Contes d’une grand’mère/Le Chien et la fleur sacrée

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Calmann-Lévy (pp. 63-142).

Le Chien et la fleur sacrée


PREMIÈRE PARTIE - LE CHIEN[modifier]

À Gabrielle Sand


Nous avions jadis pour voisin de campagne un homme dont le nom prêtait souvent à rire : il s’appelait M. Lechien. Il en plaisantait le premier et ne paraissait nullement contrarié quand les enfants l’appelaient Médor ou Azor.

C’était un homme très bon, très doux, un peu froid de manières, mais très estimé pour la droiture et l’aménité de son caractère. Rien en lui, hormis son nom, ne paraissait bizarre : aussi nous étonna-t-il beaucoup, un jour où son chien avait fait une sottise au milieu du dîner. Au lieu de le gronder ou de le battre, il lui adressa, d’un ton froid et en le regardant fixement, cette étrange mercuriale :

— Si vous agissez ainsi, monsieur, il se passera du temps avant que vous cessiez d’être chien. Je l’ai été, moi qui vous parle, et il m’est arrivé quelquefois d’être entraîné par la gourmandise, au point de m’emparer d’un mets qui ne m’était pas destiné ; mais je n’avais pas comme vous l’âge de raison, et d’ailleurs sachez, monsieur, que je n’ai jamais cassé l’assiette.

Le chien écouta ce discours avec une attention soumise ; puis il fit entendre un bâillement mélancolique, ce qui, au dire de son maître, n’est pas un signe d’ennui, mais de tristesse chez les chiens ; après quoi, il se coucha, le museau allongé sur ses pattes de devant, et parut plongé dans de pénibles réflexions.

Nous crûmes d’abord que, faisant allusion à son nom, notre voisin avait voulu montrer simplement de l’esprit pour nous divertir ; mais son air grave et convaincu nous jeta dans la stupeur lorsqu’il nous demanda si nous n’avions aucun souvenir de nos existences antérieures.

— Aucun ! fut la réponse générale.

M. Lechien ayant fait du regard le tour de la table, et, nous voyant tous incrédules, s’avisa de regarder un domestique qui venait d’entrer pour remettre une lettre et qui n’était nullement au courant de la conversation.

— Et vous, Sylvain, lui dit-il, vous souvenez-vous de ce que vous avez été avant d’être homme ? Sylvain était un esprit railleur et sceptique.

— Monsieur, répondit-il sans se déconcerter, depuis que je suis homme j’ai toujours été cocher : il est bien probable qu’avant d’être cocher, j’ai été cheval !

— Bien répondu ! s’écria-t-on.

Et Sylvain se retira aux applaudissements des joyeux convives.

— Cet homme a du sens et de l’esprit, reprit notre voisin ; il est bien probable, pour parler comme lui, que, dans sa prochaine existence, il ne sera plus cocher, il deviendra maître.

— Et il battra ses gens, répondit un de nous, comme étant cocher, il aura battu ses chevaux.

— Je gage tout ce que vous voudrez, repartit notre ami, que Sylvain ne bat jamais ses chevaux, de même que je ne bats jamais mon chien. Si Sylvain était brutal et cruel, il ne se serait pas devenu bon cocher et ne serait pas destiné à devenir maître. Si je battais mon chien, je prendrais le chemin de redevenir chien après ma mort.

On trouva la théorie ingénieuse, et on pressa le voisin de la développer.

— C’est bien simple, reprit-il, et je le dirai en peu de mots. L’esprit, la vie de l’esprit, si vous voulez, a ses lois comme la matière organique qu’il revêt a les siennes. On prétend que l’esprit et le corps ont souvent des tendances opposées ; je le nie, du moins je prétends que ces tendances arrivent toujours, après un combat quelconque, à se mettre d’accord pour pousser l’animal qui est le théâtre de cette lutte à reculer ou à avancer dans l’échelle des êtres. Ce n’est pas l’un qui a vaincu l’autre. La vie animale n’est pas si pernicieuse que l’on croit. La vie intellectuelle n’est pas si indépendante que l’on dit. L’être est un ; chez lui, les besoins répondent aux aspirations, et réciproquement. Il y a une loi plus forte que ces deux lois, un troisième terme qui concilie l’antithèse établie dans la vie de l’individu ; c’est la loi de la vie générale, et cette loi divine, c’est la progression. Les pas en arrière confirment la vérité de la marche ascendante. Tout être éprouve donc à son insu le besoin d’une transformation honorable, et mon chien, mon cheval, tous les animaux que l’homme a associés de près à sa vie l’éprouvent plus sciemment que les bêtes qui vivent en liberté. Voyez le chien ! cela est plus sensible chez lui que chez tous les autres animaux. Il cherche sans cesse à s’identifier à moi ; il aime ma cuisine, mon fauteuil, mes amis, ma voiture. Il se coucherait dans mon lit, si je le lui permettais ; il entend ma voix, il la connaît, il comprend ma parole. En ce moment, il sait parfaitement que je parle de lui. Et vous pouvez observer le mouvement de ses oreilles.

— Il ne comprend que deux ou trois mots, lui dis-je ; quand vous prononcez le mot chien, il tressaille, c’est vrai, mais le développement de votre idée reste pour lui un mystère impénétrable.

— Pas tant que vous croyez ! Il sait qu’il en est cause, il se souvient d’avoir commis une faute, et à chaque instant il me demande du regard si je compte le punir ou l’absoudre. Il a l’intelligence d’un enfant qui ne parle pas encore.

— Il vous plaît de supposer tout cela, parce que vous avez de l’imagination.

— Ce n’est pas de l’imagination que j’ai, c’est de la mémoire.

— Ah ! voilà ! s’écria-t-on autour de nous. Il prétend se souvenir ! Alors qu’il raconte ses existences antérieures, vite ! nous écoutons.

— Ce serait, répondit M. Lechien, une interminable histoire, et des plus confuses, car je n’ai pas la prétention de me souvenir de tout, du commencement du monde jusqu’à aujourd’hui. La mort a cela d’excellent qu’elle brise le lien entre l’existence qui finit et celle qui lui succède. Elle étend un nuage épais où le moi s’évanouit pour se transformer sans que nous ayons conscience de l’opération. Moi qui, par exception, à ce qu’il paraît, ai conservé un peu la mémoire du passé, je n’ai pas de notions assez nettes pour mettre de l’ordre dans mes souvenirs. Je ne saurais vous dire si j’ai suivi l’échelle de progression régulièrement, sans franchir quelques degrés, ni si j’ai recommencé plusieurs fois les diverses stations de ma métempsycose. Cela, vraiment, je ne le sais pas ; mais j’ai dans l’esprit des images vives et soudaines qui me font apparaître certains milieux traversés par moi à une époque qu’il m’est impossible de déterminer, et alors je retrouve les émotions et les sensations que j’ai éprouvées dans ce temps-là. Par exemple, je me retrace depuis peu une certaine rivière où j’ai été poisson. Quel poisson ? Je ne sais pas ! Une truite peut-être, car je me rappelle mon horreur pour les eaux troubles et mon ardeur incessante à remonter les courants. Je ressens encore l’impression délicieuse du soleil traçant des filets déliés ou des arabesques de diamants mobiles sur les flots brisés. Il y avait… je ne sais où ! — les choses alors n’avaient pas de nom pour moi, — une cascade charmante où la lune se jouait en fusées d’argent. Je passais là des heures entières à lutter contre le flot qui me repoussait. Le jour, il y avait sur le rivage des mouches d’or et d’émeraude qui voltigeaient sur les herbes et que je saisissais avec une merveilleuse adresse, me faisant de cette chasse un jeu folâtre plutôt qu’une satisfaction de voracité. Quelquefois les demoiselles aux ailes bleues m’effleuraient de leur vol. Des plantes admirables semblaient vouloir m’enlacer dans leurs vertes chevelures ; mais la passion du mouvement et de la liberté me reportait toujours vers les eaux libres et rapides. Agir, nager, vite, toujours plus vite, et sans jamais me reposer, ah ! c’était une ivresse ! Je me suis rappelé ce bon temps l’autre jour en me baignant dans votre rivière, et à présent je ne l’oublierai plus !

— Encore, encore, s’écrièrent les enfants, qui écoutaient de toutes leurs oreilles. Avez-vous été grenouille, lézard, papillon ?

— Lézard, je ne sais pas, grenouille probablement, mais papillon, je m’en souviens à merveille. J’étais fleur, une jolie fleur blanche délicatement découpée, probablement une sorte de saxifrage sarmenteuse pendant sur le bord d’une source, et j’avais toujours soif, toujours soif. Je me penchais sur l’eau sans pouvoir l’atteindre, un vent frais me secouait sans cesse. Le désir est une puissance dont on ne connaît pas la limite. Un matin, je me détachai de ma tige, je flottai soutenue par la brise. J’avais des ailes, j’étais libre et vivant. Les papillons ne sont que des fleurs envolées un jour de fête où la nature était en veine d’invention et de fécondité.

— Très joli, lui dis-je, mais c’est de la poésie !

— Ne l’empêchez pas d’en faire, s’écrièrent les jeunes gens ; il nous amuse !

Et, s’adressant à lui :

— Pouvez-vous nous dire à quoi vous songiez quand vous étiez une pierre ?

— Une pierre est une chose et ne pense pas, répondit-il ; je ne me rappelle pas mon existence minérale ; pourtant, je l’ai subie comme vous tous et il ne faudrait pas croire que la vie inorganique soit tout à fait inerte. Je ne m’étends jamais sur une roche sans ressentir à son contact quelque chose de particulier qui m’affirme les antiques rapports que j’ai dû avoir avec elle. Toute chose est un élément de transformation. La plus grossière a encore sa vitalité latente dont les sourdes pulsations appellent la lumière et le mouvement : l’homme désire, l’animal et la plante aspirent, le minéral attend. Mais, pour me soustraire aux questions embarrassantes que vous m’adressez, je vais choisir une de mes existences que je me retrace le mieux, et vous dire comment j’ai vécu, c’est-à-dire agi et pensé la dernière fois que j’ai été chien. Ne vous attendez pas à des aventures dramatiques, à des sauvetages miraculeux ; chaque animal a son caractère que je vais vous communiquer.

On apporta les flambeaux, on renvoya les domestiques, on fit silence, et l’étrange narrateur parla ainsi :

— J’étais un joli petit bouledogue, un ratier de pure race. Je me rappelle ni ma mère, dont je fus séparé très jeune, ni la cruelle opération qui trancha ma queue et effila mes oreilles. On me trouva beau ainsi mutilé, et de bonne heure j’aimai les compliments. Du plus loin que je me souvienne j’ai compris le sens des mots beau chien, joli chien ; j’aimais aussi le mot blanc. Quand les enfants, pour me faire fête, m’appelaient lapin blanc, j’étais enchanté. j’aimais à prendre des bains ; mais, comme je rencontrais souvent des eaux bourbeuses où la chaleur me portait à me plonger, j’en sortais tout terreux, et on m’appelait lapin jaune ou lapin noir, ce qui m’humiliait beaucoup. Le déplaisir que j’en éprouvai mainte fois m’amena à faire une distinction assez juste des couleurs.

