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Le Chevalier de Saint-Georges/09

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H.-L. Delloye (1p. 103-111).
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IX

Un nègre et un perroquet.


Lugete, Ô Veneres, Cupidinesque, Et quantum eit hominum venustiorum.
(Lucius in morte passeris, Catulli liber III.)


L’étonnement du jeune mulâtre n’avait pas été moins grand que celui de la marquise. Poussé par sa mère au pied de cet autel qu’il abordait humblement, forcé d’obéir à cette volonté qu’il ne se donnait pas même la peine d’approfondir, il n’emportait guère qu’une perception vague de tout ce qui venait de se passer.

Devant la joie de Noëmi, joie nouvelle chez cette mère, joie élevée, infinie, il n’avait conçu qu’un enchantement réel, celui de voir couler sur son front l’eau qui avait été puisée au font baptismal pour l’enfant blanc de Mme de Langey, d’approcher son genou du même coussin, d’entendre les mêmes paroles sortir de la bouche du prêtre. Sauvé par cet homme une première fois, il avait éprouvé un secret bonheur à le retrouver ; il l’aimait d’instinct. Trois degrés de la chapelle l’avaient rapproché de lui, et le balustre doré qui s’était fermé sur les acteurs de cette scène religieuse avait paru à l’enfant la porte du ciel. La veille, il n’envisageait Maurice qu’avec une sorte de frayeur respectueuse ; à la sortie de l’église, il marcha presque son égal en voyant les noirs se ranger d’eux-mêmes devant Noëmi, comme si elle eût accompli un acte surnaturel… La négresse le tint longtemps serré contre sa poitrine, qui battait avec violence ; le sourire sur les lèvres et les larmes dans les yeux, Noëmi semblait murmurer en elle un chant d’allégresse intérieure… Elle-même lui tendit l’étrier quand il dut remonter en selle : un baiser la récompensa de ce soin. Noëmi, plus vaine que jamais de son enfant, le regardait comme une vierge altière du Titien, regarderait Jésus.

Cependant la berline, remorquant à sa suite un honnête carrosse des temps passés, où se trouvaient M. et Mme l’intendante, laissait derrière elle les ormes de l’église. Avec quelle joie Saint-Georges retrouva-t-il les regards flatteurs de tous les habitans de Saint-Marc ! avec quel orgueil enfantin vit-il le soleil ruisseler à flots sur cet équipage dont il était le guide ! Il continuait à le maintenir en tête de tous les autres. La course n’était pas si rapide cependant qu’il n’eût le temps de s’apercevoir des louanges et des gâteries de Finette ; il l’entendait vanter derrière lui sa bonne grâce à cheval. Cette fille était de sa couleur, et, à ce titre, elle lui devait protection. Elle causait de lui avec la nourrice, pendant que Mme de Langey demeurait rêveuse au fond de la voiture. M. Joseph Platon avait beau crier à son élève de ne pas aller si vite, Saint-Georges n’en tenait compte et feignait de ne pas entendre. Noëmi avait eu soin de mettre dans une des poches de sa casaque une gourde d’excellent vin ; quelques gorgées lui rendirent courage à demi-route. On arriva bientôt à la grille de la Rose. Joseph Platon ne fut pas peu surpris en approchant de voir plusieurs bandes de nègres en désordre : les uns sautaient, d’autres criaient ; il y en avait qui éteignaient brusquement leurs torches. L’un d’eux s’approcha de lui, quand il descendit de sa monture, pour lui faire lire un papier semé de lignes rouges et de signes auxquels il ne comprit rien. Le gérant de l’habitation de la Rose se vit bientôt conduit à la chambre ou plutôt à la prison dans laquelle il avait enfermé Zäo : là il trouva M. Printemps qui verbalisait. Zäo s’était enfui avec le vaudou pour les Grands Cahos, retraite ordinaire des noirs marrons.

À la vue du maître d’hôtel remplissant par intérim les fonctions de haut justicier, M. Platon s’emporta beaucoup ; il demanda comment le captif avait pu scier si habilement les barreaux de la fenêtre. M. Printemps ne lui répondit qu’en lui remettant, avec un soupir, un de ces petits couteaux que les nègres nomment jambettes, couteaux semblables à une lime grossière par les brèches faites au tranchant de la lame. Le vaudou avait laissé une lettre à l’adresse de Noëmi ; elle était en langue guinéenne. Joseph Platon en demanda l’explication à l’un des noirs, qui s’en fit de la sorte le traducteur :

