Le Choc des races/20
CHAPITRE XX Une migraine historique
— Quand les conventionnels quittèrent la Maison Blanche, le dernier à prendre congé du Président fut John Dudley, père de la couleur numéro 8 et auteur de 72 inventions.
Ce Dudley était un petit vieux au regard vif et gai, dont l’intelligence avait la réputation d’être la plus rapide de toute l’Amérique, la plus diverse et la plus éclectique. Il comprenait tout, immédiatement et sous tous les aspects possibles.
En serrant la main du Président Kerlog, il lui dit d’un air énigmatique :
— Je fais des vœux pour que vous découvriez la solution pratique avec la même facilité que M. Leland a trouvé la solution théorique. Il est possible que cela vous cause une légère migraine. Si, par hasard, elle s’aggravait et ne cédait à aucun sédatif, appelez-moi. Je serais heureux de guérir une migraine historique…
Kerlog resta quelques instants à méditer ces mots énigmatiques qui cachaient certainement une intention occulte. L’homme aux soixante-douze inventions ne disait jamais rien à la légère.
— John Dudley aurait-il inventé quelque super-aspirine ? pensa le chef de l’État.
Mais le tourbillon des préoccupations gouvernementales lui fit oublier immédiatement cet incident.
La semaine qui suivit la Convention fut le pire moment qu’ait jamais passé un Président américain. Le Ministère était continuellement en séance. La tâche de maintenir le calme dans le pays, d’empêcher la jonction de deux masses chargées d’électricité contraires et susceptibles d’exploser au moindre choc, s’aggravait du fait qu’il fallait impérativement résoudre la question dans les limites de la résolution adoptée par les conventionnels. Mais, entre proposer une solution et découvrir le moyen de la rendre applicable, il y avait un abîme.
Le Ministre de la Paix, lui-même, se mit dans une violente colère :
— Il est facile de préconiser des solutions de ce genre. Je crois que si, au lieu de six chefs, nous avions réuni, ici, six enfants de l’école maternelle, nous serions arrivés au même résultat. La formule Leland est absolument impraticable.
Le Président Kerlog, plus obstiné que son ministre, lui objecta :
— Nous avons l’habitude d’appeler impraticable ce que nous n’avons jamais pratiqué.
— Parfaitement, convint le Ministre, mais depuis une semaine nous n’entrevoyons aucune issue. Je suis las d’examiner les suggestions de nos techniciens ; elles sont toutes absurdes, car elles impliquent plus ou moins l’emploi de la force et ce serait déchaîner la tourmente.
Il en était ainsi en réalité. Sous le sceau du secret le plus absolu, environ cinquante techniciens de l’État se torturaient le cerveau pour éloigner du remède proposé par Leland le terme « coaction ».
Déjà les Ministres présentaient des symptômes de surmenage. Ils passaient des heures et des heures à discuter et ne trouvaient même pas de repos dans leur sommeil. Le huitième jour, en arrivant dans la salle des séances, le Président respirait des sels. C’était la migraine prévue par Dudley. Le dixième jour, ce mal de tête s’aggrava de telle manière que les Ministres en conçurent de l’inquiétude. Heureusement le Président Kerlog se souvint à temps de ce que lui avait dit le conventionnel en le quittant.
— La migraine me tue, radia-t-il au père des 72 inventions. Accourez vite avec votre remède.
Le même jour, au soir, John Dudley reparut à la Maison Blanche et fut introduit immédiatement dans les appartements particuliers du Président.
— Soyez le bienvenu, lui dit celui-ci, qui se tenait le front dans les mains. Ma tête éclate d’une douleur qui ne cède à aucun sédatif. Donnez-moi donc votre ultra-aspirine.
John Dudley se mit à sourire malicieusement :
— Écoutez-moi avec attention, dit-il, et vous serez guéri dans cinq minutes. Votre mal n’est curable que par le topique que je possède.
Et Dudley commença de parler. Au bout de deux minutes, le Président Kerlog retirait sa main de son front. À la troisième, il souriait. À la cinquième, il bondissait de son fauteuil et venait étreindre dans ses bras le terrible petit vieux :
— Merveilleux… Mais cet effet est-il aussi certain ?
