Le Christianisme dévoilé/Chapitre III

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CHAPITRE III.

Hiſtoire abrégée du chriſtianiſme.

Ce fut au milieu de cette nation, ainſi diſpoſée à ſe répaître d’eſpérances & de chimères, que ſe montra un nouvel inſpiré, dont les ſectateurs ſont parvenus à changer la face de la terre. Un pauvre juif, qui ſe prétendit iſſu du ſang royal de David[1], ignoré longtems dans ſon propre pays, ſortit tout d’un coup de ſon obſcurité pour ſe faire des proſélites. Il en trouva dans la plus ignorante populace ; il lui prêcha donc ſa doctrine, et lui perſuada qu’il étoit le fils de Dieu, le libérateur de ſa nation opprimée, le Meſſie annoncé par les prophétes. Ses diſciples, ou impoſteurs, ou ſéduits, rendirent un témoignage éclatant de ſa puiſſance ; ils prétendirent que ſa miſſion avoit été prouvée par des miracles ſans nombre. Le ſeul prodige, dont il fut incapable, fut de convaincre les Juifs, qui, loin d’être touchés de ſes œuvres bienfaiſantes et merveilleuſes, le firent mourir par un ſupplice infamant. Ainſi, le fils de Dieu mourut à la vue de tout Jéruſalem ; mais ſes adhérens aſſurerent qu’il étoit ſecrétement reſſuſcité trois jours après ſa mort. Viſible pour eux ſeuls, & inviſible pour la nation qu’il étoit venu éclairer & amener à ſa doctrine, Jéſus reſſuſcité converſa, dit-on, quelque tems avec ſes diſciples, après quoi il remonta au ciel, où, devenu Dieu comme ſon père, il partage avec lui les adorations & les hommages des ſectateurs de ſa loi. Ceux-ci, à force d’accumuler des ſuperſtitions, d’imaginer des impoſtures, de forger des dogmes, d’entaſſer des myſteres, ont peu-à-peu formé un ſyſtème religieux, informe & découſu, qui fut appellé le Chriſtianiſme, d’après le nom du Chriſt ſon fondateur.

Les différentes nations, auxquelles les juifs furent reſpectivement ſoumis, les avoient infectés d’une multitude de dogmes empruntés du paganiſme : ainſi la religion judaïque, Égyptienne dans ſon origine, adopta les rites, les notions, & une portion des idées des peuples avec qui les juifs converſerent. Il ne faut donc point être ſurpris ſi nous voyons les juifs, & les Chrétiens qui leur ſuccéderent, imbus de notions puiſées chez les Phéniciens, chez les Mages ou les Perſes, chez les Grecs & les Romains. Les erreurs des hommes, en matiere de religion, ont une reſſemblance générale ; elles ne paroiſſent différentes que par leurs combinaiſons. Le commerce des Juifs & des Chrétiens, avec les Grecs, leur fit ſurtout connoître la philoſophie de Platon, ſi analogue avec l’eſprit romaneſque des orientaux, & ſi conforme au génie d’une religion qui ſe fit un devoir de ſe rendre inacceſſible à la raiſon[2]. Paul, le plus ambitieux & le plus enthouſiaſte des diſciples de Jéſus, porta donc ſa doctrine, aſſaiſonnée de ſublime & de merveilleux, aux peuples de la Gréce, de l’Aſie, & même aux habitans de Rome ; il eut des ſectateurs, parce que tout homme, qui parle à l’imagination des hommes groſſiers, les mettra dans ſes intérêts, & cet Apôtre actif peut paſſer, à juſte titre, pour le fondateur d’une religion, qui, ſans lui, n’eut pu s’étendre, par le défaut de lumieres de ſes ignorans collégues, dont il ne tarda pas à ſe ſéparer, pour être chef de ſa ſecte[3]. Quoi qu’il en ſoit, le chriſtianiſme, dans ſa naiſſance, fut forcé de ſe borner aux gens du peuple ; il ne fut embraſſé que par les hommes les plus abjects d’entre les juifs & les payens : c’eſt ſur des hommes de cette eſpéce que le merveilleux a le plus de droit[4]. Un dieu infortuné, victime innocente de la méchanceté, ennemi des riches & des grands, dut être un objet conſolant pour des malheureux. Des mœurs auſteres, le mépris des richeſſes, les ſoins, déſintéreſſés en apparence, des premiers prédicateurs de l’évangile, dont l’ambition ſe bornoit à gouverner les âmes, l’égalité que la religion mettoit entre les hommes, la communauté des biens, les ſecours mutuels que ſe prêtoient les membres de cette ſecte, furent des objets très-propres à exciter les deſirs des pauvres, & à multiplier les chrétiens. L’union, la concorde, l’affection réciproque, continuellement recommandées aux premiers chrétiens, dûrent ſéduire des âmes honnêtes ; la ſoumiſſion aux puiſſances, la patience dans les ſouffrances, l’indigence & l’obſcurité, fi- rent regarder la ſecte naiſſante comme peu dangereuſe dans un gouvernement accoutumé à tolérer toutes ſortes de ſectes. Ainſi, les fondateurs du chriſtianiſme eurent beaucoup d’adhérens dans le peuple, & n’eurent pour contradicteurs, ou pour ennemis, que quelques prêtres idolâtres, ou Juifs, intéreſſés à ſoutenir les religions établies. Peu-à-peu le nouveau culte, couvert par l’obſcurité de ſes adhérens, & par les ombres du myſtère, jetta de très-profondes racines, & de vint trop étendu pour être ſupprimé. Le gouvernement Romain s’apperçut trop tard des progrès d’une aſſociation mépriſée ; les chrétiens, devenus nombreux, oſèrent braver les Dieux du paganiſme, juſque dans leurs temples. Les Empereurs & les Magiſtrats, devenus inquiets, voulurent éteindre une ſecte qui leur faiſoit ombrage ; ils perſécuterent des hommes qu’ils ne pouvoient ramener par la douceur, & que leur fanatiſme rendoit opiniâtres ; leurs ſupplices intéreſſerent en leur faveur ; la perſécution ne fit que multiplier le nombre de leurs amis : enfin, leur conſtance dans les tourmens parut ſurnaturelle & divine à ceux qui en furent les témoins. L’enthouſiaſme ſe communiqua, & la tyrannie ne ſervit qu’à procurer de nouveaux défenſeurs à la ſecte qu’on vouloit étouffer.

