Le Choc des races/15
(Revue de L’Amérique Latine de 1928/1929, vol. 16, vol. 17, p. 508-510).
CHAPITRE XV Le Titan se présente
Le scrutin avait été fixé à onze heures du matin et devait durer trente minutes en tout. En une demi-heure, le formidable phénomène de cent millions de créatures imprimant en symboles numériques leur volonté sur la façade du Capitole serait réalisé de manière parfaite.
Jim Roy avait prévenu ses agents qu’il ne donnerait le nom de son candidat qu’à dix heures. Ces agents, à leur tour, radieraient le mot d’ordre aux électeurs des diverses zones.
À neuf heures et demie, Jim se retira dans son cabinet de travail au palais de l’Association noire et s’y enferma.
En dépit de sa parfaite maîtrise de soi, le leader hésitait.
À neuf heures quarante cinq, il s’approcha de la fenêtre et regarda d’un œil distrait l’ensemble de la ville. Le panorama qu’il y découvrit fut cependant bien différent de ce qu’il était en réalité. Pour Jim, le rideau se leva sur le passé lugubre de la race malheureuse. Il vit, au loin, estompé par la brume des siècle, l’humble village africain, but du féroce négrier blanc qui arrivait en des bricks fragiles, sur la cime des ondes, tel qu’une écume vénéneuse. Il vit l’assaut, le carnage des habitants nus, le sang qui coulait, l’incendie dévorant les paillottes. Puis le pillage, l’emprisonnement des hommes et des femmes valides, les fers qui leur ligotaient les poignets, la cangue qui les unissait deux par deux en de sinistres convois, poussés à coup de fouet vers les côtes. Il vit s’ouvrir comme des gueules obscures les cales des bricks qui emportaient la douloureuse chair vouée au travail des champs. Et, il évoqua l’interminable supplice de la traversée…
Ensuite, il vit le débarquement. Une terre, des arbres, du soleil, mais, pas comme en Afrique. Rien n’était pareil, ni la terre, ni les arbres, ni le soleil. Chemine ! chemine ! Si l’un trébuche, le fouet siffle sur son dos. S’il tombe évanoui, on l’égorge. La caravane marche, trébuche et pénètre dans les champs de cotonniers.
Et Jim vit les cotonniers luxuriants de Virginie s’épanouir dès l’arrivée du nègre. Outre les pluies, il y avait pour les arroser la sueur africaine, sueur et sang.
Il vit deux siècles de cravache lacérant les chairs, il entendit deux siècles de larmes, de gémissements et de lamentables hurlements de douleur.
Puis, il vit se lever l’aurore de cette nuit de deux cents ans : Lincoln, le blanc généreux qui dit : assez ! leva des armées et, des griffes de Jefferson Davis, arracha la pauvre chair faite chose.
Les menottes tombèrent des poignets, mais les stigmates restèrent. Aux menottes de fer se substituèrent les menottes morales du paria. L’associé blanc refusait à l’associé noir la participation aux bénéfices moraux de l’œuvre commune. Il lui refusait l’égalité, et la fraternité, bien que la Loi qui plane sereine au-dessus du sang eût consacré l’équivalence des deux associés.
Et Jim se rendit compte que la Justice n’était autre chose qu’une pure aspiration, et qu’il n’y a de justice au monde qu’imposée par la force.
— Je deviendrai force et j’imposerai la justice, murmura le grand nègre.
Sur son large front une profonde ride se creusa. Ses yeux se fermèrent et il resta immobile, foudroyé par une idée gigantesque.
Le premier coup de dix heures retentit. Le moment était venu de radier le mot d’ordre attendu.
Le titan se réveilla : il se dirigea vers la cabine émettrice. Au passage, il s’arrêta devant un buste de Lincoln et dit posément, en lui mettant la main sur la tête :
— Tu as commencé l’œuvre, Jim va la parfaire…
Il entra dans la cabine, hésita un instant devant l’appareil qui allait transporter au loin sa volonté. Un sourire contracta sa face de Sénégalais décortiqué ; finalement, d’une voix assurée, il prononça le mot qu’il avait tenu secret jusqu’alors :
— Le candidat de la race noire est Jim Roy !