» La première personne qui s’occupa de mon éducation morale fut une vieille dame qui avait ses idées. Elle ne tenait pas à ce que je fusse ce qu’on appelle dressé. Elle n’exigea pas que j’eusse le talent de rapporter et de donner la patte. Elle disait qu’un chien n’apprenait pas ces choses sans être battu. Je comprenais très bien ce mot-là, car le domestique me battait quelquefois à l’insu de sa maîtresse. J’appris donc de bonne heure que j’étais protégé, et qu’en me réfugiant auprès d’elle, je n’aurais jamais que des caresses et des encouragements. J’étais jeune et j’étais fou. J’aimais à tirer à moi et à ronger les bâtons. C’est une rage que j’ai conservée pendant toute ma vie de chien et qui tenait à ma race, à la force de ma mâchoire et à l’ouverture énorme de ma gueule. Evidemment la nature avait fait de moi un dévorant. Instruit à respecter les poules et les canards, j’avais besoin de me battre avec quelque chose et de dépenser la force de mon organisme. Enfant comme je l’étais, je faisais grand mal dans le petit jardin de la vieille dame ; j’arrachais les tuteurs des plantes et souvent la plante avec. Le jardinier voulait me corriger, ma maîtresse l’en empêchait, et, me prenant à part, elle me parlait très sérieusement. Elle me répétait à plusieurs reprises, en me tenant la tête et en me regardant bien dans les yeux :

» - Ce que vous avez fait est mal, très mal, on ne peut plus mal !

» Alors, elle me plaçait un bâton devant moi et me défendait d’y toucher. Quand j’avais obéi, elle disait :

» - C’est bien, très bien, vous êtes un bon chien.

» Il n’en fallut pas davantage pour faire éclore en moi ce trésor inappréciable de la conscience que l’éducation communique au chien quand il est bien doué et qu’on ne l’a pas dégradé par les coups et les injures.

» J’acquis donc ainsi très jeune le sentiment de la dignité, sans lequel la véritable intelligence ne se révèle ni à l’animal, ni à l’homme. Celui qui n’obéit qu’à la crainte ne saura jamais se commander à lui-même.

» J’avais dix-huit mois, et j’étais dans toute la fleur de la jeunesse et de ma beauté, quand ma maîtresse changea de résidence et m’amena à la campagne qu’elle devait désormais habiter avec sa famille. Il y avait un grand parc, et je connus les ivresses de la liberté. Dès que je vis le fils de la vieille dame, je compris, à la manière dont ils s’embrassèrent et à l’accueil qu’il me fit, que c’était là le maître de la maison, et que je devais me mettre à ses ordres. Dès le premier jour, j’emboîtai le pas derrière lui d’un air si raisonnable et si convaincu, qu’il me prit en amitié, me caressa et me fit coucher dans son cabinet. Sa jeune femme n’aimait pas beaucoup les chiens et se fût volontiers passée de moi ; mais j’obtins grâce devant elle par ma sobriété, ma discrétion et ma propreté. On pouvait me laisser seul en compagnie des plats les plus alléchants ; il m’arriva bien rarement d’y goûter du bout de la langue. Outre que je n’étais pas gourmand et n’aimais pas les friandises, j’avais un grand respect de la propriété. On m’avait dit, car on me parlait comme à une personne :

» - Voici ton assiette, ton écuelle à eau, ton coussin et ton tapis.

» Je savais que ces choses étaient à moi, et il n’eût pas fait bon de me les disputer ; mais jamais je ne songeai à empiéter sur le bien des autres.

» J’avais aussi une qualité qu’on appréciait beaucoup. Jamais je ne mangeai de ces immondices dont presque tous les chiens sont friands, et je ne me roulais jamais dessus. Si, pour avoir couché sur le charbon ou m’être roulé sur la terre, j’avais noirci ou jauni ma robe blanche, on pouvait être sûr que je ne m’étais souillé à aucune chose malpropre.

» Je montrai aussi une qualité dont on me tint compte. Je n’aboyai jamais et ne mordis jamais personne. L’aboiement est une menace et une injure. J’étais trop intelligent pour ne pas comprendre que les personnes saluées et accueillies par mes maîtres devaient être reçues poliment par moi, et, quand aux démonstrations de tendresse et de joie qui signalaient le retour d’un ancien ami, j’y étais fort attentif. Dès lors, je lui témoignais ma sympathie par des caresses. Je faisais mieux encore, je guettais le réveil de ces hôtes aimés, pour leur faire les honneurs de la maison et du jardin. Je les promenais aussi avec courtoisie jusqu’à ce que mes maîtres vinssent me remplacer. On me sut toujours gré de cette notion d’hospitalité que personne n’eût songé à m’enseigner et que je trouvai tout seul.

» Quand il y eut des enfants dans la maison, je fus véritablement heureux. A la première naissance, on fut un peu inquiet de la curiosité avec laquelle je flairais le bébé. J’étais encore impétueux et brusque, on craignait que je ne fusse brutal ou jaloux. Alors, ma vieille maîtresse prit l’enfant sur ses genoux en disant :

» - Il faut faire la morale à Fadet ; ne craignez rien, il comprend ce qu’on lui dit. — Voyez, me dit-elle, voyez ce cher poupon, c’est ce qu’il y a de plus précieux dans la maison. Aimez-le bien, touchez-y doucement, ayez-en le plus grand soin. Vous m’entendez bien, Fadet, n’est-ce pas ? Vous aimerez ce cher enfant.

» Et, devant moi, elle le baisa et le serra doucement contre son cœur.

» J’avais parfaitement compris. Je demandai par mes regards et mes manières à baiser aussi cette chère créature. La grand’mère approcha de moi sa petite main en me disant encore :

» - Bien doucement, Fadet, bien doucement !

» - Je léchai la petite main et trouvai l’enfant si joli, que je ne pus me défendre d’effleurer sa joue rose avec ma langue, mais ce fut si délicatement qu’il n’eut pas peur de moi, et c’est moi qui, un peu plus tard, obtins son premier sourire.

» Un autre enfant vint deux ans après, c’étaient alors deux petites filles. L’aînée me chérissait déjà. La seconde fit de même, et on me permettait de me rouler avec elle sur les tapis. Les parents craignaient un peu ma pétulance, mais la grand’mère m’honorait d’une confiance que j’avais à cœur de mériter. Elle me répétait de temps en temps :

» -Bien doucement, Fadet, bien doucement !

» Aussi n’eut-on jamais le moindre reproche à m’adresser. Jamais, dans mes plus grandes gaietés, je ne mordillai leurs mains jusqu’à les rougir, jamais je ne déchirai leurs robes, jamais je ne leur mis mes pattes dans la figure. Et pourtant Dieu sait que, dans leur jeune âge, elles abusèrent souvent de ma bonté, jusqu’à me faire souffrir. Je compris qu’elles ne savaient ce qu’elles faisaient, et ne me fâchai jamais. Elles imaginèrent un jour de m’atteler à leur petite voiture de jardinage et d’y mettre leurs poupées ! Je me laissai harnacher et atteler, Dieu sait comme, et je traînai raisonnablement la voiture et les poupées aussi longtemps qu’on voulut. J’avoue qu’il y avait un peu de vanité dans mon fait parce que les domestiques étaient émerveillés de ma docilité.

» - Ce n’est pas un chien, disaient-ils, c’est un cheval !

» Et toute la journée les petites filles m’appelèrent cheval blanc, ce qui, je dois le confesser, me flatta infiniment.

» On me sut d’autant plus de gré de ma raison et de ma douceur avec les enfants que je ne supportais ni injures ni menaces de la part des autres. Quelque amitié que j’eusse pour mon maître, je lui prouvai une fois combien j’avais à cœur de conserver ma dignité. J’avais commis une faute contre la propreté par paresse de sortir, et il me menaça de son fouet. Je me révoltai et m’élançai au-devant des coups en montrant les dents. Il était philosophe, il n’insista pas pour me punir, et, comme quelqu’un lui disait qu’il n’eût pas dû me pardonner cette révolte, qu’un chien rebelle doit être roué de coups, il répondit :

» - Non ! Je le connais, il est intrépide et entêté au combat, il ne céderait pas ; je serais forcé de le tuer, et le plus puni serait moi.

» Il me pardonna donc, et je l’en aimai d’autant plus.

» J’ai passé une vie bien douce et bien heureuse dans cette maison bénie. Tous m’aimaient, les serviteurs étaient doux et pleins d’égards pour moi ; les enfants, devenus grands, m’adoraient et me disaient les choses les plus tendres et les plus flatteuses ; mes maîtres avaient réellement de l’estime pour mon caractère et déclaraient que mon affection n’avait jamais eu pour mobile la gourmandise ni aucune passion basse. J’aimais leur société, et, devenu vieux, moins démonstratif par conséquent, je leur témoignais mon amitié en dormant à leurs pieds ou à leur porte quand ils avaient oublié de me l’ouvrir. J’étais d’une discrétion et d’un savoir-vivre irréprochables, bien que très indépendant et nullement surveillé. Jamais je ne grattai à une porte, jamais je ne fis entendre de gémissements importuns. Quand je sentis les premiers rhumatismes, on me traita comme une personne. Chaque soir, mon maître m’enveloppait dans mon tapis ; s’il tardait un peu à y songer, je me plantais près de lui en le regardant, mais sans le tirailler ni l’ennuyer de mes obsessions.

» La seule chose que j’aie à me reprocher dans mon existence canine, c’est mon peu de bienveillance pour les autres chiens. Etait-ce pressentiment de ma prochaine séparation d’espèce, était-ce crainte de retarder ma promotion à un grade plus élevé, qui me faisait haïr leurs grossièretés et leurs vices ? Redoutais-je de redevenir trop chien dans leur société, avais-je l’orgueil du mépris pour leur infériorité intellectuelle et morale ? Je les ai réellement houspillés toute ma vie, et on déclara souvent que j’étais terriblement méchant avec mes semblables. Pourtant je dois dire à ma décharge que je ne fis jamais de mal aux faibles et aux petits. Je m’attaquais aux plus gros et aux plus forts avec une audace héroïque. Je revenais harassé, couvert de blessures, et, à peine guéri, je recommençais.

» J’étais ainsi avec ceux qui ne m’étaient pas présentés.

