Le Choc des races/24
(Revue de L’Amérique Latine de 1928/1929, vol. 16, vol. 17, p. 129-133).
CHAPITRE XXIV Le baiser de Barrymore
Le dénouement du drame racial de l’Amérique, m’avait profondément ému.
Ne pas avoir de futur, s’achever… Quelle torturante sensation dut éprouver cette masse de cent millions d’hommes à se savoir ainsi amputée de son devenir.
D’autre part, quelle merveilleuse expansion n’allait pas avoir en Amérique, l’homme blanc qui pourrait se développer en toute liberté dans sa prodigieuse Chanaan.
Si nous sommes, si nous existons, si, malgré tous les maux de la vie, nous lui sommes tellement attachés, c’est que, dans les profondeurs de notre être, la voix de la continuité de l’espèce nous réconforte. C’est sa descendance qui donne à l’individu parvenu au milieu de sa vie, le courage de la vivre jusqu’au bout. Le célibataire, qui n’est autre chose qu’un triste point final, doit se sentir un corps étranger dans le tumulte biologique, ― presque un maudit. Que dire alors d’un peuple entier amputé de sa descendance, qui se voit vieillir sans qu’un pleur d’enfant le fasse penser au lendemain ?
Si j’avais été philosophe, j’aurais eu là matière à me torturer le cerveau pour imaginer et réimaginer la merveille infinie de ce tableau effroyable. Mais je n’étais pas philosophe. Celui qui aime ne philosophe point, il se contente de soupirer ; moi je poussais des soupirs à émouvoir les pierres.
Jane, Jane, Jane… Ma bouche fébrile répétait ce mot sans cesse et mon oreille l’écoutait extasiée.
L’idée du roman à faire me revint à la mémoire. Je me rendis compte que c’était là probablement le chemin le meilleur, pour atteindre le cœur de la fille du professeur Benson. Je m’y attelai avec furie. J’achetai une rame de papier et avec une impatience fébrile je fis et refis le premier chapitre, enthousiasmé par les périodes redondantes et chantantes qui sortaient de ma plume. Je le burinai comme si j’écrivais un sonnet, je l’enjolivai de toutes les arabesques de forme en m’inspirant des modèles qui me semblaient les meilleurs. Jamais je n’oublierai la hâte avec laquelle je courus au château, mon manuscrit à la main. En route, je me délectai de la surprise de Jane devant la révélation de ce génie littéraire qui serait mort inconnu, si mon bon ange n’avait provoqué son éclosion.
Je la trouvai sous la vérandah, radieuse, d’une beauté avivée par l’air frais du matin. Sans la saluer, je lui criai de loin avec une joie enfantine :
— J’ai déjà fait le premier chapitre. Le premier chapitre ! Et je meurs d’anxiété de connaître votre opinion.
— Bravo, s’écria-t-elle. Je ne pensais pas que vous vous mettriez si rapidement à l’ouvrage.
J’ouvris mon paquet de feuilles, écrites en belle cursive, et les lui tendis, comme le chevalier offrant à sa dame la plus précieuse des gemmes. Il me paraissait impossible, qu’après sa lecture, Jane ne me donnât pas son amour.
Voyant ma hâte, elle commença sa lecture à l’instant même, pendant que mes yeux avides guettaient sur son visage l’effet de ma narration.
Mais, hélas, pauvre de moi, tout se passa au contraire de ce que je pensais… Jane atténua, autant que cela lui fut possible, sa critique, car elle était délicate et bonne ; malgré cela, pendant mon voyage de retour en ville, je déchirai mon chef-d’œuvre en mille morceaux, que je lançai mélancoliquement par la fenêtre du wagon. Je boudai pendant toute la semaine, et, le dimanche suivant, je revins au château les mains vides.
— Vous n’avez pas refait le chapitre ? me demanda-t-elle quand j’entrai.
— Oh, non, Mademoiselle. Ce que vous m’avez dit m’a fait ouvrir les yeux. J’ai compris que je n’avais aucun don littéraire ; il me paraît donc inutile d’insister, répliquai-je d’un air vexé.
— Mais il faut insister, me répondit-elle. Au nom de notre amitié, je l’exige, et, en raison des qualités dont j’ai vu les germes dans votre premier travail, j’ai la certitude que vous ferez l’œuvre comme il faut la faire.
— Je dois vous avouer que votre appréciation de dimanche dernier m’a vivement découragé et que je reste encore sous cette impression.
— Que ces jeunes gens sont vaniteux ! Rappelez-vous donc l’exemple de mon père. Combien de fois faisait-il et refaisait-il la même expérience avec une ténacité de bénédictin ? C’est pour cela qu’il a vaincu ! Rappelez-vous les grands écrivains à leur phase initiale, rappelez-vous l’effort incessant de Flaubert, pour atteindre la lumineuse clarté que seule peut donner la sage simplicité. L’emphase, l’ampoulé, les ornements, les périodes contournées, les expressions recherchées, tout cela n’a rien à voir avec l’art d’écrire car c’est de l’artifice. Ce ne sont que maniérismes qui ne contribuent en rien à la fin suprême : la claire et facile expression de l’idée.