« Votre neveu Zäo me charge de vous apprendre qu’il se sent né pour de grandes choses. Il a eu, cette nuit même, une vision de Dompête, qui lui a apparu dans sa prison et a détaché ses liens, à la condition qu’il deviendrait son serviteur. Pour cela, il était nécessaire à Zäo de quitter les blancs, et c’est ce qu’il a accompli à l’aide de Dompête et de moi. Après lui avoir imprimé son image sur le bras gauche, je l’ai dévoué à notre culte solennel ; vous ne le reverrez qu’aux temps voulus. Adieu, fille et mère de ma tribu ; Dompête vous protège ! Pour vous consoler et vous redonner la force, voici une tortue représentant un soleil sur sa carapace ; Zäo m’ordonne de vous la laisser. »

Sur le rebord de la fenêtre et auprès de la tortue de Zäo on voyait encore les arêtes de poisson à l’aide desquelles le vaudou avait tatoué le jeune homme. Le sang du néophyte les arrosait ; il y avait aussi des taches de ce sang sur les nattes. Les noirs avaient écouté la lecture avec une admiration stupide ; ils croyaient voir Dompête, leur dieu, dans chaque recoin de la chambre. Noëmi, prosternée aux pieds de Joseph Platon, ne protestait que d’une chose, c’est qu’elle avait été étrangère à la fuite de Zäo. M. Printemps, assuré que le fugitif ne pouvait manquer d’être saisi, venait de mettre à sa poursuite plusieurs nègres et les molosses de la bananerie. Malgré l’obscurité, il espérait bientôt s’en rendre maître ; d’ailleurs, la disette de vivres le forcerait bientôt à revenir sur l’habitation de la Rose pour obtenir sa grâce. Ainsi raisonnait le vénérable M. Printemps, faisant valoir en outre au gérant un motif de consolation très-rassurant, suivant lui, c’est que Zäo, comme tous les nègres esclaves, était sans nul doute étampé sur le sein et que cette étampe indiquait le nom et la résidence de son propriétaire ; puis, il y avait eu chez lui vocation, le jongleur l’avait catéchisé pendant un mois ! M. Printemps ne se dissimulait pas que le négrillon de douze à seize ans se vendait de 11 à 1 500 liv. ; mais il serait arrivé pour Zäo tôt ou tard certains cas rédhibitoires, le mal caduc, par exemple, autrement appelé mal Saint-Jean, maladie que les fréquentes illuminations du vaudou lui auraient donnée. En un mot, ce n’était point un nègre pièce d’Inde[1], un nègre dont la perte dût entraîner celle de 2 400 livres !

Joseph Platon, malgré les beaux calculs du maître d’hôtel, dont il ne goûtait guère le raisonnement, demeurait encore stupéfait de l’aventure quand le domestique noir de Mme la marquise vint l’avertir que la compagnie l’attendait et que la collation était finie. Le malheureux gérant de la Rose trouva en effet Mme de Langey assise dans le grand salon, pendant que quelques jeunes officiers du Port-au-Prince multipliaient déjà leurs agaceries autour d’elle. Diverses tables de jeu étaient préparées autour de Mme de Langey pour ses hôtes, qu’elle avait accueillis malgré sa fatigue, autant dans la crainte de s’ennuyer que par le désir de se former vite une cour. Après avoir proposé un biribi à un lieutenant de vaisseau et à Mme l’intendante, qui avaient fini par s’en accommoder, elle avait arrangé un cavagnol entre un conseiller du Port-au-Prince et le procureur de l’habitation de Breda, appartenant à M. de Noë. Ces graves figures ne ressemblaient pas mal à une garniture de cheminée en magots de la Chine ; mais il fallait bien que Mme de Langey se contentât d’abord de ce qui lui tombait sous la main. Le bruit de son arrivée lui avait amené moins de papillons que de moustiques. Cependant on parlait déjà autour d’elle de son attelage, de sa beauté, de son luxe. Ce n’était pas assez des camaïeux de sa berline, de sa doublure intérieure, d’un velours à la reine lilas, brodée en chenilles couleur de rose, elle avait encore sur ses genoux un chat et une petite chienne gredine du plus beau poil du monde ; ménagerie princière, s’il en fut, mais dont Poppo le singe était à coup sûr le roi.

Et puisque ce nom de Poppo intervient ici dans, mon récit, je dois déclarer que ce charmant animal faisait le sujet de la conversation quand M. Platon entra. La marquise eut l’air de se faire violence pour ne pas étouffer de rire du plus loin qu’elle entrevit le vertueux gérant. Par contenance, elle se mit à faire des nœuds. Mme la marquise avait échangé sa robe du matin pour un peignoir blanc garni d’une échelle de rubans noirs. Ces nœuds galans voltigeaient autour d’elle avec des frôlemens de soie délicieux…

À peine le gérant fut-il entré qu’elle l’invita à prendre un fauteuil auprès de sa chinnta, en lui disant :

— Monsieur Platon, j’ai de grands remercîmens à vous faire.