» Quand un ami de la maison amenait son chien, on me faisait un discours sérieux en m’engageant à la politesse et en me rappelant les devoirs de l’hospitalité. On me disait son nom, on approchait sa figure de la mienne. On apaisait mes premiers grognements avec de bonnes paroles qui me rappelaient au respect de moi-même. Alors, c’était fini pour toujours, il n’y avait plus de querelles, ni même de provocations ; mais je dois dire que, sauf Moutonne, la chienne du berger, pour laquelle j’eus toujours une grande amitié et qui me défendait contre les chiens ameutés contre moi, je ne me liai jamais avec aucun animal de mon espèce. Je les trouvais tous trop inférieurs à moi, même les beaux chiens de chasse et les petits chiens savants qui avaient été forcés par les châtiments à maîtriser leurs instincts. Moi qu’on avait toujours raisonné avec douceur, si j’étais, comme eux, esclave de mes passions à certains égards où je n’avais à risquer que moi-même, j’étais obéissant et sociable avec l’homme, parce qu’il me plaisait d’être ainsi et que j’eusse rougi d’être autrement.

» Une seule fois je parus ingrat, et j’éprouvai un grand chagrin. Une maladie épidémique ravageait le pays, toute la famille partit emmenant les enfants, et, comme on craignait mes larmes, on ne m’avertit de rien. Un matin, je me trouvai seul avec le domestique, qui prit grand soin de moi, mais qui, préoccupé pour lui-même, ne s’efforça pas de me consoler, ou ne sut pas s’y prendre. Je tombai dans le désespoir, cette maison déserte par un froid rigoureux était pour moi comme un tombeau. Je n’ai jamais été gros mangeur, mais je perdis complètement l’appétit et je devins si maigre, que l’on eût pu voir à travers mes côtes. Enfin, après un temps qui me parut bien long, ma vieille maîtresse revint pour préparer le retour de la famille, et je ne compris pas pourquoi elle revenait seule ; je crus que son fils et les enfants ne reviendraient jamais, et je n’eus pas le courage de lui faire la moindre caresse. Elle fit allumer du feu dans sa chambre et m’appela en m’invitant à me chauffer ; puis elle se mit à écrire pour donner des ordres et j’entendis qu’elle disait en parlant de moi :

» - Vous ne l’avez donc pas nourri ? Il est d’une maigreur effrayante ; allez me chercher du pain et de la soupe.

» Mais je refusai de manger. Le domestique parla de mon chagrin. Elle me caressa beaucoup et ne put me consoler, elle eût dû me dire que les enfants se portaient bien et allaient revenir avec leur père. Elle n’y songea pas, et s’éloigna en se plaignant de ma froideur, qu’elle n’avait pas comprise. Elle me rendit pourtant son estime quelques jours après, lorsqu’elle revint avec la famille. Les tendresses que je fis aux enfants surtout lui prouvèrent bien que j’avais le cœur fidèle et sensible.

» Sur mes vieux jours, un rayon de soleil embellit ma vie. On amena dans la maison la petite chienne Lisette, que les enfants se disputèrent d’abord, mais que l’aînée céda à sa sœur en disant qu’elle préférait un vieil ami comme moi à toutes les nouvelles connaissances. Lisette fut aimable avec moi, et sa folâtre enfance égaya mon hiver. Elle était nerveuse et tyrannique, elle me mordait cruellement les oreilles. Je criais et ne me fâchais pas, elle était si gracieuse dans ses impétueux ébats ! Elle me forçait à courir et à bondir avec elle. Mais ma grande affection était, en somme, pour la petite fille qui me préférait à Lisette et qui me parlait raison, sentiment et moralité, comme avait fait sa grand’mère.

» Je n’ai pas souvenir de mes dernières années et de ma mort. Je crois que je m’éteignis doucement au milieu des soins et des encouragements. On avait certainement compris que je méritais d’être homme, puisqu’on avait toujours dit qu’il ne me manquait que la parole. J’ignore pourtant si mon esprit franchit d’emblée cet abîme. J’ignore la forme et l’époque de ma renaissance ; je crois pourtant que je n’ai pas recommencé l’existence canine, car celle que je viens de vous raconter me paraît dater d’hier. Les costumes, les habitudes, les idées que je vois aujourd’hui ne diffèrent pas essentiellement de ce que j’ai vu et observé étant chien… »

Le sérieux avec lequel notre voisin avait parlé nous avait forcés de l’écouter avec attention et déférence. Il nous avait étonnés et intéressés. Nous le priâmes de nous raconter quelque autre de ses existences.

— C’est assez pour aujourd’hui, nous dit-il ; je tâcherai de rassembler mes souvenirs, et peut-être plus tard vous ferai-je le récit d’une autre phase de ma vie antérieure.

DEUXIÈME PARTIE - LA FLEUR SACRÉE[modifier]

A Aurore Sand

Quelques jours après que M. Lechien nous eut raconté son histoire, nous nous retrouvions avec lui chez un Anglais riche qui avait beaucoup voyagé en Asie, et qui parlait volontiers des choses intéressantes et curieuses qu’il avait vues.

Comme il nous disait la manière dont on chasse les éléphants dans le Laos, M. Lechien lui demanda s’il n’avait jamais tué lui-même un de ces animaux.

— Jamais ! répondit sir William. Je ne me le serais point pardonné. L’éléphant m’a toujours paru si près de l’homme par l’intelligence et le raisonnement que j’aurais craint d’interrompre la carrière d’une âme en voie de transformation.

— Au fait, lui dit quelqu’un, vous avez longtemps vécu dans l’Inde, vous devez partager les idées de migration des âmes que monsieur nous exposait l’autre jour d’une manière plus ingénieuse que scientifique.

— La science est la science, répondit l’Anglais. Je la respecte infiniment, mais je crois que, quand elle veut trancher affirmativement ou négativement la question des âmes, elle sort de son domaine et ne peut rien prouver. Ce domaine est l’examen des faits palpables, d’où elle conclut à des lois existantes. Au delà, elle n’a plus de certitude. Le foyer d’émission de ces lois échappe à ses investigations, et je trouve qu’il est également contraire à la vraie doctrine scientifique de vouloir prouver l’existence ou la non-existence d’un principe quelconque. En dehors de sa démonstration spéciale, le savant est libre de croire ou de ne pas croire ; mais la recherche de ce principe appartient mieux aux hommes de logique, de sentiment et d’imagination. Les raisonnements et les hypothèses de ceux-ci n’ont, il est vrai, de valeur qu’autant qu’ils respectent ce que la science a vérifié dans l’ordre des faits ; mais là où la science est impuissante à nous éclairer, nous sommes tous libres de donner aux faits ce que vous appelez une interprétation ingénieuse, ce qui, selon moi, signifie une explication idéaliste fondée sur la déduction, la logique et le sentiment du juste dans l’équilibre et l’ordonnance de l’univers.

— Ainsi, reprit celui qui avait interpellé sir William, vous êtes bouddhiste ?

— D’une certaine façon, répondit l’Anglais ; mais nous pourrions trouver un sujet de conversation plus récréatif pour les enfants qui nous écoutent.

— Moi, dit une des petites filles, cela m’intéresse et me plaît. Pourriez-vous me dire ce que j’ai été avant d’être une petite fille ?

— Vous avez été un petit ange, répondit sir William.

— Pas de compliments ! reprit l’enfant. Je crois que j’ai été tout bonnement un oiseau, car il me semble que je regrette toujours le temps où je volais sur les arbres et ne faisais que ce que je voulais.

— Eh bien, reprit sir William, ce regret serait une preuve de souvenir. Chacun de nous a une préférence pour un animal quelconque et se sent porté à s’identifier à ses impressions comme s’il les avait déjà ressenties pour son propre compte.

— Quel est votre animal de prédilection ? lui demandai-je.

— Tant que j’ai été Anglais, répondit-il, j’ai mis le cheval au premier rang. Quand je suis devenu Indien, j’ai mis l’éléphant au-dessus de tout.

— Mais, dit un jeune garçon, est-ce que l’éléphant n’est pas très laid ?

— Oui, selon nos idées sur l’esthétique. Nous prenons pour type du quadrupède le cheval ou le cerf ; nous aimons l’harmonie dans la proportion, parce qu’au fond nous avons toujours dans l’esprit le type humain comme type suprême de cette harmonie ; mais, quand on quitte les régions tempérées et qu’on se trouve en face d’une nature exubérante, le goût change, les yeux s’attachent à d’autres lignes, l’esprit se reporte à un ordre de création antérieure plus grandiose, et le côté fruste de cette création ne choque plus nos regards et nos pensées. L’Indien, noir, petit, grêle, ne donne pas l’idée d’un roi de la création. L’Anglais, rouge et massif, paraît là plus imposant que chez lui ; mais l’un et l’autre, qu’ils aient pour cadre une cabane de roseaux ou un palais de marbre, sont encore effacés comme de vulgaires détails dans l’ensemble du tableau que présente la nature environnante. Le sens artiste éprouve le besoin de formes supérieures à celles de l’homme, et il se sent pris de respect pour les êtres capables de se développer fièrement sous cet ardent soleil qui étiole la race humaine. Là où les roches sont formidables, les végétaux effrayants d’aspect, les déserts inaccessibles, le pouvoir humain perd son prestige, et le monstre surgit à nos yeux comme la suprême combinaison harmonique d’un monde prodigieux. Les anciens habitants de cette terre redoutable l’avaient bien compris. Leur art consistait dans la reproduction idéalisée des formes monstrueuses. Le buste de l’éléphant était le couronnement principal de leurs parthénons. Leurs dieux étaient des monstres et des colosses. Leur architecture pesante, surmontée de tours d’une hauteur démesurée, semblait chercher le beau dans l’absence de ces proportions harmoniques qui ont été l’idéal des peuples de l’Occident. Ne vous étonnez donc pas de m’entendre dire qu’après avoir trouvé cet art barbare et ces types effrayants, je m’y suis habitué au point de les admirer et de trouver plus tard nos arts froids et nos types mesquins. Et puis tout, dans l’Inde, concourt à idéaliser l’éléphant. Son culte est partout dans le passé, sous une forme ou sous une autre. Les reproductions de son type ont une variété d’intentions surprenante, car, selon la pensée de l’artiste, il représente la forme menaçante ou la bénigne douceur de la divinité qu’il encadre. Je ne crois pas qu’il ait été jamais, quoi qu’en aient dit les anciens voyageurs, adoré personnellement comme un dieu ; mais il a été, il est encore regardé comme un symbole et un palladium. L’éléphant blanc des temples de Siam est toujours considéré comme un animal sacré.

— Parlez-nous de cet éléphant blanc, s’écrièrent tous les enfants. Est-il vraiment blanc ? l’avez-vous vu ?