— Peut-être, mais dans ce cas il n’y a aucun style ?
Quel sourire adouci de tendresse effleura les lèvres de mon amie.
— Du style, mon ami, vous n’en aurez que lorsque vous aurez complètement perdut la préoccupation d’en avoir. Et d’abord, dites-moi donc ce que c’est que le style ?
— Le style c’est…, allais-je lui répondre rapidement ; mais je me mis à bafouiller et j’en serais resté là, si avec beaucoup de naturel, elle ne me l’avait défini très simplement.
— C’est la manière d’être de chacun de nous. Le style est comme le visage ; chacun possède celui que Dieu lui a donné. Chercher à avoir un certain style, c’est absolument la même chose que de chercher à avoir une certaine figure. Cela devient fatalement un masque, cette horrible chose qu’est un masque.
— Mais ma manière d’être naturelle n’a aucun charme ; je suis sauvage, grossier, maladroit et ingénu. Vous voulez donc que j’écrive de cette manière ?
— Mais certainement ! Soyez ce que vous êtes et tout ce qui vous semble défectueux deviendra une qualité, car ce sera le reflet de l’unique chose qui ait de la valeur chez un artiste : la personnalité.
Je réfléchis quelques instants et lui dis enfin :
— Bien, je vais essayer encore une fois ; j’écrirai comme cela me viendra, sans aucune préoccupation de quelque espèce que ce soit, ni même de grammaire ; vous allez voir quelle horreur.
— C’est cela, s’écria-t-elle enchantée. Voilà qui est bien écrire. Refaites ainsi votre premier chapitre et apportez-le moi dimanche prochain. Je serai franche avec vous comme je l’ai été pour votre tentative antérieure, et s’il me paraît que vous n’avez pas les qualités nécessaires, je vous le dirai franchement et nous n’y penserons plus.
De retour à ma petite chambre, je me mis au travail le soir même. Ma mauvaise humeur conséquente à ma vanité littéraire offensée, n’était pas entièrement passée, et je résolus d’écrire mal, d’un seul jet, dans l’intention délibérée de désappointer Jane. J’écrivis jusqu’à l’aube sans faire de ratures, sans choisir mes mots, comme si je courais dans ma pauvre Ford au hasard des routes sans but. Quand trois heures sonnèrent, je jetai ma plume et allai dormir du sommeil le plus lourd de toute ma vie.
— Voilà, Mademoiselle, l’horreur qui est sortie de ma plume. Je l’ai écrite en me conformant à votre recette et je n’ai même pas eu le courage de me relire. Condamnez-moi une seconde fois et passons à autre chose.
Jane commença à lire, et dès la fin de la première page, son visage s’illumina de l’expression que j’y avais si anxieusement guettée lors de ma tentative antérieure. Elle resta dans cet état d’extase jusqu’à la fin de sa lecture.
— Parfait, s’écria-t-elle. Vous vous révélez un parfait écrivain, impétueux, irrégulier, incorrect, ingénu, mais expressif, original et fort. Il y a là de véritables trouvailles d’expression. Faites tout le livre sur ce ton et je vous garantis le succès.
Je regardai mon amie, presque avec rancune, tant j’étais certain qu’elle se faisait cruellement ironique pour moi.
— Comment avez-vous le courage d’être si peu charitable avec moi ?
Elle me regarda fixement dans les yeux sans mot dire et, dans ses jolis yeux bleus, je vis se réfléchir avec tant de netteté la pureté de son âme que mon élan, fils de mon ignorance, me couvrit de honte.
— Non, mon ami, je ne suis pas capable d’ironie. Ce que je viens de vous dire est la fidèle expression de ma pensée. Ces pages sont pleines de défauts, mais de défauts naturels au premier jet de toute œuvre sincère et spontanée. Ce sont les barbes que le fondeur retire avec sa lime. Mais si je trouve des défauts que la lime ne peut enlever, je ne note aucun défaut littéraire et c’est pourquoi je considère le commencement de votre roman comme parfait. Écrivez-le tout entier de cette manière et vous ferez ainsi l’œuvre que j’imagine. Le travail de retouches, laissez-le pour mon compte. Soyez seulement le fondeur, l’ouvrier qui crée le grand bloc et ne perd pas son temps à des détails subalternes.
Ces mots firent une profonde impression sur mon cœur. J’y voyais un intérêt plus d’amoureuse que de simple amie, d’amoureuse qui l’est sans le savoir. Jane avait toujours vécu immergée dans ses visions du futur, et toujours en proie à la plus intense activité cérébrale ; elle s’ignorait.
Je la regardai avec des yeux pleins de tendresse. Le pur esprit vit enfin la coupe pleine qui débordait et se troubla. Ses yeux se baissèrent ; sa poitrine haleta.
C’était le ciel ; je me jetai à elle comme si je me jetais à la vie et lui écrasai les lèvres du baiser sans fin de John Barrymore. Ainsi que la foudre qui allume le tronc impassible, mon baiser arracha de la fille glaciale du professeur Benson, l’ardente femme que j’avais rêvée.
Mienne enfin !!