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Le Chevalier de Saint-Georges/06

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H.-L. Delloye (1p. 73-79).

VI

Une mère



Je suis assise dans ma douleur, j’attends le matin dans les larmes.
Colma, (Ossian)


Noëmi n’avait prêté qu’une attention assez ordinaire à la scène précédente. Le délit singulier dont les nègres de houe venaient d’accuser Zäo lui semblait la conséquence ordinaire de ses conversations avec le vaudou ; elle était convaincue que cet homme l’avait fanatisé, qu’il lui avait jeté ce qu’on appelle au pays un ouanga, sortilége qu’il ferait cesser à sa prière dès qu’elle le rencontrerait.

Cette idée la rassurait presque sur le sort de Zäo, dont le jeune âge devenait, du reste, la meilleure excuse. Il faut le dire aussi, et le lecteur a pu s’en apercevoir à certains traits épars dans nos premières pages, Noëmi avait accepté Zäo, le fils de sa sœur, plutôt comme un fardeau pour sa misère que comme un bienfait. C’était le mulâtre qu’elle chérissait pardessus tout, le mulâtre plus leste mille fois et plus adroit que Zäo, dont l’intelligence n’allait pas au delà de l’humilité et de la superstition envers le jongleur. Pour Zäo, la négresse eût consenti peut-être à se voir battue ; pour Saint-Georges, elle eût donné sa vie et son sang ! Saint-Georges était le Benjamin de Noëmi, son bonheur, son idole de tous les jours ! Au moindre désir exprimé par lui, on la voyait s’empresser et courir, esclave de ses volontés, l’embrassant et l’adorant comme un idolâtre eût fait d’un fétiche. C’était elle qui le lavait soir et matin, elle qui s’occupait de sa rechange, équipement consistant en une chemise, un pantalon et une veste de toile que portait l’enfant lorsqu’il suivait M. Joseph Platon à la chasse. Devait-il monter par ces durs chemins aux roches tranchantes et calcaires que les nègres nomment roches à ravets, Noëmi visitait le soir ses pieds endurcis à la fatigue, dans la crainte d’y trouver quelque piqûre de ronce ou de serpent. Orgueilleuse de son fils, lorsqu’elle faisait le tour des cases, elle avait l’air de briguer les suffrages de chaque noir de l’habitation. C’était elle qui l’avait allaité à la Guadeloupe, ce pays qu’elle semblait tant regretter, surtout depuis qu’elle était à Saint-Domingue. Ce fils bien aimé était si beau pour Noëmi ! Un mouvement fébrile la saisissait quand il était loin de l’ajoupa, une larme brillante se faisait jour alors à travers ses longs cils noirs ; son trouble était visible, malgré le crêpe éternel impitoyablement jeté sur son visage, ce voile immuable qui cache jusqu’à la pâleur ! Souvent la nuit elle se levait de sa couche pour le contempler dormant sur sa natte ; elle lui choisissait les plus belles goyaves, frugale pour elle-même jusqu’à l’abstinence. Dans la traversée, il n’était sorte de soins qu’elle ne lui eût prodigués, au point de vendre pour lui son collier de verroteries et ses boucles d’oreilles, seule relique qu’elle eût conservée de la Guadeloupe.

Il y avait des jours où Noëmi ne pouvait concevoir qu’elle eût mis au monde cet enfant, elle se demandait par quel céleste bienfait il lui avait été donné. Sa vie de misère s’étonnait de cette douce rosée de tous les jours, de ces gentillesses, de ces sourires. Les négresses, pour la plupart, n’aiment guère leurs enfans que tant qu’ils conservent l’ignorance du premier âge, elles les choient plutôt comme nourrices que comme mères. Chez ces femmes, aucune gradation : l’âge de la raison une fois atteint par l’enfant, elles oublient presque qu’elles ont été mères. Elles les livrent aux chances de la servitude, les abandonnant ainsi de plein gré après les avoir amollis par leurs anciennes caresses. L’esclavage, cette main de fer, les prend alors, et sa tyrannie est d’autant plus dure qu’elle est soudaine. Rien n’a préparé le nègre enfant à cette transition subite, il se réveille avec sa chaîne comme un homme que l’on vient de jeter dans un cachot. Ses parens eux-mêmes se font exécuteurs et bourreaux à son égard ; ils le punissent bientôt autant qu’ils le gâtaient, c’est à la loi seule qu’il appartient.