— Je l’ai vu, et, en le contemplant au milieu des fêtes triomphales qu’il semblait présider, il m’est arrivé une chose singulière.

— Quoi ? reprirent les enfants.

— Une chose que j’hésite à vous dire, — non pas que je craigne la raillerie en un sujet si grave, mais en vérité je crains de ne pas vous convaincre de ma sincérité et d’être accusé d’improviser un roman pour rivaliser avec l’édifiante et sérieuse histoire de M. Lechien.

— Dites toujours, dites toujours ! Nous ne critiquerons pas, nous écouterons bien sagement.

— Eh bien, mes enfants, reprit l’Anglais, voici ce qui m’est arrivé. En contemplant la majesté de l’éléphant sacré marchant d’un pas mesuré au son des instruments et marquant le rythme avec sa trompe, tandis que les Indiens, qui semblaient être bien réellement les esclaves de ce monarque, balançaient au-dessus de sa tête des parasols rouge et or, j’ai fait un effort d’esprit pour saisir sa pensée dans son œil tranquille, et tout à coup il m’a semblé qu’une série d’existences passées, insaisissables à la mémoire de l’homme, venait de rentrer dans la mienne.

— Comment ! vous croyez… ?

— Je crois que certains animaux nous semblent pensifs et absorbés parce qu’ils se souviennent. Où serait l’erreur de la Providence ? L’homme oublie, parce qu’il a trop à faire pour que le souvenir soit bon. Il termine la série des animaux contemplatifs, il pense réellement et cesse de rêver. A peine né, il devient la proie de la loi du progrès, l’esclave de la loi du travail. Il faut qu’il rompe avec les images du passé pour se porter tout entier vers la conception de l’avenir. La loir qui lui a fait cette destinée ne serait pas juste, si elle ne lui retirait pas la faculté de regarder en arrière et de perdre son énergie dans de vains regrets et de stériles comparaisons.

— Quoi qu’il en soit, dit vivement M. Lechien, racontez vos souvenirs ; il m’importe beaucoup de savoir qu’une fois en votre vie vous avez éprouvé le phénomène que j’ai subi plusieurs fois.

— J’y consens, répondit sir William, car j’avoue que votre exemple et vos affirmations m’ébranlent et m’impressionnent beaucoup. Si c’est un simple rêve qui s’est emparé de moi pendant la cérémonie que présidait l’éléphant sacré, il a été si précis et si frappant, que je n’en ai pas oublié la moindre circonstance. Et moi aussi, j’avais été éléphant, éléphant blanc, qui plus est, éléphant sacré par conséquent, et je revoyais mon existence entière à partir de ma première enfance dans les jungles de la presqu’île de Malacca.

« C’est dans ce pays, alors si peu connu des Européens, que se reportent mes premiers souvenirs, à une époque qui doit remonter aux temps les plus florissants de l’établissement du bouddhisme, longtemps avant la domination européenne. Je vivais dans ce désert étrange, dans cette Chersonèse d’or des anciens, une presqu’île de trois cent soixante lieues de longueur, large en moyenne de trente lieues. Ce n’est, à vrai dire, qu’une chaîne de montagnes projetée sur la mer et couronnée de forêts. Ces montagnes ne sont pas très hautes. La principale, le mont Ophir, n’égale pas le puy de Dôme ; mais, par leur situation isolée entre deux mers, elles sont imposantes. Les versants sont parfois inaccessibles à l’homme. Les habitants des côtes, Malais et autres, y font pourtant aujourd’hui une guerre acharnée aux animaux sauvages, et vous avez à bas prix l’ivoire et les autres produits si facilement exportés de ces régions redoutables. Pourtant, l’homme n’y est pas encore partout le maître et il ne l’était pas du tout au temps dont je vous parle. Je grandissais heureux et libre sur les hauteurs, dans le sublime rayonnement d’un ciel ardent et pur, rafraîchi par l’élévation du sol et la brise de mer. Qu’elle était belle, cette mer de la Malaisie avec ses milliers d’îles vertes comme l’émeraude et d’écueils blancs comme l’albâtre, sur le bleu sombre des flots ! Quel horizon s’ouvrait à nos regards quand, du haut de nos sanctuaires de rochers, nous embrassions de tous côtés l’horizon sans limites ! Dans la saison des pluies, nous savourions, à l’abri des arbres géants, la chaude humidité du feuillage. C’était la saison douce où le recueillement de la nature nous remplissait d’une sereine quiétude. Les plantes vigoureuses, à peine abattues par l’été torride, semblaient partager notre bien-être et se retremper à la source de la vie. Les belles lianes de diverses espèces poussaient leurs festons prodigieux et les enlaçaient aux branches des cinnamones et des gardenias en fleurs. Nous dormions à l’ombre parfumée des mangliers, des bananiers, des baumiers et des cannelliers. Nous avions plus de plantes qu’il nous en fallait pour satisfaire notre vaste et frugal appétit. Nous méprisions les carnassiers perfides ; nous ne permettions pas aux tigres d’approcher de nos pâturages. Les antilopes, les oryx, les singes recherchaient notre protection. Des oiseaux admirables venaient se poser sur nous par bandes pour nous aider à notre toilette. Le noctariam, l’oiseau géant, peut-être disparu aujourd’hui, s’approchait de nous sans crainte pour partager nos récoltes.

» Nous vivions seuls, ma mère et moi, ne nous mêlant pas aux troupes nombreuses des éléphants vulgaires, plus petits et d’un pelage différent du nôtre. Etions-nous d’une race différente ? Je ne l’ai jamais su. L’éléphant blanc est si rare, qu’on le regarde comme une anomalie, et les Indiens le considèrent comme une incarnation divine. Quand un de ceux qui vivent dans les temples d’une nation hindoue cesse de vivre, on lui rend les mêmes honneurs funéraires qu’aux rois, et souvent de longues années s’écoulent avant qu’on lui trouve un successeur.

» Notre haute taille effrayait-elle les autres éléphants ? Nous étions de ceux qu’on appelle solitaires et qui ne font partie d’aucun troupeau sous les ordres d’un guide de leur espèce. On ne nous disputait aucune place, et nous nous transportions d’une région à l’autre, changeant de climat sur cette arête de montagnes, selon notre caprice et les besoins de notre nourriture. Nous préférions la sérénité des sommets ombragés aux sombres embûches de la jungle peuplée de serpents monstrueux, hérissée de cactus et d’autres plantes épineuses où vivent des insectes irritants. En cherchant la canne à sucre sous des bambous d’une hauteur colossale, nous nous arrêtions quelquefois pour jeter un coup d’œil sur les palétuviers des rivages ; mais ma mère, défiante, semblait deviner que nos robes blanches pouvaient attirer le regard des hommes, et nous retournions vite à la région des aréquiers et des cocotiers, ces grandes vigies plantées au-dessus des jungles comme pour balancer librement dans un air plus pur leurs éventails majestueux et leurs palmes de cinq mètres de longueur.

» Ma noble mère me chérissait, me menait partout avec elle et ne vivait que pour moi. Elle m’enseignait à adorer le soleil et à m’agenouiller chaque matin à son apparition glorieuse, en relevant ma trompe blanche et satinée, comme pour saluer le père et le roi de la terre ; en ces moments-là, l’aube pourprée teignait de rose mon fin pelage, et ma mère me regardait avec admiration. Nous n’avions que de hautes pensées, et notre cœur se dilatait dans la tendresse et l’innocence. Jours heureux, trop tôt envolés ! Un matin, la soif nous força de descendre le lit d’un des torrents qui, du haut de la montagne, vont en bonds rapides ou gracieux se déverser dans la mer ; c’était vers la fin de la saison sèche. La source qui filtre du sommet de l’Ophir ne distillait plus une seule goutte dans sa coupe de mousse. Il nous fallut gagner le pied de la jungle où le torrent avait formé une suite de petits lacs, pâles diamants semés dans la verdure glauque des nopals. Tout à coup nous sommes surpris par des cris étranges, et des êtres inconnus pour moi, des hommes et des chevaux se précipitent sur nous. Ces hommes bronzés qui ressemblaient à des singes ne me firent point peur, les animaux qu’ils montaient n’approchaient de nous qu’avec effroi. D’ailleurs, nous n’étions pas en danger de mort. Nos robes blanches inspiraient le respect, même à ces Malais farouches et cruels ; sans doute ils voulaient nous capturer, mais ils n’osaient se servir de leurs armes. Ma mère les repoussa d’abord fièrement et sans colère, elle savait qu’ils ne pourraient pas la prendre ; alors, ils jugèrent qu’en raison de mon jeune âge, ils pourraient facilement s’emparer de moi et ils essayèrent de jeter des lassos autour de mes jambes ; ma mère se plaça entre eux et moi, et fit une défense désespérée. Les chasseurs, voyant qu’il fallait la tuer pour m’avoir, lui lancèrent une grêle de javelots qui s’enfoncèrent dans ses vastes flancs, et je vis avec horreur sa robe blanche se rayer de fleuves de sang.

» Je voulais la défendre et la venger, elle m’en empêcha, me tint de force derrière elle, et, présentant le flanc comme un rempart pour me couvrir, immobile de douleur et stoïquement muette pour faire croire que sa vie était à l’épreuve de ces flèches mortelles, elle resta là, criblée de traits, jusqu’à ce que, le cœur transpercé cessant de battre, elle s’affaissât comme une montagne. La terre résonna sous son poids. Les assassins s’élancèrent pour me garrotter, et je ne fis aucune résistance. Stupéfait devant le cadavre de ma mère, ne comprenant rien à la mort, je la caressais en gémissant, en la suppliant de se relever et de fuir avec moi. Elle ne respirait plus, mais des îlots de larmes coulaient encore de ses yeux éteints. On me jeta une natte épaisse sur la tête, je ne vis plus rien, mes quatre jambes étaient prises dans quatre cordes de cuir d’élan. Je ne voulais plus rien savoir, je ne me débattais pas, je pleurais, je sentais ma mère près de moi, je ne voulais pas m’éloigner d’elle, je me couchai. On m’emmena je ne sais comment et je ne sais où. Je crois qu’on attela tous les chevaux pour me traîner sur le sable en pente du rivage jusqu’à une sorte de fosse où on me laissa seul.