— J’ai fait toutes les expériences possibles et également toutes les contre-épreuves. L’effet est absolu.
— Sans douleur, sans lésion, sans même que le patient s’en doute ?
— Parfaitement.
Kerlog souriait d’un sourire distant. Le problème que la politique avait en vain tenté de résoudre, la science le résolvait par un procédé magique :
— Ce moyen a donc un effet double ? insista le Président.
— Triple, rétorqua le malicieux savant.
Le Président fit une grimace de surprise :
— Naturellement, puisqu’il guérit également les douleurs de tête historiques.
Kerlog sourit de nouveau et étreignit une fois de plus l’homme aux 73 inventions.
— Mademoiselle, dis-je, vous vous payez ma tête. Je veux bien être pendu si j’y comprends quelque chose.
— Un peu de mystère est indispensable pour assaisonner les romans. Vous allez devenir romancier ; il faut donc que vous appreniez le secret subtil du dosage des ingrédients.
— Le lendemain, continua-t-elle, John Dudley reparut à la Maison Blanche. Cette fois, il portait sous le bras un paquet bizarre, un colis mon comme s’il contenait des cheveux humains.
Il entra et passa une bonne heure en conférence avec le Président et les Ministres.
Ce qui se passa dans cette entrevue, personne ne le sut jamais. Lorsque la réunion fut finie, le Ministre de la Paix dit à celui de l’Équité :
— C’est l’éternel œuf de Colomb.
— Et comme les cheveux sont jolis, commenta le Ministre de l’Équité. Ils deviennent non seulement lisses, mais encore soyeux. Vous allez voir que l’animal mourra par sa toison crépue…
— Mais, Mademoiselle, dis-je.
La jeune fille cependant me ferma la bouche en donnant le signal du thé.
Je fis la grimace qui m’était habituelle à l’annonce de ce point et virgule. Mais cette fois je me trompais.
— Ne faites pas cette figure d’enfant, me dit Jane avec sa douceur habituelle. Le thé, aujourd’hui, n’est pas autre chose qu’une virgule. Je vous invite à dîner avec moi.
Mon cœur se mit à cabrioler dans ma poitrine et, entraîné par un élan irrésistible, je pris… la main de mon amie et la baisai. La main ! Rien que la main ! Timidité, ton nom était Ayrton Lobo !
— Mais cette énigme des cheveux, Mademoiselle. Déchiffrez-la moi. Je brule de curiosité, lui dis-je aussitôt après le thé.
— Oh c’est bien simple, Monsieur Ayrton. Il y avait longtemps que Dudley consacrait tout son temps à l’étude du cheveu des nègres dans l’espoir de découvrir le moyen de le rendre lisse ; on avait beaucoup parlé en Amérique, quelques années auparavant, du résultat de ses expériences. Personne n’y pensait plus quand, deux jours après la conférence secrète avec le Président Kerlog, une nouvelle sensationnelle fut révélée par la radio : John Dudley avait résolu enfin le difficile problème capillaire.
Les rayons Omega, sa découverte, avaient la miraculeuse propriété de rendre le cheveu africain hisse. Il suffisait de trois applications pour que la plus rebelle crinière devint non seulement lisse, mais encore fine et soyeuse.
Cette nouvelle eut une répercussion immense. Cent millions d’individus levèrent vers les cieux leurs yeux reconnaissants. Les nègres tombèrent dans un état voisin de la pure extase. À peine remis de l’émotion conséquente à la victoire de Jim Roy, une autre les empoignait, plus féconde, puisqu’elle leur laissait entrevoir un perfectionnement de leur race qui serait un grand pas fait dans le chemin qui devait les rapprocher du blanc. Déjà leur pigment avait été détruit et bien que le blanchiment de leur peau ne fut pas une couleur agréable à regarder, ils avaient l’espoir d’obtenir, au cours du temps, une complète équivalence cutanée. Voir maintenant, et si subitement, le reste, le cheveu lisse, la suppression du redoutable stigmate de Cham, c’était, sans aucun doute, le signe de la fin de leur stage de misère. Une fois que seraient modifiées de telle manière les caractéristiques infamantes de la race, le type africain s’améliorerait au point de pouvoir provoquer une confusion, dans la majorité des cas, avec celui de l’Aryen.