Mme la marquise est contente, fit ingénument Platon. Tant mieux, j’avais peur que les chevaux ne la versassent…

— Cela aurait bien pu m’arriver sans votre petit postillon mulâtre, que vous me présenterez demain, car vous me l’avez promis, M. Platon ; mais ce n’est pas de lui qu’il s’agit…

— J’entends ; Mme la marquise veut me dire que la collation de M. Printemps a eu du succès. En cette saison, on fait ce qu’on peut…

— Vous vous moquez, ce n’est nullement de ma table qu’il s’agit, c’est de la table de Poppo, mon singe.

— Je me flatte, madame, que rien ne lui manque…

— Oh ! je le crois bien, il ne se plaint pas ! vous faites les choses admirablement pour lui ; nous l’avons trouvé achevant ce perroquet…

La marquise écarta les feuilles de laque d’un beau paravent chinois qui cachait Poppo ; le singe apparut à l’œil de Joseph Platon comme une monstrueuse représentation du vautour de Prométhée. Les plumes de l’infortuné perroquet jonchaient le tapis.

— C’est mon perroquet ! s’écria Platon éperdu.

— Comment ! votre perroquet ! reprit la marquise.

Il y eut un éclat de rire si communicatif dans le salon que toutes les vitres le répétèrent… La pose superbe de Poppo, son dédain et une sorte de satisfaction intérieure qui perçait jusque dans son silence, allumèrent encore plus la fureur du gérant… Silencieux et triste, il se contenta de ramasser les plumes de l’oiseau et de les serrer dans sa poche de l’air d’un amant qui ramasserait les morceaux d’une miniature chérie…

— Ce pauvre ami ! murmura intérieurement Platon. Qui me répétera maintenant le nom de Rosette ?

Il jeta au singe un coup d’œil oblique qui voulait dire : Tu mourras ! Poppo fit une gambade, Mme de Langey sourit.

— M. Platon, les devoirs d’un gérant d’habitation n’autorisent pas semblable holocauste. Si Poppo n’eût point rencontré ici votre perroquet, il ne lui aurait point fait ce mauvais parti ; mais le maître d’hôtel ayant jugé convenable de le lui présenter avant son dîner pour qu’ils fissent connaissance, Poppo a pris cela pour un à-compte… Inclinez-vous, Poppo ; pour vous punir, on ne vous servira plus que des ananas…

Et du bout de ses doigts rosés, Mme la marquise envoya au nez de son singe la plus adorable des pichenettes…

— Ne m’avez-vous pas écrit, monsieur Platon, reprit-elle négligemment, pour me prévenir d’un vol ; un négrillon que vous devez châtier, je crois ? J’entends, je veux que pour le baptême de mon cher Maurice, vous lui fassiez grâce…

— Il a devancé votre clémence, madame la marquise, il a pris la fuite vers les Grands Cahos…

— La fuite ! oh ! alors qu’on le poursuive, que l’on crève plutôt vingt chiens pour le ressaisir ! Je connais le prix d’un nègre, monsieur. Celui-là avait-il la peau frottée d’huile de palme ? était-ce un Guinéen ou un créole ? l’a-t-on acheté avec sa mère ? Parlez. Il faudrait peut-être punir la mère ; elle dirait la route qu’a prise le fugitif… Battue ou mise en prison, monsieur ! j’ai vu ce moyen-là réussir à la Guadeloupe !…

— Croyez, madame la marquise, que c’est la première et dernière fois !…

— C’est trop d’une, monsieur Platon ; vous ne savez pas vous y prendre, j’en suis sûre. Un esclave, c’est un revenu fixe, annuel, et vous ne voulez point, je pense, priver votre maître de ses revenus ! Je gage que vous surchargez la négraille ! Le difficile, monsieur, est de conserver un nègre en le nourrissant peu et de le faire travailler sans l’épuiser. Je vous ferai donner un excellent mémoire de France qui a paru là-dessus… Tenez-vous prêt, je visiterai demain les cases…

Mme de Langey laissa le contre-maître anéanti de son ton et de sa logique. Dans la colonie la plus florissante de l’univers, comme on nommait encore Saint-Domingue à l’époque de ce récit, l’arrivée de cette exigeante maîtresse était bien faite pour effrayer une conscience de gérant aussi peu en ordre que celle de Joseph Platon. Il affecta toutefois une certaine assurance dans le oui résigné qu’il prononça, et se retira après avoir bien promis à Mme de Langey d’être exact et de lui présenter dès le lendemain, à sa visite dans les cases, le jeune mulâtre, futur valet de chambre de Poppo, à qui il se jura bien de donner de tels conseils pour l’éducation du singe que le coupable animal mourût avant quinze jours.

Il avait paru plus cruel au gérant de perdre son perroquet que Zäo.

  1. C’est-à-dire âgé de dix-huit à vingt ans.