Ainſi, que l’on ceſſe de nous vanter les merveilleux progrès du chriſtianiſme ; il fut la religion du pauvre ; elle annonçoit un Dieu pauvre ; elle fut prêchée par des pauvres à de pauvres ignorans ; elle les conſola de leur état ; ſes idées lugubres elles-mêmes furent analogues à la diſpoſition d’hommes malheureux & indigens. L’union & la concorde, que l’on admire tant dans les premiers chrétiens, n’eſt pas plus merveilleuſe ; une ſecte naiſſante & opprimée demeure unie, & craint de ſe ſéparer d’intérêts. Comment, dans ces premiers tems, ſes prêtres perſécutés eux-mêmes, & traités comme des perturbateurs, euſſent-ils oſé prêcher l’intolérance & la perſécution ? Enfin, les rigueurs, exercées contre les premiers chrétiens, ne purent leur faire changer de ſentimens, parce que la tyrannie irrite, & que l’eſprit de l’homme eſt indomptable, quand il s’agit des opinions auxquelles il croit ſon ſalut attaché. Tel eſt l’effet immanquable de la perſécution. Cependant, les chrétiens, que l’exemple de leur propre ſecte auroit dû détromper, n’ont pu juſqu’à préſent ſe guérir de la fureur de perſécuter.

Les Empereurs Romains, devenus chrétiens eux-mêmes ; c’eſt-à-dire, entraînés par un torrent devenu général, qui les força de ſe ſervir des ſecours d’une ſecte puiſſante, firent monter la religion ſur le trône ; ils protégerent l’égliſe & ſes miniſtres ; ils voulurent que leurs courtiſans adoptaſſent leurs idées ; ils regardèrent de mauvais œil ceux qui reſtèrent attachés à l’ancienne religion ; peu-à-peu ils en vinrent juſqu’à en interdire l’exercice ; il finit par être défendu ſous peine de mort. On ménagement ceux qui s’en tinrent au culte de leurs pères ; les chrétiens rendirent alors aux payens, avec uſure, les maux qu’ils en avoient reçus. L’Empire Romain fut rempli de ſéditions, cauſées par le zèle effréné des Souverains, & de ces prêtres pacifiques, qui peu auparavant ne vouloient que la douceur & l’indulgence.

Les Empereurs, ou politiques, ou ſuperſtitieux, comblerent le ſacerdoce de largeſſes & de bienfaits, que ſouvent il méconnut ; ils établirent ſon autorité ; ils reſpecterent enſuite, comme divin, le pouvoir qu’ils avoient eux-mêmes créé. On déchargea les prêtres de toutes les fonctions civiles, afin que rien ne les détournât du miniſtere ſacré[5]. Ainſi, les Pontifes d’une ſecte jadis rampante & opprimée, devinrent indépendans : enfin, devenus plus puiſſans que les Rois, ils s’arrogèrent bientôt le droit de leur commander à eux-mêmes. Ces prêtres d’un dieu de paix, preſque toujours en diſcorde entr’eux, communiquèrent leurs paſſions & leurs fureurs aux peuples, & l’univers étonné vit naître, ſous la loi de grace, des querelles & des malheurs qu’il n’avoit jamais éprouvés ſous les divinités paiſibles qui s’étoient autrefois partagé, ſans diſpute, les hommages des mortels.

Telle fut la marche d’une ſuperſtition, innocente dans ſon origine, mais qui par la ſuite, loin de procurer le bonheur aux hommes, fut pour eux une pomme de diſcorde, & le germe fécond de leurs calamités.