» Je ne me rappelle pas combien de temps je restai là, privé de nourriture, dévoré par la soif et par les mouches avides de mon sang. J’étais déjà fort, j’aurais pu démolir cette cave avec mes pieds de devant et me frayer un sentier, comme ma mère m’avait enseigné à le faire dans les versants rapides. Je fus longtemps sans m’en aviser. Sans connaître la mort, je haïssais l’existence et ne songeais pas à la conserver. Enfin, je cédai à l’instinct et je jetai des cris farouches. On m’apporta aussitôt des cannes à sucre et de l’eau. Je vis des têtes inquiètes se pencher sur les bords du silo où j’étais enseveli. On parut se réjouir de me voir manger et boire ; mais, dès que j’eus repris des forces, j’entrai en fureur et je remplis la terre et le ciel des éclats retentissants de ma voix. Alors, on s’éloigna, me laissant démolir la berge verticale de ma prison, et je me crus en liberté ; mais j’étais dans un parc formé de tiges de bambous monstrueux, reliés les uns aux autres par des lianes si bien serrées que je ne pus en ébranler un seul. Je passai encore plusieurs jours à essayer obstinément ce vain travail, auquel résistait le perfide et savant travail de l’homme. On m’apportait mes aliments et on me parlait avec douceur. Je n’écoutais rien, je voulais fondre sur mes adversaires, je frappais de mon front avec un bruit affreux les murailles de ma prison sans pouvoir les ébranler ; mais, quand j’étais seul, je mangeais. La loi impérieuse de la vie l’emportait sur mon désespoir, et, le sommeil domptant mes forces, je dormais sur les herbes fraîches dont on avait jonché ma cage.

» Enfin, un jour, un petit homme noir, vêtu seulement d’un sarong ou caleçon blanc, entra seul et résolument dans ma prison en portant une auge de farine de riz salé et mélangé à un corps huileux. Il me la présenta à genoux en me disant d’une voix douce des paroles où je distinguai je ne sais quelle intention affectueuse et caressante. Je le laissai me supplier jusqu’au moment où, vaincu par ses prières, je mangeai devant lui. Pendant que je savourais ce mets rafraîchissant, il m’éventait avec une feuille de palmier et me chantait quelque chose de triste que j’écoutais avec étonnement. Il revint un peu plus tard et me joua sur une petite flûte de roseau je ne sais quel air plaintif qui me fit comprendre la pitié que je lui inspirais. je le laissai baiser mon front et mes oreilles. Peu à peu, je lui permis de me laver, de me débarrasser des épines qui me gênaient et de s’asseoir entre mes jambes. Enfin, au bout d’un temps que je ne puis préciser, je sentis qu’il m’aimait et que je l’aimais aussi. Dès lors, je fus dompté, le passé s’effaça de ma mémoire, et je consentis à le suivre sur le rivage sans songer à m’échapper.

» Je vécus, je crois, deux ans seul avec lui. Il avait pour moi des soins si tendres, qu’il remplaçait ma mère et que je ne pensai plus jamais à le quitter. Pourtant je ne lui appartenais pas. La tribu qui s’était emparée de moi devait se partager le prix qui serait offert par les plus riches radjahs de l’Inde dès qu’ils seraient informés de mon existence. On avait donc fait un arrangement pour tirer de moi le meilleur parti possible. La tribu avait envoyé des députés dans toutes les cours des deux péninsules pour me vendre au plus offrant, et, en attendant leur retour, j’étais confié à ce jeune homme, nommé Aor, qui était réputé le plus habile de tous dans l’art d’apprivoiser et de soigner les êtres de mon espèce. Il n’était pas chasseur, il n’avait pas aidé au meurtre de ma mère. Je pouvais l’aimer sans remords.

» Bientôt je compris la parole humaine, qu’à toute heure il me faisait entendre. Je ne me rendais pas compte des mots, mais l’inflexion de chaque syllabe me révélait sa pensée aussi clairement que si j’eusse appris sa langue. Plus tard, je compris de même cette musique de la parole humaine en quelque langue qu’elle arrivât à mon oreille. Quand c’était de la musique chantée par la voix ou les instruments, je comprenais encore mieux.

» J’arrivai donc à savoir de mon ami que je devais me dérober aux regards des hommes parce que quiconque me verrait serait tenté de m’emmener pour me vendre après l’avoir tué. Nous habitions alors la province de Tenasserim, dans la partie la plus déserte des monts Moghs, en face de l’archipel de Merghi. Nous demeurions cachés tout le jour dans les rochers, et nous ne sortions que la nuit. Aor montait sur mon cou et me conduisait au bain sans crainte des alligators et des crocodiles, dont je savais le préserver en enterrant nonchalamment dans le sable leur tête, qui se brisait sous mon pied. Après le bain, nous errions dans les hautes forêts, où je choisissais les branches dont j’étais friand et où je cueillais pour Aor des fruits que je lui passais avec ma trompe. Je faisais aussi ma provision de verdure pour la journée. J’aimais surtout les écorces fraîches et j’avais une adresse merveilleuse pour les détacher de la tige jusqu’au plus petit brin ; mais il me fallait du temps pour dépouiller ainsi le bois, et je m’approvisionnais de branches pour les loisirs de la journée, en prévision des heures où je ne dormais pas, heures assez courtes, je dois le dire ; l’éléphant livré à lui-même est noctambule de préférence.

» Mon existence était douce et, tout absorbé dans le présent, je ne me représentais pas l’avenir. Je commençai à réfléchir sur moi-même un jour que les hommes de la tribu amenèrent dans mon parc de bambous une troupe d’éléphants sauvages qu’ils avaient chassés aux flambeaux avec un grand bruit de tambours et de cymbales pour les forcer à se réfugier dans ce piège. On y avait amené d’avance des éléphants apprivoisés qui devaient aider les chasseurs à dompter les captifs, et qui les aidèrent en effet avec une intelligence extraordinaire à lier les quatre jambes l’une après l’autre ; mais quelques mâles sauvages, les solitaires surtout, étaient si furieux, qu’on crut devoir m’adjoindre aux chasseurs pour en venir à bout. On força mon cher Aor à me monter, et il essaya d’obéir, bien qu’avec une vive répugnance. Je sentis alors le sentiment du juste se révéler à moi, et j’eus horreur de ce que l’on prétendait me faire faire. Ces éléphants sauvages étaient sinon mes égaux, du moins mes semblables ; les éléphants soumis qui aidaient à consommer l’esclavage de leurs frères me parurent tout à fait inférieurs à eux et à moi. Saisi de mépris et d’indignation, je m’attaquai à eux seuls et me portai à la défense des prisonniers si énergiquement, que l’on dut renoncer à m’avilir. On me fit sortir du parc, et mon cher Aor me combla d’éloges et de caresses.

» - Vous voyez bien, disait-il à ses compagnons, que celui-ci est un ange et un saint. Jamais éléphant blanc n’a été employé aux travaux grossiers ni aux actes de violence. Il n’est fait ni pour la chasse, ni pour la guerre, ni pour porter des fardeaux, ni pour servir de monture dans les voyages. Les rois eux-mêmes ne se permettent pas de s’asseoir sur lui, et vous voulez qu’il s’abaisse à vous aider au domptage ? Non, vous ne comprenez pas sa grandeur et vous outragez son rang ! Ce que vous avez tenté de faire attirera sur vous la puissance des mauvais esprits.

» - Et, comme on remontrait à mon ami qu’il avait lui-même travaillé à me dompter :

» - Je ne l’ai dompté, répondait-il, qu’avec mes douces paroles et le son de ma flûte. S’il me permet de le monter, c’est qu’il a reconnu en moi son serviteur fidèle, son mahout dévoué. Sachez bien que le jour où l’on nous séparerait, l’un de nous mourrait ; et souhaitez que ce soit moi, car du salut de la Fleur sacrée dépendent la richesse et la gloire de votre tribu.

» La Fleur sacrée était le nom qu’il m’avait donné et que nul ne songeait à me contester. Les paroles de mon mahout m’avaient profondément pénétré. Je sentis que sans lui on m’eût avili, et je devins d’autant plus fier et plus indépendant. Je résolus (et je me tins parole) de ne jamais agir que par son conseil, et tous deux d’accord nous éloignâmes de nous quiconque ne nous traitait pas avec un profond respect. On lui avait offert de me donner pour société les éléphants les plus beaux et les mieux dressés. Je refusai absolument, et, seul avec Aor, je ne m’ennuyai jamais.

» J’avais environ quinze ans, et ma taille dépassait déjà de beaucoup celle des éléphants adultes de l’Inde, lorsque nos députés revinrent annonçant que, le radjah des Birmans ayant fait les plus belles offres, le marché était conclu. On avait agi avec prudence. On ne s’était adressé à aucun des souverains du royaume de Siam, par qu’ils eussent pu me revendiquer comme étant né sur leurs terres et ne vouloir rien payer pour m’acquérir. Je fus donc adjugé au roi de Pagham et conduit de nuit très mystérieusement le long des côtes de Tenasserim jusqu’à Martaban, d’où, après avoir traversé les monts Karens, nous gagnâmes les rives du beau fleuve Iraouaddy.

» Il m’en avait coûté de quitter ma patrie et mes forêts ; je n’y eusse jamais consenti, si Aor ne m’eût dit sur sa flûte que la gloire et le bonheur m’attendaient sur d’autres rivages. Durant la route, je ne voulus pas le quitter un seul instant. Je lui permettais à peine de descendre de mon cou, et aux heures du sommeil, pour me préserver d’une poignante inquiétude, il dormait entre mes jambes. j’étais jaloux, et ne voulais pas qu’il reçût d’autre nourriture que celle que je lui présentais ; je choisissais pour lui les meilleurs fruits, et je lui tendais avec ma trompe le vase que je remplissais moi-même de l’eau la plus pure. Je l’éventais avec des larges feuilles ; en traversant les bois et les jungles, j’abattais sans m’arrêter les arbustes épineux qui eussent pu l’atteindre et le déchirer. Je faisais enfin, mais mieux que tous les autres, tout ce que font les éléphants bien dressés, et je le faisais de ma propre volonté, non d’une manière banale, mais pour mon seul ami.

» Dès que nous eûmes atteint la frontière birmane, une députation du souverain vint au-devant de moi. Je fus inquiet du cérémonial qui m’entourait. Je vis que l’on donnait de l’or et des présents aux chasseurs malais qui m’avaient accompagné et qu’on les congédiait. Allait-on me séparer d’Aor ? Je montrai une agitation effrayante, et je menaçai les hauts personnages qui approchaient de moi avec respect. Aor, qui me comprenait, leur expliqua mes craintes, et leur dit que, séparé de lui, je ne consentirais jamais à les suivre. Alors, un des ministres chargés de ma réception, et qui était resté sous une tente, ôta ses sandales, et vint à moi pour me présenter à genoux une lettre du roi des Birmans, écrite en bleu sur une longue feuille de palmier dorée. Il s’apprêtait à m’en donner lecture lorsque je la pris de ses mains et la passai à mon mahout pour qu’il me la traduisît. Il n’avait pas le droit, lui qui appartenait à une caste inférieure, de toucher à cette feuille sacrée. Il me pria de la rendre au seigneur ministre de Sa Majesté, ce que je fis aussitôt pour marquer ma déférence et mon amitié pour Aor. Le ministre reprit la lettre, sur laquelle on déplia une ombrelle d’or, et il lut :

« Très puissant, très aimé et très vénéré éléphant, du nom de Fleur sacrée, daignez venir résider dans la capitale de mon empire, où un palais digne de vous est déjà préparé. Par la présente lettre royale, moi, le roi des Birmans, je vous alloue un fief qui vous appartiendra en propre, un ministre pour vous obéir, une maison de deux cents personnes, une suite de cinquante éléphants, autant de chevaux et de bœufs que nécessitera votre service, six ombrelles d’or, un corps de musique, et tous les honneurs qui sont dus à l’éléphant sacré, joie et gloire des peuples ».

