Le Choc des races/21
CHAPITRE XXI Amour, Amour
— Après son étonnante alliance avec l’homme, continua Jane, le chef du parti féminin revint à elle. Elle comprit que son affolement le jour de la victoire nègre avait rompu la ligne de ses belles attitudes et l’avait rendue comparable à une folle comme les antiques suffragettes britanniques. Et elle eut honte. Que pensait d’elle le Président Kerlog ? Comment le leader blanc avait-il apprécié, en lui-même, cet élan de sincérité explosive ?
Miss Astor aimait Kerlog. La noble figure du Président, sa fermeté, l’agilité de son esprit, et sa sérénité la séduisaient. Peut-être même, toute la campagne politique de miss Astor n’avait-elle jamais visé d’autre but que de la rapprocher du leader blanc.
— Mais, pourquoi donc avait-elle fait tout son possible pour contrecarrer son élection ? demandai-je étourdiment.
— Parce que la ligne droite de la femme est toujours tortueuse. Rappelez-vous l’arithmétique elviniste : deux plus deux égalent… ce qui convient. Mais, miss Astor se trompait si par hasard elle se supposait diminuée dans l’esprit de Kerlog. Le Président était « homo » et, malgré tous les progrès de l’eugénisme, un « homo » aussi sensible au contact féminin que… vous, par exemple.
Je rougis fortement. Quelques instants auparavant, sans le vouloir bien entendu, j’avais touché de mon pied le pied ravissant de Jane et il m’avait été impossible de dissimuler le frisson électrique qui avait parcouru mon corps. Jane, faisait-elle allusion à ce fait ? Ce soir, mon amie n’était pas tout à fait la même. Moins impassible que de coutume, elle paraissait moins sûre d’elle-même.
Malgré mon manque absolu de connaissance de la psychologie féminine, je pressentais en elle les premiers frémissements de la femme.
— Et, comme il était aussi sensible, continua la jeune fille, l’étreinte qui, au moment du danger, mit en contact miss Astor et Kerlog impressionna vivement le Président et l’imprégna de ce que les hommes nomment le désir.
J’eus, à ce moment, envie de demander à Jane comment les femmes appelaient ce que les hommes nommaient le désir, mais le courage me fit défaut.
— À partir de ce moment-là, chaque fois que la raison du Président Kerlog se mettait à peser le pour et le contre en ce qui concernait miss Astor, le souvenir de cette étreinte mettait dans le plateau du pour le poids du regret et toute la froideur raisonnée du Président s’en allait en fumée. Pauvre raison humaine, pauvre aujourd’hui, pauvre en 2228… Et elle l’était tellement, qu’immédiatement après l’invasion du palais par les elvinistes repenties, le Président commenta le fait en ces termes en s’adressant au Ministre de l’Équité :
— Miss Astor s’est toujours présentée devant moi dans des attitudes très belles, mais qui m’ont toujours choqué par ce qu’elles me paraissent avoir de faux. Je ne l’ai jamais vue naturelle. Il a fallu que le désastre se produisit et que la terreur s’emparât de son âme pour que je voie enfin en elle ce que j’ai toujours désiré d’y voir : une femme.
En lui-même, il se rappelait la douceur de cet embrassement.
Et cet embrassement resta. Les jours passèrent ; vint la Convention Blanche ; vint la migraine ; vint l’Omeguisme. Rien ne pouvait lui faire oublier l’impression de ce doux contact.
Un jour, pendant une réunion du Conseil, les Ministres se rendirent compte que le Président regardait fréquemment la pendule. Le sujet de la conférence était le progrès de la décrépelure des nègres objet de l’attention particulière du chef de l’État, particulière et très attentive, sauf ce jour-là où le Président bousculait ses auxiliaires comme s’il brûlait du désir de lever rapidement la séance.
— Nous voici à la fin, dit-il. La science a résolu, effectivement, le grave problème ethnique ; et quelle magistrale solution ! Au lieu d’expatrier le nègre…
— Le décrépeler, compléta en clignant de l’œil le Ministre de la Sélection.
