre était elle en votre possession ? »

Bernard hocha la tête : « Je ne puis le dire. »

— Alors, c’est moi qui vais vous le dire.

Et M. Rousselain articula :

« Au cours d’investigations qui viennent d’être effectuées, sur mon ordre, dans l’appartement de la victime, on a remarqué, dans la salle de bains, une armoire dont la porte, contrairement à l’habitude, était franchement ouverte. On a fouillé cette armoire, laquelle contenait des médicaments dont s’était servie Mme d’Orsacq, et qu’elle conservait, bien qu’elle ne s’en servît plus. Or, certaines de ces fioles, de ces flacons à moitié remplis ou vides étaient renversés, comme si on avait précipitamment cherché quelque chose tout au fond d’un des rayons. Et là, on a recueilli une étiquette usée et salie avec cette inscription à peine lisible : « Clef du coffre-fort ». La ficelle qui tenait l’étiquette avait été récemment — je dis récemment — coupée en deux à l’aide de ciseaux qui se trouvaient d’ordinaire sur la coiffeuse et que l’on a trouvés sur le même rayon. Voici l’étiquette avec son bout de ficelle, et voici la clef du coffre-fort utilisée par vous. On y voit l’autre bout, fraîchement coupé, de la ficelle. »

Le visage de Bernard se creusait. Il murmura :

« Et vous en concluez, monsieur le Juge ?

— Mon Dieu ! c’est très simple, dit M. Rousselain. J’en conclus que cette clef, jadis oubliée dans un endroit qui n’était jamais rangé, comme le prouve la poussière des flacons, que cette clef, dis-je, dont M. et Mme d’Orsacq ignoraient l’existence, était connue tout au moins de quelqu’un qui, pour ouvrir le coffre, est allé hier soir la chercher où elle se trouvait. Mme d’Orsacq, qui disait son chapelet, à moitié endormie, réveillée en sursaut, a voulu lui barrer le chemin. Il y a eu lutte. Il a frappé.

Le silence fut affreux. Il fut d’autant plus affreux et parut d’autant plus long que Bernard n’eut pas une de ces explosions de révolte par quoi s’exprime l’innocence. À la fin seulement, il répliqua :

« Monsieur le Juge d’instruction, j’ai à répondre des actes que j’ai commis, et vous avez vu que je sais le faire sans détour. Je n’ai pas à répondre des actes que je n’ai pas commis.

— Personne, monsieur, n’a passé par cette bibliothèque que vous. Personne n’a pu entrer dans le boudoir et dans la salle de bains que vous.

— Je n’ai pas tué.

— Pourtant la preuve est formelle. Voici une étiquette avec sa ficelle coupée. Voici une clef avec l’autre bout de la ficelle.

— Je n’ai pas tué…

— Alors, dites-nous comment vous avez eu cette clef ?

— Je n’ai pas tué.

M. Rousselain haussa les épaules.

— Donc, votre système de défense, consisterait à prétendre que vous avez volé, mais que c’est un autre qui a tué ?

— Je n’ai pas de système de défense, monsieur le juge d’instruction.

Christiane s’approcha vivement de son mari, et, la voix brisée, supplia :

— Bernard… Bernard… défends-toi, je t’en prie

— Tu ne me crois donc pas ?

Elle gémit : « Ce n’est pas moi qu’il faut convaincre, mais les autres. C’est atroce !… Tu ne comprends donc pas que tout est contre toi ? Pense à cela, Bernard. » (Et plus bas encore) « Si tu ne te défends pas, par des preuves, tu es perdu. »

Il vacilla sur lui-même. Il sembla inquiet, effaré. On l’entendit qui répétait : « Perdu… perdu… », puis, se reprenant, il dit à haute voix :

— Tu ne m’as pas répondu, Christiane. Ne peux-tu pas m’affirmer que tu as pleine confiance en moi ? C’est cela seul qui m’importe.

Ils se regardèrent longuement. Jean d’Orsacq se taisait, les yeux fixes, comme un homme qui cherche la vérité, qui se débat, et qui ne comprend pas.

Les deux magistrats attendaient l’issue du dialogue pathétique entre la femme et le mari.

Christiane demeurait impassible, maintenant. Des larmes s’étaient arrêtées au bord de ses yeux et ne coulaient plus. Partagée sans doute entre l’horreur de ce crime et l’impossibilité d’y croire, elle devait chercher, comme d’Orsacq, et se débattre, comme lui, contre une vérité obsédante et monstrueuse.

Bernard, cependant, implorait un mot de confiance et d’assistance, qui pût lui faire supposer qu’elle croyait en lui, ou du moins qu’elle hésitait à ne plus croire en lui. Ce mot, elle ne le dit pas.

Le juge d’instruction appela le brigadier.

— Brigadier, ordonna-t-il, conduisez monsieur dans la salle de billard. Il y déjeunera. Un de vos hommes près de lui, n’est-ce pas ?

— C’est l’arrestation ? demanda Bernard.

— Je désire que vous restiez à ma disposition durant quelques heures, déclara M. Rousselain.

Sur le seuil, Bernard se retourna vers Christiane. Elle était accoudée, les mains au menton. Elle ne leva pas les yeux…