» On me montra le sceau royal, et, comme je restais impassible et indifférent, on dut demander à mon mahout si j’acceptais les offres du souverain. Aor répondit qu’il fallait me promettre de ne jamais me séparer de lui, et le ministre, après avoir consulté ses collègues, jura ce que j’exigeais. Alors, je montrai une grande joie en caressant la lettre royale, l’ombrelle d’or et un peu le visage du ministre, qui se déclara très heureux de m’avoir satisfait.

» Quoique très fatigué d’un long voyage, je témoignai que je voulais me mettre en marche pour voir ma nouvelle résidence et faire connaissance avec mon collègue et mon égal, le roi de Birmanie. Ce fut une marche triomphale tout le long du fleuve que nous remontions. Ce fleuve Iraouaddy était d’une beauté sans égale. Il coulait tantôt nonchalant, tantôt rapide, entre des rochers couverts d’une végétation toute nouvelle pour moi, car nous nous avancions vers le nord, et l’air était plus frais, sinon plus pur que celui de mon pays. Tout était différent. Ce n’était plus le silence et la majesté du désert. C’était un monde de luxe et de fêtes ; partout sur le fleuve des barques à la poupe élevée en forme de croissant, garnies de banderoles de soie lamée d’or, suivies de barques de pêcheurs ornées de feuillage et de fleurs. Sur le rivage, des populations riches sortaient de leurs habitations élégantes pour venir s’agenouiller sur mon passage et m’offrir des parfums. Des bandes de musiciens et de prêtres accourus de toutes les pagodes mêlaient leurs chants aux sons de l’orchestre qui me précédait.

» Nous avancions à très petites journées dans la crainte de me fatiguer, et deux ou trois fois par jour on s’arrêtait pour mon bain. Le fleuve n’était pas toujours guéable sur les rives. Aor me laissait sonder avec ma trompe. Je ne voulais me risquer que sur le sable le plus fin et dans l’eau la plus pure. Une fois sûr de mon point de départ, je m’élançais dans le courant, si rapide et si profond qu’il pût être, portant toujours sur mon cou le confiant Aor, qui prenait autant de plaisir que moi à cet exercice et qui, aux endroits difficiles et dangereux, ranimait mon ardeur et ma force en jouant sur sa flûte un chant de notre pays, tandis que mon cortège et la foule pressée sur les deux rives exprimaient leur anxiété ou leur admiration par des cris, des prosternations et des invocations de bras tendus vers moi. Les ministres, inquiets de l’audace d’Aor, délibéraient entre eux s’ils ne devaient pas m’interdire d’exposer ainsi ma vie précieuse au salut de l’empire ; mais Aor jouant toujours de la flûte sur ma tête au ras du flot et ma trompe relevée comme le cou d’un paon gigantesque témoignaient de notre sécurité. Quand nous revenions lentement et paisiblement au rivage, tous accouraient vers moi avec des génuflexions ou des cris de triomphe, et mon orchestre déchirait les airs de ses fanfares éclatantes. Cet orchestre ne me plut pas le premier jour. Il se composait de trompettes au son aigu, de trompes énormes, de gongs effroyables, de castagnettes de bambou et de tambours portés par des éléphants de service. Ces tambours étaient formés d’une cage ronde richement travaillée au centre de laquelle un homme accroupi sur ses jambes croisées frappait tour à tour avec deux baguettes sur une gamme de cymbales sonores. Une autre cage, semblable extérieurement, était munie de timbales de divers métaux, et le musicien, également assis au centre et porté par un éléphant, en tirait de puissants accords. Ce grand bruit d’instruments terribles choqua d’abord mon oreille délicate. Je m’y habituai pourtant, et je pris plaisir aux étranges harmonies qui proclamaient ma gloire aux quatre vents du ciel. Mais je préférai toujours la musique de salon, la douce harpe birmane, gracieuse imitation des jonques de l’Iraouaddy, le *caïman*, harmonica aux touches d’acier, dont les sons ont une pureté angélique, et par-dessus tout la suave mélodie que me faisait entendre Aor sur sa flûte de roseau.

» Un jour qu’il jouait sur un certain rythme saccadé, au milieu du fleuve, nous fûmes entourés d’une foule innombrable de gros poissons dorés à la manière des pagodes qui dressaient leur tête hors de l’eau comme pour nous implorer. Aor leur jeta un peu de riz dont il avait toujours un petit sac dans sa ceinture. Ils manifestèrent une grande joie et nous accompagnèrent jusqu’au rivage, et, comme la foule se récriait, je pris délicatement un de ces poissons et le présentai au premier ministre, qui le baisa et ordonna que sa dorure fût vite rehaussée d’une nouvelle couche ; après quoi, on le remit dans l’eau avec respect. J’appris ainsi que c’étaient les poissons sacrés de l’Iraouaddy, qui résident en un seul point du fleuve et qui viennent à l’appel de la voix humaine, n’ayant jamais eu rien à redouter de l’homme.

» Nous arrivâmes enfin à Pagham, une ville de quatre à cinq lieues d’étendue le long du fleuve. Le spectacle que présentait cette vallée de palais, de temples, de pagodes, de villas et de jardins me causa un tel étonnement, que je m’arrêtai comme pour demander à mon mahout si ce n’était pas un rêve. Il n’était pas moins ébloui que moi, et, posant ses mains sur mon front que ses caresses pétrissaient sans cesse :

» - Voilà ton empire, me dit-il. Oublie les forêts et les jungles, te voici dans un monde d’or et de pierreries !

» C’était alors un monde enchanté en effet. Tout était ruisselant d’or et d’argent, de la base au faîte des mille temples et pagodes qui remplissaient l’espace et se perdaient dans les splendeurs de l’horizon. Le bouddhisme ayant respecté les monuments de l’ancien culte, la diversité était infinie. C’étaient des masses imposantes, les unes trapues, les autres élevées comme des montagnes à pic, des coupoles immenses en forme de cloches, des chapelles surmontées d’un œuf monstrueux, blanc comme la neige, enchâssé dans une base dorée, des toits longs superposés sur des piliers à jour autour desquels se tordaient des dragons étincelants, dont les écailles de verre de toutes couleurs semblaient faites de pierres précieuses ; des pyramides formées d’autres toits laqués d’or vert, bleu, rouge, étagés en diminuant jusqu’au faîte, d’où s’élançait une flèche d’or immense terminée par un bouton de cristal, qui resplendissait comme un diamant monstre aux feux du soleil. Plusieurs de ces édifices élevés sur le flanc du ravin avaient des perrons de trois et quatre cents marches avec des terrassements d’une blancheur éclatante qui semblaient taillés dans un seul bloc du plus beau marbre. C’étaient des revêtements de collines entières faites d’un ciment de corail blanc et de nacre pilés. Aux flancs de certains édifices, sur les faîtières, à tous les angles des toits, des monstres fantastiques en bois de santal, tout bossués d’or et d’émail, semblaient s’élancer dans le vide ou vouloir mordre le ciel. Ailleurs, des édifices de bambous, tout à jour et d’un travail exquis. C’était un entassement de richesses folles, de caprices déréglés ; la morne splendeur des grands monastères noirs, d’un style antique et farouche, faisait ressortir l’éclat scintillant des constructions modernes. Aujourd’hui, ces magnificences inouïes ne sont plus ; alors, c’était un rêve d’or, une fable des contes orientaux réalisée par l’industrie humaine.

» Aux portes de la ville, nous fûmes reçus par le roi et toute la cour. Le monarque descendit de cheval et vint me saluer, puis on me fit entrer dans un édifice où l’on procéda à ma toilette de cérémonie, que le roi avait apportée dans un grand coffre de bois de cèdre incrusté d’ivoire, porté par le plus beau et le plus paré de ses éléphants ; mais comme j’éclipsai ce luxueux subalterne quand je parus dans mon costume d’apparat ! Aor commença par me laver et me parfumer avec grand soin, puis on me revêtit de longues bandes écarlates, tissées d’or et de soie, qui se drapaient avec art autour de moi sans cacher la beauté de mes formes et la blancheur sacrée de mon pelage. On mit sur ma tête une tiare en drap écarlate ruisselante de gros diamants et de merveilleux rubis, on ceignit mon front des neuf cercles de pierres précieuses, ornement consacré qui conjure l’influence des mauvais esprits. Entre mes yeux brillait un croissant de pierreries et une plaque d’or où se lisaient tous mes titres. Des glands d’argent du plus beau travail furent suspendus à mes oreilles, des anneaux d’or et d’émeraudes, saphirs et diamants, furent passés dans mes défenses, dont la blancheur et le brillant attestaient ma jeunesse et ma pureté. Deux larges boucliers d’or massif couvrirent mes épaules, enfin un coussin de pourpre fut placé sur mon cou, et je vis avec joie que mon cher Aor avait un sarong de soie blanche brochée d’argent, des bracelets de bras et de jambes en or fin et un léger châle du cachemire blanc le plus moelleux roulé autour de la tête. Lui aussi était lavé et parfumé. Ses formes étaient plus fines et mieux modelées que celles des Birmans, son teint était plus sombre, ses yeux plus beaux. Il était jeune encore, et, quand je le vis recevoir pour me conduire une baguette toute incrustée de perles fines et toute cerclée de rubis, je fus fier de lui et l’enlaçai avec amour. On voulut lui présenter la légère échelle de bambou qui sert à escalader les montures de mon espèce et qu’on leur attache ensuite au flanc pour être à même d’en descendre à volonté. Je repoussai cet emblème de servitude, je me couchai et j’étendis ma tête de manière que mon ami pût s’y asseoir sans rien déranger à ma parure, puis je me relevai si fier et si imposant, que le roi lui-même fut frappé de ma dignité, et déclara que jamais éléphant sacré si noble et si beau n’avait attesté et assuré la prospérité de son empire.