— Mais, et la couleur des cheveux ? demandai-je dans mon désir de voir fixer tous les menus détails.
— La couleur des cheveux, vous savez parfaitement, Monsieur Ayrton, qu’elle ne dépend aucunement de la nature, mais bien de la mode. Aujourd’hui, par exemple, nous ne voyons dans les rues que des femmes blondes, qui demain auront des cheveux noirs comme des ailes de corbeau, si telle est la volonté de la mode.
Immédiatement après cette nouvelle, stupéfiante comme une prise de cocaïne, la Dudley Uncurling Company, s’installa et fonda dans toutes les villes, et dans tous les quartiers, des postes de « décrépélement », de même qu’aujourd’hui nous voyons surgir des postes de vaccination, dès que la variole se déclare.
Le procédé employé était des plus simples. Il consistait en trois applications de trois minutes chacune. De telles facilités jointes au prix extrêmement modique de l’opération, dix cents par tête, firent que tous les nègres se précipitèrent à ces postes comme des chiens affamés sur des pâtées fumantes. La vie américaine, même, en souffrit un temps d’arrêt. On ne parlait plus que de rayons Omega, de follicule, de section ellipsiforme et d’autres capillotechnies. Au début, les blancs s’irritèrent de ce qu’ils appelaient le second camouflage du nègre ; mais, ils finirent par se divertir à ce spectacle vraiment curieux de la subite transformation capillaire de cent millions d’individus. Les fabriques de peignes, d’épingles à cheveux, de lotions, de shampooings, de brillantines, de teintures travaillaient nuit et jour sans pouvoir suffire à la subite demande de leurs produits. Les négresses, surtout, vivaient dans une joie perpétuelle et passaient leur temps à se sourire à elles-mêmes, comme si elles étaient au septième ciel. Toute la journée, devant leurs miroirs, elles se peignaient avec volupté. L’enthousiasme avec lequel elles passaient les mains sur leurs mèches omegadées leur faisait oublier le passé lointain et leur humiliante toison crépue. Blanches, enfin ! Libérées enfin du stigmate odieux.
À ce moment de la narration, un rayon de lumière m’illumina subitement le cerveau.
— Je devine tout maintenant, Mademoiselle, criai-je en me frappant le front. Je devine la véritable solution du problème nègre en Amérique. Ni expatriation, ni division du pays en deux ! Rien que le blanchiment du nègre, son a « égalisation » au blanc.
Mais je me rendis compte immédiatement que j’avais de nouveau fait fausse route. Dans le sourire de Jane, je perçus une petite pointe de pitié pour ma pauvre perspicacité… Mais Jane était si bonne qu’elle n’eut pas le courage de m’humilier. Elle me dit simplement, tout doucement :
— Vous avez presque deviné, vous êtes tout près du but.
Je m’enfonçai dans mon fauteuil comme un escargot dans sa coquille, et pour masquer ma déconvenue, je risquai cette question qui m’éloignait du sujet principal :
— Mais que viennent faire ces diables de rayons Omega dans le roman ?
La jeune fille me répondit :
— Jouez-vous aux échecs, Monsieur Ayrton ?
Je n’avais jamais joué aux échecs de ma vie, mais je mentis en rougissant légèrement :
— Oh un peu, un peu.
— Eh bien, vous devez savoir alors que dans une partie bien commencée, le plus minime mouvement de pion a autant d’importance pour l’échec et mat final que la mobilisation majestueuse de la reine. Considérez donc ce chapitre capillaire comme un mouvement de pion et écoutez maintenant ce que je vais vous dire de miss Astor.
— Mouvement de Reine, grognai-je.
Jane m’approuva d’un regard :
— Et de reine amoureuse, compléta-t-elle.
— De l’amour en 2228. Semblable chose existait donc encore à une époque si lointaine ?
— L’amour est éternel, Monsieur Ayrton, et, de plus, invariable.
Je regardai Jane de mes yeux de brebis blessée et soupirai. Une créature qui parlait si scientifiquement de l’amour, pourrait-elle jamais rien susurrer à mon oreille.