Noëmi n’aimait pas ainsi son enfant. La pauvre mère n’avait compris que trop vite à quelles dures épreuves celui qu’elle appelait son ange noir devait être un jour réservé par sa seule tache originelle ; abîmée dans sa contemplation, elle le préservait déjà dans son cœur contre toute atteinte et toute morsure. Il lui paraissait affreux de penser que ces mains robustes, faites pour manier le fouet, dussent un jour se voir flagellées inhumainement à la moindre faute ; que cet être si complet, si beau, ignorant encore jusqu’à sa force, ne fût qu’une marchandise ! Elle admettait bien les coups et le trafic pour elle, dont les mains commençaient déjà à se gercer, dont la peau avait perdu son lustre, pauvre pacotille de négresse avariée, et qui avait eu son prix ! mais son fils, son beau Saint-Georges ! Il n’avait pas été admiré pour rien dans la traversée ce cher trésor, il n’avait pas été caressé par les matelots et le capitaine sans qu’il n’y eût sur son front quelque ligne glorieuse inscrite par les destinées ! Les fanfares des fifres et des tambours lui plaisaient, ce serait peut-être un jour un grand capitaine ! Son mouchoir de Madras, il le ceignait déjà avec grâce sous son large chapeau de paille tressée ; il dansait et montait à cheval mieux qu’un créole. Enfin, chose neuve assurément pour une mère de cette couleur, elle était déjà récompensée de sa pauvreté et de ses douleurs par l’âme de son enfant !

Noëmi, la triste mère, regardait cette âme s’ouvrir, comme la fleur ouvre ses pétales odorantes après la pluie… L’œil de son amour n’y découvrait qu’une chose encore, l’envie de se distinguer, cette ambition des âmes nobles qu’on opprime ; elle n’y soupçonnait pas l’amour, ce volcan plus furieux que l’obstacle des sociétés irrite ; Noëmi, qui n’avait jamais connu que l’obéissance, ne pouvait deviner cet aiguillon des grandes révoltes, ce niveleur glorieux qui arrive à tout !

Sa crainte la plus forte, c’était que son fils ne revînt tard, qu’il ne se perdît dans les mornes et ne couchât sur la terre humide encore de rosée ! Ses courses aventureuses l’agitaient, elle écoutait chaque bruit qui pouvait le lui annoncer : celui des oiseaux, du vent, des vagues lointaines. Le devançant quelquefois pour l’attendre jusque près du pont de l’Ester, à la tombée de la nuit, elle y demeurait pensive, comptant et recomptant les minutes avec des grains de maïs, son sablier ordinaire. Vainement les judelles et les râles se jouaient-ils dans les branchages et les lianes autour d’elle, vainement le jakana s’argentait-il à la lune de ses couleurs les plus belles pour raser les plantes flottantes ; absorbée dans son inquiétude, Noëmi ne rêvait qu’à son enfant. Parfois alors il y avait un bruit léger auprès d’elle, comme si quelqu’un passait, elle se levait toute droite et la sueur sur le front, la pauvre mère ! mais c’était pour voir le caïman s’élancer d’un bond à la poursuite d’une tortue fuyarde. Quand elle entendait le chant de Saint-Georges, elle n’y pouvait tenir et se jetait contre terre, bénissant Dieu…

Ce nom de Saint-Georges n’avait pas été donné au jeune mulâtre par une simple préférence de nom, comme il arrive fréquemment aux colonies. Le plus beau navire en rade à la Guadeloupe, lorsque l’enfant y était né, lui avait servi de parrain ; c’était Noëmi qui l’avait ainsi voulu, la plus belle et la plus triste chose à la fois pour une négresse, étant un navire de France, parce qu’il les enlève et les ramène en leur patrie.

Peut-être aussi Noëmi attachait-elle à ce nom d’autres idées, peut-être lui rappelait-il une époque de sa vie sur laquelle sa bouche s’était fermée à tout jamais comme la pierre sur le sépulchre. Accablée souvent par la souffrance et prête à livrer sa main au désespoir, elle s’arrêtait tout d’un coup et relevait le front avec orgueil, comme si elle eût entrevu quelque aurore lointaine dans un mirage. Dans ces instans de crise et de fièvre, elle nommait des sites oubliés depuis longtemps, elle suivait le cours de ruisseaux taris et désolés. Suspendue à ces souvenirs inintelligibles pour tous, elle poursuivait en elle le sens de cette mystérieuse énigme, elle pleurait et souriait tour à tour… Plus forte bientôt contre la peine, elle se renfermait dans tout le courage de son martyre. Son état de santé variait selon les joies ou les douleurs enfantines de son fils. Elle souriait de son sourire et s’inquiétait de ses moindres maux ; dépendante et méprisée, elle lui cachait chacune de ses amertumes. L’habitude de la souffrance avait fait enfin de cet instrument de passion une grande et belle âme, rachetant amplement, aux yeux de Dieu, même sans être chrétienne, les condescendances coupables de sa jeunesse et des voluptés qu’elle avait plutôt subies que cherchées…

Quand le pas du mulet retentit près de la hutte, Noëmi veillait encore, bien que la nuit fût profonde… Elle songeait moins à coup sûr alors à Zäo le captif qu’à Saint-Georges l’absent… Elle s’arracha de sa natte aux premiers bonds de l’animal dans la grande cour, et pressant le jeune mulâtre entre ses bras, elle l’inonda de larmes…

Après avoir étanché sa sueur et lui avoir fait avec son pouce un signe sur le front, elle agita sur lui les feuilles d’un frangipanier chargées de rosée qu’elle avait cueillies, et ne s’endormit qu’après s’être bien assurée qu’il dormait.