» Notre défilé jusqu’à mon palais dura plus de trois heures ; le sol était jonché de verdure et de fleurs. De dix pas en dix pas, des cassolettes placées sur mon passage répandaient de suaves parfums, l’orchestre du roi jouait en même temps que le mien, des troupes de bayadères admirables me précédaient en dansant. De chaque rue qui s’ouvrait sur la rue principale débouchaient des cortèges nouveaux composés de tous les grands de la ville et du pays, qui m’apportaient de nouveaux présents et me suivaient sur deux files. L’air chargé de parfums à la fumée bleue retentissait de fanfares qui eussent couvert le bruit du tonnerre. C’était le rugissement d’une tempête au milieu d’un épanouissement de délices. Toutes les maisons étaient pavoisées de riches tapis et d’étoffes merveilleuses. Beaucoup étaient reliées par de légers arcs de triomphe, ouvrages en rotin improvisés et pavoisés aussi avec une rare élégance. Du haut de ces portes à jour, des mains invisibles faisaient pleuvoir sur moi une neige odorante de fleurs de jasmin et d’oranger.

» On s’arrêta sur une grande place palissadée en arène pour me faire assister aux jeux et aux danses. Je pris plaisir à tout ce qui était agréable et fastueux ; mais j’eus horreur des combats d’animaux, et, en voyant deux éléphants, rendus furieux par une nourriture et un entraînement particuliers, tordre avec rage leurs trompes enlacées et se déchirer avec leurs défenses, je quittai la place d’honneur que j’occupais et m’élançai au milieu de l’arène pour séparer les combattants. Aor n’avait pas eu le temps de me retenir, et des cris de désespoir s’élevèrent de toutes parts. On craignait que les adversaires ne fondissent sur moi ; mais à peine me virent-il près d’eux, que leur rage tomba comme par enchantement et qu’ils s’enfuirent éperdus et humiliés. Aor, qui m’avait lestement rejoint, déclara que je ne pouvais supporter la vue du sang et que d’ailleurs, après un voyage de plus de cinq cents lieues, j’avais absolument besoin de repos. Le peuple fut très ému de ma conduite, et les sages du pays se prononcèrent pour moi, affirmant que le Bouddha condamnait les jeux sanglants et les combats d’animaux. J’avais donc exprimé sa volonté, et on renonça pour plusieurs années à ces cruels divertissements.

» On me conduisit à mon palais, situé au delà de la ville, dans un ravin délicieux au bord du fleuve. Ce palais était aussi grand et aussi riche que celui du roi. Outre le fleuve, j’avais dans mon jardin un vaste bassin d’eau courante pour mes ablutions de chaque instant. J’étais fatigué. Je me plongeai dans le bain et me retirai dans la salle qui devait me servir de chambre à coucher, où je restai seul avec Aor, après avoir témoigné que j’avais assez de musique et ne voulais d’autre société que celle de mon ami.

» Cette salle de repos était une coupole imposante, soutenue par une double colonnade de marbre rose. Des étoffes du plus grand prix fermaient les issues et retombaient en gros plis sur le parquet de mosaïque. Mon lit était un amas odorant de bois de santal réduit en fine poussière. Mon auge était une vasque d’argent massif où quatre personnes se fussent baignées à l’aise. Mon râtelier était une étagère de laque dorée couverte des fruits les plus succulents. Au milieu de la salle, un vase colossal en porcelaine du Japon laissait retomber en cascade un courant d’eau pure qui se perdait dans une corbeille de lotus. Sur le bord de la vasque de jade, des oiseaux d’or et d’argent émaillés de mille couleurs chatoyantes semblaient se pencher pour boire. Des guirlandes de spathes, de pandanus odorant se balançaient au-dessus de ma tête. Un immense éventail, le pendjab des palais de l’Inde, mis en mouvement par des mains invisibles, m’envoyait un air frais sans cesse renouvelé du haut de la coupole.

» A mon réveil, on fit entrer divers animaux apprivoisés, de petits singes, des écureuils, des cigognes, des phénicoptères, des colombes, des cerfs et des biches de cette jolie espèce qui n’a pas plus d’une coudée de haut. Je m’amusai un instant de cette société enjouée ; mais je préférais la fraîcheur et la propreté immaculée de mon appartement à toutes ces visites, et je fis connaître que la société des hommes convenait mieux à la gravité de mon caractère.

» Je vécus ainsi de longues années dans la splendeur et les délices avec mon cher Aor ; nous étions de toutes les cérémonies et de toutes les fêtes, nous recevions la visite des ambassadeurs étrangers. Nul sujet n’approchait de moi que les pieds nus et le front dans la poussière. J’étais comblé de présents, et mon palais était un des plus riches musées de l’Asie. Les prêtres les plus savants venaient me voir et converser avec moi, car ils trouvaient ma vaste intelligence à la hauteur de leurs plus beaux préceptes, et prétendaient lire dans ma pensée à travers mon large front toujours empreint d’une sérénité sublime. Aucun temple ne m’était fermé, et j’aimais à pénétrer dans ces hautes et sombres chapelles où la figure colossale de Gautama, ruisselante d’or, se dressait comme un soleil au fond des niches éclairées d’en haut. Je croyais revoir le soleil de mon désert et je m’agenouillais devant lui, donnant ainsi l’exemple aux croyants, édifiés de ma pitié. Je savais même présenter des offrandes à l’idole vénérée, et balancer devant elle l’encensoir d’or. Le roi me chérissait et veillait avec soin à ce que ma maison fût toujours tenue sur le même pied que la sienne.

» Mais aucun bonheur terrestre ne peut durer. Ce digne souverain s’engagea dans une guerre funeste contre un État voisin. Il fut vaincu et détrôné. L’usurpateur le relégua dans l’exil et ne lui permit pas de m’emmener. Il me garda comme un signe de sa puissance et un gage de son alliance avec le Bouddha ; mais il n’avait pour moi ni amitié ni vénération, et mon service fut bientôt négligé. Aor s’en affecta et s’en plaignit. Les serviteurs du nouveau prince le prirent en haine et résolurent de se défaire de lui. Un soir, comme nous dormions ensemble, ils pénétrèrent sans bruit chez moi et le frappèrent d’un poignard. Eveillé par ses cris, je fondis sur les assassins, qui prirent la fuite. Mon pauvre Aor était évanoui, son sarong était taché de sang. Je pris dans le bassin d’argent toute l’eau dont je l’aspergeai sans pouvoir le ranimer. Alors, je me souvins du médecin qui était toujours de service dans la pièce voisine, j’allai l’éveiller et je l’amenai auprès d’Aor. Mon ami fut bien soigné et revint à la vie ; mais il resta longtemps affaibli par la perte de son sang, et je ne voulus plus sortir ni me baigner sans lui. La douleur m’accablait, je refusais de manger ; toujours couché près de lui, je versais des larmes et lui parlais avec mes yeux et mes oreilles pour le supplier de guérir.

» On ne rechercha pas les assassins ; on prétendit que j’avais blessé Aor par mégarde avec une de mes défenses, et on parla de me les scier. Aor s’indigna et jura qu’il avait été frappé avec un stylet. Le médecin, qui savait bien à quoi s’en tenir, n’osa pas affirmer la vérité. Il conseilla même à mon ami de se taire, s’il ne voulait hâter le triomphe des ennemis qui avaient juré sa perte.

» Alors, un profond chagrin s’empara de moi, et la vie civilisée à laquelle on m’avait initié me parut la plus amère des servitudes. Mon bonheur dépendait du caprice d’un prince qui ne savait ou ne voulait pas protéger les jours de mon meilleur ami. Je pris en dégoût les honneurs hypocrites qui m’étaient encore rendus pour la forme, je reçus les visites officielles avec humeur, je chassai les bayadères et les musiciens qui troublaient le faible et pénible sommeil de mon ami. Je me privai le plus possible de dormir pour veiller sur lui.

» J’avais le pressentiment d’un nouveau malheur, et dans cette surexcitation du sentiment je subis un phénomène douloureux, celui de retrouver la mémoire de mes jeunes années. Je revis dans mes rêves troublés l’image longtemps effacée de ma mère assassinée en me couvrant de son corps percé de flèches. Je revis aussi mon désert, mes arbres splendides, mon fleuve Tenasserim, ma montagne d’Ophir, et ma vaste mer étincelante à l’horizon. La nostalgie s’empara de moi et une idée fixe, l’idée de fuir, domina impérieusement mes rêveries. Mais je voulais fuir avec Aor, et la pauvre Aor, couché sur le flanc, pouvait à peine se soulever pour baiser mon front penché vers lui.

» Une nuit, malade moi-même, épuisé de veilles et succombant à la fatigue, je dormis profondément durant quelques heures. A mon réveil, je ne vis plus Aor sur sa couche et je l’appelai en vain. Eperdu, je sortis dans le jardin, je cherchai au bord de l’étang. Mon odorat me fit savoir qu’Aor n’était point là et qu’il n’y était pas venu récemment. Grâce à la négligence qui avait gagné mes serviteurs, je pus ouvrir moi-même les portes de l’enclos et sortir des palissades. Alors je sentis le voisinage de mon ami et m’élançai dans un bois de tamarins qui tapissait la colline. A une courte distance, j’entendis un cri plaintif et je me précipitai dans un fourré où je vis Aor lié à un arbre et entouré de scélérats prêts à le frapper. D’un bond, je les renversai tous, je les foulai aux pieds sans pitié. Je rompis les liens qui retenaient Aor, je le saisis délicatement, je l’aidai à se placer sur mon cou, et, prenant l’allure rapide et silencieuse de l’éléphant en fuite, je m’enfonçai au hasard dans les forêts.

» A cette époque, la partie de l’Inde où nous nous trouvions offrait le contraste heurté des civilisations luxueuses à deux pas des déserts inexplorables. J’eus donc bientôt gagné les solitudes sauvages des monts Karens, et, quand, à bout de forces, je me couchai sur les bords d’un fleuve plus direct et plus rapide que l’Iraouaddy, nous étions déjà à trente lieues de la ville birmane. Aor me dit :

— Où allons-nous ? Ah ! je le vois dans tes regards, tu veux retourner dans nos montagnes ; mais tu crois y être déjà, et tu t’abuses. Nous en sommes bien loin, et nous ne pourrons jamais y arriver sans être découverts et repris. D’ailleurs quand nous échapperions aux hommes, nous ne pourrions aller loin sans que, malade comme je suis, je meure, et alors comment te dirigeras-tu sans moi dans cette route lointaine ? Laisse-moi ici, car c’est à moi seul qu’on en veut, et retourne à Pagham, où personne n’osera te menacer.

» Je lui témoignai que je ne voulais ni le quitter ni retourner chez les Birmans ; que, s’il mourait, je mourrais aussi ; qu’avec de la patience et du courage, nous pouvions redevenir heureux.