Paix ſur la terre, & bonne volonté aux hommes. C’eſt ainſi que s’annonce cet évangile, qui a coûté au genre humain plus de ſang que toutes les autres religions du monde priſes collectivement. Aimez votre dieu de toutes vos forces, & votre prochain comme vous-même. là, ſelon le Légiſlateur & le Dieu des chrétiens, la ſomme de leurs devoirs : cependant, nous voyons les chrétiens dans l’impoſſibilité d’aimer ce Dieu farouche, ſévere et capricieux, qu’ils adorent ; &, d’un autre côté, nous les voyons éternellement occupés à tourmenter, à perſécuter, à détruire leur prochain, et leurs freres. Par quel renverſement une religion, qui ne reſpire que la douceur, la concor- de, l’humilité, le pardon des injures, la ſoumiſſion aux ſouverains, eſt-elle mille fois devenue le ſignal de la diſ- corde, de la fureur, de la révolte, de la guerre, et des crimes les plus noirs ? Comment les prêtres du dieu de paix ont-ils pu faire ſervir ſon nom de pré- texte, pour troubler la ſociété, pour en bannir l’humanité, pour autoriſer les forfaits les plus inouis, pour met- tre les citoyens aux priſes, pour aſſaſ- ſiner les ſouverains ?

Pour expliquer toutes ces contradictions, il ſuffit de jetter les yeux ſur le Dieu que les Chrétiens ont hérité des Juifs. Non consens des couleurs affreuses , sous lesquelles Moïse l’a peint, les chrétiens ont encore défiguré son tableau. Les châtimens passagers de cette vie sont les seuls dont parle le législateur, Hébreu ; le chrétien voit son Dieu barbare se vengeant avec rage , & sans mesure , pendant l’éternité. En un mot, le fanatisme des chrétiens se nourrit par l’idée révoltante d’un enfer , où leur Dieu , changé en un bourreau aussi injuste qu’implacable , s’abreuvera des larmes de ses créatures infortunées , & perpétuera leur exiffence, pour continuer à la rendre éternellement mal-heureuse. Là , occupé de sa vengeance, il jouira des tourmens du pécheur ; il écoutera avec plailir les hur-lemens inutiles dont il fera retentir son cachot embrafé. L’espérance de voir finir ſes peines ne mettra point d’intervalle entre ſes ſupplices.

En un mot, en adoptant le dieu terrible des juifs, le chriſtianiſme enchérit encore ſur ſa cruauté : il le repréſente comme le tyran le plus inſenſé, le plus fourbe, le plus cruel, que l’eſprit humain puiſſe concevoir ; il ſuppoſe qu’il traite ſes ſujets avec une injuſtice et une barbarie vraiment dignes d’un démon. Pour nous convaincre de cette vérité, expoſons le tableau de la mythologie Judaïque, adoptée et rendue plus extravagante par les chrétiens.

  1. Les Juifs difent que Jéſus étoit f‍ils d’un foldat nommé Pandira, ou Panther, qui ſéduif‍it Marie, qui étoit une coëffeuſe mariée à un nommé Jochanam : ou, ſelon d’autres, Pandira jouit pluſieurs fois de Marie, tandis que celle-ci croyoit avoir affaire à ſon mari par ce moyen, elle devint groſſe, & fon mari chagrin ſe retira à Babylonne. D’autres prétendent que Jéſus apprit la magie en Egypte, d’où il vint exercer ſon art en Galiliée, où on le fit mourir.
      Voyez Pleiffer, théol. Judaïca & Mahomedica, & c. principia. Lypſia, 1687.
      D’autres aſſurent que Jéſus fut un brigand, & ſe fit chef de voleurs. Voyez la Gémare.
  2. Origéne dit que Celfe reprochoit à Jéfus-Chriſt d’avoir emprunté pluf‍ieurs de ses maximes de Platon. Voyez Orig. contra. Celſ I. 6. S. Auguftin avoue qu’il attrouvé dans Platon le commencement de l'évangile de S. Jean. Voyez S. Aug. Conf. 1. VII. ch. 9. 10. 20. Les notions du Verbe sont visiblement empruntées de Platon ; l'Eglife depuis a su tirer un très-grand parti de ce philosophe, comme on le prouvera par la suite.
  3. Les Ebionites, ou premiers Chrétiens, regardoient S. Paul comme un apoſtat, un hérétique. parce qu’il s’écartoit entierement de la loi de Moïſe, que les autres Apôtres ne vouloient que réformer.
  4. Les premiers Chrétiens furent appellés, par mépris, Ebionites; ce qui f‍ignif‍ie des mendians, des gueux. Voyez Orig. contra Celſum, l. II. Et Euſeb. hiſt. eccleſ. l. III.ch. 37. Ebion, en Hébreu, ſignifie pauvre. On a voulu depuis perſonnifier le mot Ebion, & l’on en a fait un hérétique, un chef dee ſecte. Quoi qu’il en ſoit, la religion chrétienne dut ſurtout plaire aux efclaves, qui étoient exclus des choſes ſacrées, & que l’on regardoit peine comme des hommes ; elle leur perfuada qu’ils auroienr leur tour un jour, & que dans l’autre vie ils ſeroient plus heureux que leurs maîtres.
  5. Voyez Tillemont, dans la vie de Conſtantin, tom. IV.art.32.p 148.