Tous les Ministres s’entreregardèrent d’un air un peu canaille. Celui de l’Équité dit :
— Le binôme racial est devenu un monôme. Seul l’Aryen est grand et Dudley est son prophète.
Je me grattai la tête d’un geste habituel aux employés de mon bureau.
— Mais, alors Mademoiselle, la solution est bien celle que j’avais devinée : « l’égalification » des races ?…
Jane changea de sujet de conversation :
— Le néologisme est bon, Monsieur Ayrton. Quelque riche que soit une langue, la façon de s’exprimer des hommes a toujours besoin de mots nouveaux. Égalification est très bien.
Je me renfonçai dans mon fauteuil.
— Mais, continua-t-elle, la montre du Président Kerlog, consultée pour la dixième fois, marquait trois heures ; le Président leva la séance. Les Ministres se retirèrent. Sur l’escalier le Ministre de la Paix, dit à celui de l’Équité :
— Avez-vous remarqué l’impatience de Kerlog ?
— Oui. Il avait l’air inquiet.
— Cherchez la femme.
— Pas la peine, étant donné que personne ne peut résister à l’action catalytique de miss Astor, qui pourrait résister à son contact ?
Les deux Ministres ne se trompaient pas. À peine s’étaient-ils éloignés que miss Evelyn Astor s’arrêtait devant la Maison Blanche et, agile comme les déesses, — ou les amoureuses, — montait l’escalier.
Elle fut immédiatement introduite chez le Président.
— Soyez la bienvenue, ma jolie rivale, lui dit avec le plus aimable des sourires, le Président que l’amour avait percé de sa flèche.
— Ex-rivale, répondit l’enchanteresse Circé, avec un sourire qui était une nouvelle flèche.
— Vous abandonnez donc la politique ?
— J’abandonne tout. Je n’ai plus confiance en moi. De plus j’ai changé d’avis au sujet d’un homme…
— Vous aviez donc une mauvaise opinion de lui ?…
— Mauvaise, non ; erronée seulement. Aujourd’hui je me rends compte que cet homme est à sa place.
— Merci, miss Astor, s’écria le Président. Je reçois votre hommage comme le prix de tous les prix.
— Récompensez m’en donc à votre tour. Puisque je suis encore le chef d’un parti, je crois mériter votre confiance. Ne serait-il pas juste que je sache ce que le Gouvernement pense de la question nègre ?
Le Président sourit d’un sourire affecté de diplomate :
— C’est là secret d’État.
— Y a-t-il jamais eu secret d’État qui n’ait été connu des… femmes d’État ? rétorqua vivement l’ex-sabine.
Kerlog, bon escrimeur, avait la réplique rapide :
— Les reines, les favorites d’autrefois étaient, c’est exact, des coffrets, de jolis coffrets à secrets. Aujourd’hui, cependant, qu’il n’y a plus ni reines ni favorites, seules peuvent connaître les secrets d’État les…
Il s’arrêta et regarda miss Astor dans les yeux ; comme il voyait ce qu’il y cherchait, il conclut d’un ton doucereux :
— Les Présidentes.
Miss Astor prit une figure désappointée et fit la grimace de l’enfant à qui on refuse un bonbon :
— Vous voulez dire que pour connaître ce secret il faudra que je sois élue présidente.
Leurs yeux se rencontrèrent de nouveau :
— Croyez-vous donc que, seules les élections fassent les présidentes ?
Nouvelle figure d’incompréhension, nouvelle grimace de gosse. La pauvre petite n’y comprenait rien ; il fallut que le leader blanc lui mit les points sur les i :
— L’épouse d’un Président est aussi une Présidente.
— Nouveau regard, me risquai-je à dire.
Jane me coupa mon effet :
— Non, leurs yeux restèrent tranquilles. Les mains de Kerlog se tendirent vers celles de miss Astor qui allèrent à leur rencontre ; et elles s’étreignirent dans le geste éternel des mains amoureuses qui s’unissent…
Mon amie s’arrêta et me regarda dans les yeux. Je me troublai. J’eus le désir de tendre mes mains vers les siennes comme Kerlog, mais le courage m’en manqua. Sa supériorité m’en imposait encore trop.