» Il se rendit, et, après avoir pris du repos, nous nous remîmes en route. Au bout de quelques jours de voyage, nous avions recouvré tous deux la santé, l’espoir et la force. L’air libre de la solitude, l’austère parfum des forêts, la saine chaleur des rochers nous guérissaient mieux que toutes les douceurs du faste et tous les remèdes des médecins. Cependant, Aor était parfois effrayé de la tâche que je lui imposais. Enlever un éléphant sacré, c’était, en cas d’insuccès, se dévouer aux plus atroces supplices. Il me disait ses craintes sur une flûte de roseau qu’il s’était faite et dont il jouait mieux que jamais. J’étais arrivé à un exercice de la pensée presque égal à celui de l’homme ; je lui fis comprendre ce qu’il fallait faire, en me couvrant d’une vase noire qui s’étalait au bord du fleuve et dont je m’aspergeais avec adresse. Frappé de ma pénétration, il recueillit divers sucs de plantes dont il connaissait bien les propriétés. Il en fit une teinture qui me rendit, sauf la taille, entièrement semblables aux éléphants vulgaires. Je lui indiquai que cela ne suffisait pas et qu’il fallait pour me rendre méconnaissable, scier mes défenses. Il ne se résigna pas. J’étais à ma sixième dentition, et il craignait que mes crochets ne pussent repousser. Il jugea que j’étais suffisamment déguisé, et nous nous remîmes en route.

» Quelque peu fréquenté que fût ce chemin de montagnes, ce fut miracle que d’échapper aux dangers de notre entreprise. Jamais nous n’y fussions parvenus l’un sans l’autre ; mais, dans l’union intime de l’intelligence humaine avec une grande force animale, une puissance exceptionnelle s’improvise. Si les hommes avaient su s’identifier aux animaux assez complètement pour les amener à s’identifier à eux, ils n’auraient pas trouvé en eux des esclaves parfois rebelles et dangereux, souvent surmenés et insuffisants. Ils auraient eu d’admirables amis et ils eussent résolu le problème de la force consciente sans avoir recours aux forces aveugles de la machine, animal plus redoutable et plus féroce que les bêtes du désert.

» A force de prudence et de persévérance, quelquefois harcelés par des bandits que je sus mettre en fuite et dont je ne craignais ni les lances ni les flèches, revêtu que j’étais d’une légère armure en écailles de bois de fer qu’Aor avait su me fabriquer, nous parvînmes au fleuve Tenasserim. Notre direction n’avait pas été difficile à suivre. Outre que nous nous rappelions très bien l’un et l’autre ce voyage que nous avions déjà fait, la construction géologique de l’Indochine est très simple. Les longues arêtes de montagnes, séparées par des vallées profondes et de larges fleuves, se ramifient médiocrement et s’inclinent sans point d’arrêt sensible jusqu’à la mer. Les monts Karens se relient aux monts Moghs en ligne presque droite. Nous fîmes très rarement fausse route, et nos erreurs furent rapidement rectifiées. Je dois dire que, de nous deux, j’étais toujours le plus prompt à retrouver la vraie direction.

» Nous n’approchâmes de nos anciennes demeures qu’avec circonspection. Il nous fallait vivre seuls et en liberté complète. Nous fûmes servis à souhait. La tribu, enrichie par la vente de ma personne à l’ancien roi des Birmans, avait quitté ses villages de roseaux, et nos forêts, dépeuplées d’animaux à la suite d’une terrible sécheresse, avaient été abandonnées par les chasseurs. Nous pûmes y faire un établissement plus libre et plus sûr encore que par le passé. Aor ne possédait absolument rien et ne regrettait rien de notre splendeur évanouie. Sans amis, sans famille, il ne connaissait et n’aimait plus que moi sur la terre. Je n’avais jamais aimé que ma mère et lui. Une si longue intimité avait détruit entre nous l’obstacle apporté par la nature à notre assimilation. Nous conversions ensemble comme deux êtres de même espèce. Ma pantomime était devenue si réfléchie, si sobre, si expressive, qu’il lisait dans ma pensée comme moi dans la sienne. Il n’avait même plus besoin de me parler. Je le sentais triste ou gai selon le mode et les inflexions de sa flûte, et, notre destinée étant commune, je me reportais avec lui dans les souvenirs du passé, ou je me plongeais dans la béate extase du présent.

» Nous passâmes de longues années dans les délices de la délivrance. Aor était devenu bouddhiste fervent en Birmanie et ne vivait plus que de végétaux. Notre subsistance était assurée, et nous ne connaissions plus ni la souffrance ni la maladie.

» Mais le temps marchait, et Aor était devenu vieux. J’avais vu ses cheveux blanchir et ses forces décroître. Il me fit comprendre les effets de l’âge et m’annonça qu’il mourrait bientôt. Je prolongeai sa vie en lui épargnant toute fatigue et tout soin. Un moment vint où il ne put pourvoir à ses besoins, je lui apportais sa nourriture et je construisais ses abris. Il perdit la chaleur du sang, et, pour se réchauffer, il ne quittait plus le contact de mon corps. Un jour, il me pria de lui creuser une fosse parce qu’il se sentait mourir. J’obéis, il s’y coucha sur un lit d’herbages, enlaça ses bras autour de ma trompe et me dit adieu. Puis ses bras retombèrent, il resta immobile, et son corps de raidit.

» Il n’était plus. Je recouvris la fosse comme il me l’avait commandé, et je me couchai dessus. Avais-je bien compris la mort ? Je le pense, et pourtant je ne me demandai pas si la longévité de ma race me condamnait à lui survivre beaucoup. Je ne pris pas la résolution de mourir aussi. Je pleurai et j’oubliai de manger. Quand la nuit fut passée, je n’eus aucune idée d’aller au bain ni de me mouvoir. Je restai plongé dans un accablement absolu. La nuit suivante me trouva inerte et indifférent. Le soleil revint encore une fois et me trouva mort.

» L’âme fidèle et généreuse d’Aor avait-elle passé en moi ? Peut-être. J’ai appris dans d’autres existences qu’après ma disparition l’empire birman avait éprouvé de grands revers. La royale ville de Pagham fut abandonnée par le conseil des prêtres de Gautama. Le Bouddha était irrité du peu de soin qu’on avait eu de moi, ma fuite témoignait de son mécontentement. Les riches emportèrent leurs trésors et se bâtirent de nouveaux palais sur le territoire d’Ava ; plus tard, ils abandonnèrent encore cette ville somptueuse pour Amarapoura. Les pauvres emportèrent à dos de chameau leurs maisons de rotin pour suivre les maîtres du pays loin de la cité maudite. Pagham avait été le séjour et l’orgueil de quarante-cinq rois consécutifs, je l’avais condamnée en la quittant, elle n’est plus aujourd’hui qu’un grandiose amas de ruines.

— Votre histoire m’a amusée, dit alors à sir William la petite fille qui lui avait déjà parlé ; mais à présent, puisque nous avons tous été des bêtes avant d’être des personnes, je voudrais savoir ce que nous serons plus tard, car enfin tout ce que l’on raconte aux enfants doit avoir une moralité à la fin, et je ne vois pas venir la vôtre.

— Ma sœur a raison, dit un jeune homme qui avait écouté sir William avec intérêt. Si c’est une récompense d’être homme après avoir été chien honnête ou éléphant vertueux, l’homme honnête et vertueux doit avoir la sienne en ce monde.

— Sans aucun doute, répondit sir William. La personnalité humaine n’est pas le dernier mot de la création sur notre planète. Les savants les plus modernes sont convaincus que l’intelligence progresse d’elle-même par la loi qui régit la matière. Je n’ai pas besoin d’entrer dans cet ordre d’idées pour vous dire qu’esprit et matière progressent de compagnie. Ce qu’il y a de certain pour moi, c’est que tout être aspire à se perfectionner et que, de tous les êtres, l’homme est le plus jaloux de s’élever au-dessus de lui-même. Il y est merveilleusement aidé par l’étendue de son intelligence et par l’ardeur de son sentiment. Il sent qu’il est un produit encore très incomplet de la nature et qu’une race plus parfaite doit lui succéder par voie ininterrompue de son propre développement.

— Je ne comprends pas bien, reprit la petite fille ; deviendrons-nous des anges avec des ailes et des robes d’or ?

— Parfaitement, répondit sir William. Les robes d’or sont des emblèmes de richesse et de pureté ; nous deviendrons tous riches et purs ; les ailes, nous saurons les trouver : la science nous les donnera pour traverser les airs, comme elle nous a donné les nageoires pour traverser les mers.

— Oh ! nous voilà retombés dans les machines que vous maudissiez tout à l’heure.

— Les machines feront leur temps comme nous ferons le nôtre, repartit sir William, l’animalité fera le sien et progressera en même temps que nous. Qui vous dit qu’une race d’aigles aussi puissants que les ballons et aussi dociles que les chevaux ne surgira pas pour s’associer aux voyages aériens de l’homme futur ? Est-ce une simple fantaisie poétique que ces dieux de l’antiquité portés ou traînés par des lions, des dauphins ou des colombes ? N’est-ce pas plutôt une sorte de vue prophétique de la domestication de toutes les créatures associées à l’homme divinisé de l’avenir ? Oui, l’homme doit dès ce monde devenir ange, si par ange vous entendez le type d’intelligence et de grandeur morale supérieur au nôtre. Il ne faut pas un miracle païen, il ne faut qu’un miracle naturel, comme ceux qui se sont déjà tant de fois accomplis sur la terre, pour que l’homme voie changer ses besoins et ses organes en vue d’un milieu nouveau. J’ai vu des races entières s’abstenir de manger la chair des animaux, un grand progrès de la race entière sera de devenir frugivore, et les carnassiers disparaîtront. Alors fleurira la grande association universelle, l’enfant jouera avec le tigre comme le jeune Bacchus, l’éléphant sera l’ami de l’homme, les oiseaux de haut vol conduiront dans les airs nos chars ovoïdes, la baleine transportera nos messages. Que sais-je ! tout devient possible sur notre planète dès que nous supprimons le carnage et la guerre. Toutes les forces intelligentes de la nature, au lieu de s’entre-dévorer, s’organisent fraternellement pour soumettre et féconder la matière inorganique… Mais j’ai tort de vous esquisser ces merveilles ; vous êtes plus à même que moi, jeunes esprits qui m’interrogez, d’en évoquer les riantes et sublimes images. Il suffit que, du monde réel, je vous aie lancés dans le monde du rêve. Rêvez, imaginez, faites du merveilleux, vous ne risquez pas d’aller trop loin, car l’avenir du monde idéal auquel nous devons croire dépassera encore de beaucoup les aspirations de nos âmes timides et incomplètes.