Jane fit une pause de quelques secondes, pause de quelqu’un qui attend quelque chose et ne voit rien venir. Enfin, elle continua d’un air désappointé :
— Voulez-vous que je continue ou préférez-vous ici une ligne de points de suspension ?
Je ne voulais rien d’autre qu’étendre mes mains comme Kerlog, enivrer mes yeux de ceux de Jane et passer ainsi ma vie entière. Mais mes muscles me trahissaient misérablement. Je pensais en moi-même : quand on est né employé de Sa, Pato et Cie on ne peut espérer devenir le mari de la fille du professeur Benson.
Jane (à ce qu’il me parut) laissa échapper un imperceptible soupir de dépit et reprit l’histoire du duo présidentiel d’un air très détaché :
— Vous pouvez facilement imaginer le reste. L’année 2228 ne différait nullement des précédentes en matière d’amour. Le dialogue d’Adam et d’Ève est peut-être la seule chose que l’évolution n’ait guère modifié.
Elle sonna.
— Servez le dîner, dit-elle sèchement au domestique et apportez-moi de l’aspirine.
— Vous êtes souffrante, lui demandai-je timidement.
— J’ai un tout petit peu mal à la tête, pas plus, me répondit-elle brièvement.
Quel dîner glacial et morose ! Quand je fus sorti du château j’explosai :
— Tu es une bête brute mon ami Ayrton, et tu mérites largement le mépris avec lequel Sa te traite.
La semaine qui suivit fut la semaine la plus désastreuse de ma vie. Le lundi, je me disputai avec des amis, jetai ma tasse à la figure d’un garçon de café et finis par échouer à la police.
Le mardi matin, je bus deux bouteilles de bière et malgré mon état me rendis à mon bureau. M. Sa me regarda de travers à diverses reprises :
— Dites-donc, jeune homme, glapit-il enfin, auriez-vous mangé quelque chose qui ne passe pas ?
Je me sentais des envies de le mordre. Mais, il était le patron, je rentrai mes dents.
— Je n’ai rien mangé du tout. Est-ce que je mange ? Est-ce que l’on mange quand on aime ? répondis-je grossièrement.
— Hum ! fit-il. Je comprends maintenant. J’ai déjà remarqué depuis quelque temps que vous n’étiez plus le même. Vous ne faites plus la moindre attention à votre travail. Hier Pato me disait…
J’éclatai :
— Qu’est-ce que peut bien me fiche le Pato. Pato a dit hier, Pato par ci, Pato par là, je m’en f…
La surprise de M. Sa atteignit à son comble. Jamais il n’avait imaginé qu’un employé pût traiter ainsi le commandeur Pato, associé de la firme, possesseur de nombreux titres de rente, membre de la Confrérie du Très-Saint-Sacrement, Administrateur de l’hôpital.
Quant à moi, je poursuivis :
— J’en ai marre, comprenez-vous ? Tout ce qui se passe ici n’est qu’une grande stupidité. Mais la loi Owen va bientôt arriver et nous verrons. La loi spartiate aussi, et, encore, d’autres lois terribles, des lois qui vont tout chambarder, comprenez-vous ? des lois sélectives.
M. Sa resta muet, la bouche ouverte, dans une attitude qui aurait dû faire réfléchir un homme ayant sur la conscience un peu moins de bière que moi. Je le regardai fixement et il me parut si comique que j’éclatai de rire.
— Vous avez tout l’air du Président Kerlog quand il a appris la victoire de Jim. Ah, ah, ah, vous ne savez pas qui est Jim ? Vous ne savez rien… C’était un chef, un chef nègre, un nègre écorcé, dépigmenté, comprenez-vous, omégadé, un sacré type. Un…
Il me fut impossible de continuer. Je sentis une révolution dans mon estomac et je déshonorai ignominieusement, d’une manière qui dut faire époque dans les annales, l’austère bureau de Messieurs Sa, Pato et Cie.
Je ne me rappelle rien d’autre si ce n’est que je fus jeté dehors violemment.
Amour, amour, amour !